LA REINE.--CALONNE ET FIGARO.

1774-1784.

Avant la paix, Choiseul était mort dans l'exil (1782), et avec lui le

meilleur espoir de l'Autriche. Il était mort au moment où la naissance

du Dauphin (1781), doublant l'ascendant de la Reine, lui rendait enfin

quelque chance. La Reine avait manqué sa vie.

Car pourquoi naquit-elle? pourquoi fut-elle élevée, préparée, mariée,

dans les plans de Marie-Thérèse, sinon pour faire ici un ministre

autrichien, pour refaire de la France un fief de l'Empereur? Vergennes

y résistait, et l'honnêteté de Louis XVI.

Marie-Thérèse mourut. Et la Reine, d'autant plus flottante, rejetée

d'un écueil sur l'autre, au gré des Polignac, mit leur homme au

pouvoir, leur Calonne, qui la perdit, et la royauté elle-même.

Tragique destinée! On la comprendrait peu si on ne la suivait dans

son développement, dans la série des fautes et des entraînements, des

fatalités même, qui l'ont poussée, précipitée.

L'enivrement s'explique, au début de ce règne. Tous l'éprouvaient.

Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV

l'honnête, l'excellent jeune Roi, cette Reine charmante! Qui n'eût

tout espéré? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illuminait

la scène. Et la Reine en était le centre.--Tout gravitait vers

elle.--Glück arrivait pour elle de Vienne, lui apportait _Iphigénie_.

Il écrivait _Armide_ (1775), pour qui, si ce n'était pour l'Armide

couronnée de Versailles? Peu artiste elle-même, elle sentait du moins

l'art par la passion. Piccini, appelé à Versailles par la Du Barry,

n'en fut pas moins accueilli d'elle, caressé, consolé des fureurs de

partis. Elle le fit son maître de chant. Elle est touchante et belle

au souper solennel où elle réunit les rivaux, Piccini, Glück, veut

finir cette guerre de l'Allemagne et de l'Italie.

Combat d'art supérieur. Mais la France pensait à Grétry. Grétry et

Monsigny, le _Déserteur_, la _Belle Arsène_, surtout _Zémire et Azor_

(traduit en toute langue), c'étaient les grands succès populaires et

nationaux, avec le _Barbier de Séville_, la Rosine de Beaumarchais.

Art tout français, d'étoffe un peu légère, mais tout à fait du temps,

d'accord avec son peintre et son poète, Fragonard, Parny (1775). La

poésie créole de celui-ci régnait. Moins le coeur, moins l'amour, que

l'élan du plaisir. Le tout à la surface, en mobile étincelle. La vraie

furie des sens n'éclata qu'à Vincennes, aux délires de deux

prisonniers (Mirabeau..., faut-il nommer l'autre?)

Toute image d'amour, Rosine, Arsène, Armide, faisaient regarder vers

la Reine, en vérité éblouissante. Une seule femme semblait exister.

Les fats tournaient autour. Elle s'amusait d'eux, de son mari aussi

avec grande imprudence. Elle avait le tort grave d'accepter trop le

rôle d'épouse négligée, qui les enhardissait. Très-justement son frère

lui reproche sa lettre étourdie où, se moquant du roi Vulcain, elle

dit qu'elle n'a garde d'aller faire Vénus à la forge, etc. Quelle

prise funeste pour la cabale haineuse qui lui supposait vingt amants!

Certes on exagérait. À regarder de près, on est plutôt porté à croire

qu'elle n'aima vraiment aucun homme. Elle fut éblouie un moment de

Lauzun. Elle subit longtemps un grondeur ennuyeux, Coigny, qui se

faisait son pédagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour

Fersen, qui prodigua sa vie aux jours les plus terribles. En tout

cela, je ne vois rien qui semble vraiment de l'amour. Elle n'eut de

passion que pour ses deux amies, mesdames de Lamballe et de Polignac.

Lauzun, tout fat qu'il est, dit qu'il plut, mais _que ce fut tout_. Ce

qu'elle aimait en lui, c'était le bruit, la mode. Le fou charmant

arrivait de Pologne. Ce pays de roman lui avait enlevé le peu qu'il

avait de cervelle. Il est si fou, qu'il croit convertir Catherine à la

cause polonaise. Puis il lui écrit de Versailles que ce serait sa

gloire «de faire qu'après sa mort une femme restât _reine du monde_.

