MONTGOLFIER, LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS.

1783-1784.

«De l'audace, encore de l'audace!» Ce mot qu'on dit plus tard était

dans les esprits. Un fait extraordinaire, un spectacle inouï, en

montrant tout possible au courage de l'homme, exalta l'espérance,

déchaîna l'imagination.

Tout Paris réuni à la Muette, le 21 novembre 1783, vit deux hommes

dans une nacelle qu'emportait un ballon, monter majestueux et calmes.

Le ballon, trouvé le 6 juin par Montgolfier, se gonflait constamment

dans le voyage au moyen d'un réchaud, d'une combustion qui

l'emplissait de gaz. Moyen très-dangereux. Ce n'étaient pas des hommes

d'un courage vulgaire (Pilâtre, Arlandes); les premiers des mortels

qui quittèrent notre globe, osèrent mettre l'air sous leurs pieds,

soulevés vers le ciel par la machine incendiaire qui pouvait les

précipiter.

Aux Tuileries, le 1er décembre, nouvelle expérience, plus hasardeuse.

Charles et Robert gonflèrent leur ballon de _gaz inflammable_. Les

esprits, pleins alors des expériences de Franklin sur l'électricité

des nues, supposaient que ce gaz, les traversant, pourrait s'enflammer

au contact. C'était aller à la rencontre de la foudre, la défier,

présenter l'aliment à sa redoutable étincelle. On fut épouvanté.

L'humanité du Roi s'émut, défendit de tenter la chose. Mais l'attente

était excitée; la foule était tremblante, impatiente... Les intrépides

passèrent outre, malgré le Roi, partirent. L'effroi, l'enthousiasme,

le délire furent au comble. On eût dit que les hommes avaient perdu le

sens, et les femmes s'évanouissaient...

Moment rare! L'infini de l'espoir s'ouvrit. On se crut sûr de naviguer

là-haut. Les plus lointains voyages dès lors étaient faciles. Plus

d'obstacles, d'Alpes ni de fleuves, plus de vaines barrières, plus de

douanes absurdes, plus de vexations des tyrans. L'homme ailé, devenu

condor, aigle, frégate, planant sur toute la terre!

Ne rions pas trop de nos pères. N'accusons pas ces élans

d'imagination. On s'est complu à mettre leur crédule espérance aux

miracles nouveaux, en face de leur philosophie, de leur logique

politique, de leur culte de la raison. Mais nulle contradiction. La

raison, à ce moment même, éclatait en prodiges, certains, palpables,

incontestables. Le plus grand événement des sciences, depuis Newton,

avait eu lieu et bien plus important. Il ne s'agissait pas de trouver

seulement des faits, de les lier et de les calculer. La science était

née _qui seule fait son objet_, qui crée les faits eux-mêmes, bref,

un _art de créer_. Chose énorme, que le siècle cherchait comme à

tâtons, et qui un matin a jailli, si grande, du front de Lavoisier

(1775), et tout à coup si claire! populaire, accessible à tous,

offrant une langue nouvelle, entendue de toute nation.

«L'homme est un Prométhée, _un second créateur_,» voilà ce que

proclament la chimie et la mécanique à la fin de ce siècle.--L'homme

est-il _guérisseur_? Trouvera-t-il en lui un remède à ses maux? a-t-il

une puissance qui referait chez lui l'équilibre détruit? Cette

question profonde fut posée au moment où Lavoisier résolvait la

première. Mesmer nous apparut en 1778, apportant aux sciences un fait

incontestable, l'action magnétique, que l'homme peut exercer sur

l'homme pour apaiser parfois, suspendre les douleurs. Ses disciples,

les Puységur, trouvèrent, ou plutôt reconnurent, le fait du sommeil

extatique, l'état du somnambule qui semble dépasser les barrières de

la vie, voit par un sens à part. Faculté obscure, variable, peu rare

chez l'être faible, chez la femme nerveuse, surtout aux moments

troubles où l'animalité domine. Elle l'expie, en est plus faible

encore. Ces singulières puissances (de faiblesse et non pas de force)

