LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS.

1761-1764.

L'éclat contre les Parlements vint du point d'où nul à coup sûr

n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oublié, dont toute

la France semblait avoir détourné ses regards, d'un monde obscur qui

tâchait de ne plus être aperçu, qui n'occupait plus personne, du

triste monde protestant qui vivait dans le Midi à peu près comme en

Espagne les restes des races mauresque et juive.

Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la loi, mais des

_Nouveaux convertis_. Mensonge atroce qui tenait ces populations

tremblantes dans le désolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente,

de demi-hypocrisie;--et la vie secrète et cachée qui, aux grands

moments solennels, baptême, mort et mariage, les replaçait dans le

péril, les jetait dans l'aventure, le roman nocturne et furtif des

assemblées du Désert. Vieilles carrières, antres, cavernes, les lieux

sauvages et désolés, d'horreur biblique, cette poésie ne faisait pas

peu pour maintenir ces âmes sombres dans le culte de leurs pères.

Du séminaire de Lausanne, incessamment en Languedoc, venaient de

jeunes ministres pour témoigner de leur foi, prêcher au Désert,

mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clergé que

cette perpétuité de martyrs, qui, aux dépens de leur vie, démentaient

si haut le mensonge, disaient: «Vous avez beau faire. Il y a un peuple

protestant.»

On en prenait, on en pendait. On ne prenait pas Rabaut, qui, cinquante

années, en long, en large, par le Languedoc, et surtout autour de

Nîmes, errait librement, prêchait. Le pis, le plus irritant, c'est que

les autorités, intendants, etc., reconnaissaient que c'était surtout à

lui qu'on devait la tranquillité du pays. Hors le culte, en toute

chose, il prêchait l'obéissance[9].

[Note 9: Dans ce chapitre je suis partout renseigné,

soutenu, par le _Calas_ de M. Coquerel fils, un

véritable chef-d'oeuvre, auquel on ne peut reprocher

qu'un excès de modération. Mais que de choses je

supprime, et combien je suis privé de ne pas dire ce que

je dois à son oncle, l'auteur des _Églises du Désert_, à

notre savant M. Haag, à notre éloquent Peyrat, à M.

Read, au trésor de son _Bulletin historique_ du

protestantisme!]

Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit même aux curés

l'emploi des moyens militaires. En 51, l'intendant Saint-Priest, pour

plaire au clergé, fit une chose provocante, infiniment dangereuse,

d'exiger que les protestants rebaptisés, remariés, subissent

expressément les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrêta.

Mais si l'on employait moins ces persécutions générales, les

Parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux

fermentations du carême, de Pâques, et autres grandes fêtes, parmi les

processions où Messieurs défilaient en robe rouge, on dressait les

échafauds. Spectacle cher à ces masses qui ont des besoins

dramatiques. Mais le grand régal c'était le relaps non confessé, le

suicidé (présumé tel). On le jetait à la rue pour l'amusement du

peuple. Traîné dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante

claie, écorchant sa face à la terre, montrant ce qu'on cache au ciel,

prostitué aux regards, aux rires, aux indignités!

Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun écho. La

question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait,

fatiguait. Au premier mot: «Protestants,» on tournait court, on

disait: «Parlons plutôt d'autre chose.» Ayant tant, si longtemps

souffert, ils avaient usé la pitié. On croyait bien en général qu'on

leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir.

Ainsi peu à peu un mur s'était fait entre eux et la France, un mur

d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les

martyres, les exécutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse,

sous son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au

Peyrou de Montpellier, au sommet de ses terrasses étagées! à la vue de

cent mille homme. Et on ne le savait pas!

