1767-1770.
Si bien assis, si fortement planté, Choiseul, de plus, était ancré ici
par deux câbles, Vienne et Madrid.
Marie-Thérèse aimait tellement Louis XV, tellement notre France, que,
ne pouvant elle-même les épouser, elle brûlait de leur donner sa
fille, toutes ses filles, si elle eût pu. Elle en avait de grandes et
de petites, au choix, depuis vingt-cinq ans jusqu'à douze, pour le
Roi, le Dauphin, et tous nos petits princes. Elle mit sa Caroline à
Naples (1768). Si le Roi, à cinquante-huit ans, eût voulu une grande
personne, il y avait Marie-Élisabeth. S'il aimait plutôt les enfants,
il y avait Marie-Antoinette, une blondine à qui on envoya d'ici un
précepteur et qu'on élevait expressément pour être reine de France,
dans nos goûts, nos futilités.
Choiseul était donc cher, nécessaire à Marie-Thérèse. Mais la haine,
autant que l'amour, peut lier, plus encore peut-être. La haine
l'unissait à Madrid, la vengeance que Charles III voulait tirer de
l'Angleterre. Dès le lendemain de la paix, Choiseul lui envoya des
gens pour lui faire des canons. Il était impossible de mieux avertir
les Anglais.
Non moins indiscrètement, il eut la fatuité d'endosser le rôle
insolent d'ennemi personnel du grand Frédéric. Quelqu'un mandant
l'auteur des vers outrageants à ce prince (vers qu'on fit faire à
Palissot): «L'auteur? dit Choiseul, mais c'est moi!»
Attitude bien peu politique, mais dont l'impertinence hardie ne
déplaisait pas à la France.--À ce point qu'aujourd'hui encore
l'histoire traite fort doucement ce fidèle agent de l'Autriche.
Cette tactique, qui lui réussit tellement dans l'opinion, en faisait
un scabreux et dangereux ministre, qui, parlant toujours de la guerre,
de la descente en Angleterre, de surprendre et brûler Carthage,
risquait de nous perdre nous-mêmes.
Grisant incessamment l'Espagne, il pouvait fort bien être pris à son
propre piége, être engagé (lui et la France) dans un coup de tête
espagnol,--et cela si peu préparé, ruiné, en pleine banqueroute!
Ces vanteries guerrières allaient juste au rebours du mouvement
économique qu'il prétendait encourager. Les réformes agricoles, les
sociétés d'agriculture (V. Doniol, Bonnemère, etc.), demandaient de la
confiance dans la paix. La pauvre France avait besoin, grand besoin de
se reconnaître et de se refaire quelque peu.
Mais quoi que fût Choiseul, il avait l'opinion, la Presse, les
salons, Ferney. Cela le rendait impeccable. D'une sécurité étonnante,
Choiseul, sa soeur, avaient l'absolution d'avance dans leurs actes les
plus risqués. À tout on mettait la sourdine.
Un coup d'État contre une femme, l'emploi de la toute-puissance dans
une vengeance d'amour, en tout temps c'est chose odieuse. On la passe
à Choiseul. Il poursuivait sa belle-soeur, la jeune femme de son frère
Stainville. Repoussé, il la fait prendre (sous prétexte de mauvaises
moeurs), en pleine cour, en plein bal, par les exempts, comme une
fille, et enfermer pour toujours au couvent en correction.
Tout ce qui, plus tard, compromit tellement Marie-Antoinette, fut
accepté patiemment de madame de Grammont. Elle gouvernait son frère,
Julie la gouvernait (V. Dumouriez), Julie fut reine de France.
Les dames, excédées des bavards et des hommes qui n'étaient guère
hommes, s'étaient dit: «Plus d'amants, car c'est abdiquer.»
(_Lauzun._)--Elles croyaient rester indépendantes en s'en tenant aux
petites amies, ayant dans l'intérieur quelque bijou discret, qui
couvrait, cachait leurs faiblesses. Ici, ce fut tout le contraire.
Madame de Grammont eut un maître dans la friponne qui impudemment
l'affichait.
