1785.
La mystification était trop fructueuse pour ne pas la continuer. Et ce
n'était pas difficile. La Reine, en sa triste grossesse, avait besoin
d'amusement. Elle aimait, on l'a vu, le burlesque et les petites
farces, comme en Autriche, en Italie. Le cardinal, embarrassé, avait
besoin du ministère; la passion le rendait crédule, et prêt à faire
toute folie. Et la Valois avait besoin de les exploiter tous les deux.
Fastueusement entretenue par Rohan en 83 sur la caisse ecclésiastique,
elle baissa en 84, suppléa l'amour par l'intrigue. On l'a vu gagner
dix mille francs du salaire réduit d'Oliva. Elle dut attraper quelque
argent de la Reine pour les lettres grotesques qu'elle apportait du
cardinal. Ces lettres éperdues de l'_esclave_, adorations folles,
étaient une riche source, intarissable, de risée. Le succès enhardit
la Valois. Elle osa (à l'insu de la Reine) faire de fausses réponses
en son nom; réponses encourageantes qui exaltaient Rohan, et le
rendaient sans doute plus généreux pour la Valois.
Rohan croyait toucher au but, et remplacer Calonne. Entre celui-ci et
la Reine une guerre avait éclaté en 1784. Enceinte de trois ou quatre
mois, elle avait une envie, un vif désir d'avoir Saint-Cloud, de
l'acheter aux Orléans. Saint-Cloud, c'est Paris presque, lieu libre,
où l'on rentre à toute heure. Elle avait souvenir de cette nuit de bal
où le Roi lui ferma la grille de Versailles, la laissa à la porte
négocier, prier (Bachaumont). Devenue régulière, elle avait cependant
ce caprice de la liberté, d'une propriété tout à elle, acquise en
propre et privé nom. Le Roi consent, mais Calonne résiste, disant
qu'acquis ainsi, Saint-Cloud serait terre autrichienne, propriété de
l'Empereur, si la Reine mourrait ne laissant pas d'enfants. Il résiste
six mois, ne cède que forcé par le Roi, mais se venge. Il arrête sous
un prétexte Hugeard, secrétaire de la Reine, qui a rédigé le contrat
(_Mém. d'Augeard_).
Lutte étonnante qui indigna la Reine. Calonne n'était pas un Turgot.
Prodigue des prodigues, pour elle seule il est économe. Cent millions
ont passé à son joyeux avénement pour les princes et les Polignacs. Il
a de l'argent pour Cherbourg, pour les canaux, les barrières de Paris
qui vont coûter douze millions. Il en donne quatorze pour payer
Rambouillet, acheté par le Roi. Il achète les terres de tous les
seigneurs obérés au prix qu'ils veulent (pour soixante-dix millions).
Il fait signer au Roi en un an cent trente-six millions en acquits
au comptant (dont vingt et un millions inconnus, anonymes). Et il n'en
a pas quinze pour acheter Saint-Cloud!
Combien moins aura-t-il de l'argent pour l'Autriche et les millions de
Joseph II!
La Reine aurait voulu le chasser à tout prix. Rohan, plus complaisant
et brûlant de servir, s'offrait, offrait un plan de finances qu'un
certain avocat Laporte avait écrit et lui avait donné par la Valois.
La Reine était troublée. Elle n'avait jamais eu une grossesse si
orageuse. Elle croyait mourir en couches. Dans ses craintes, elle
permit qu'on consultât pour elle le devin à la mode, grand ami de
Rohan, et qui logeait chez lui, le célèbre Cagliostro. Véritable
enchanteur, dont on n'approchait guère sans en être séduit. Aux
pratiques occultes (magnétiques et somnambuliques), il liait la
maçonnerie. C'était son originalité, ce qui le distinguait et du
fameux Borri, qui brilla à Strasbourg au XVIIe siècle, et du comte de
Saint-Germain, cet homme d'infiniment d'esprit, qui dut éblouir Louis
XV, faisant à volonté et donnant des diamants. Cagliostro l'avait vu
en Allemagne, avait pris sa tradition. Mais sa grande éloquence, son
génie sicilien, lui donnait une bien autre action, et même sur des
gens sérieux. Il semblait que par lui il vînt un nouveau dogme. Ne
brisant nul autel, il en élevait un au dieu inconnu, la Nature. Il
avait pris d'abord un point central, le Rhin, entre France et Empire,
au palais de Rohan et sous la flèche de Strasbourg.
