MINISTÈRE DE TURGOT.

1774-1776.

Ce matin, à cinq heures, dans la nuit noire encore (de ce 1er

novembre), d'autant plus éveillée, une voix intérieure m'avertit et me

dit: «Qui est digne aujourd'hui de parler de Turgot?»

Le caractère unique de ce grand stoïcien,--absolu de vertu, de force

et de lumière,--n'offre qu'un seul défaut: une ardeur sans mesure et

qu'on trouvait sauvage, dans l'amour du pays, l'amour du genre humain.

Il se précipitait. En dix-huit mois, il fit l'oeuvre des siècles, cent

ordonnances, dont les considérants sont autant de traités forts,

lumineux, profonds. Et la plupart étaient des victoires remportées sur

la contradiction, après de grands débats dans le Conseil. Ce qui reste

de ces débats montre sa vigueur âpre et son acharnement au bien.

Malesherbes lui-même, son collègue, étonné: «Vous vous imaginez,

disait-il, avoir l'amour du bien public. Vous en avez la rage. Il faut

être enragé pour forcer à la fois la main au roi, à Maurepas, à la

cour et au Parlement.»--Turgot répondait gravement: «Je vivrai peu...»

Il devait mourir jeune. Mais, de plus, il sentait que le pouvoir

allait lui échapper. Il était déplacé à Versailles, et son ministère y

était une anomalie, un hasard, une erreur évidemment de Maurepas. Le

plus léger des hommes avait choisi le plus austère. Il avait appelé

l'esprit même du siècle et la Révolution près de ce jeune roi, dont le

seul idéal, si différent, était son père, ou son aïeul, le duc de

Bourgogne; il voulait adoucir, mais sauver les abus.

On a beaucoup parlé de Turgot, et fort mal. On ne le comprend pas, si

on ne le replace _en ce temps_, dans ces circonstances. Le temps, le

temps, c'est tout. Laissez là vos systèmes. Seraient-ils bons en eux,

ils sont absurdes ici. Ce n'est pas d'un pays quelconque qu'il s'agit:

c'est de la France d'alors, opposée sous tant de rapports à la France

que vous voyez.

Partez d'un point d'abord très-sûr, c'est que la terre ne voulait plus

produire, _c'est qu'on semait le moins possible_. La grosse affaire du

temps était de réveiller la culture endormie, de faire qu'on voulût

travailler, labourer, semer, vivre encore. Songez bien que le sol

pesait à ses propriétaires; la terre leur était odieuse. On la donnait

presque pour rien. Déjà _un quart du sol de France était aux mains des

laboureurs_ (_Letrosne_). Circonstance heureuse, ce semble, pour la

production. Eh bien, on ne produisait pas.

S'occuper d'industrie, avant l'agriculture, faire des habits de soie

pour qui n'avait rien sous la dent, c'était la plus sotte sottise.

C'était bâtir en l'air, comme font ces tableaux de la Chine, où vous

voyez là-haut des palais, des kiosques, rien en bas, point de sol

dessous.

Il est plaisant de voir le banquier Necker, couché sur ses écus,

injurier le propriétaire, «lion dévorant,» etc. Il était trop aisé de

le décourager. Le difficile était de faire tout au contraire qu'il se

reprît à la propriété, à l'aimer, à la cultiver, à la faire

travailler, produire.

L'école Économique fut le vrai salut de la France. Elle fit un

vigoureux appel à la terre, à la liberté de vendre les produits de la

terre. Elle hâta le grand mouvement qui mettait cette terre (à vil

prix) aux mains mêmes qui la travaillaient. Ses exagérations furent

très-utiles. Nulle autre théorie n'eût répondu aux besoins du moment,

de cette France encore agricole, où la manufacture était fort

secondaire, et où il fallait à tout prix défricher, augmenter la

culture du seul aliment de la population d'alors.