furent d'autant plus mal observées qu'on trouva intérêt à embrouiller

la chose pour exploiter, dominer ou corrompre. Les faits réels étaient

un texte trop commode aux fictions du charlatanisme, de l'empirisme

avide. Ils furent noyés d'abord des fumées équivoques d'une

thaumaturgie médicale, illusoire et souvent funeste. Dans les crises

que le maladif, la dame délicate, éprouvaient en formant la chaîne

magnétique au baquet de Mesmer, les nerfs, vainement agités d'un vague

orage sensuel, acquéraient un degré nouveau d'agitation morbide, et

l'esprit en restait atteint. Les débilités de Mesmer étaient prêts à

toute chimère, avides de merveilles, prêts à croire, prêts à voir les

miracles de Cagliostro.

Crédulité, charlatanisme, demi-folie, tout cela se trouvait ailleurs,

au gouvernement même. Calonne avait l'aspect d'un Mesmer politique.

L'impossible n'était pas pour lui. Il riait à ce mot. Il prenait en

pitié ceux qui avaient peine à comprendre son symbole financier: «À

dépenser, on s'enrichit.»

L'impossible, de même, a disparu pour Joseph II. Il embrasse le monde.

D'une part, il prendra le Danube, divisera l'empire Ottoman. D'autre

part, il mettra la main sur la Bavière, il forcera l'Escaut. Ayant

déjà Cologne par son frère, dominant le Rhin, il va prendre Maëstricht

et dominer la Meuse, peser sur la Hollande. En mai 84, il sonne contre

lui la cloche de la guerre, défie Frédéric et l'Europe.

Témérités étranges. Vergennes et Louis XVI en frémissaient, voyaient

le monde en feu, et la France épuisée de la guerre d'Amérique entrer

dans celle d'Allemagne. La Reine seule n'avait peur de rien. Elle

suivait Joseph à l'aveugle en son rêve, voulait nous y lancer. Bien

loin qu'elle soit restée froide (comme l'a dit M. de Bacourt), ses

lettres montrent à quel point elle fut violente pour son frère,

obstinée dix-huit mois, et chicanant pour lui. Elle parla fort et

ferme aux ministres, fit venir chez elle Vergennes, voulut

l'intimider, crut l'entraver, retenant ses dépêches. Mais son moyen le

plus direct fut celui qui avait réussi en 1778. Elle obsède, enlace le

Roi, et la voilà encore enceinte (juin 1784).

On dit qu'elle fit plus. Joseph empruntant pour la guerre, on prétend

que la Reine entreprit d'y aider, soit par les juifs d'Alsace, soit

par ses banquiers même (par Laborde et S. James), qui se fièrent à

elle pour garantir l'emprunt, et qui finalement en furent payés par

nous. Ainsi tout à la fois la France par Vergennes s'efforçait

d'empêcher la guerre, la France par la Reine y poussait, en faisait

les fonds!

Pour tout cela, la Reine ne pouvait compter sur Calonne. Elle était

brouillée avec lui. Elle l'avait créé, mais malgré elle, et forcée par

la Polignac. Elle aurait mieux aimé un ami de Choiseul, Loménie, ou

tout autre qu'aurait voulu l'Autriche. Calonne le savait à merveille,

savait ne tenir qu'à un fil. Il ne fut pas un an sans lutter avec

elle, travailla sourdement à la miner, la perdre.

«_Nul ministre solide que par la faveur de l'Autriche_;» c'est ce qui

ressortait de la légende de Choiseul, qui par là se maintint au

pouvoir si longtemps. Nul n'avait cette foi plus que Rohan qui,

changé, transformé, devenu Autrichien, à Strasbourg, à Versailles,

agissait fort pour l'Empereur. Son palais de Strasbourg, son château

de Saverne étaient le grand passage d'innombrables courriers entre

Versailles et Vienne. Prince d'empire et riche en Allemagne, influent

en Alsace, Rohan agissait pour l'emprunt qu'eût fait le juif Cerfbeer

ou autre. En même temps il offrait à Versailles un projet de finance,

pour faire sauter Calonne qu'il aurait remplacé, avec l'appui de

Joseph II. Serait-il pour cela accepté de la Reine? Rentrerait-il en

grâce près d'elle? C'était la question.

