1774-1784.
Avant la paix, Choiseul était mort dans l'exil (1782), et avec lui le
meilleur espoir de l'Autriche. Il était mort au moment où la naissance
du Dauphin (1781), doublant l'ascendant de la Reine, lui rendait enfin
quelque chance. La Reine avait manqué sa vie.
Car pourquoi naquit-elle? pourquoi fut-elle élevée, préparée, mariée,
dans les plans de Marie-Thérèse, sinon pour faire ici un ministre
autrichien, pour refaire de la France un fief de l'Empereur? Vergennes
y résistait, et l'honnêteté de Louis XVI.
Marie-Thérèse mourut. Et la Reine, d'autant plus flottante, rejetée
d'un écueil sur l'autre, au gré des Polignac, mit leur homme au
pouvoir, leur Calonne, qui la perdit, et la royauté elle-même.
Tragique destinée! On la comprendrait peu si on ne la suivait dans
son développement, dans la série des fautes et des entraînements, des
fatalités même, qui l'ont poussée, précipitée.
L'enivrement s'explique, au début de ce règne. Tous l'éprouvaient.
Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV
l'honnête, l'excellent jeune Roi, cette Reine charmante! Qui n'eût
tout espéré? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illuminait
la scène. Et la Reine en était le centre.--Tout gravitait vers
elle.--Glück arrivait pour elle de Vienne, lui apportait _Iphigénie_.
Il écrivait _Armide_ (1775), pour qui, si ce n'était pour l'Armide
couronnée de Versailles? Peu artiste elle-même, elle sentait du moins
l'art par la passion. Piccini, appelé à Versailles par la Du Barry,
n'en fut pas moins accueilli d'elle, caressé, consolé des fureurs de
partis. Elle le fit son maître de chant. Elle est touchante et belle
au souper solennel où elle réunit les rivaux, Piccini, Glück, veut
finir cette guerre de l'Allemagne et de l'Italie.
Combat d'art supérieur. Mais la France pensait à Grétry. Grétry et
Monsigny, le _Déserteur_, la _Belle Arsène_, surtout _Zémire et Azor_
(traduit en toute langue), c'étaient les grands succès populaires et
nationaux, avec le _Barbier de Séville_, la Rosine de Beaumarchais.
Art tout français, d'étoffe un peu légère, mais tout à fait du temps,
d'accord avec son peintre et son poète, Fragonard, Parny (1775). La
poésie créole de celui-ci régnait. Moins le coeur, moins l'amour, que
l'élan du plaisir. Le tout à la surface, en mobile étincelle. La vraie
furie des sens n'éclata qu'à Vincennes, aux délires de deux
prisonniers (Mirabeau..., faut-il nommer l'autre?)
Toute image d'amour, Rosine, Arsène, Armide, faisaient regarder vers
la Reine, en vérité éblouissante. Une seule femme semblait exister.
Les fats tournaient autour. Elle s'amusait d'eux, de son mari aussi
avec grande imprudence. Elle avait le tort grave d'accepter trop le
rôle d'épouse négligée, qui les enhardissait. Très-justement son frère
lui reproche sa lettre étourdie où, se moquant du roi Vulcain, elle
dit qu'elle n'a garde d'aller faire Vénus à la forge, etc. Quelle
prise funeste pour la cabale haineuse qui lui supposait vingt amants!
Certes on exagérait. À regarder de près, on est plutôt porté à croire
qu'elle n'aima vraiment aucun homme. Elle fut éblouie un moment de
Lauzun. Elle subit longtemps un grondeur ennuyeux, Coigny, qui se
faisait son pédagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour
Fersen, qui prodigua sa vie aux jours les plus terribles. En tout
cela, je ne vois rien qui semble vraiment de l'amour. Elle n'eut de
passion que pour ses deux amies, mesdames de Lamballe et de Polignac.
Lauzun, tout fat qu'il est, dit qu'il plut, mais _que ce fut tout_. Ce
qu'elle aimait en lui, c'était le bruit, la mode. Le fou charmant
arrivait de Pologne. Ce pays de roman lui avait enlevé le peu qu'il
avait de cervelle. Il est si fou, qu'il croit convertir Catherine à la
cause polonaise. Puis il lui écrit de Versailles que ce serait sa
gloire «de faire qu'après sa mort une femme restât _reine du monde_.