Assez sur les Économistes. Quant à Turgot lui-même, on lui a imputé

tout ce qui lui venait de l'École. Je vois tout au contraire que, dans

son intendance du Limousin, et surtout dans son Ministère, il s'en

affranchit fort souvent, consulta les faits seuls, prit dans

l'occasion telles mesures que les Économistes n'auraient approuvées

nullement.

Quant à sa politique proprement dite, qui la sait? Qui osera dire ce

qu'il eût fait, s'il eût duré? Son ministère de dix-huit mois ne fut

évidemment qu'une préface. On le voit bien par la réserve qu'il garde

sur tels points, le clergé, par exemple, qu'il ajournait expressément.

Turgot, comme cadet, avait, bon gré mal gré, d'abord été d'Église. À

vingt-cinq ans, il dit qu'il ne pouvait garder ce masque, et le jeta.

Il resta solitaire, et dans sa vie on ne peut découvrir aucun rapport

d'amour. Sa timidité et la goutte (mal cruel de famille) aidèrent à

cette pureté; mais ce qui y fit plus, ce fut la vie terrible d'études

en tous les sens qu'il entreprit, voulant conquérir le savoir humain,

mais bien plus, le savoir pratique, l'action et l'administration.

Toute science, toute langue, toute littérature, toute affaire,

l'intéressaient. Je le vois à vingt ans faire un livre admirable sur

_la monnaie et le crédit_, plus tard traduire Homère, Klopstock et

Ossian, observer une comète, écrire à Buffon la critique de sa Théorie

de la terre, formuler le premier la perfectibilité humaine.

Il passa par le Parlement pour arriver à l'Intendance. On lui donna

Limoges, le plus pauvre pays. Qu'était un Intendant? Ou plutôt que

n'était-il pas? C'était un roi, ou à peu près. Quelqu'un a très-bien

dit que, depuis Richelieu, notre gouvernement était celui de trente

tyrans. Turgot le fut dans un sens admirable. Son labeur, sa rigidité,

imposèrent tellement aux ministres qu'il obtint carte blanche et fit

ce qu'il voulait. En treize ans, il changea le Limousin de fond en

comble. Les grandes entreprises qui semblent regarder le seul pouvoir

central, de son chef il les veut. Le cadastre, l'égale répartition des

tailles, la réforme de la milice, la création des écoles, on lui

passe tout. Il fait cent soixante lieues de routes. Mais c'est surtout

dans les disettes que l'on connut son énergie, son indépendance

d'esprit, même à l'égard de son École.

L'abbé Véri, un de ses camarades, homme d'affaires, de coup d'oeil

juste et fin, sentit là le génie, la force, et fort habilement le fit

accepter de Maurepas, de sa femme, leur montrant bien surtout que

c'était un sauvage, un homme gauche, impropre à la cour, qui ne

pouvait porter ombrage, un travailleur terrible, mais ne visant à

rien, si bien qu'une fois en Limousin il n'avait pas voulu des grandes

intendances, de Rouen, de Lyon même; qu'enfin, il était seul, sans

appui, et que Maurepas le renverrait quand il voudrait.

La mémorable scène entre Turgot et Louis XVI est bien connue (_Véri_,

_Lespinasse_). Le jeune Roi lui pressa les mains, lui dit qu'il

entrerait dans toutes ses vues, promit qu'il aurait du courage. Tous

deux furent très-émus. Turgot, en sortant, écrivit la belle lettre où

il dit tout l'esprit de son ministère: Ni surcharge d'impôt, ni

banqueroute, ni emprunt; _la seule économie_ et _la production_

augmentée. Il pressent les obstacles, prédit presque son sort.

Dans la réalité, il n'avait qu'un moment, cette première jeunesse du

Roi dans ses vingt ans. Soulevée au-dessus de sa lourde nature par un

élan sanguin de coeur, de sensibilité, dès vingt-cinq ou trente ans,

Louis XVI devait retomber. Turgot, en trois années, voulut faire sa

révolution.