Nulle n'en serait plus digne que Marie-Antoinette.» Mais celle-ci

n'en a pas envie. Elle dit n'en avoir ni le coeur, ni la force. Ce qui

lui faudrait, c'est l'amour. Dans cette atmosphère érotique, où tous

chantaient Éléonore, où elle-même honorait Parny, elle eût voulu, ce

semble, être amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut dans les temps

énervés. On sent cette faiblesse jusque dans Parny même, dans ses

chants sans haleine, élan d'un pulmonique qui se vante d'infinis

désirs.

Elle quitta Lauzun fort aisément, et cela au moment où un amour réel

se serait attaché, lorsqu'étant ruiné, poursuivi pour ses dettes, il

ne fut plus l'homme à la mode. Je l'en excuse fort, mais lui pardonne

moins son infidélité pour la charmante femme qui l'eût dû toujours

retenir.

C'était alors la mode des _inséparables amies_, dont rit madame de

Genlis. La reine le fut un moment de madame de Lamballe. Elle ne

pouvait plus la quitter. Elle renvoyait tout le monde. Seule avec elle

à Trianon, elle faisait de petit dîners, d'interminables promenades.

On en riait, on en fit des chansons. Et pourtant quel plus heureux

choix? quelle amie désintéressée, ne se mêlant de rien, prête à servir

en tout, et même aux choses les plus dures (V. plus bas l'affaire du

collier)! Elle était tout coeur, tout amour, sans vanité, se trouvant

heureuse et comblée, toute princesse qu'elle était, des humbles

privautés où la dame d'honneur était moins que servante[16].

[Note 16: Madame de Campan (I, 99) dit crûment l'étrange

étiquette, choquante et indécente, qui fut pour la Reine

un supplice avec sa première duègne (V. _Hyde_) et qui

en vérité ne pouvait être tolérable qu'avec la créature

aimée, l'unique à qui on est bien sûr de ne déplaire

jamais.--Les grandes dames, pour ces petits mystères,

aimaient à s'élever une enfant aimable et discrète,

souvent une demi-demoiselle (V. Sylvine, _Staal_).

Couchée près de l'alcôve dans la toilette intime,

brodant, lisant le jour derrière un paravent, elle

savait exactement tout. À Vienne, tout passait par ces

mignonnes favorites (de qui la Prusse achetait les

secrets). Elles étaient de grandes puissances. Le vieux

Duval, vivant à Vienne, le savait bien. On voit dans ses

_Mémoires_ qu'il ne courtise pas l'Empereur, mais deux

femmes de chambre, une sage fille de Marie-Thérèse et

une jolie Russe, de celles avec qui la Czarine aimait à

folâtrer.--Une gravure allemande, faite à Paris sous

Marie-Antoinette, exprime ces moeurs naïvement: _le

Lever_, 1774: _Freudsberg invenit; Romanet sculpsit_.]

Elle avait un attrait tout singulier d'enfance (elle n'a jamais eu que

quinze ans), une fraîcheur éblouissante, avec la candeur de Savoie. La

reine trouva délicieux d'abord d'être en ces douces mains. Sa nature

vive et forte, le riche sang de Marie-Thérèse s'arrangeait à merveille

de la faible petite amie. Mais trop faible peut-être. L'odeur de

violette la faisait trouver mal (dit madame de Buffon). Son médecin

Seetzen attribue sa faiblesse, ses spasmes singuliers, à l'éducation

énervante, aux habitudes de couvent, dont les grandes dames, selon

lui, ne se corrigeaient jamais bien.

Cette mollesse plus que féminine n'est pas sans se marquer dans les

arts de l'époque, à telles délicatesses, telles sensualités. Les

petits bains obscurs, les secrets cabinets (comme à Fontainebleau),

peuvent en donner l'idée, avec leurs glaces mal placées, leurs

ornements de nacre, point de peintures obscènes, mais faibles et

galantes, comme de main de femme, et de femme énervée.