Nulle n'en serait plus digne que Marie-Antoinette.» Mais celle-ci
n'en a pas envie. Elle dit n'en avoir ni le coeur, ni la force. Ce qui
lui faudrait, c'est l'amour. Dans cette atmosphère érotique, où tous
chantaient Éléonore, où elle-même honorait Parny, elle eût voulu, ce
semble, être amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut dans les temps
énervés. On sent cette faiblesse jusque dans Parny même, dans ses
chants sans haleine, élan d'un pulmonique qui se vante d'infinis
désirs.
Elle quitta Lauzun fort aisément, et cela au moment où un amour réel
se serait attaché, lorsqu'étant ruiné, poursuivi pour ses dettes, il
ne fut plus l'homme à la mode. Je l'en excuse fort, mais lui pardonne
moins son infidélité pour la charmante femme qui l'eût dû toujours
retenir.
C'était alors la mode des _inséparables amies_, dont rit madame de
Genlis. La reine le fut un moment de madame de Lamballe. Elle ne
pouvait plus la quitter. Elle renvoyait tout le monde. Seule avec elle
à Trianon, elle faisait de petit dîners, d'interminables promenades.
On en riait, on en fit des chansons. Et pourtant quel plus heureux
choix? quelle amie désintéressée, ne se mêlant de rien, prête à servir
en tout, et même aux choses les plus dures (V. plus bas l'affaire du
collier)! Elle était tout coeur, tout amour, sans vanité, se trouvant
heureuse et comblée, toute princesse qu'elle était, des humbles
privautés où la dame d'honneur était moins que servante[16].
[Note 16: Madame de Campan (I, 99) dit crûment l'étrange
étiquette, choquante et indécente, qui fut pour la Reine
un supplice avec sa première duègne (V. _Hyde_) et qui
en vérité ne pouvait être tolérable qu'avec la créature
aimée, l'unique à qui on est bien sûr de ne déplaire
jamais.--Les grandes dames, pour ces petits mystères,
aimaient à s'élever une enfant aimable et discrète,
souvent une demi-demoiselle (V. Sylvine, _Staal_).
Couchée près de l'alcôve dans la toilette intime,
brodant, lisant le jour derrière un paravent, elle
savait exactement tout. À Vienne, tout passait par ces
mignonnes favorites (de qui la Prusse achetait les
secrets). Elles étaient de grandes puissances. Le vieux
Duval, vivant à Vienne, le savait bien. On voit dans ses
_Mémoires_ qu'il ne courtise pas l'Empereur, mais deux
femmes de chambre, une sage fille de Marie-Thérèse et
une jolie Russe, de celles avec qui la Czarine aimait à
folâtrer.--Une gravure allemande, faite à Paris sous
Marie-Antoinette, exprime ces moeurs naïvement: _le
Lever_, 1774: _Freudsberg invenit; Romanet sculpsit_.]
Elle avait un attrait tout singulier d'enfance (elle n'a jamais eu que
quinze ans), une fraîcheur éblouissante, avec la candeur de Savoie. La
reine trouva délicieux d'abord d'être en ces douces mains. Sa nature
vive et forte, le riche sang de Marie-Thérèse s'arrangeait à merveille
de la faible petite amie. Mais trop faible peut-être. L'odeur de
violette la faisait trouver mal (dit madame de Buffon). Son médecin
Seetzen attribue sa faiblesse, ses spasmes singuliers, à l'éducation
énervante, aux habitudes de couvent, dont les grandes dames, selon
lui, ne se corrigeaient jamais bien.
Cette mollesse plus que féminine n'est pas sans se marquer dans les
arts de l'époque, à telles délicatesses, telles sensualités. Les
petits bains obscurs, les secrets cabinets (comme à Fontainebleau),
peuvent en donner l'idée, avec leurs glaces mal placées, leurs
ornements de nacre, point de peintures obscènes, mais faibles et
galantes, comme de main de femme, et de femme énervée.