Triste côté de l'âme humaine. Les grosses majorités, qui sont bien

sûres de la force, deviennent étonnamment orgueilleuses et

colériques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable

des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14

septembre, à Caussade (1761), le jeune ministre Rochette est arrêté,

se déclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes

verriers, sans armes que leur petite épée, essayent de le dégager. Sur

cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisses

sonnent, resonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers

courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une

hyène du Gévaudan? L'hyène est ce peuple fou. Rochette et les trois

sont traînés à Toulouse. Triomphe et joie générale. On en jase, on

espère bien jouir bientôt du supplice; mais on ne l'eut qu'en février.

Presque au même moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762):

une famille de Toulouse, «qui a étranglé son fils.»

Sachons ce que sont ces gens-là:

Un bon et brave marchand d'indiennes était à Toulouse, établi depuis

quarante ans. Calas, ce marchand, avait épousé une demoiselle

accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc).

Elle donna à ses enfants une éducation selon sa naissance. Ils furent

nobles, dans une boutique.

Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en

eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne

fille, qui vit naître leur second fils, Louis, l'éleva, lui fut

attachée, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune âme, le mena

probablement aux belles églises de Toulouse, enivrantes d'encens et

de fleurs. Le petit allait volontiers chez la voisine d'en face, femme

d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de leur fils, un

petit abbé. Louis un matin se sauve, et la perruquière le cache.

Conquête heureuse. L'archevêque est ravi, s'y intéresse. L'enfant

converti, dès sept ans, d'après les bonnes ordonnances, peut faire la

guerre à ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige de

l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l'archevêque. Il

finance. On lui fait payer 1º les dettes de Louis, six cents livres;

puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent

francs annuellement.--Est-ce tout? Non, de l'évêché, on signifie à

Calas qu'il ait à établir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant

qu'une objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se

saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent,

et dix mille en marchandises.--Est-ce tout? Non. On fait écrire par ce

misérable Louis un placet à l'Intendant pour demander que ses deux

soeurs et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur

mère, et séquestrés.

Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l'aîné de la famille,

Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme.

Marc-Antoine était protestant zélé, d'un caractère sombre. Il avait

autorité dans la maison. C'était lui, et non pas le père Calas, qui

faisait la prière commune. Il était lettré, distingué. Il étudiait en

droit, et s'était fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la

licence. Mais pour cela il fallait un certificat de catholicité. Il

avait horreur de le demander. Donc, il était arrêté court. Il voyait

ses camarades lancés briller au barreau. Cela le jeta en grande

tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint joueur. Il

aurait voulu alors, se rabattant sur le commerce, que son père

l'associât. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son _alter ego_.

Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer légalement un jeune

homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin pour

Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. Il eut envie de s'en aller à

Genève, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. Mais

fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont parlé

du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de Montaigne, et

le monologue d'Hamlet, le Sidney surtout de Gresset.

Le 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d'un

gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d'un avocat

protestant, mais élevé par les Jésuites. Lui aussi il avait fait fi du

commerce où on le mit. Il avait l'ambition de la marine. À Bordeaux,

il étudia l'anglais, un peu de mathématique. Il voulait être pilotin.

Déjà il portait l'épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva

qu'un de ses oncles l'appelait à Saint-Domingue, sur une riche

plantation. C'était une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec

son épée, sa gaieté, la grâce des gens heureux, invité par ces bonnes

gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa,

but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on finît, il descendit

tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de

nankin, puis se pendit.

Qu'on juge du désespoir des parents. Mais la vive peur du père, de la

mère encore plus, c'était qu'on ne traitât leur fils en suicidé, que,

subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur la claie, il

ne perdît aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La férocité

populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires atroces;

elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au dernier des

fils: «J'ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues de

Toulouse.»

Voilà ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas tué. «Alors, on

l'a donc tué?... mais vous l'auriez entendu...» Que dire à cela? Les

voisins frémissent, et des furies crient: «Ce sont eux qui l'ont tué!»

La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emporté,

empressé, de grand zèle et de grand bruit. Sans procès-verbal, il

enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de

monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. «Qu'est-ce?»--«Rien que

des protestants qui ont étranglé leur fils.»