Il y avait en France un misérable prisonnier, le blé, qu'on forçait

de pourrir au lieu même où il était né. Chaque pays tenait son blé

captif. Les greniers de la Beauce pouvaient crever de grains; on ne

les ouvrait pas aux voisins affamés. Chaque province, séparée des

autres, était comme un sépulcre pour la culture découragée. Le vin,

étant de même enfermé, à vil prix, au-dessous des frais de culture, on

avait intérêt à arracher la vigne. On criait là-dessus depuis cent

ans. Récemment on avait tenté d'abattre ces barrières. Mais le peuple

ignorant des localités y tenait. Plus la production semblait faible,

plus le peuple avait peur de voir partir son blé. Ces paniques

faisaient des émeutes. Pour relever l'agriculture par la circulation

des grains, leur libre vente, il fallait un gouvernement fort, hardi.

Turgot, entrant au ministère, se mettant à sa table, à l'instant

prépare et écrit l'admirable ordonnance de septembre, noble, claire,

éloquente. C'est la Marseillaise du blé. Donnée précisément la veille

des semailles, elle disait à peu près: «Semez, vous êtes sûr de

vendre. Désormais vous vendrez partout.» Mot magique, dont la terre

frémit. La charrue prit l'essor, et les boeufs semblaient réveillés.

C'est là-dessus qu'avait compté Turgot, et plus encore que sur

l'économie. Si la culture doublait d'activité, si le blé, si le vin,

roulant d'un bout à l'autre du royaume, récompensaient leurs

producteurs, la richesse allait croître énormément. L'État était

sauvé.

Ce n'était pas tout dans son plan. À la seconde année, Turgot

déchaînait l'industrie, qui, libre tout à coup, allait décupler

d'énergie, de volonté, d'effort. L'ouvrier fainéant, languissant chez

un maître, allait, devenant maître, travailler nuit et jour. Heureux

dans ce travail d'avoir à lui son métier, son foyer, bientôt une

famille. Il n'enchérirait pas à plaisir, donnerait à bon marché tant

de choses nécessaires à tous.

À la troisième année, Turgot devait fonder l'instruction. Dans les

cent arrêts du Conseil qu'il fit en dix-huit mois, lui-même il donne

un admirable et souverain enseignement sur nombre de matières

économiques et sociales. Il comprend toutefois que l'on doit s'élever

soi-même, que l'on ne s'instruit bien que par son propre effort,

surtout par l'examen et la discussion de ses intérêts. Il aurait

assemblé, par communes, les propriétaires et les eût fait délibérer.

Donc, _Culture affranchie_ (1775), _Industrie affranchie_ (1776), et

_Raison affranchie_ (1777).--Voilà tout le plan de Turgot.

«Tout cela trop hâté?»--Oui, mais il le fallait. Il sentait sous ses

pieds des rats qui lui creusaient le sol pour le faire bientôt

enfoncer. Nous devons le donner, le plan de ces mineurs, leur marche

souterraine, qui ne fut nullement fortuite. Ils marchèrent fort et

droit. Leur objet capital (pour la plupart du moins) est visible et

très-simple. C'est le retour de M. de Choiseul, triomphe de la cour et

de l'alliance autrichienne.

Le parti de Choiseul avait besoin d'abord qu'on rappelât le Parlement.

Ce corps avait marché si longtemps avec lui; il ne pouvait manquer de

l'aider, d'entraver la marche de Turgot. La Reine agit. La sensibilité

du Roi fut mise en jeu. Étant venu un jour à Paris, et, le trouvant

froid, la foule étant muette, il s'attrista, s'examina, rentra dans sa

conscience. Il y trouva que le Parlement avait des titres après tout,

aussi bien que la royauté, que Louis XV, en y touchant, avait fait une

chose dangereuse, révolutionnaire. Le rétablir, c'était réparer une

brèche que le Roi même avait faite dans l'édifice monarchique. Turgot

en vain lutta et réclama. Maurepas, qui ne voulait que plaire, céda.