On devina bientôt que la pauvre Lamballe, si tendre, mais passive,
n'était pas pour répondre aux vives énergies de la reine. En la
nommant Surintendante, lui donnant une place d'affaires qui la faisait
le centre de la cour, elle-même finit le tête-à-tête, la sevra des
soins personnels qu'elle eût aimés bien mieux. Leur amitié languit.
Et, juste à ce moment (août 1776), on inventa la Polignac.
Combinaison profonde. Le vrai chef des Choiseul, madame de Grammont,
travaillant pour son frère croyant que la Lamballe ni Lauzun
n'intrigueraient pour lui, désirait donner à la reine ou un amant ou
une amie. Dans son expérience, jugeant par sa Julie, elle crut qu'une
amie aurait bien plus de prise. Un jour, dans les salons Lamballe, la
reine, en ses folles plumes, flottant au vent léger, arrête et fixe
son regard sur un objet charmant, une jeune dame inconnue à la cour.
Visage d'ange, de sourire enchanteur, et de simplicité touchante, sans
diamants, sans parure; qu'une rose aux cheveux. Toujours en robe
blanche. Sa pauvreté l'exilait en province. Quelle douce occasion! La
reine s'attendrit, l'enrichit sur-le-champ, la garda, la mena partout.
L'infortunée Lamballe tâcha d'abord de se soumettre et de subir cela.
Mais c'était trop. Elle tomba malade, et eut dès lors des accès de
catalepsie. Elle quitta Versailles. Elle alla à Plombières. Elle alla
en Hollande, revint s'enfermer à Paris. Toujours inconsolable, elle
pleurait dans les bois de Sceaux (V. Guénard, Hyde, etc.).
Toute autre, la nouvelle amie, avec son abandon apparent, son air de
bergère, était très-froide au fond. C'est ce qui la fit absolue. La
Lamballe avait été moins que femme, un enfant. La Polignac fut un
maître, doux, mais impérieux, comme un amant, qui maîtrisait la reine,
par moment la faisait pleurer. «Plus avide que tendre,» disait
Marie-Thérèse. L'_ange_ avait un mari, qu'il fallut faire sur-le-champ
grand officier de la couronne, en blessant toute la cour. L'_ange_
avait un amant, Vaudreuil, un officier, à qui pour commencer on donna
trente mille livres de rente. L'_ange_ avait un ami, un certain
Adhémar, qui ne voulait pas moins que l'ambassade d'Angleterre. Et son
autre ami, Besenval, eût voulu seulement faire le gouvernement, faire
nommer les ministres. Et pourquoi tous ces Polignac n'auraient-ils pas
été au moins ministres _adjoints_?
En tout cela, la jolie femme était menée par deux démons, Diane, sa
belle-soeur, bossue, galante, d'esprit malin, pervers, et son ami
Vaudreuil, un violent créole, colère, emporté, provoquant. Voilà les
maîtres de la reine.
Était-elle asservie sans retour? On peut en douter. Elle restait
capable de sentiments honnêtes. On a vu sa patience à recevoir les
rudes corrections de son frère (1777). Elle se réforma, accepta les
devoirs, les conditions du mariage, s'accoutuma à son mari. Il avait
vingt-quatre ans, et un grand éclat de jeunesse. Il était devenu
très-fort, par delà le commun des hommes. Elle fut enceinte coup sur
coup. À peine accouchée (de Madame), elle se trouva grosse, crut avoir
un dauphin. Elle eut le malheur d'avorter. Et, par-dessus, elle eut
un grave avis du temps: elle perdit presque ses cheveux. Il lui fallut
baisser, paraître en coiffure plate, découronnée pour ainsi dire.
Frappée, elle pensa aux prophéties sinistres de sa mère. Elle pleura,
se laissa aller, versa son coeur, sans doute. Le roi pleurait aussi,
plus tendre encore pour elle, dès ce jour l'aimant trop et faiblissant
de plus en plus.
N'eût-elle pu alors quitter la Polignac, la combler et la renvoyer?
Elle y songeait peut-être (1779). Elle lui donna presque un million
pour sa fille. Elle eût voulu, dit-on, lui faire un duché en Alsace.
Mais comment satisfaire toute la bande, les amis de la dame?
Vaudreuil, à ce moment, voulait faire un ministre, faire sauter celui
de la guerre, Montbarrey, qui lui refusait de l'argent. La reine était
embarrassée, craignant la censure de Coigny, intime ami de Montbarrey.