Dans la procédure d'alors, celle du cruel Moyen âge, confirmée par

Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'Église. Le magistrat

requérait que l'autorité ecclésiastique fulminât un _Monitoire_,

sommation à tous les fidèles de déclarer ce qu'ils savaient. Cela

constituait les curés, les prêtres, juges d'instruction. On venait

leur dire à l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On se concertait

avec eux, avant d'aller déposer. Mais le _Monitoire_ ne devait parler

qu'en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas

les nommait, énonçait comme déjà certains les faits dont on allait

juger. Il disait que Marc-Antoine allait se faire catholique. Il

disait qu'en telle maison un conseil avait été tenu pour faire mourir

Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux cris, qu'avait poussés

la victime. Bref, avec un pareil acte qui tranchait tout, le procès

était tout fait, tout jugé.

Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance,

partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l'appui, une grande

fête sépulcrale, le service de Marc-Antoine, se fit dans l'église des

Pénitents blancs. Ces confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c'était

à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers,

tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières

ecclésiastiques. Les confréries s'enviaient ce corps saint de

Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les pénitents blancs, issus

tout droit de saint Dominique, l'emportèrent. L'église entière était

tendue de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette

(la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L'osseuse figure, dans la

main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre,

demandait vengeance.

Qui pouvait avoir le coeur assez dur pour la refuser? Dieu s'en

mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe,

touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire.

L'année redoutable arrivait de l'anniversaire séculaire de 1562, la

Saint-Barthélemy toulousaine. On attendait de grandes fêtes, mais les

plus chères au coeur du peuple, c'étaient les expiations protestantes

qui précéderaient. Cette grande et profonde masse a gardé un levain

étrange. Les horribles événements qui ont eu lieu en ce pays lui ont

laissé un besoin de tragédies, d'émotions. L'église de Saint-Sernin,

née de la fureur du taureau qui traîna jadis le martyr, cette superbe

église de sang, sacrée par la première croisade et les massacres de

l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres de l'Europe, cette

église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le peuple, en ses caves,

va voir l'affreux bric-à-brac des crânes, des ossements sacrés, se

repaît incessamment des curiosités du sépulcre.

Pour répondre à de tels besoins, le Parlement de Toulouse, large et

grand dans ses justices, ne permit pas de regretter la vigueur de

l'Inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers,

hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au

bûcher.

Dans ces cités du midi, où l'hiver, presque toujours doux, continue la

vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les

rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le

réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur,

tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), la noire

ville se trouva grosse d'une épouvantable grossesse, gonflée comme

d'un vent de haine, de colère et de venin. Un monstre éclata de ce

vent, monstre d'ineptie, de sottise, une légende qui pouvait faire

bien plus qu'une exécution,--un massacre général:

«Il est sûr, il est certain que si les protestants s'obstinent, malgré

tant de persécutions, à rester toujours protestants, il y a une cause

à cela. La cause, c'est la terreur. Ils ont un tribunal secret qui

met sur-le-champ à mort ceux qui se convertiraient.»

À quoi les prêtres ajoutaient: «C'est si vrai, que Calvin même leur

ordonne expressément de tuer le fils indocile.» (Calvin ne fait en

cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs

catholiques. Mais ni les uns ni les autres ne commandent la mort des

enfants.)

Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde. Ce tribunal, pour

exécuter les enfants, a un _sacrificateur_ patenté qui porte une épée.

Or, dans l'affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa

petite épée. Voilà le _sacrificateur_. Car, pour étrangler un homme,

il faut avoir une épée.

Quoi de plus clair? Qui résiste, est un impie certainement. Il n'a ni

la foi ni le coeur. Oh! coeur dur, qui veut impunie la mort des

enfants innocents!... «Des preuves! dis-tu, des preuves!» Misérable!

s'il te faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrétien.

Voltaire, qui court les surfaces et n'a guère de mots profonds, en a

un ici, admirable: «Jugement d'autant plus chrétien qu'il n'y avait

aucune preuve.» (Corr. avril 1762; LX, 22.)

