LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES, MAI 1760.--Mlle DE ROMANS.
1760-1761.
La _Julie_ ne fut imprimée qu'en janvier 1761. Mais en 1759 et en
1760, elle circulait manuscrite. Rousseau en vendait des copies. Il en
faisait des lectures d'intérêt brûlant, palpitant avec une émotion qui
souvent touchait jusqu'aux larmes. Les femmes imaginaient toutes qu'il
en était le héros. Dans sa préface et ses notes, il se garde bien de
dire non.
Sans son extérieur inculte, il allait loin auprès d'elles. Il fut tout
à coup à la mode. En décembre 1756, expulsé de l'Ermitage, écrasé dans
son monde (philosophe et financier), le voilà deux ans après recherché
d'un bien autre monde. M. le prince de Conti, madame de Luxembourg. Et
nul moyen de s'en défendre. Celle-ci, M. de Luxembourg, le prennent,
l'enlèvent, le comblent de caresses. Sous le haut château de
Montmorency, un pavillon délicieux qui fait penser aux Borromées,
solitaire, au milieu des eaux, le reçoit au mois de mai 1759. Du
_citoyen_ plus de nouvelles. L'ours est muselé, lié, bien plus,
séduit, apprivoisé.
Le pauvre M. de Luxembourg, homme doux et très-éteint, ami personnel
du Roi, fort tristement employé aux violences de Rouen, était un
étrange ami pour Rousseau. Mais combien plus la fée de ce lieu
enchanté, la tragique et sinistre Alcine, madame de Luxembourg! Avec
un esprit délicat, elle avait le coeur le plus noir, une malice
perverse et profonde. Longtemps effrénée Messaline, elle avait marqué
encore plus comme type du _Méchant_ femme. Née Villeroi, et maîtresse
effrontée de son frère, elle usa un premier mari (Boufflers). Pour
s'en faire un second d'un homme déjà marié, Luxembourg, elle employa
une perfidie meurtrière. Elle se fit la tendre amie de madame de
Luxembourg, menant la femme et le mari aux bacchanales priapiques où
cette faible créature, avilie devant son mari, grisée, et jouet de
tous, devint un objet de dégoût (_Besenval_). Elle se vomit elle-même,
mourut, et Luxembourg devint second mari de la Méchante. Ici elle
changea de système, fut décente et honorable, fort ménagée. On la
craignait. Sa passion alors était de tuer tout doucement la fille que
Luxembourg avait du premier mariage, la jeune princesse de Robecq.
Celle-ci était très-faible de poitrine; sa belle-mère lui parlait de
sa mort prochaine, l'en occupait, l'en accablait. Elle disait en
entrant chez elle: «On sent ici le cadavre.»
Choiseul, soit pour s'assurer le bonhomme Luxembourg, une des
vieilles bêtes du Roi, soit pour le piquant de la chose, faisait
l'amour à la mourante. Et, plus elle était malade, plus (c'est le fait
des poitrinaires) elle était passionnée, possédée d'amour de la vie,
de remords, d'effroi, de regret de ne pas pécher davantage. Elle
semblait déjà dans l'enfer. Elle n'en servait que mieux les saints. De
ce lit de fiévreux plaisir, au nom de son salut risqué et de
l'éternité prochaine, elle ordonnait, elle exigeait, se damnait. Mais
c'était pour Dieu.
Diderot ne s'y trompa pas. Quand il vit Choiseul, au lieu de soutenir
l'Encyclopédie, lui retirer le privilége, il n'accusa ni les Jésuites,
ni le Parlement, mais _elle_, la damnée, la désespérée, et sa rage
impérieuse.
Elle avait deux mois à vivre. Choiseul allait être quitte. Mais en lui
obéissant, il marchait à son propre but. Sec et tari, sans ressource,
ne pouvant plus faire un pas sans le Parlement, forcé d'y recourir à
toute heure, il était sûr de lui plaire par une insulte aux
philosophes. D'autre part, elle allait charmer le Dauphin, amuser
Paris. Excellente diversion qui distrairait de Silhouette, de la
demi-banqueroute, des rentes qu'on ne pouvait payer, du nouvel octroi
sur les vivres, de la cherté des denrées.