Mademoiselle Julie, loin d'être, comme les autres, aux petits
cabinets, tenait appartement, un entre-sol à elle, et un bureau à tout
venant. Dans le bureau trônait son petit chien. Bête adorée, idole, à
qui les plus huppés faisaient la révérence. On lui faisait des vers.
On s'ingéniait à deviner ce qui plaisait au chien, à la maîtresse. La
voyant soucieuse, un Italien trouva que dans ses chiffons elle avait
des billets de notre défunt Canada (et pas moins d'un demi-million).
Vrais chiffons, papiers de rebut. On offrit de les lui changer pour
d'excellents billets de Gênes. Il suffisait qu'elle agît près de
madame de Grammont pour qu'on secourût les Gênois contre la Corse
révoltée. Le projet plut; la soeur prit feu et enflamma le frère pour
deux vilaines choses: tromper Gênes, écraser la Corse. On traîna, on
fit si bien que les Gênois épuisés, endettés, furent trop heureux
finalement de céder cette Corse, si peu utile, et funeste plus tard.
Julie, lancée dans les affaires, en fit plus d'une. Par elle et son
crédit, M. de Penthièvre put faire le désiré mariage de sa fille avec
Orléans, faire cet entassement de deux fortunes colossales, énorme,
dangereux; un roi d'argent auprès de Louis XVI, un centre provisoire,
un foyer de révolution.
Mais l'affaire où Julie éclata tristement, ce fut le procès de Lally.
_Lally-Tullendally._ La France, étourdiment, a souvent employé des
fous sauvages ou intrigants, héros écervelés ou fourbes, comme les
O'Reilly, Lally, d'Irlande, comme le Stuart (Sobieski), les Ornano de
Corse, qui faillirent être rois de France vers 1632. Gens dangereux,
brillants, nés pour la gloire et les chutes finales, pour faire
miracle et nous casser le cou.
Lally, superbe à Fontenoy, n'en fut pas moins un homme né tristement
et de mauvais augure, marqué du sort d'avance. Par ses vertus et par
ses vices, probité, dureté, brutalité et fureurs folles, dès l'arrivée
dans l'Inde, il se brouille avec tous, insulte tous, perd tout. Il
était prisonnier à Londres quand il sut qu'on le menaçait à Paris. Il
se fait renvoyer prisonnier sur parole, apporte ici sa tête. L'intérêt
de Choiseul, pour excuser les fautes de sa guerre de Sept Ans, était
certainement de se rejeter sur Lally, de le perdre. L'ennemi capital
de celui-ci avait épousé une Choiseul. Le ministre eût voulu que le
procès se fît au Parlement, mais craignait la présence, l'énergie de
Lally; il voulait l'éloigner. Madame de Grammont ne le lui permit pas.
On disait dans Paris que Lally, revenant de l'Inde, lui avait donné
des diamants; cela voulait dire _à Julie_. La dame était fort nette.
Elle court chez son frère, s'emporte, exige que Lally soit arrêté.
Choiseul en signe l'ordre, en faisant avertir Lally. En vain. Notre
Irlandais va droit à la Bastille.
Dès lors, il est perdu. Tant de gens ruinés avec la Compagnie des
Indes entourent le Parlement. Ces magistrats, si ignorants et des
choses militaires, et de l'Inde, et de tout, n'en trouvent pas moins
que Lally a trahi les intérêts du roi. Trahi? Est-ce par erreur ou par
sottise?
Horrible fut le jugement. Quand on lui lut ce mot, _trahi_, il entra
en fureur, prit un couteau, se poignarda. Il ne put se tuer. On
l'emmena hurlant; on lui mit un bâillon; on le mit dans un tombereau,
on le frappa, on le manqua; enfin on lui scia la tête (1766).
La tête de Lally était le seul à-compte qu'on pût donner à la misère
publique, aux enragés de l'Inde et aux désespérés du Canada, aux
rentiers faméliques qui, d'époque en époque, toujours ajournée, se
mouraient. Depuis 61 et la petite banqueroute de Silhouette,
Choiseul remit tout à la paix (63). À la paix, rien. Il remit tout à
l'an 1767. Et alors, rien. Il remit tout à 69, où vint Terray,
l'exterminateur général. Et Choiseul s'en lava les mains. Il tomba à
merveille, populaire, accusant Terray, lequel ne fit pourtant que la
banqueroute de Choiseul.