Rohan, pour refaire un Choiseul, était bien mieux posé que lui, ne

partait pas de rien. Il avait à Strasbourg quatre cent mille francs de

rente, trois cent mille à Saint-Vast, en tout presque un million par

an. Il était endetté, il est vrai, devait deux millions. Somme légère

en comparaison de la colossale banqueroute de son parent Guéménée (30

millions). Tout dans la famille était grand. Fort unis, ces

Rohan-Soubise poussaient d'ensemble au ministère. Le cardinal y visait

dès longtemps, stimulé par sa cour, ses secrétaires ardents qui ne le

laissaient pas dormir. Le dirigeant était le fin, le faux abbé

Georgel. D'autres étaient plus jeunes, entre autres un jeune homme

éloquent, de noble coeur, crédule, Ramond, le célèbre Ramond (des

Pyrénées, du Mont perdu). Mais le conseiller très-intime, l'oracle,

était Cagliostro, le magicien et le prophète, homme, il est vrai,

très-fin aux choses de ce monde, propre à associer des naïfs (Ramond,

d'Épréménil), à créer ces nombreuses loges, dont le centre eût été

Strasbourg.

Grande fortune. Rohan n'était pas au niveau. Il n'était nullement un

sot, comme on a dit. Mais pitoyablement faible, et scandaleusement

libertin. Usé à cinquante ans de corps, de coeur, sous sa belle

apparence, il était lâche, et, au moindre péril, prêt à tomber

très-bas. Il n'en avait pas moins les rêves royaux de sa famille, de

ces fameux rois de Bretagne qui s'estimaient autant au moins que les

Capets, trouvaient bien jeunes les Bourbons. Rien n'avait plus flatté

Rohan que d'acquérir, d'entretenir la plus noble maîtresse qu'on pût

avoir en France, la dernière du sang des Valois.

Cette femme, à coup sûr infortunée, quelles qu'aient été ses fautes,

est restée écrasée quatre-vingts ans sous l'infamie. Récemment

cependant un peu de jour s'est fait. M. Beugnot la relève sous

certains rapports. Il nous porte à conclure que les Mémoires qu'elle

écrivit pour se laver ne sont pas méprisables autant qu'on avait

cru,--bref, que ce grand procès n'a été que jugé,--éclairci? examiné?

non.

Ce n'était pas du tout un monstre. On ne résistait guère à son

charmant aspect, à sa parole agréable, enjouée. Tout d'abord son

visage disait: «Je suis Valois,» ayant l'ovale très-noble et un peu

long de la famille. Ses yeux bleus expressifs, sous l'arc des sourcils

noirs, brillaient de certaine étincelle qu'eut cette dynastie de

poètes, de Charles d'Orléans à la divine Marguerite. Elle en avait la

bouche un peu grande et le fin sourire, prête à conter les _Cent

Nouvelles_. Avec ses jolies dents, elle avait quelque chose de

railleur, de mordant, certain attrait sauvage. Et sauvage elle fut en

effet de misère dans l'enfance jusqu'à quatorze ans. Les Saint-Remy,

ses pères, méprisant tout métier, ruinés, misérables, avaient ici la

vie qu'ils auraient eue en Canada, vivant de rien, de baies, de

misérables fruits, faisant aux bois de petits vols, que (par charité

ou par peur) on ne voulait pas voir. Ils n'étaient pas errants

cependant. Ils restaient autour de Bar-sur-Aube, près de leurs

anciens fiefs, comme attachés encore à ces terres, attendant je ne

sais quel hasard qui pourrait les y faire rentrer.

Le dernier Saint-Remy mourant, laissa trois orphelins, que la mère

mena à Paris. Celle dont nous parlons, jolie, intelligente, mendiait

pour les autres, devait rapporter tant le soir, sinon battue

cruellement. Sa mère la maltraitait; son frère, sa soeur, nourris par

elle, la malmenaient comme mendiante.