C'est là toucher le fond des choses. Dans une religion de l'amour,

prouver ou demander preuve, c'est pécher, n'aimer pas assez. L'amour

est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose

est illogique, folle, absurde (c'est le mot même de Tertullien,

d'Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d'amour.

Surprise par le mari, l'épouse dit: «Si vous aimiez, vous n'en

croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre coeur. Non, vous n'avez

pas la foi; vous n'eûtes jamais l'amour.»

Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de la foi de la ville

de Toulouse. Il y avait des choses évidentes qui rendaient

invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c'était

invraisemblable, plus il était beau de le croire, méritant, d'un coeur

chrétien.

C'était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation

première. C'était l'ouverture de l'année émouvante et dramatique où

devaient se suivre les fêtes, celle de mai en souvenir du massacre

protestant, celle de juin, la Fête-Dieu, rouge des roses albigeoises.

L'exécution de Rochette avait commencé, et, dans un _crescendo_

superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis à ce

sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes

joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager

leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit.

Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d'être fouettée de la

main du bourreau.

Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas

moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé,

il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouva un

avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l'immortalité. C'était

un légiste très-fort. Il mit les choses en pleine clarté. Comment s'y

prit le Parlement pour se faire assez de ténèbres? D'une part, en

suivant certains _us_ abolis, de l'Inquisition. D'autre part, en

suivant la belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que plusieurs

indices légers font un indice grave, deux graves un indice violent,

qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de preuves, on a

deux preuves complètes, etc.

Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accusé. Ce n'était pas

assez; mais le plus vieux des conseillers, d'abord favorable à Calas,

ne put résister à l'aspect menaçant de ses collègues, ou à

l'entraînement du peuple qui attendait, espérait.

Ce qui trancha tout peut-être, c'est que les protestants, tremblant

pour eux-mêmes plus que pour Calas, firent déclarer par leur homme,

Rabaut, le héros du Désert, par l'église de Genève, qu'on n'enseignait

nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur

des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promène autour de

Nîmes, il ose se signaler, il parle, écrit, intervient! Cela fut fatal

à Calas.

Comme si on eût voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la

braise à la queue, ce bruit court: «Ils vont échapper!» La nuit, on

place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour

inquiète. Si on lui ôtait sa proie!

Mais le voilà... Soyez heureux!... Le voilà sur la charrette entre

deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqué en rien,

le voilà (qui l'eût attendu?) d'une noblesse héroïque. Les deux moines

en sont stupéfaits. À son amende honorable, à l'échafaud, sur la roue,

il répète: «Je suis innocent.» Il prie Dieu de pardonner sa mort à ses

juges.

Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, brisé, deux heures encore la

face tournée contre le ciel, il eut la même constance d'âme. Le

misérable capitoul David était là présent, espérant qu'il avouerait.

Il ne put se contenir, s'élança vers le roué, et lui montrant le

bûcher: «Dans un moment, tu n'es que cendre... Allons, dis,

malheureux, avoue!» Calas détourna la tête du côté de l'éternité.

L'effet fut violent, terrible. Toulouse à l'instant dégonfla. La masse

de poison, de colère, disparut. Les visages blêmes disaient l'énorme

avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait

les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard,

faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, étranglé, un fort

gaillard de vingt-huit ans! On espérait apparemment que, dans l'excès

des douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque répit, qu'un

mot lui échapperait. On se fût servi de ce mot. La mère, le fils

Pierre et l'ami, tous auraient été rompus. Mais sa fermeté les sauva.

Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir,

que le peuple ne lui fît un mauvais parti. Mais ce fut tout le

contraire. La foule l'accueillit, le bénit. Les femmes disaient:

«Qu'il est joli! qu'il a l'air doux!» Elles pleuraient encore plus que

pour Marc-Antoine.