Seulement Choiseul eût voulu qu'on s'en tînt à un écrit, à une comédie
non jouée. Mais l'effet eût été trop lent. Elle n'avait pas le temps
d'attendre. Elle dit qu'elle allait mourir, mais qu'elle voulait
jouir, et se donner une fête, voir les impies au pilori, faisant
amende honorable, sinon en Grève, au théâtre.
Le parti philosophique mollissait miné en dessous. On l'avait alangui
au coeur, attendri, mortifié (la _Lettre sur les spectacles_). On le
détrempait des larmes que faisaient couler les lectures de la _Julie_.
La rêverie, l'âme chrétienne, la haine de la raison, revenaient, mais
gardant pour les philosophes quelques égards, du _respect_. C'est là
ce qu'on voulait frapper. Ceux qu'on ne respecte plus sont bien
aisément méprisés, conspués, foulés aux pieds. Telle est la noblesse
de l'homme. Un soufflet, un coup de pied amuse toujours la foule, bien
ou mal donné... On rit.
Jouer la pièce était chose hardie et non sans péril. Comment Voltaire
prendrait-il qu'on mît si publiquement les siens dans la boue? Le
public pouvait s'irriter, surtout d'une attaque morale contre ses
oracles chéris, des hommes justement honorés. Je crois volontiers que
Choiseul demanda grâce, pria. Elle fut inexorable.
Il y a toujours des gens prêts à lancer de la boue. L'ancien Rousseau
(Jean-Baptiste), assez froid versificateur, mais satyre ardent,
écumant dans ses rages et ses priapées, avait engendré Desfontaines,
qui, sentant un peu le roussi, n'en engendra pas moins Fréron.
Fréron, fort lettré, plat et lourd, un grossier Breton de Quimper, en
vingt ans expectora deux cent cinquante volumes, nauséabonds
(instructifs pourtant), de l'_Année littéraire_, sans compter la
pituite immense de je ne sais combien de livres qu'il déposa à côté.
Il était lu des amis de Voltaire. Le bon Stanislas lui-même goûtait
dans Fréron le plaisir de voir son Voltaire mis en pièces. Il donna
son nom Stanislas au célèbre fils de Fréron. Mais combien plus le
pamphlétaire fut passionnément poussé par madame Adélaïde!
Fréron se lia aisément aux ennemis de Voltaire, à l'âcre et mordant La
Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux à
douze ans, avait soutenu à treize ans une thèse de théologie. Il passa
par l'Oratoire. À dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragédie,
et il était marié, fixé. Il n'alla guère plus loin.
C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalisé, dans son _Neveu
de Rameau_. Le gueux vagabond, parasite, pour dîner reçoit cent
nasardes. C'est là que la vérité manque. Palissot est moins naïf; ce
n'est pas l'insouciant artiste, fainéant et paresseux. De bonne heure
il fut avisé. Il y avait une bonne mine à exploiter chez les dévots.
Le brillant hâbleur Polignac l'ouvrit par son _Anti-Lucrèce_ et Bernis
l'exploita de même par sa _Religion vengée_. Palissot ne fut pas plus
sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut payée
comptant. À vingt-cinq ans, la première fois qu'il joua les
philosophes, à Nancy, il en tira une _recette générale_ des tabacs
(1755). La seconde fois, le privilége, fort lucratif dans la guerre,
_de vendre seul les gazettes étrangères_ qu'on achetait avidement.
Palissot, comme Lorrain, était sûr d'aller à Choiseul, mais il y alla
bien mieux par madame de Robecq. Il adressa à la dame ses _Lettres_
anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire près de son lit,
inspiré d'elle (_furens quid foemina possit!_) sa comédie des
_Philosophes_ qui est bien plus qu'une satire, c'est une dénonciation.