On débitait mille choses. Les Allemands, en lui, revirent le Juif
errant. À Paris, il était musulman d'origine, fils de quelque roi
d'Orient, élevé dans les Pyramides, où il apprit à fond les sciences
occultes. Ainsi que Saint-Germain, il avait vécu trois cents ans. Il
en paraissait trente. C'est qu'il possédait le secret de rajeunir,
renouveler la vie, et la puissance aussi de réveiller l'amour.
L'amour? on le voyait, vivant, en sa charmante femme, Serafina
Feliciani, une fleur du Vésuve (lui était de l'Etna).
Cette Serafina semble être pour beaucoup dans la puissance
d'attraction qu'eut Cagliostro pour Rohan. Dès qu'ils vinrent à Paris,
le prince cardinal les établit près de lui, au Marais, paya tout et
défraya tout. Ils eurent un hôtel rue Saint-Claude. Serafina eut une
cour. Madame de Valois dut se subordonner, lui tenir compagnie. À se
loger si loin, Cagliostro gagna. Le désert attira la foule. Le plus
grand monde, les belles dames affluaient, consultaient le sage,
s'initiaient à ses mystères. On s'enivrait de sa parole et de sa
fantasmagorie. Ému, illuminé, et d'autant moins lucide, on errait
volontiers dans les sombres jardins du vieil hôtel, hantés de visions,
d'ombres aimées peut-être, de ces illusions qu'avait trouvées Rohan
sous l'heureux bosquet de Versailles.
C'est dans cette maison, de renommée douteuse, qu'on vint consulter
pour la Reine. Mais le sage, pour sonder le sort, avait besoin d'une
_innocente_. Rohan et la Valois lui amenèrent la nièce de celle-ci,
encore enfant, qui, certains rites accomplis, eut (par une carafe et à
travers l'eau trouble) la vision que l'on désirait. Une figure de la
Reine apparut, et, questionnée sur l'accouchement, donna un signe
favorable.
Un des initiés de ce temple de la Nature qu'y avait mené la Valois,
était le riche Saint-James, qui avec les Laborde, fit l'emprunt
autrichien. Saint-James était, avec les deux joailliers de la Reine,
Boehmer et Bassange, propriétaire en tiers d'un collier de diamants,
de près de deux millions, fait jadis pour la Du Barry. On ne pouvait
plus s'en défaire, ne trouvant personne assez fou. On en parlait sans
cesse. On disait qu'on donnerait bien deux cent mille francs à qui le
ferait acheter. Cagliostro sentit la portée d'un tel mot. Georgel dit
(comme la Valois) que le grand magicien «mieux que personne sut le
secret des motifs de l'acquisition du collier (t. II, 119).» Mais il
ajoute, par respect, «que c'est un grand secret, profond, des loges
égyptiennes.»
Secret fort transparent, facile à deviner. Cagliostro, expert aux
moyens d'aviver l'amour, voyant le cardinal inquiet d'avancer si peu,
et d'autre part, voyant la Reine dans l'orage, aux moments où la femme
est faible,--conseilla à Rohan l'essai d'un talisman, qui, devenu
magique par des conjurations puissantes, lierait deux coeurs, deux
âmes. Vieille recette, employée tant de fois par les Cagliostro du
Moyen âge. Rohan crut voir la Reine asservie du moment qu'on aurait pu
(comme aux coursiers sauvages) adroitement lui jeter ce _lazo_.
De naissance, elle avait la passion des diamants. Elle en reçut
beaucoup du Roi, et cependant tout d'abord, à l'avénement, acheta des
bracelets très-chers (que censure fort Marie-Thérèse). Bien plus, au
moment même (1776), des girandoles merveilleuses qu'elle ne put payer
qu'en six ans. Tout cela était éclipsé, disait-on, par les diamants de
la reine d'Angleterre, alors nouvelle reine des Indes. Le collier, qui
eût pu rivaliser, semblait trop cher. Louis XVI avait dit: «J'en
aurais deux vaisseaux.» Cependant ce collier, unique, irréparable,
allait (on l'assurait) passer en Portugal. Quelle perte pour la
France, pour la couronne de France! Aussi grande sans doute que si
elle perdait le _Régent_, notre diamant (unique!). Il semblait
très-français de garder le collier.
La royauté, cette religion, ce permanent miracle, a besoin de ces
choses éblouissantes qui étonnent, qui obligent à baisser les yeux.