On devina bientôt que la pauvre Lamballe, si tendre, mais passive,

n'était pas pour répondre aux vives énergies de la reine. En la

nommant Surintendante, lui donnant une place d'affaires qui la faisait

le centre de la cour, elle-même finit le tête-à-tête, la sevra des

soins personnels qu'elle eût aimés bien mieux. Leur amitié languit.

Et, juste à ce moment (août 1776), on inventa la Polignac.

Combinaison profonde. Le vrai chef des Choiseul, madame de Grammont,

travaillant pour son frère croyant que la Lamballe ni Lauzun

n'intrigueraient pour lui, désirait donner à la reine ou un amant ou

une amie. Dans son expérience, jugeant par sa Julie, elle crut qu'une

amie aurait bien plus de prise. Un jour, dans les salons Lamballe, la

reine, en ses folles plumes, flottant au vent léger, arrête et fixe

son regard sur un objet charmant, une jeune dame inconnue à la cour.

Visage d'ange, de sourire enchanteur, et de simplicité touchante, sans

diamants, sans parure; qu'une rose aux cheveux. Toujours en robe

blanche. Sa pauvreté l'exilait en province. Quelle douce occasion! La

reine s'attendrit, l'enrichit sur-le-champ, la garda, la mena partout.

L'infortunée Lamballe tâcha d'abord de se soumettre et de subir cela.

Mais c'était trop. Elle tomba malade, et eut dès lors des accès de

catalepsie. Elle quitta Versailles. Elle alla à Plombières. Elle alla

en Hollande, revint s'enfermer à Paris. Toujours inconsolable, elle

pleurait dans les bois de Sceaux (V. Guénard, Hyde, etc.).

Toute autre, la nouvelle amie, avec son abandon apparent, son air de

bergère, était très-froide au fond. C'est ce qui la fit absolue. La

Lamballe avait été moins que femme, un enfant. La Polignac fut un

maître, doux, mais impérieux, comme un amant, qui maîtrisait la reine,

par moment la faisait pleurer. «Plus avide que tendre,» disait

Marie-Thérèse. L'_ange_ avait un mari, qu'il fallut faire sur-le-champ

grand officier de la couronne, en blessant toute la cour. L'_ange_

avait un amant, Vaudreuil, un officier, à qui pour commencer on donna

trente mille livres de rente. L'_ange_ avait un ami, un certain

Adhémar, qui ne voulait pas moins que l'ambassade d'Angleterre. Et son

autre ami, Besenval, eût voulu seulement faire le gouvernement, faire

nommer les ministres. Et pourquoi tous ces Polignac n'auraient-ils pas

été au moins ministres _adjoints_?

En tout cela, la jolie femme était menée par deux démons, Diane, sa

belle-soeur, bossue, galante, d'esprit malin, pervers, et son ami

Vaudreuil, un violent créole, colère, emporté, provoquant. Voilà les

maîtres de la reine.

Était-elle asservie sans retour? On peut en douter. Elle restait

capable de sentiments honnêtes. On a vu sa patience à recevoir les

rudes corrections de son frère (1777). Elle se réforma, accepta les

devoirs, les conditions du mariage, s'accoutuma à son mari. Il avait

vingt-quatre ans, et un grand éclat de jeunesse. Il était devenu

très-fort, par delà le commun des hommes. Elle fut enceinte coup sur

coup. À peine accouchée (de Madame), elle se trouva grosse, crut avoir

un dauphin. Elle eut le malheur d'avorter. Et, par-dessus, elle eut

un grave avis du temps: elle perdit presque ses cheveux. Il lui fallut

baisser, paraître en coiffure plate, découronnée pour ainsi dire.

Frappée, elle pensa aux prophéties sinistres de sa mère. Elle pleura,

se laissa aller, versa son coeur, sans doute. Le roi pleurait aussi,

plus tendre encore pour elle, dès ce jour l'aimant trop et faiblissant

de plus en plus.

N'eût-elle pu alors quitter la Polignac, la combler et la renvoyer?

Elle y songeait peut-être (1779). Elle lui donna presque un million

pour sa fille. Elle eût voulu, dit-on, lui faire un duché en Alsace.

Mais comment satisfaire toute la bande, les amis de la dame?