Palissot pesait si peu que peut-être les acteurs eussent refusé sa
comédie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le
dogue de l'_Année littéraire_.
Ce fut le grand protégé de madame Adélaïde, Fréron, qui porta la pièce
aux acteurs. «Délibérez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle
sera jouée malgré vous.» Ils comprirent que de telles paroles venaient
de très-haut, se turent. La Clairon était absente. Elle fut indignée
au retour, leur dit qu'il était honteux que les acteurs se prêtassent
à conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle
avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait
au fond des bois (Collé, _Journal historique_).
La pièce n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises à
la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note
comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont
restées (par exemple, «Il est sous le charme,» un mot du _Fils
naturel_).
Sauf cela, Palissot copie servilement Molière. Les philosophes chez
lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le noeud est le même. On veut
s'emparer subtilement d'une fortune et d'une héritière. Pour cela on
flatte la mère, auteur comme Philaminte, imbécile autant qu'Orgon.
Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe
marié récemment alors est Helvétius, qui noblement était sorti de la
Ferme générale, et prit sans dot la fille de madame de Graffigny.
Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les
autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la
_communauté des biens_. Le seul écrivain, très-obscur, qui hasardait
ce paradoxe (Morelly, _Basiliade_, 1753, et _Code de la nature_,
1755), était tout à fait en dehors du parti philosophique. Loin de là,
l'_Encyclopédie_, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ
très-spécial des Économistes qui fondent tout sur la propriété. On
n'en voit pas moins dans la pièce le philosophe Frontin, qui, pendant
que son maître enseigne la communauté des biens, la suit en lui vidant
les poches.
Un mot aigre semble lancé par la mourante elle-même, par madame de
Robecq, contre sa belle-mère. Les philosophes ont le coeur si mal
placé et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le
disséquer.
Trois personnes sont ménagées.
Voltaire est tout à fait absent. On n'eût osé. Choiseul même,
craignant qu'il ne soit irrité, lui écrit des lettres câlines.
Duclos (sauf un petit mot) est à part et respecté, comme intime ami de
Bernis et bien avec la Pompadour.
L'ami de Duclos, Rousseau, est l'honnête homme de la pièce. Il est
l'excellent Crispin qui déjoue la friponnerie de tous les autres
philosophes, ramène au bon sens la mère et fait par là que la fille
épouse celui qu'elle aime. Crispin-Rousseau s'introduit adroitement
par un jeu bouffon, mais d'un ridicule habile et voulu. Il arrive à
quatre pattes, broutant sa laitue. C'est exactement la plaisanterie de
Voltaire dans sa lettre si connue à Rousseau qu'on savait par coeur:
«Je retombe à quatre pattes. Venez brouter avec moi,» etc.
L'effet de la pièce fut grand, point gai, lugubre au contraire. On vit
le spectre amené par le libelliste lui-même, la pâle madame de Robecq
qui n'avait plus qu'un mois à vivre, qui, avant de recevoir les
sacrements, avait fait l'effort de sortir du lit, se faire apporter,
pour se repaître les yeux de la honte de ses ennemis, des impies, voir
Dieu vengé.
La pièce maniée, remaniée, écourtée, pour l'impression, ne montre
guère les traits dévots qui parurent peut-être au théâtre. Un seul a
été conservé: «Et souvent la bêtise a fait des incrédules.»
On ne voit pas qu'il y ait eu de protestation bruyante, ni cris, ni
sifflets. Mais on resta indigné. C'était une lâche insulte du pouvoir
aux plus beaux génies qui avaient honoré la France. Le Dauphin s'en
lava les mains, et dit qu'il n'y était pour rien. Cela mit tout à nu
Choiseul, l'exposa devant le public. Il eût bien voulu reculer. Le
spectre d'amour le traînait. Dans son unique mois de juin qui lui
restait encore à vivre dans le plaisir enragé, assaisonné de la mort,
elle le força de se flétrir et de se salir lui-même, d'avouer Palissot
pour son homme en lui faisant sa fortune.