* * * * *

Un Marseillais qui avait vu l'exécution de Calas, en parla en mars à

Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas était à Genève.

Il le vit, le fit parler. Puis, il écrivit à la veuve, lui demandant

si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort innocent.

«Elle n'hésita pas, dit-il. Je n'hésitai pas non plus.»

Voilà qui est admirable. Voltaire n'est pas un héros. Et pourtant, à

l'imprévu, il fait la terrible entreprise de réhabiliter Calas,

c'est-à-dire de déshonorer le Parlement de Toulouse, c'est-à-dire, de

braver, blesser, peut-être, tous les Parlements.

Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est devenu fou.

Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D'aucune source officielle il

n'obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du Parlement

de Toulouse. Comment les atteindre là?

Que pensait M. de Choiseul? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué

jamais (ayant besoin des Parlements) qu'il verrait avec plaisir ce

hardi soufflet donné à leur popularité?

Choiseul était bien puissant. Eh bien, dans l'ombre plus bas, une

puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'était la

dynastie sournoise de la Vrillière, immuables ministres des Lettres de

cachet. Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie

de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers, que lui en enlever un

seul, c'était lui tirer du sang. Le clergé n'eût pu avoir un meilleur

geôlier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il

enfermait les maris récalcitrants. Lui-même, cet ami du clergé, il

s'était par ce procédé donné une femme mariée. Il pouvait se permettre

tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par cette femme méchante,

il exploitait son ministère de terreur pour le plaisir, effrayait,

livrait des dames. S'il est vrai, comme on le dit, que le Roi,

nullement cruel, ait été pourtant jusqu'au crime (_Rich._, IX,

353-355), je ne vois guère dans cette cour qu'un homme qui ait pu l'y

servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses. C'est

l'image convulsive qui vous arrête tout court dans le musée de

Versailles. Face atroce, grimaçante, qu'on dirait épileptique. J'y lis

ces funèbres plaisirs. J'y lis les galères protestantes et l'exécution

de Calas.

Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient

ces magistrats à Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur écrit ses

regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut

douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrêt faire leur cour,

n'aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu'un roué.

Voltaire avait bien de l'audace. Il écrit à ce misérable, fait

semblant d'espérer en lui. Il envoie à Saint-Florentin je ne sais

combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet

est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive

au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'oeil pétillant de

Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.

«Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne

me regarde pas.»

Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, c'est la

société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs

chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait

eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie

de Ferney fait à l'instant un incendie, et point du tout éphémère. Un

foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité...

Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens,

l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes,

admirables, parlèrent comme jamais avocat, magistrat, n'aurait su

dire. Lorsque Voltaire remit la chose à d'Alembert, il savait qu'il

évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion,

mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur

ses lettres il a passé cent ans: le papier brûle encore.

Que faisait M. de Choiseul? sa manoeuvre est ingénieuse. Il ne se met

pas encore dans l'attaque au Parlement. Il agit, mais par derrière, en

dessous, par un coup de griffe qu'il donne à Saint-Florentin. Il y

avait à Toulon un admirable forçat, un saint, le fameux jeune Fabre

qui se glissa aux galères par surprise pour sauver son père (Coquerel,

_Forçats de la foi_). Je ne sais combien de gens priaient le ministre

pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministère de la marine,

fait ce tour à Saint-Florentin de lui voler son galérien (mai 1762).

Il en fut presque malade. Choiseul avait là sous la main une histoire

très-pathétique. Il en joua parfaitement.

Bon signe pour les Calas. Voltaire commença d'écrire, d'imprimer pour

eux à Genève. On n'osait encore à Paris. Le Parlement de Paris

laisserait-il circuler?

Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne doit pas périr. L'abbé

de Chauvelin, infirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que

de lait, n'en était pas moins l'orateur le plus vif du Parlement,

véhément et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel.

Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette

circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dût, en

se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse.