Le Parlement rentra (novembre 1774), hautain, tel qu'il était parti,

hargneux, et résistant aux réformes les plus utiles.

Première défaite pour Turgot. L'hiver se fit la ligue générale de ses

ennemis. Il avait commencé par frapper la finance, en supprimant le

_Banquier de la cour_, ne voulant plus d'avances ni d'anticipations.

Il avait cassé les baux récents faits par Terray à des prix usuraires.

Il avait refusé le présent ordinaire des fermiers généraux. Enfin,

l'affreux tyran avait pensé qu'à l'avenir, la cour, les seigneurs, les

grandes dames, ne seraient plus _croupiers_, _croupières_

(pensionnaires) des fermiers généraux. La capitation des princes,

ducs, etc., pour la première fois fut levée, leurs carrosses visités,

comme tous, par l'octroi aux portes des villes.

Contre un pareil ministre, la route était toute tracée: 1º rappel du

Parlement; 2º attaque violente sur le point où Turgot était plus

vulnérable, _la liberté des grains_, la cherté du blé qui viendrait au

printemps.

L'année était pourtant médiocre et non pas mauvaise. La misère était

grande; on peut le croire après Louis XV et Terray. Turgot avait

ouvert des ateliers de charité. Il n'y avait de disette nulle part. À

Dijon, des troubles éclatent contre un magistrat accusé d'être du

_Pacte de famine_. Mouvement populaire qu'on imita ici assez

habilement. Des agents (que Turgot crut ceux du prince de Conti)

ameutèrent des masses crédules, les poussèrent au pillage. Ils

criaient la famine, et ils crevaient les sacs, ils jetaient les blés à

la Seine.

On laissa ces bandits courir les champs, aller même à Versailles.

L'armée de dix mille hommes qui y était toujours, qu'on nommait la

Maison du Roi, ne bougea pas, et, au contraire, c'est de là que partit

l'ordre honteux de céder. Certain capitaine des gardes, au nom du Roi

qui avait fait la faute de paraître au balcon, ordonne aux boulangers

de baisser le prix du pain.

On travaillait le Roi de très-près. Un certain Pezay, qu'il avait

consulté souvent étant Dauphin, poussait auprès de lui le banquier

génevois Necker, l'adversaire de Turgot. Necker, dans un livre

ridicule, à l'usage «des âmes sensibles,» avait ressassé et gâté le

joli petit livre de Galiani contre la secte Économique. Devant

l'émeute, il aurait dû ajourner la publication. Par une très-coupable

imprudence, il publia son livre justement ce jour même.

La fameuse police de Paris, tant admirée, qui sait tout comme Dieu, ne

voulut rien savoir, ne bougea, laissa la bande entrer, piller les

boulangers. La Justice se conduit tout aussi bien. Le Parlement

encourage l'émeute dans une supplique hypocrite, il prie le Roi

d'avoir pitié du peuple, _de faire baisser le prix du pain_.

Restait de faire pendre Turgot, qui avait fait le mal _en livrant_,

disait-on, _nos blés à l'étranger_. Mensonge, odieux mensonge! Loin

d'exporter, Turgot avait encouragé par des primes l'importation,

appelé les blés étrangers. Necker, dans son fatras, avait le tort de

répondre toujours au principe de l'exportation, et de réfuter

pesamment ce que Turgot n'avait pas dit.

Celui-ci avait contre lui tout le monde, le Roi même, qui avait les

larmes aux yeux. On vit alors la force de la foi. On vit ce que

pouvait la colère d'un homme de bien. Il accourt à Versailles, change

tout, se fait autoriser à donner des ordres à la troupe. On prend, on

pend deux des pillards. Et on rejoint la bande à Sèvres. Leurs chefs,

qui allaient être pris, tinrent ferme et furent tués. On trouva parmi

eux des officiers, vieux reîtres à vendre, qui dans la sale affaire

étaient agents provocateurs.