Vaudreuil, à ce moment, voulait faire un ministre, faire sauter celui

de la guerre, Montbarrey, qui lui refusait de l'argent. La reine était

embarrassée, craignant la censure de Coigny, intime ami de Montbarrey.

Il lui semblait dur d'obéir. Poussée par l'insistance obstinée de la

Polignac, elle éclata et s'emporta. Mais quel coup pour la reine!

Très-froidement la dame dit qu'elle va partir, lui rendre ses

bienfaits. Adoucie tout à coup, la reine voudrait la ramener. Elle est

plus froide encore, impitoyable. La reine n'en peut plus, ne peut se

contenir, étouffe de sanglots et de larmes. Elle demande pardon, prie,

s'humilie, se jette à genoux (_Besenval_, II, 197).

Domptée ainsi, elle tomba plus bas dans sa honteuse obéissance, agit

pour son tyran avec ardeur, exigea à tout prix qu'on fît ministre

Ségur, l'homme des Polignac. Qu'était Ségur? Elle ne le savait même

pas. Un jour, elle revient triomphante, et dit à son amie: «Soyez

heureuse enfin! _Puységur_ est nommé!» (_Ibid._ 110.) Que dire d'une

si grande ignorance? Que dire de Louis XVI, si aveugle et si dominé,

qui pour elle aujourd'hui prend _Puységur_, _Ségur_ demain? Tyrannie

pitoyable! Ségur passe, et elle est enceinte (22 janvier 1781).

Ce fut un Dauphin cette fois (22 octobre). Le Roi fut dans le ciel.

Mais ce bonheur tant désiré devint un malheur pour la Reine. On cria

que l'enfant ne venait pas du Roi. Orléans, que les Polignac avaient

blessé indignement (disant qu'il se cacha au combat d'Ouessant),

Orléans, en revanche, lança un trait mortel: «Qu'il n'obéirait pas à

un _fils de Coigny_.» Imputation injuste, selon toute apparence. La

Reine, à ce moment où l'enfant fut conçu, chassait un ami de Coigny.

La Reine retombée ainsi, assotie de ses Polignac, oubliait tout et

jusqu'à sa famille, ne répondant plus même à sa soeur, la reine de

Naples (_Augeard_, 251). Elle s'oubliait elle-même, elle allait se

mêler à la cour de la Polignac, qui ne daignait en écarter ceux qui

déplaisaient à la Reine. Le plus dur pour celle-ci, c'était

l'insolence de Vaudreuil; elle le détestait, le souffrait. Mais il ne

suffisait pas de l'endurer: il fallait l'admirer, en ses goûts, ses

petits talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de ne rien

faire, il était l'amateur, le juge en tout. Sa passion était surtout

pour Fragonard, Parny de la peinture. Vaudreuil, étant créole,

protégeait le créole Parny, bien reçu chez la Reine, exalté, consulté.

Un seul prince, d'Artois, «un polisson,» dit la Reine elle-même, était

de cette société. Vivant avec les filles et les danseuses, il en

apportait le langage. On ne se gênait nullement devant la Reine.

Impudemment Vaudreuil se moquait devant elle de Vermond, son vieux

précepteur. Brutalement, dans un accès, il cassait au billard un objet

d'art, délicat, précieux, auquel elle tenait. Elle ne disait rien. Il

aurait cassé davantage.

De ce planteur le nègre était la Polignac, de qui le nègre était la

Reine, de qui le nègre était le Roi.

La royauté avait passé dans cette société. On le vit en 83. Malgré le

Roi, ils lancent, font jouer _Figaro_. Malgré la Reine même, qui

préférait un autre, ils mettent au pouvoir Figaro, je veux dire

Calonne.

L'affaire La Chalotais avait mis Calonne en son jour, démontré le

coquin. Ni le Roi, ni la Reine n'en voulaient. Donc il arriva.

Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit

tout à tous, déclara qu'au rebours de Necker, il penserait aux

fortunes _privées_, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf,

ingénieux, était de dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit

comme une fête. Les femmes l'appelaient _l'enchanteur_. Si l'on

demandait peu, il disait: «Pas assez!»

Des cent millions qu'il emprunta d'abord, pas un quart n'arriva au

Roi. Il paya les dettes des princes, les gorgea. Cinquante-six

millions pour le seul comte d'Artois, et vingt-cinq pour Monsieur.