L'enfant resta assez petite, fut faible et délicate. Elle garda de

tant de souffrances une trace (qu'a remarquée Beugnot), c'est que la

nature, en formant son sein, n'acheva pas, «n'en fit qu'une moitié,

qui faisait fort regretter l'autre.»

Une bonne dame qui en eut pitié, prit les orphelins, les présente à

Louis XVI. Ce qui surprend, c'est qu'il fut peu touché. Cette race des

Valois lui parut dangereuse. Il voulait les éteindre, faisant du frère

un moine, un chevalier de Malte, et les deux soeurs religieuses. Avec

une petite pension, on les mit à Longchamps. Et dès qu'elles furent

grandes, l'abbesse, selon les vues du roi, voulut, de gré, de force,

les voiler, les enfermer là pour toujours. Dans cette abbaye, près

Paris, de renom musical, qui recevait tout le beau monde, elles

avaient rêvé une autre vie. À tout hasard, elles partirent, n'ayant

que dix-huit francs chacune, sans appui, abri, ni ami.

Ces pauvres demoiselles, seules ainsi dans la rue, étaient comme une

proie. La seule maison qu'elles connussent, était celle de leur

bienfaitrice. Mais elle leur était dangereuse. Le mari, prévôt de

Paris, corrompu, endurci dans ses exécutions sommaires des voleurs et

des filles, avait persécuté l'aînée dès quatorze ans, voulant

vilainement se payer sur l'enfant du pain qu'elle mangeait chez lui.

Elles fuirent de Paris, allèrent à Bar-sur-Aube, le pays de leurs

pères, y arrivèrent avec six francs. Une dame les reçut par charité.

Cette dame avait un neveu, militaire en congé, gendarme de la maison

du roi. La Valois n'y échappa point. L'hôte, le protecteur s'en

empare, la rend enceinte. On la marie, et elle accouche au bout d'un

mois de deux enfants. Mais elle était trop faible, les enfants ne

vinrent pas viables. Elle resta affublée d'un mari, sot, laid et

endetté, et qui n'était qu'un embarras.

Elle avait bien du nerf, ne désespéra pas. L'idée fixe qui avait

soutenu ses aïeux, la soutenait aussi: c'était sa terre, ce

patrimoine, qui, après avoir passé de main en main, était rentré alors

au domaine royal, et semblait d'autant plus facile à recouvrer. Elle

vint vaillamment seule à Paris, réclamer, mendier, avec son grand nom

de Valois. Son compatriote Beugnot, jeune avocat, lui donnait parfois

à dîner. Toujours souriante, gracieuse, elle semblait n'avoir jamais

faim, en mourait; menée au café, elle tombait sur les échaudés. Un

jour, chez une grande dame qu'elle sollicitait, elle se trouva mal;

c'était de faim.

La grande aumônerie avait par an plus d'un million et demi pour aider

la noblesse pauvre. Nulle plus noble, plus pauvre, à coup sûr, que

celle-ci. Rohan, à qui on la présente, est attendri, et lui donne

d'abord en secours deux ou trois mille francs. Mais son coeur se

prend fort; le voilà amoureux, lui si blasé, usé. Celle-ci, soit par

l'effet du nom, soit par son enjouement charmant, malicieux, certain

attrait sauvage de chatte ou de panthère, lui mit la griffe au coeur.

De Paris à Versailles, où elle était pour ses affaires, il lui écrit

des lettres éperdues (Beugnot les vit plus tard), lettres folles,

honteuses, de désir effréné. Bref, il la prend à lui, l'établit,

l'entretient sur la caisse des pauvres, la met dans un hôtel, avec

quatorze domestiques. Tout cela, dit Beugnot, bien avant le vol du

collier. Elle n'avait que faire de filoutage. Il y suffisait de

l'amour.