Cependant le Roi pleure. Il disait à Turgot: «N'avons-nous rien à nous

reprocher?» Sous _l'Henri IV_ du Pont-Neuf, on avait mis:

_Resurrexit_, et ce mot, dans l'émeute, avait été biffé. Cela

bouleversa Louis XVI. Il alla se cacher, sanglotant, dans ses

cabinets.

On espérait beaucoup de ce pleureur, en l'enlevant à Reims, loin de

ses précepteurs, pour la cérémonie du sacre. Là l'élève de Turgot

retombait en plein Moyen âge. Et pis: on ôta même de l'ancien

formulaire le seul point qu'on eût dû garder, le moment où le prêtre

interroge le peuple, lui demande _s'il voudrait ce roi_. Mais on

maintient (malgré Turgot) l'exécrable serment _d'exterminer les

hérétiques_. Le Roi n'osa le refuser, barbouilla seulement des paroles

inintelligibles. À Reims et sur la route, les cris: Vive le Roi!

l'avaient fort attendri, les cérémonies ému. Le voyant à l'état où

tout chrétien pardonne, la Reine osa lui dire qu'elle voudrait bien

revoir Choiseul. «J'ai si bien fait, dit-elle, que _le pauvre homme_

m'a arrangé lui-même l'heure commode où je pouvais le voir.» (_Arn._,

152.)

La cabale de cour tirait de là l'espoir de glisser au Conseil un homme

à elle. Turgot y met bon ordre. Il fit tout au contraire nommer celui

qu'on attendait le moins après le sacre, l'homme le moins aimé du

Clergé, Malesherbes, l'ami et protecteur des philosophes. Chose

imprévue: le Roi, que l'on croyait dévot, nomma volontiers

Malesherbes, et le chargea avec Turgot de répondre aux plaintes du

Clergé qui demandait la mort pour les auteurs impies.

Turgot avait dit franchement que, si dans ses réformes il touchait la

noblesse, non le Clergé encore, c'était «parce qu'il ne faut pas se

faire deux querelles à la fois.» Personne ne doutait qu'il ne reprît

bientôt les projets de Machault. Le Clergé menacé s'unit à ses ennemis

mêmes, seconda de son mieux les Choiseul et le Parlement.

Donc le cercle se ferme autour de lui. Tous sont toréadors, et il est

le taureau. Rien de plus grand que ce spectacle. Dans le mémorable

duel qu'il eut avec le garde des sceaux Miromesnil, on sent à

l'attitude de celui-ci qu'il a un monde derrière lui. Turgot, tout au

contraire, est seul, mais qu'il est fortement armé! non d'idées

seulement, de raison, de logique, mais de faits, mais de chiffres. On

voit combien ce prétendu rêveur possède le détail infini, le positif

des intérêts du temps.

On a dit, répété, que Turgot, aveugle sectaire de son école

Économique, ne pensait qu'à la terre et à l'agriculture. Mais tous ses

ennemis, Miromesnil dans ce débat, Monsieur dans ses pamphlets, le

Parlement dans ses remontrances, lui font précisément le reproche

contraire. Ils l'accusent _d'écraser le propriétaire_, l'agriculteur,

de favoriser tellement l'industrie qu'on désertera les campagnes (_Éd.

Daire_, 328, 335). Grief fort spécieux. L'industrie étant libre,

beaucoup d'hommes en effet délaissèrent les champs pour les villes.

Ce fameux défenseur des libertés publiques, le Parlement, voudrait

laisser sur les campagnes la charge des corvées, blâme Turgot d'y

suppléer par un impôt que tous payeront également, les privilégiés

même. Il voudrait maintenir pour l'ouvrier des villes sa triste

servitude sous les Corporations, l'apprentissage interminable et les

frais écrasants qui rendent le métier inaccessible au pauvre, n'y

laissent arriver que les enfants des maîtres, héritiers endormis des

routines éternelles. Turgot, dans son beau préambule, pose avec

grandeur le principe: «Dieu a fait du _droit de travailler_ la

propriété de tout homme. C'est la première, la plus sacrée de toutes.»