Condé n'en eut que douze, mais avec six cent mille livres en viager.

On ne dit pas ce qu'eurent les prôneurs, les menteurs, intrigants de

tous genres, qui avaient fait ce grand ministre. (V. _Augeard_, 249.)

Tout va aller à la dérive. Où est le Roi? Que devient-il, il était

travailleur, sérieux, sous Turgot. À voir aujourd'hui sa torpeur, on

le croirait hydrocéphale. La table, la vie conjugale, l'invincible

progrès de l'obésité paternelle, semblent paralyser sa grosse tête

d'embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant cent

trente-six millions! Pour qui? Je ne le sais. Il ne le sait lui-même.

Le seul point où le Roi se souvient qu'il est roi, c'est l'exclusion

de Figaro, son refus obstiné de lui ouvrir la scène.

Cette énorme apostume d'âcretés, de satires, traits haineux, mots

mordants, avait mis six ans à mûrir. Elle avait (Beaumarchais le dit)

pris son germe au salon du Temple, qui, des Vendômes à Conti, fut

toujours le foyer des nouveautés risquées. Conti, ce bizarre prince en

qui tout fut contraste (Conti-de-Sades, Conti-police, Conti-Rousseau,

l'ennemi de Turgot, révolutionnaire au pire sens), pressentit au

_Barbier_ ce que deviendrait Figaro. Il le voulut marié, en défia

l'auteur, lui mit le feu au ventre.

Six ans durant, à travers les affaires, Beaumarchais prit au vol cent

mots étincelants, qui jaillissaient vers la fin des soupers. La pièce

est chargée, surchargée d'esprit; elle en est fatigante.

Elle devint fort âcre, quand Beaumarchais, pour l'affaire d'Amérique,

ne put se faire payer, ne put trouver justice ni ici, ni là-bas. Il

s'aigrit, menaça, prédit un cataclysme, et sembla le vouloir, comme si

le torrent ne devait pas d'abord le rouler des premiers et l'emporter

lui-même.

_Figaro_ est très-sombre. Pendant toute la pièce, les lazzis, le faux

rire, j'entends derrière un bruit comme un vague roulement d'orage. Il

est partout dans l'air. «Je l'entends, dit madame Roland, au clos de

la Platrière.» (_Lettres._) Et Fabre d'Églantine, au petit chant

plaintif, dont tous les coeurs ont palpité.

J'aime peu _Figaro_. Je n'y sens nullement l'esprit de la Révolution.

Stérile, tout à fait négative, la pièce est à cent lieues du grand

coeur révolutionnaire. Ce n'est point du tout là l'homme du peuple.

C'est le laquais hardi, le bâtard insolent de quelque grand seigneur

(et point du tout de Bartholo.)

La pièce manque son but. Que le grand seigneur soit un sot, d'accord.

Mais qui voudrait que le puissant fût Figaro? Il est pire que ceux

qu'il attaque. On lui sent tous les vices des grands et des petits. Si

ce drôle arrivait, que serait-ce du monde? Qu'espérer de celui qui rit

de la nature, se moque de la maternité, qui salit l'autel même, _sa

mère_!

Le Roi qui se fit lire la pièce, jura qu'on ne la jouerait pas.

Cependant (le 12 juin 1783) le pétulant d'Artois, se moquant des

défenses, allait la faire jouer chez le Roi même, à ses

Menus-Plaisirs. Un ordre l'empêcha. Cela n'arrêta pas l'audace des

amis de la Reine. Vaudreuil, le 26 septembre, la fit jouer chez lui

devant la Polignac et sa cour de trois cents personnes (_Madame V.

Lebrun_, I, 147).

Surprenante insolence. Mais ils étaient maîtres du tout. Un mois après

cet acte d'effrontée désobéissance, le Roi justement nomme leur ami

de plaisir, le ministre qu'ils poussent, l'agréable coquin qui va

faire leur fortune de la fortune de l'État. Figaro avait dit: «Rions!

car qui sait si le monde vivra dans six semaines?»--Il n'en fallut que

trois pour faire la fin du monde, pour remettre la France au prodigue

effréné, Calonne, qui emporta la monarchie.