Il lui semblait dur d'obéir. Poussée par l'insistance obstinée de la
Polignac, elle éclata et s'emporta. Mais quel coup pour la reine!
Très-froidement la dame dit qu'elle va partir, lui rendre ses
bienfaits. Adoucie tout à coup, la reine voudrait la ramener. Elle est
plus froide encore, impitoyable. La reine n'en peut plus, ne peut se
contenir, étouffe de sanglots et de larmes. Elle demande pardon, prie,
s'humilie, se jette à genoux (_Besenval_, II, 197).
Domptée ainsi, elle tomba plus bas dans sa honteuse obéissance, agit
pour son tyran avec ardeur, exigea à tout prix qu'on fît ministre
Ségur, l'homme des Polignac. Qu'était Ségur? Elle ne le savait même
pas. Un jour, elle revient triomphante, et dit à son amie: «Soyez
heureuse enfin! _Puységur_ est nommé!» (_Ibid._ 110.) Que dire d'une
si grande ignorance? Que dire de Louis XVI, si aveugle et si dominé,
qui pour elle aujourd'hui prend _Puységur_, _Ségur_ demain? Tyrannie
pitoyable! Ségur passe, et elle est enceinte (22 janvier 1781).
Ce fut un Dauphin cette fois (22 octobre). Le Roi fut dans le ciel.
Mais ce bonheur tant désiré devint un malheur pour la Reine. On cria
que l'enfant ne venait pas du Roi. Orléans, que les Polignac avaient
blessé indignement (disant qu'il se cacha au combat d'Ouessant),
Orléans, en revanche, lança un trait mortel: «Qu'il n'obéirait pas à
un _fils de Coigny_.» Imputation injuste, selon toute apparence. La
Reine, à ce moment où l'enfant fut conçu, chassait un ami de Coigny.
La Reine retombée ainsi, assotie de ses Polignac, oubliait tout et
jusqu'à sa famille, ne répondant plus même à sa soeur, la reine de
Naples (_Augeard_, 251). Elle s'oubliait elle-même, elle allait se
mêler à la cour de la Polignac, qui ne daignait en écarter ceux qui
déplaisaient à la Reine. Le plus dur pour celle-ci, c'était
l'insolence de Vaudreuil; elle le détestait, le souffrait. Mais il ne
suffisait pas de l'endurer: il fallait l'admirer, en ses goûts, ses
petits talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de ne rien
faire, il était l'amateur, le juge en tout. Sa passion était surtout
pour Fragonard, Parny de la peinture. Vaudreuil, étant créole,
protégeait le créole Parny, bien reçu chez la Reine, exalté, consulté.
Un seul prince, d'Artois, «un polisson,» dit la Reine elle-même, était
de cette société. Vivant avec les filles et les danseuses, il en
apportait le langage. On ne se gênait nullement devant la Reine.
Impudemment Vaudreuil se moquait devant elle de Vermond, son vieux
précepteur. Brutalement, dans un accès, il cassait au billard un objet
d'art, délicat, précieux, auquel elle tenait. Elle ne disait rien. Il
aurait cassé davantage.
De ce planteur le nègre était la Polignac, de qui le nègre était la
Reine, de qui le nègre était le Roi.
La royauté avait passé dans cette société. On le vit en 83. Malgré le
Roi, ils lancent, font jouer _Figaro_. Malgré la Reine même, qui
préférait un autre, ils mettent au pouvoir Figaro, je veux dire
Calonne.
L'affaire La Chalotais avait mis Calonne en son jour, démontré le
coquin. Ni le Roi, ni la Reine n'en voulaient. Donc il arriva.
Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit
tout à tous, déclara qu'au rebours de Necker, il penserait aux
fortunes _privées_, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf,
ingénieux, était de dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit
comme une fête. Les femmes l'appelaient _l'enchanteur_. Si l'on
demandait peu, il disait: «Pas assez!»
Des cent millions qu'il emprunta d'abord, pas un quart n'arriva au
Roi. Il paya les dettes des princes, les gorgea. Cinquante-six
millions pour le seul comte d'Artois, et vingt-cinq pour Monsieur.