(_Éd. D._, II, 302.)

Les aigres résistances du Parlement trouvaient appui dans les gros

marchands de Paris, les six corps de métiers. La fière boutique

héréditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui

les seigneurs et les épiciers.

Contraste curieux. L'étranger admirait. En France, tout paraissait

hostile. Marie-Thérèse elle-même est frappée de la grandeur des

résultats. La Hollande rend à Turgot un hommage significatif. Elle

montre sa confiance, offre ses capitaux à un faible intérêt. Ce sage

peuple, voyant en dix-huit mois l'ordre si merveilleusement revenu,

sent bien que, pour la première fois, c'est un homme qui conduit la

France.

«Le Roi apparemment doit être bien joyeux?» Au contraire, de plus en

plus sombre. Il avait dit à son avénement: «Je voudrais être aimé!» Et

il ne voit que mécontents. «M. Turgot, dit-il, ne se fait aimer de

personne.»

Ce ministère tout entier déplaisait. En guérissant les plaies, il les

avait montrées. Malesherbes lui-même, visitant les prisons, avait

manifesté l'horreur du vieux régime de la Grâce. Il avait obtenu du

Roi de ne plus signer de lettres de cachet. La faveur d'enfermer un

mari incommode, un fils embarrassant, un héritier qu'on voulait

écarter, ces douceurs obtenues si aisément sous la Vrillière, elles

furent désormais refusées. Le père de Mirabeau ne put continuer de

poursuivre, enfermer son fils.

Encore plus odieux fut le ministre de la guerre, Saint-Germain, vieux

soldat farouche, qui eût voulu établir dans l'armée la dure discipline

prussienne, qui supprimait les priviléges et les troupes privilégiées.

Il avait fait une charge terrible sur la Maison du Roi, commencé à

sabrer ces fainéants dorés. Les cris furent si perçants, le Roi si

ébranlé, qu'on resta à moitié chemin.

Turgot ne réussit pas mieux pour la Maison civile, la valetaille qui

dévorait Versailles. On imagine à peine ce que c'était alors que cette

ruche énorme, grouillante, dans ses recoins obscurs, cabinets,

entresols, trous noirs, soupentes fétides. Les corridors en outre, les

escaliers tout pleins de petites boutiques, marchands fripons et

marchands équivoques. Le fouet n'était pas trop pour chasser les

marchands du temple, épurer l'antre immonde. Mais quelle tempête au

premier coup! Le Roi en devint sourd, ne put plus entendre Turgot.

Son combat intérieur, obscur, mais violent, était contre la Reine, la

faiblesse, l'embarras du Roi, obligé de payer sa femme, comme il eût

fait d'une maîtresse. La Reine avait quatre millions par an. Mais elle

voulut renouveler la charge très-coûteuse de Surintendante. Aimant

déjà moins sa Lamballe, elle voulait l'étouffer d'honneurs. Elle

voulait aussi écarter, marier le petit Luxembourg qui d'abord avait

plu, mais alors ennuyait. On demandait pour lui une dot légère de

40,000 livres de rentes. L'homme du jour (1775) était l'agréable

Lauzun, pour qui elle voulait se faire venir d'Autriche une belle

garde hongroise, de grand faste, de grande dépense. Lauzun n'était pas

seul. Il avait un rival qui commençait à poindre, la délicieuse

Polignac, si charmante et si pauvre, qu'il fallait enrichir.

La férocité de Turgot ne parut jamais mieux que dans l'affaire de

Luxembourg. Au premier mot que l'on dit pour que l'État dotât le petit

favori, il éclata d'indignation. On s'adressa à Malesherbes, qui,

sentant l'affaire grave, ne voulant pas avec la Reine engager un

combat à mort, fit signer au roi cette grâce sous la forme d'_acquit

au comptant_, cette forme dont Louis XV abusa tant, et que le nouveau

roi promettait de n'employer plus. Turgot fut furieux et s'emporta

contre Malesherbes.