L'honneur pour celui-ci ce fut d'avoir eu l'art de manier le
Parlement, de le faire tourner à sa guise. Féroce pour Lally, féroce
pour le petit La Barre dont il confirma la sentence, le Parlement,
pour Choiseul, fut très-doux. Qu'on le consultât en finances et qu'on
prît chez lui les ministres (Laverdy, Terray, etc.), cela le calmait
fort. Dans les remboursements, si ajournés, si difficiles, on
remboursait d'abord le Parlement. Choiseul, en retour, en tira la
déclaration si nouvelle: «Qu'en le roi seul était tout le pouvoir
législatif.» Le roi (1766) put solennellement proscrire l'union des
parlements, se faire même apporter de tous les parlements de France
leurs registres et biffer les noms prohibés de sa main.
Pour le dehors, Choiseul fut moins habile. Tenu par Vienne, il croyait
la tenir. Jamais il ne prévit que Vienne, cette mortelle ennemie de la
Prusse, s'arrangerait à son insu avec la Prusse et la Russie dans
l'affaire de Pologne. Il dit d'abord avec son ton tranchant: «C'est
loin, très-loin de nous. Eh! qu'importe à la France?» Puis il dit:
«Nul accord possible entre les partageants.» Puis, il s'inquiéta,
encouragea les résistances, envoya des secours minimes et dérisoires
(Boutaric, I, 145, 155). Il souleva les Turcs mais ne put faire bouger
l'Autriche.
Où se réfugia la Pologne? Précisément dans le principe catholique qui
l'avait perdue. La Confédération de Bar donne beau jeu aux hypocrites
envahisseurs qui reprochaient l'intolérance aux Polonais[11]. Menée
par des évêques, elle jure le triomphe du catholicisme, son maintien
exclusif contre les protestants (1768). Qu'arrive-t-il? Un tiers sans
scrupule viendra prendre sa part. Le jeune empereur Joseph II,
sectaire de Frédéric et de nos philosophes, entrera en Pologne.
L'Europe protestante, et l'Angleterre en tête, applaudit au partage.
L'Angleterre, tout à l'heure, empêche à main armée les faibles
tentatives de la France pour les Polonais.
[Note 11: Dans l'_Histoire de la Pologne_ des deux
Mickiewicz, pleine de faits nouveaux, d'idées grandes et
profondes, je trouve une fort bonne note qui éclaire
l'affaire obscure des _dissidents_ (p. 433). C'étaient
uniquement les calvinistes et luthériens (et non les
grecs, alors réunis à l'Église romaine). Les
_dissidents_ n'étaient nullement en servitude, comme le
disaient la Russie et la Prusse. Ils avaient deux cents
églises et la parfaite liberté de culte. Ils occupaient
des grades dans l'armée. Mais on les excluait des
charges. _On leur refusait le droit de voter._ Dans un
pays sans doute où le _veto_ d'un seul arrêtait tout, il
semblait dangereux de faire voter des gens qu'appuyait
l'étranger (_Mickiewicz_, 1866).--J'insiste peu sur
cette grande affaire. Elle absorberait mon récit. Et je
dois avant tout tenir ferme et serré le fil intérieur de
la France.--Pour la même raison, j'ai peu parlé de la
suppression des Jésuites, m'en rapportant à tant
d'écrits qu'on a faits là-dessus, spécialement à celui
d'Alexis de Saint-Priest. Pour bien comprendre la scène
principale, celle de l'Espagne (1766), il faut se
rappeler ce que j'ai dit dans une note du premier
chapitre (1758), pour leur complot sur notre Infante et
pour faire croire Charles III bâtard adultérin et fils
d'Alberoni.]
Myope vers le Nord, Choiseul vit-il clair au Midi? Il y eut deux
succès, deux conquêtes faciles, qui eurent pour sa ruine
d'incalculables résultats. Il prit Avignon, prit la Corse.