Dès lors, faisant figure et mendiante à quatre chevaux, elle

sollicitait à Versailles. Mal reçue pourtant des puissants, mal de la

Polignac, qui se souciait peu d'approcher de la Reine une personne

agréable et dangereusement intrigante. Elle ne fut guère mieux

accueillie de Calonne, qui crut la renvoyer avec un peu d'argent. Elle

y fut superbe d'orgueil, parla comme auraient fait Charles IX, Henri

II, lui dit que des Bourbons elle ne voulait que sa terre, qu'elle

resterait là et ne s'en irait pas qu'il ne lui eût mieux répondu.

Elle fut bien reçue de la comtesse d'Artois, de la bonne soeur du Roi,

qui aimaient peu la Polignac, bien aussi (si on doit l'en croire) de

l'intérieur de la Reine, de ses femmes, excédées du règne de

l'éternelle amie, et charmée d'introduire du nouveau en dessous. La

reine lui donna un secours. Qu'elle l'ait vue, ou non, c'est un point

secondaire. Pour ses femmes (Misery, Dervat), elle put, à l'insu de

son tyran, la Polignac, accueillir l'envoyée du parti opposé, de

Rohan, alors bon Autrichien, agent de Joseph II, et courtier de

l'emprunt que l'Autriche crut faire en Alsace. Rohan dut s'y tromper

et se croire pardonné. Se rendant nécessaire, il crut aller plus loin,

pouvoir devenir agréable. Il avait cinquante ans. Mais Besenval les

avait bien, quand il osa faire à la reine une déclaration, qui ne la

fâcha pas; elle le toléra, le garda comme ami, et même familier

d'intérieur dans ses parties de Trianon.

La reine avait trente ans, s'était assez rangée. Les excentricités

d'Orléans, les folies d'Artois, le vertige des bals de nuit (d'où une

fois elle revint en fiacre), toutes ces légèretés de jeunesse

n'allaient plus à son âge. Elle était plutôt triste. Mais le vide

d'esprit ne lui permettait pas de chercher, de trouver de plus dignes

amusements. Le catalogue de ses livres, si différent de la

bibliothèque excellente de la Pompadour, fait peine et fait pitié. On

y voit figurer _Faublas_, les livres de Rétif, si vulgaires et si

graveleux. Son goût pour jouer les soubrettes, s'exposer dans ces

rôles, non pas à huis clos aux amis, mais aux gardes de la porte même

qu'elle appelait, tout cela est peu digne de la fille de

Marie-Thérèse.

Elle n'était nullement méchante, dans l'intérieur elle était fort

aimée. Elle n'eût jamais de jeu cruel, ni de souffre-douleur, comme en

avaient trop souvent les princesses (V. la Harcourt dans

_Saint-Simon_). Mais elle aimait les farces, et le bas grotesque

italien. Espiègleries parfois fort innocentes, comme la fête où

d'Artois convalescent dut (captif et lié) souffrir les compliments

des faux bergers de Trianon. Parfois c'étaient choses malignes, comme

la comtesse d'Artois qu'on fit prendre, exposer devant tous dans un

rendez-vous. Une chose fort cruelle fut faite pour amuser la reine,

qui ne s'est jamais effacée de la tradition de Paris. Les dames de la

Halle étaient venues pour une fête, superbes et familières, dans leurs

royaux atours. Au dîner que donna le roi, les gardes du corps les

grisèrent, et (dit-on) eurent l'indignité de mêler dans les vins de

dangereuses drogues, qui leur firent dire et faire mille choses

comiquement impudiques. Certaines se jetaient aux rieurs, se livraient

elles-mêmes. Elles furent le matin rendues à leurs maris dans un état

qu'on n'ose dire. Cela fut impuni. La reine, qui le blâma, sans doute,

fut pourtant curieuse, et, dit-on, voulut voir, eut le tort d'en salir

ses yeux.