On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du

Parlement de Paris. Ses Jansénistes encroûtés, en laissant circuler

Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La

mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant

l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence

sur leur condamnation d'_Émile_. Ce fut justement le 8 juin qu'ils

lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit,

sortit de France.

Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût à Paris. Elle

hésitait, avait peur. Ses deux filles étaient au couvent, et l'on

pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'était son devoir

d'aller. Elle alla.

Il était temps. Déjà ceux de Toulouse demandaient à Saint-Florentin

son arrestation. Dès qu'elle était à Paris, cela devenait impossible.

Tous l'entourent, tous sont pour elle. Cette dame intéressante et si

noble dans son deuil... quoi! c'est là une marchande? quoi! c'est une

protestante!... Que de préjugés effacés!

Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public, fait son

compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux Calas. On eût voulu

seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un

petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney.

On avait lâché Fréron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un

journal peu lu, un journal français, traduit certain journal anglais

qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a

tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures

les plus étourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et

vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, il rit de ces

sots, marque au fer chaud les faussaires.

Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le Parlement, pour

excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. «Oui,

dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en

donner la preuve.» (Oct. 1762.)

Deux années auparavant, l'évêque de Castres avait pris une enfant à la

famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traitée

par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle,

rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu

ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave qui, plus tard, avoue avoir

dit cela pour avoir des confitures. Le Parlement de Toulouse, sans

autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven. Ces pauvres

gens, en décembre, par les neiges des Cévennes, s'enfuient. Une de

leurs filles accouche au milieu des glaces. Ils échappent cependant,

un matin tombent à Ferney.

Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces

infortunés, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela,

les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens

influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit

pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le Grand

Conseil est parvenu à arracher enfin les pièces au Parlement de

Toulouse. Le 1er mars 63, le bureau des cassations déclare la requête

admissible. Le 7 mars, la cassation est prononcée. Et le 8, madame

Calas est à Versailles.

Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux battants. Bon

accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche où

l'on est admis à voir dans la galerie le Roi qui va à la messe, elle

est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes,

avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution.

Qu'en dit là-haut le grand Roi, au plafond de la galerie, qui dans sa

main immobile, sur l'hérésie terrassée, balance les foudres de Lebrun?

Les pauvres victimes, à Versailles, dans leur modestie muette, n'en

sont pas moins la victoire de la Justice éternelle.

On supposa que cette vue serait trop pénible au Roi. Quelqu'un eut

l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, détournant ses

regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. Mais la Reine les fit

venir, les reçut avec bonté.

Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars 1765, trois ans,

jour pour jour, après l'arrêt de Calas, qu'il fut déclaré innocent.

La cour fut très-maladroite. Elle défendit quelque temps l'estampe

célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite

gratification leur fut donnée pour les empêcher de poursuivre les

juges pécuniairement.

Ce Parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effaça pas de ses

registres le jugement de Calas. Ce qui exprime à merveille l'orgueil

sanguinaire de ce corps et la barbarie du temps, c'est qu'il fallut

payer très-cher l'huissier qui faisait la signification au Parlement

de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.

Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loin les choses. La

victoire était énorme, la mieux gagnée qui fut jamais. Les

protestants, dès ce jour, ont été sauvés. Ce que la ligue de l'Europe

n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a

fait sous Louis XV avec quelques mains de papier.

L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses à la mode. Choiseul

fait jouer la pièce de l'_Honnête criminel_, de Fabre, délivré par

lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une

noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque

Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en

attendant la loi meilleure, un régime d'humanité.

Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa

misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à

Ferney dans cette tardive victoire des idées justes et humaines. Qui

l'aurait crû? il accepte ici un représentant des églises protestantes.

Un savant, Court de Gébelin, réside à Paris dès lors, correspond avec

les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc. Homme éminemment

pacifique, d'érudition visionnaire, crédule, innocent, bien propre à

montrer ce que les victimes ont gardé de douceur d'âme.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 26 / 84 题