Les étranges reflets du diamant aux lumières font comme un mystère de
féerie, une auréole (divine? ou diabolique?)--De là ces passions
violentes, ces furieuses manies du diamant. On sait le joaillier
terrible qui ne vendait les siens qu'en voulant les reprendre, et
poignardant les acheteurs.
Si la Reine, dit-on, avait tant d'envie du collier, pourquoi n'en
parla-t-elle pas au Roi, qui ne l'aurait pas refusé? Mais le Roi, à
l'instant, venait de lui donner Saint-Cloud (quinze millions). Mais le
Roi, à son frère allait faire don de cinq millions. Elle eût été bien
indiscrète de prendre un tel moment pour faire une troisième demande,
d'une futilité si coûteuse. Elle dut avoir honte, tout autant que
désir. On sait d'ailleurs que ces caprices, ces _envies_ de la femme
enceinte, sa friandise avide d'avoir sur-le-champ tel objet l'humilie
d'autant plus qu'elle est d'instinct aveugle, sans raison, contre la
raison. Il y faut le mystère. Le grand jour gâte tout. Offrez
l'objet; elle refuse, «car cela n'est pas raisonnable.»
Ses tentateurs, les joailliers, gens fins, que leur commerce initiait
à ces faiblesses de femme, venaient tous les jours _travailler_ avec
elle pour les parures de ses prochaines relevailles; et elle ne
pensait qu'aux bijoux. Elle voulait l'objet, mais qu'il vînt de
lui-même. Saint-James qui gagnait sur l'emprunt, Rohan visant au
ministère, auraient pu l'offrir comme _épingles_. L'affaire tardait,
traînait. Le désir l'emporta. Excédée du retard, elle permit d'agir
(si l'on croit la Valois), et dit «qu'on fît ce qu'on voudrait.»
Longtemps après, en 1797, à Bâle, les deux joailliers avouèrent à
Georgel _que la Reine n'ignora nullement_ qu'on achetait le collier
pour elle (_Georgel_, II, 66). Ils étaient trop prudents pour livrer
un pareil objet sans être sûrs de son désir.
Mais la Reine n'écrivait jamais (sinon un peu à sa mère, à son frère).
Vermond, Augeard, faisaient ses lettres. Dessales les écrivait; il
était son _faussaire en titre_, comme en ont toujours eu les rois[17].
Même les signatures des lettres aux souverains n'étaient pas de sa
main. Ses joailliers n'auraient jamais eu l'impudence d'exiger plus
que n'en avaient les rois. Il suffit donc que Rohan achetât, et qu'on
mît au traité qu'elle acceptait. C'est ce qu'on fit _sans imiter son
écriture_. Elle-même le dit à Augeard.
[Note 17: V. S. Simon sur Rose, et ce qu'en dit M.
Feuillet de Conches, _Revue des Deux Mondes_, 13 juillet
1866.]
On mit sur le traité: Antoinette _de France_--et non
d'Autriche,--pour que cet objet précieux restât à la Couronne, ne
devînt jamais autrichien, comme eût pu devenir Saint-Cloud, d'après
les termes du contrat.
«Comment, dit-on, la Reine eût-elle désiré le collier? pour le cacher,
l'enfouir? L'ayant refusé publiquement, elle n'aurait osé le porter.»
Comme collier sans doute, mais fort bien sous une autre forme. Dès
longtemps elle cherchait, achetait un à un des diamants pour se faire
des bracelets. On le savait. Et c'est l'usage qu'elle eût fait de ceux
du collier.
Ce funeste bijou (dont Georgel a donné la forme), en collier, en
festons, était bien pour la Du Barry. Il était combiné pour faire
valoir le sein, descendre sur la gorge fort bas, et scintiller à son
onduleux mouvement. La Reine, plus âgée, ayant eu trois enfants, en
eut paré plutôt ses beaux bras, ceux qu'on a admirés aussi chez sa
fille. Elle aurait employé les gros diamants en bracelets, et les
petits (des festons et des noeuds) pouvaient être vendus. C'est ce qui
aidait fort à l'achat. Ces petits, qui valaient un peu plus de trois
cent mille francs, suffisaient justement pour le premier payement, qui
devait se faire en juillet.
Si l'on croit la Valois, le vrai collier, de gros diamants, valant
plus d'un million, aurait été, chez elle, livré le 1er février 1785,
par Rohan à Desclaux, un garçon de la reine. Et les petits diamants,
détachés du collier, auraient été vendus pour le compte de Rohan par
la Valois ici, par son mari Lamotte en Angleterre, où l'envoya le
cardinal. Ce mari prit des traites, pour ses frais de voyage, chez
Perregaux, banquier du cardinal, fit sa commission sans le moindre
mystère. L'ayant faite, il _revint_, et rapporta trois cent mille
francs (mai 1785).