Les gazettes étrangères disaient: «Luxembourg a vaincu Turgot.» La

chose retentit. La reine s'excusa près de Marie-Thérèse et s'en lava

les mains, prétendant n'y être pour rien. Mais personne ne le pensait.

De même que sa soeur Caroline de Naples avait chassé le vieux ministre

dirigeant, l'illustre Tanucci, on crut que Marie-Antoinette ferait

bientôt chasser Turgot. Le Parlement le sentit mûr, près de tomber,

l'attaqua sans ménagement. On censura une brochure (de Voltaire) qui

le défendait. On condamna, on fit brûler par le bourreau, un livre

modéré, très-sage, d'un commis de Turgot (mars 1776). Coup violent. Il

voyait bien sa chute, et regrettait de succomber avant d'avoir pu

essayer la troisième partie de sa révolution, _son plan d'instruction_

et de municipalisation. Dans les dangers qu'il prévoyait, il

frémissait de laisser ce peuple orphelin qui irait, ignorant, barbare,

à sa grande crise, sans nulle préparation. Dans une lettre éloquente,

il dit au roi tout ce qu'il voit venir, lui montre la voie où il

s'engage, cette voie où un roi n'a plus que l'option d'être ou un

Charles IX, ou un Charles Ier, le choix de la mort ou du crime.

Quel que fût son chagrin de quitter le pouvoir quand il était si

nécessaire, de quitter Louis XVI que très-réellement il aimait, il

resta immuable, inflexible, sur une question: «Point de guerre! Le

premier coup de canon serait pour nous la banqueroute.» Pour en être

plus sûr, il eût supprimé la milice, eût réduit les soldats à ce que

peut fournir l'engagement volontaire. Ce plan qu'il porta au Conseil

n'y eut pour lui exactement personne. Pour la première fois il fut

seul.

Turgot ne voulait pas comprendre aux brusqueries du maître, qu'on

désirait qu'il s'en allât. Une machine très-grossière avait aigri,

troublé le roi. On forgea de prétendues lettres où Turgot (un homme si

grave) plaisantait de la reine qui ne se gênait plus, mettait sa

vanité à se montrer partout avec l'homme à la mode, jusqu'à lui

demander la plume qu'il avait portée, jusqu'à lui prendre son cheval,

asseoir là la reine de France!--Goût pourtant éphémère, goût du bruit,

du scandale. Un autre plus profond, durable, avait pris le coeur.

Si l'on en croit les parents de Turgot, en mai 1776, _une personne_ de

la cour présente au Trésor un bon signé du roi, un de ces acquits au

comptant que le roi avait tant promis à Turgot de ne plus signer. Bon

énorme! un demi-million!

Turgot ne veut payer, court au roi. «On m'a surpris,» dit celui-ci

embarrassé. «Sire, que faire?»--«Ne payez pas.»

Turgot ne paya point, et trois jours après fut destitué (_Bailly_, II,

214).

Quelle personne autre que la reine demanda ce don monstrueux? Quelle

fut assez puissante pour punir ainsi le refus? pour faire que si

honteusement le roi démentît sa parole, oubliât tous ses sentiments

(réels, sincères) d'économie? Il y fallut une force majeure, la

passion (contestée à tort) qu'il avait pour la reine, sa triste

dépendance de celle qu'il fallait acheter.

Pour avoir un prétexte, elle acquit un bijou, des diamants, qui furent

loin de coûter un demi-million. Elle était au plus fort de son goût

pour la Polignac, dans les premiers transports, faut-il dire d'amitié?