Condé n'en eut que douze, mais avec six cent mille livres en viager.
On ne dit pas ce qu'eurent les prôneurs, les menteurs, intrigants de
tous genres, qui avaient fait ce grand ministre. (V. _Augeard_, 249.)
Tout va aller à la dérive. Où est le Roi? Que devient-il, il était
travailleur, sérieux, sous Turgot. À voir aujourd'hui sa torpeur, on
le croirait hydrocéphale. La table, la vie conjugale, l'invincible
progrès de l'obésité paternelle, semblent paralyser sa grosse tête
d'embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant cent
trente-six millions! Pour qui? Je ne le sais. Il ne le sait lui-même.
Le seul point où le Roi se souvient qu'il est roi, c'est l'exclusion
de Figaro, son refus obstiné de lui ouvrir la scène.
Cette énorme apostume d'âcretés, de satires, traits haineux, mots
mordants, avait mis six ans à mûrir. Elle avait (Beaumarchais le dit)
pris son germe au salon du Temple, qui, des Vendômes à Conti, fut
toujours le foyer des nouveautés risquées. Conti, ce bizarre prince en
qui tout fut contraste (Conti-de-Sades, Conti-police, Conti-Rousseau,
l'ennemi de Turgot, révolutionnaire au pire sens), pressentit au
_Barbier_ ce que deviendrait Figaro. Il le voulut marié, en défia
l'auteur, lui mit le feu au ventre.
Six ans durant, à travers les affaires, Beaumarchais prit au vol cent
mots étincelants, qui jaillissaient vers la fin des soupers. La pièce
est chargée, surchargée d'esprit; elle en est fatigante.
Elle devint fort âcre, quand Beaumarchais, pour l'affaire d'Amérique,
ne put se faire payer, ne put trouver justice ni ici, ni là-bas. Il
s'aigrit, menaça, prédit un cataclysme, et sembla le vouloir, comme si
le torrent ne devait pas d'abord le rouler des premiers et l'emporter
lui-même.
_Figaro_ est très-sombre. Pendant toute la pièce, les lazzis, le faux
rire, j'entends derrière un bruit comme un vague roulement d'orage. Il
est partout dans l'air. «Je l'entends, dit madame Roland, au clos de
la Platrière.» (_Lettres._) Et Fabre d'Églantine, au petit chant
plaintif, dont tous les coeurs ont palpité.
J'aime peu _Figaro_. Je n'y sens nullement l'esprit de la Révolution.
Stérile, tout à fait négative, la pièce est à cent lieues du grand
coeur révolutionnaire. Ce n'est point du tout là l'homme du peuple.
C'est le laquais hardi, le bâtard insolent de quelque grand seigneur
(et point du tout de Bartholo.)
La pièce manque son but. Que le grand seigneur soit un sot, d'accord.
Mais qui voudrait que le puissant fût Figaro? Il est pire que ceux
qu'il attaque. On lui sent tous les vices des grands et des petits. Si
ce drôle arrivait, que serait-ce du monde? Qu'espérer de celui qui rit
de la nature, se moque de la maternité, qui salit l'autel même, _sa
mère_!
Le Roi qui se fit lire la pièce, jura qu'on ne la jouerait pas.
Cependant (le 12 juin 1783) le pétulant d'Artois, se moquant des
défenses, allait la faire jouer chez le Roi même, à ses
Menus-Plaisirs. Un ordre l'empêcha. Cela n'arrêta pas l'audace des
amis de la Reine. Vaudreuil, le 26 septembre, la fit jouer chez lui
devant la Polignac et sa cour de trois cents personnes (_Madame V.
Lebrun_, I, 147).
Surprenante insolence. Mais ils étaient maîtres du tout. Un mois après
cet acte d'effrontée désobéissance, le Roi justement nomme leur ami
de plaisir, le ministre qu'ils poussent, l'agréable coquin qui va
faire leur fortune de la fortune de l'État. Figaro avait dit: «Rions!
car qui sait si le monde vivra dans six semaines?»--Il n'en fallut que
trois pour faire la fin du monde, pour remettre la France au prodigue
effréné, Calonne, qui emporta la monarchie.