Celui qui eût le plus souffert de la pièce, c'est Rousseau qui (sauf
un petit ridicule) y était fort ménagé. Il frémit de ce danger. À
l'envoi de la pièce, il dit: «Je n'accepte pas cet _horrible_
présent.» Là il montra un grand sens. Avec cette adoption fatale des
esprits rétrogrades, avec les tendances mystiques manifestées par la
_Julie_, avec telles lettres aux dévotes (à madame de Créqui) où il
leur envie leur bonheur,--il allait se précipiter, presque sans s'en
apercevoir, et se réveiller un matin coryphée du parti dévot. Il eût
été pour un jour adoré puis méprisé. Il eût eu le sort de Gilbert.
Il s'arrêta court brusquement. Il comprit que le grand succès était
dans l'inconséquence, et juste entre les deux partis. De là le
caractère propre à l'_Émile_, tout contradictoire, et qui n'en réussit
que mieux. Il veut qu'on suive la _Nature_, que l'on revienne à la
_Nature_. Mais en même temps il admet l'_Anti_-Nature, le miracle: «La
mort de Jésus est d'un Dieu.»
Les deux partis eurent donc de quoi être satisfaits? Point du tout. À
droite, à gauche, les prêtres catholiques et protestants le tiraient.
Là, il est curieux de voir l'innocence des jeunes ministres, qui
voudraient que décidément il se déclarât protestant. Un sûr moyen de
s'enterrer et d'avoir contre soi la France. Il les écarte doucement
(V. lettres à M. Vernes). Il reste au milieu bâtard qui convient mieux
à la foule, mi-raisonneur, mi-chrétien.
Mais qu'est-il au fond? chrétien. En discutant tels miracles qu'a
faits ou n'a pas faits Jésus, il garde le grand miracle: _l'Évangile
envisagé comme morale absolue_, règle unique et loi divine. Contre le
vrai credo du siècle (le but de l'homme est l'action, la raison libre
et active), il ramène l'ancien credo de rêverie, d'inaction.
Avec tout cet étalage de logique et de syllogismes, malgré ce grand
mouvement d'idées suscité par ses livres, ce raisonneur des
raisonneurs, que fonde-t-il en réalité, que commence-t-il
sérieusement? deux choses qui, peu à peu, iront énervant le monde: le
roman, la rêverie.
_Le règne de la rêverie._ Après le Rousseau raisonneur qui argumente
et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou,
l'aimable auteur de _Paul et Virginie_.
Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse,
qui pourtant par _René_ dure et toujours durera. Puis tant d'autres,
pleureurs, malades, mélancoliques, égoïstes, qui vont se pleurant
eux-mêmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme.
Cette pente a ses degrés. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard,
ce sera l'opium, chemin sûr et abrégé aux rêveries de l'autre rivage.
_Jusqu'à Rousseau point de roman._ Du moins, point de roman qui règne.
Ni Manon, ni Marianne, ni Paméla, ni Clarisse, ne faisaient de
révolution; on admirait, c'était tout. Mais sous la _Nouvelle
Héloïse_, on est dompté, entraîné; on copie, on obéit. Dès lors, le
roman est roi. Voici son avénement. La patrie est secondaire, la
religion secondaire. L'âme individuelle est tout. Chaque maladie de
cette âme, finement analysée, regardée au microscope, grossie,
admirée, fomentée, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi.
Tous, à partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies pour les
irriter davantage.
Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnaître ce qu'eut de
noble et de beau l'apparition de la _Julie_, cette résurrection du
coeur, cette réhabilitation de l'amour. L'_Émile_, qui, après la
_Julie_, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg même n'en
soutenait pas la lecture), l'_Émile_ eut une très-belle et
attendrissante influence dans les pages aux jeunes mères sur leur
devoir d'allaitement. Elles furent touchées au coeur, ramenées aux
pauvres petits; elles trouvèrent ce devoir non doux seulement, mais
gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel
enfant? Délicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient
allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de
fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortuné nourrisson, forcé
de suivre les bals, tétait en vain la danseuse, rouge, échauffée et
tarie.