Beaucoup plus innocente était la mystification dont le cardinal de

Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine était alors fort triste

pour son frère, et de plus enceinte d'un mois, dans les premiers

ennuis de la grossesse. Probablement on voulait la distraire. _Figaro_

était à la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du

_Barbier_ (et Suzanne plus tard, ou la comtesse Almaviva), raffolait

de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scène de nuit et

de forêt, furent-ils réalisés, pour l'amuser, dans le parc de

Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que

Figaro, était mystifiable; un fat de cinquante ans rappelait encore

mieux le Falstaff si comique des _Joyeuses femmes_ de Windsor. La

farce était certainement dans les goûts connus de la reine, mais du

reste innocente. La reine eût désiré, dit-on, que le roi même y

assistât, qu'il connût son grand-aumônier. On ne voulait faire à Rohan

d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficulté, se prêta à la

chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une idée fort juste de la

nature humaine) que la Reine l'ayant mystifié, s'en étant amusé, lui

serait moins hostile et peut-être amie tout à fait.

Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblât à la

Reine, pour tromper les yeux de Rohan. Il y avait justement une

demoiselle d'Essigny qui avait cette ressemblance. Était-ce proprement

une fille? Non, mais son habitude était d'aller s'asseoir chaque

soirée sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal. Un

enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait respecter

un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'était

d'Essigny. Elle la fit baronne étrangère, et la baptisa _Oliva_ (c'est

le mot _Valois_ retourné). Pour décider une telle dame, une baronne, à

s'en aller la nuit au bois, jouer un rôle scabreux, il fallait un

payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois dut donner quinze

mille francs à Oliva, sans doute les reçut, mais ne lui en donna que

quatre.

Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que le grand seigneur

qui viendrait, ne s'émancipât trop (devant un tel témoin! la Reine,

qui serait cachée et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour

être sûre qu'elle jouât mieux son petit rôle, elle la mena à _Figaro_,

pour voir ce cinquième acte qu'on voulait imiter.

Oliva, en robe _à l'enfant_, de fin linon blanc moucheté, sous un

blanc mantelet, une jolie _thérèse_ à la tête, fut amenée la nuit au

bas du tapis vert, dans un bosquet obscur, et tremblante attendit.

De son côté Rohan n'était pas rassuré. Non qu'il ne se crût beau dans

un habit de mousquetaire où il s'était serré. Mais il ne savait pas

jusqu'où irait la bonté de la Reine, doutait d'en être digne. La

Valois dit qu'avant, pour se faire le coeur jeune, il avait jugé bon

de prendre l'étincelle, et chez Cagliostro, et près d'une jeune Ève,

enfant qu'il avait à Passy, dans cette unique but de raviver l'amour.

Tout alla à merveille. Rohan vit la figure, ombre blanche et légère,

qui vint et d'une voix très-douce, basse (timide de passion, il n'en

douta pas), dit: «Tout est oublié!» Éperdu, il se mit à genoux, et

plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied

(_Georgel_). Il était dans l'extase.

Mais la Valois accourt, les avertit: «On vient!» Funeste contre-temps!

bien amer à cet homme heureux!... La fausse Reine s'évanouit, pas si

vite pourtant qu'auparavant n'échappe de sa main une rose, sur

laquelle il se précipite, qu'il baise, adore... Mais il est entraîné.

La Valois voudrait nous faire croire que la Reine s'étant amusée de

Rohan, l'ayant trouvé crédule, ému, passionné, en avait eu pitié et

l'avait consolé, qu'ils eurent des rendez-vous.

Je n'en crois pas un mot.

Mais je trouve fort vraisemblable que la Reine ait fait faire la

mystification. Jamais la Valois d'elle-même n'eût offert ce salaire

énorme à Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter l'argent pour

un caprice.

Le lieu du rendez-vous n'est pas dans les bois de Versailles, mais

dans le Parc, fermé de grille. On n'y va pas la nuit sans un ordre

d'ouvrir.

Si la Valois avait fait de sa tête, et non autorisée, un pareil coup

d'audace, elle eût craint beaucoup plus une indiscrétion d'Oliva. Elle

l'eût ménagée davantage. Elle était bien peu inquiète, puisqu'au

risque de la faire parler elle osa empocher les deux tiers du salaire

promis.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 44 / 84 题