Ayant cédé la grande chose, le Roi s'obstine à la petite. De nouveau
il empêche _Figaro_ (fin de février), mais il est débordé. La Reine
lui fait croire que la pièce est changée, qu'elle est si mauvaise
d'ailleurs, qu'en jouant cette rapsodie, on en dégoûtera le public (17
avril 1784).
Le torrent attendait, les portes du théâtre frémissaient... On se
précipite... Ce fut presque aussi gai qu'au mariage de Louis XVI.
Plusieurs furent étouffés. Une si longue attente rendait terriblement
avide; on applaudit tout au hasard. Cent représentations ne peuvent
rassasier le public.
Quelle joie! Tout est égratigné, jusqu'aux protecteurs de la pièce,
jusqu'au ministère Polignac. Leur Calonne a son mot: «Il fallait un
calculateur; ce fut un danseur qui l'obtint.»
«Sot ou méchant... C'est le substantif _qui gouverne_.»--«Son mari la
néglige.»--«Fils de butor,» etc.--C'est la Reine, le Roi, le Dauphin.
Tout était saisi âprement, et telle allusion (imprévue de l'auteur)
était avec fureur trouvée, claquée, bissée.
La pièce fut servie à merveille par les acteurs. L'attrait
mélancolique de la comtesse (ou de la Reine?), de l'épouse _négligée_,
fut très-touchant dans la Sainval, belle pleureuse de tragédie, qui
cette fois joua le comique. Mademoiselle Contat, si fine de grâce et
d'esprit, traitée jusqu'à ce jour fort durement et souvent sifflée,
joua avec un charme frémissant la rieuse, l'espiègle Suzanne. Une
enfant de cet âge à qui tout est permis, mademoiselle Ollivier qui
jouait Chérubin, prêtait son innocence à des effets de scène calculés,
sensuels, où Beaumarchais, flatteur hardi des goûts du temps, groupait
ces trois femmes amoureuses. Autour de la Sainval, autour de la
Contat, Ollivier Chérubin voltigeait, «léger comme une abeille» dans
les jardins de Trianon. C'était fort chatouilleux, sensible avec cela,
libertin, et pourtant les yeux étaient humides. Sans deviner pourquoi,
on eût tout pardonné à ce Chérubin-fille, à cette enfant touchante,
qui défaillit bientôt, mourut (à dix-huit ans), et qui, dans le plus
hasardé, gardait l'attendrissant de celle qui devait vivre peu.
Au moral, le drame valait les moeurs publiques. Tout en les censurant,
il en donnait le pire. Le Roi fut très-chagrin de son étourderie à
permettre la pièce; il fut blessé aussi pour Monsieur, critique
anonyme, qui eut de Figaro un vigoureux soufflet. Mais le Roi, je le
crois, fut bien plus blessé pour lui-même. On avait dans la pièce
repris pour la comtesse (visiblement la Reine) la très-sotte légende
d'_épouse négligée_. Il l'aimait plus alors qu'il n'avait jamais fait
plus jeune, s'attachant, s'enivrant de la possession quotidienne, la
voyant elle-même se prendre peu à peu d'habitude, de fatalité. Et
très-réellement sans guérir de ses vices, elle finit par aimer son
mari.
Que l'on jouât dans _Figaro_ les tristesses de la chère personne, et
sa légèreté, les orages de Trianon, il le trouva exorbitant. Quand
Monsieur le pria de punir Beaumarchais, il était à jouer, il saisit
une carte, et (le sang lui montant au coeur et au visage), il écrit
dessus: «Saint-Lazare.»
Arrêté! et à Saint-Lazare, où l'on fouettait les petits polissons!...
Lâche outrage d'un homme tout-puissant au talent! à celui qui, tel
quel, avait eu le bonheur de faire plus que personne dans le destin de
l'Amérique. Par cela, Beaumarchais devait rester sacré.
Une caricature atroce figurait Beaumarchais entre les mains des
bourreaux lazaristes.
Le public prit pour lui l'outrage. Et quel public? Quelle est cette
jeunesse ardente à Figaro? Quels sont ces enfants sombres et qui ne
rient de rien? Les juges mêmes de Louis XVI. Dans ce parterre, Danton,
Robespierre ont vingt ans.