Elle tremblait de la perdre. Et la petite femme, stylée par de bas

intrigants, avait très-doucement annoncé à la reine qu'elle aurait la

douleur de s'en aller, _étant trop pauvre_, et ne pouvant vivre à

Versailles (_Campan_). La reine épouvantée chercha de l'argent à tout

prix.

Marie-Thérèse, dans une lettre, reproche amèrement _ces diamants_ à sa

fille (_Arn._, 187). Puis, dans une autre lettre, elle semble savoir

qu'il s'agit d'autre chose encore, dit ce mot singulier: «En se parant

ainsi, on _s'avilit_.» (_Arn._, 192, 1er octobre 1776.)

Malesherbes et Turgot s'en vont le même jour (_Arn._, 172).

Saint-Germain, arrêté dans sa réforme militaire, reçoit un

surveillant, meurt bientôt de chagrin.

Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frédéric et Marie-Thérèse

sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire à

sa mère qu'elle n'a nulle part à l'événement (_Arn._, 173-174).

Turgot avait quitté sa place avec douleur. La corvée rétablie lui

arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que

c'était fait de la prudence, que la France, lancée dans la guerre

ruineuse, l'emprunt illimité, irait les yeux fermés à la sanglante

expérience, irait par le fer et le feu.

Ce qu'il allait faire, l'année même, c'était précisément ce qui eût

adouci, préparé le passage. Il voulait en octobre 1776 entamer sa

grande oeuvre, _l'éducation nationale_, et celle qu'on reçoit par

l'école, et celle qu'on se donne en s'instruisant de ses affaires,

examinant, jugeant les intérêts publics.

N'avait-il aucun plan, comme disent Monthion, Besenval? N'avait-il

d'autre plan que celui que nous donne l'école Économiste de Dupont de

Nemours? Je n'en crois pas un mot.

Ce que je vois, c'est que, dans les affaires, il ne suit son École que

librement, s'en écarte souvent. Ce que je vois, c'est que toute sa vie

fut dominée par l'idée haute, la foi du Progrès infini, du

développement sans bornes des puissances et des activités humaines.

«Il avait, dit Monthion, une confiance excessive, présomptueuse, dans

la sagesse populaire.» Donc on ne peut pas croire qu'il se fût arrêté

à des idées mesquines, analogues aux essais que fit Choiseul en 63,

que fit Necker en 78. Cela n'était pour lui qu'une éducation préalable

des masses, que leur préparation à l'action. Hardi autant que ferme,

il eût marché très-loin, mené très-loin le peuple, les yeux sur son

étoile, le _Progrès_, sans broncher sur le chemin du Droit.

On ne peut découvrir dans sa vie qu'un seul moment faible. Il fut

touché du roi, attendri d'un homme si jeune, naïf encore, et qui

voulait le bien. Il trompait d'autant mieux, ce roi, qu'il se trompait

lui-même. Il se croyait très-bon. Mais c'était la bonté de son père le

Dauphin, de son aïeul le duc de Bourgogne. Son évangile était les

papiers de son père et ceux du dévot Télémaque. Il sortait peu de là.

Il voulait être juste, mais pour tous les injustes. Quand on lui fit

supprimer le servage sur ses domaines, il n'osa y toucher sur les

domaines des seigneurs, _respectant la propriété_ (propriété de chair

humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient compte des Ordres et

priviléges, il écrit ce mot étonnant: «Mais qu'ont donc fait les

Grands, les États de provinces, les Parlements, pour mériter leur

déchéance?» Tellement il était ignorant, ou aveugle plutôt, incapable

d'apprendre.

Là était la difficulté, plus qu'en aucune intrigue. Le réel adversaire

du progrès, de l'idée nouvelle, c'était le bon coeur de cet homme qui,

tout en admettant certaines nouveautés, n'en couvait pas moins le

passé d'une tendresse religieuse, respectait _tous les droits acquis_,

et n'y portait atteinte qu'avec regret, remords. L'ennemi véritable,

c'était surtout le roi. Il était l'antiquité même.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 37 / 84 题