_Il revint._ Notez bien ce mot. Si sa femme vraiment eût volé le
collier, s'il avait eu les gros diamants (plus d'un million), s'il les
avait portés, vendus en Angleterre, il y eût fait venir sa femme
apparemment, _mais ne fût jamais revenu_.
C'est ce que dit le plus simple bon sens.
Quelque peu délicats que fussent le mari et la femme, une certaine
chose assurait leur vertu. C'est que les gros diamants du collier,
objet rare et si facile à reconnaître, étaient peu faciles à voler,
dangereux, difficiles à vendre. Des objets de ce prix ne vont guère
qu'à des rois.
La grande occasion pour laquelle la reine se préparait, voulait
paraître avec tous ses diamants, c'était la grande pompe des
relevailles, où, traversant Paris, elle irait rendre grâce à
Notre-Dame. Triste fête, et d'effet sinistre. Elle fut accueillie avec
un silence mortel. Elle revint désolée à Versailles. Le roi dit
brusquement: «Je ne sais comment vous faites... Quand je vais à Paris,
tout le monde s'enroue à crier: «Vive le Roi!»
On avait pris très-mal qu'elle achetât à Saint-Cloud, eût sa maison à
elle pour rentrer à ses heures, et découcher à volonté. N'était-ce pas
assez de Versailles et des bosquets de Trianon? Les amis de Calonne
brodaient cruellement là-dessus. L'affaire d'Oliva s'ébruitait, et
plusieurs soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre Oliva que la reine.
Rohan le croyait fermement, tâchait de le faire croire. Il avait
encadré la rose et la montrait à tout venant. Il faisait à Saverne,
dans ses jardins épiscopaux, l'_allée_ triomphale _de la Rose_. Sa
fatuité outrageante, son délire sensuel pour se persuader son rêve,
alla jusqu'à faire faire une galante boîte, d'écaille noire, entourée
de diamants. Dessus, un beau soleil levant dissipait un nuage. Dedans,
si l'on poussait un ressort, on voyait la reine en robe blanche, une
rose à la main (_Beugnot_). Don d'amour? On l'aurait pu croire. Cela
se donnait fort à un amant favorisé.
La reine, à un autre âge, pour un homme à la mode, avait bravé,
affronté le scandale, s'était fait croire coupable (et plus qu'elle ne
l'était peut-être). Mais ici, au scandale se mêlait le dégoût,
l'indignité, le ridicule. Qu'un prêtre libertin, à cinquante ans, de
fille en fille, en fût venu à elle, c'est ce dont la cabale, Monsieur,
Mesdames, et le Palais-Royal, et Calonne (le grand libelliste),
pouvaient se régaler, faire leur joie, leur victoire. La cruelle
affaire du collier arrivait en cadence. À quiconque doutait des succès
de Rohan: «Pourquoi pas? disait-on. Elle a bien reçu le collier.»
Christine, pour bien moins, dans un temps plus barbare, avait fait
sous ses yeux _saigner_ Monaldeschi. Les hommes de la reine, qui
savaient ses souffrances, sa fureur, Vermond et Breteuil, voulurent au
moins flétrir Rohan.
Dans sa folle maison, entre Cagliostro, Serafina et la Valois, et je
ne sais combien de parasites, le produit des petits diamants fondit,
disparut en deux mois. Rapportés par Lamotte, de Londres, en mai, les
cent mille écus prirent des ailes, n'attendirent pas juillet. À ce
terme du premier payement, voilà Rohan tout éperdu. Il cherche, il
prie Saint-James de payer à sa place. Saint-James en avertit Vermond,
et les deux joailliers avertissent Breteuil, ministre de Paris.
Breteuil en est ravi, espère perdre Rohan. Mais la reine pourrait
hésiter. Durement et crûment, il lui apprend la chose, le bruit qu'on
en fait dans Paris, le scandale du collier qui est la fable du public.
Elle rougit. Elle est interdite, semble ne rien savoir.