Clément XIII, irrité du renvoi des Jésuites, d'Espagne, de Naples et
de Parme, s'en prit au plus faible des trois, à notre infant de Parme,
lança l'excommunication. Choiseul en prit prétexte pour venger les
Bourbons. Il saisit le Comtat (juin 1768). Et, presque en même temps,
jetant toute une armée en Corse, il s'en empara en trois mois (juin
1769), méprisables conquêtes. Avignon, saisi pour un jour. La Corse,
possession précaire, si peu sûre pour la France toujours secondaire en
marine, à qui la mer peut se fermer demain.
Cette petite Corse, méchant «rocher sanglant,» (_Notes de Louis XVI_),
exaspéra l'Anglais et lui fit faire une énorme sottise. En haine de
Choiseul et des Turcs, il seconda, exalta la Russie. Du fond de la
Baltique, il prend sa flotte en main, l'accueille dans ses ports.
Londres était Russe pour ses bas intérêts (les suifs, cuirs et
goudrons). L'Europe applaudissait. Les Russes vont délivrer la Grèce.
Voltaire crie: «Bravo! Salamine! Victoire! Résurrection d'Athènes!»
Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre
III, détruit la flotte turque à Tschesmé (juillet 1770). L'Anglais a eu
le beau succès d'avoir fait de la Russie une glorieuse puissance
maritime.
La nouvelle, à l'instant portée en Allemagne, trouve Frédéric et
Joseph II en conférence, en amitié. Seconde défaite pour Choiseul. Ses
Turcs sont écrasés, son Autriche lui tourne le dos.
Sa troisième défaite est en France. Le compte de la guerre de Sept
Ans, remis à 63, remis à 67, irrémissiblement l'accable en 69. Les
banquiers de la cour n'avancent plus un sou. La catastrophe arrive, la
banqueroute, accomplie par Terray. Quelle banqueroute? celle de
Choiseul. Impudemment il crie contre Terray, et Terray peut répondre:
«Vos quinze cent millions de la guerre de Sept Ans (_V. Voltaire_),
soixante-quinze millions donnés à Vienne, c'est la banqueroute
d'aujourd'hui.» Dans cette même année 1769, Choiseul payait encore son
tribut à l'Autriche. Il fait avec Terray comme un homme qui, ayant
encombré la place d'ordures, crie haro sur le balayeur.
Le pis pour celui qui avait si bien surpris l'opinion, c'est qu'elle
risquait fort de lui échapper un matin. Visiblement il n'avait rien
prévu, et Vienne s'était moquée de lui. Le moqueur, le _méchant_,
drapé en scélérat, allait tout bonnement paraître un innocent.
Sans la guerre il était perdu, c'était sa dernière chance. Il nie
qu'il l'ait voulue. Mais ses actes, sa situation, son intérêt visible
pèsent beaucoup plus que ses paroles.
De longue date il préparait la guerre. Il aigrissait l'Anglais. Il
payait sans mystère les aboyeurs de Londres et ses faux patriotes.
Lord Rochefort réclamant pour la Corse, n'en tire qu'un mot
impertinent: «Qu'il ne ferait pas un seul pas, dans sa chambre même,
pour rassurer l'Angleterre là-dessus.»
Parler ainsi, braver la guerre, quand on est sans ressources, quand on
est arrivé, de délai en délai, à la dernière culbute, faire en pleine
banqueroute le bravache insolent, cela se comprend-il? Il avait, il
est vrai, fait des vaisseaux, mais nullement refait la marine. Il
avait en espoir la révolte des États-Unis, mais révolte future,
lointaine, éloignée de six ans, et qui viendrait trop tard. Il était
sûr d'avoir du premier coup des revers effroyables. Il n'en allait pas
moins, poussait, précipitait l'Espagne à se perdre, à nous perdre, à
entraîner la France. Cette fureur s'explique par l'intrigue intérieure
de Versailles, où Choiseul, la Grammont étaient précipités, s'ils ne
mettaient l'Europe en feu. Mais la paix triompha par un sauveur
étrange. La France fut sauvée de la guerre par la Du Barry.