Ayant cédé la grande chose, le Roi s'obstine à la petite. De nouveau

il empêche _Figaro_ (fin de février), mais il est débordé. La Reine

lui fait croire que la pièce est changée, qu'elle est si mauvaise

d'ailleurs, qu'en jouant cette rapsodie, on en dégoûtera le public (17

avril 1784).

Le torrent attendait, les portes du théâtre frémissaient... On se

précipite... Ce fut presque aussi gai qu'au mariage de Louis XVI.

Plusieurs furent étouffés. Une si longue attente rendait terriblement

avide; on applaudit tout au hasard. Cent représentations ne peuvent

rassasier le public.

Quelle joie! Tout est égratigné, jusqu'aux protecteurs de la pièce,

jusqu'au ministère Polignac. Leur Calonne a son mot: «Il fallait un

calculateur; ce fut un danseur qui l'obtint.»

«Sot ou méchant... C'est le substantif _qui gouverne_.»--«Son mari la

néglige.»--«Fils de butor,» etc.--C'est la Reine, le Roi, le Dauphin.

Tout était saisi âprement, et telle allusion (imprévue de l'auteur)

était avec fureur trouvée, claquée, bissée.

La pièce fut servie à merveille par les acteurs. L'attrait

mélancolique de la comtesse (ou de la Reine?), de l'épouse _négligée_,

fut très-touchant dans la Sainval, belle pleureuse de tragédie, qui

cette fois joua le comique. Mademoiselle Contat, si fine de grâce et

d'esprit, traitée jusqu'à ce jour fort durement et souvent sifflée,

joua avec un charme frémissant la rieuse, l'espiègle Suzanne. Une

enfant de cet âge à qui tout est permis, mademoiselle Ollivier qui

jouait Chérubin, prêtait son innocence à des effets de scène calculés,

sensuels, où Beaumarchais, flatteur hardi des goûts du temps, groupait

ces trois femmes amoureuses. Autour de la Sainval, autour de la

Contat, Ollivier Chérubin voltigeait, «léger comme une abeille» dans

les jardins de Trianon. C'était fort chatouilleux, sensible avec cela,

libertin, et pourtant les yeux étaient humides. Sans deviner pourquoi,

on eût tout pardonné à ce Chérubin-fille, à cette enfant touchante,

qui défaillit bientôt, mourut (à dix-huit ans), et qui, dans le plus

hasardé, gardait l'attendrissant de celle qui devait vivre peu.

Au moral, le drame valait les moeurs publiques. Tout en les censurant,

il en donnait le pire. Le Roi fut très-chagrin de son étourderie à

permettre la pièce; il fut blessé aussi pour Monsieur, critique

anonyme, qui eut de Figaro un vigoureux soufflet. Mais le Roi, je le

crois, fut bien plus blessé pour lui-même. On avait dans la pièce

repris pour la comtesse (visiblement la Reine) la très-sotte légende

d'_épouse négligée_. Il l'aimait plus alors qu'il n'avait jamais fait

plus jeune, s'attachant, s'enivrant de la possession quotidienne, la

voyant elle-même se prendre peu à peu d'habitude, de fatalité. Et

très-réellement sans guérir de ses vices, elle finit par aimer son

mari.

Que l'on jouât dans _Figaro_ les tristesses de la chère personne, et

sa légèreté, les orages de Trianon, il le trouva exorbitant. Quand

Monsieur le pria de punir Beaumarchais, il était à jouer, il saisit

une carte, et (le sang lui montant au coeur et au visage), il écrit

dessus: «Saint-Lazare.»

Arrêté! et à Saint-Lazare, où l'on fouettait les petits polissons!...

Lâche outrage d'un homme tout-puissant au talent! à celui qui, tel

quel, avait eu le bonheur de faire plus que personne dans le destin de

l'Amérique. Par cela, Beaumarchais devait rester sacré.

Une caricature atroce figurait Beaumarchais entre les mains des

bourreaux lazaristes.

Le public prit pour lui l'outrage. Et quel public? Quelle est cette

jeunesse ardente à Figaro? Quels sont ces enfants sombres et qui ne

rient de rien? Les juges mêmes de Louis XVI. Dans ce parterre, Danton,

Robespierre ont vingt ans.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 42 / 84 题