Rohan craignait extrêmement que l'on n'arrêtât la Valois, qu'on ne la
fît parler. Il la cache, elle et son mari. Puis il voulait les décider
_en ami_ à sortir de France. Le faisant, il eut pu mentir tout à son
aise, tout rejeter sur eux, dire qu'il ne savait rien, que, non
autorisés par lui, ils avaient vendu les petits diamants. La Valois
parut obéir et prit la route d'Allemagne, avec Lamotte son mari, mais
s'arrêta chez elle, à Bar-sur-Aube, attendit les événements.
Qu'eût-elle craint? Nul ne l'accusait. Georgel, l'homme du cardinal,
lui-même en fait l'aveu: Saint-James, Boehmer, Bassange, n'avaient
accusé que Rohan (G., II, 135). Elle ne se cacha nullement, alla voir
ses voisins de Bar, le duc de Penthièvre, le couvent de Clairvaux, où
l'on fêtait la Saint-Bernard (_Beugnot_).
Breteuil, habilement, avait pris le premier moment de la juste colère
du roi, à une telle révélation. Le 15 août, au grand jour de la
Saint-Louis, où Rohan officie dans ses habits pontificaux, la cour et
tout un monde emplissant la grande galerie, Breteuil crie: «Qu'on
l'arrête! qu'on arrête le cardinal!» Rohan se voit conduit devant le
roi et les ministres. Vrai tribunal; la reine y siége aussi, exaltée
et en pleurs. Le roi hors de lui-même. Anéanti, le prêtre fait la
lâche réponse d'Adam contre Ève: «Une femme m'a trompé.» Il la croyait
bien loin, déjà passée en Allemagne, s'imaginait pouvoir s'innocenter
à ses dépens.
Tant colère que parut le Roi, on savait bien qu'il reviendrait
bientôt, ne voudrait pas porter un tel coup à l'Église. On agit dans
ce sens, et on laissa Rohan faire tout ce qui pouvait l'aider. On le
laissa écrire dans son bonnet un petit mot, un ordre de brûler
certaines choses. Breteuil, son ennemi (retenu par le roi sans doute),
retarda soixante heures avant d'aller chez lui visiter ses papiers.
Rohan, mené à la Bastille par le gouverneur Delaunay, son ami
personnel, eut par ordre du roi le bel appartement, parfaite liberté
de promener, _de communiquer_. La Valois était à Clairvaux, en fête,
avec Beugnot, lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Il la vit face à face
à ce moment, put l'observer. Elle pâlit, mais resta très-ferme pour ne
pas fuir, rentra chez elle à Bar-sur-Aube. En vain il la pria, supplia
de partir, lui montra les facilités. Elle lui dit: «Monsieur, vous
m'ennuyez!» Le conseil de Beugnot, en effet, était détestable. Fuir,
c'était s'accuser, appuyer les mensonges qu'il plairait à Rohan de
faire. Rester, c'était rendre improbable à tout jamais l'accusation.
Si elle avait eu le collier, serait-elle restée pour qu'on la
tourmentât et la forçât de rendre? Et, si elle l'avait vendu, si
elle eût eu en Angleterre le million qu'on disait, elle aurait fui
certainement. Cela tranche pour moi le procès.
Le mari, la voyant arrêtée, fut si peu troublé, qu'il eût voulu la
suivre et le demanda à l'exempt. Celui-ci refusa, «n'ayant pas d'ordre
pour lui.» (_Besenval_, II, 169.)
Il ne voulait nullement fuir, quelque instance qu'en fît Beugnot. Il
finit pourtant par comprendre que, s'il ne restait libre, si on les
tenait tous les deux, leur voix pourrait rester à jamais étouffée,
qu'en partant il pourrait de Londres parler, et tout au moins laisser
un témoignage écrit contre la calomnie[18].
[Note 18: Georgel, et madame Campan, apologistes l'un de
Rohan, et l'autre de la reine, ont intérêt à tout
brouiller. Je les serre de très-près, avec les six
volumes des mémoires d'avocats et témoins, avec
Besenval, Augeard, Beugnot, surtout avec le _Mémoire
justificatif_ de la Valois (1788), qui, sauf sa calomnie
sur les galanteries de la reine, est très-fort, bien
lié, suivi, et la pièce vraiment capitale (_Bibl. impér.
Réserve_). Il me serait facile de relever les erreurs
innombrables, volontaires ou involontaires, de Georgel
et de madame Campan. Il y en a une bien grossière: ils
placent la scène du bosquet (qui est de juillet 1784) en
1785, dans l'affaire du collier, au moment du premier
payement (_Georgel_, II, 80; _Campan_, II, 355).]