Une conversion si brusque à la nature, à l'amour, eut plus d'un effet
comique. Les femmes devinrent tout à coup extraordinairement
sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa
belle-fille à petit feu, se trouva désormais si tendre, qu'aux
persécutions de Rousseau elle se déclara malade (V. _Madame Du
Deffand_). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgré l'âge, ne
crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, à
soixante-dix ans, lui vint pour la première fois. Elle voulait un
Anglais, comme l'Édouard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant.
Elle hésitait entre trois, l'un un jeune poitrinaire, l'autre un
highlander rêveur. Elle prit enfin (malgré lui) celui qui lui
ressemblait, le plus méchant des trois, Walpole.
Mais voici le plus merveilleux! La police même est amoureuse! Le
lieutenant de police Bertin, venant au ministère, lui aussi, cherche
sa Julie. Cette Julie facétieuse, une coquine d'esprit amusant, la
d'Arnoult fait payer ses dettes par le crédule Bertin, et plante là
son Saint-Preux (_Bachaumont_).
Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu après _Zaïre_, à ce moment
où déjà on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly
(1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant traversé tant de choses,
pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en
d'autres temps, en eût eu peur. Mais alors, dans cette guerre où
chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait à tout prix
continuer, augmenter l'alibi où vivait le roi. Elle laissa faire ses
gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie.
On la trouva en décembre 1760, au moment où le roman, manuscrit
encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succès. Le
roman paraît en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761[8].
[Note 8: Madame du Hausset ne date pas. Mais Barbier
date très-bien et nous dirige parfaitement. Il dit en
décembre 1761: «_Depuis un an_ environ, on a fait
connaître au Roi une fille de vingt et un ans, qui a de
l'esprit, etc.» Cela nous reporte à décembre 1760. Elle
accoucha le 12 janvier 1761; donc, fut enceinte en mars
1760, au moment du plus grand éclat de la _Julie_
imprimée (_Barbier_, VII, 426).]
La dame d'une maison de jeu du Palais-Royal, bien avec les gens de
police, leur avait dit qu'elle avait leur affaire, sa soeur, une belle
personne et la plus belle du monde, fille d'un avocat de Grenoble,
neuve et jusque-là bien gardée, mademoiselle de Romans, accomplie de
taille et de formes, d'un vrai visage de reine, n'avait qu'un défaut,
d'être gigantesque à ne pas passer les portes, un colosse comme on
voit au Louvre la Pallas ou la Melpomène. Honteuse de cette taille
étrange, elle tâchait de se faire petite, en aplatissant sur sa tête
la masse de ses très-longs et admirables cheveux, ne portait que des
coiffures basses.
C'était comme une conversion, une purification pour le roi du
Parc-aux-Cerfs, d'avoir cette grande innocente, si digne, qu'on ne
pouvait la croire qu'un objet de passion. On crut que ce serait bien
vu, que cela le referait un peu devant le public. On la menait à grand
bruit d'Auteuil, où était sa maison, à Versailles, royalement, dans un
carrosse à six chevaux. La géante fut à la mode. On adopta ses
coiffures basses, et les naines en portaient aussi. Elle accoucha à
Versailles. À Versailles, elle nourrit, fidèle à la leçon d'Émile.
L'enfant était à son image, d'une extraordinaire beauté. Cela gonflait
la jeune mère. Et cela aussi la perdit. Nulle autre que la Pompadour
n'avait intérêt à la perdre. Ce fut elle certainement (quoi qu'en dise
la Hausset) qui fit croire au roi que cette fille le compromettait, le
donnait en spectacle. Mais qui avait commencé? qui avait permis
qu'elle vînt à Versailles à six chevaux? Qui aurait osé cela sans
l'aveu de la Pompadour?
Le Roi était si mort de coeur, si froid, qu'il n'objecta rien, laissa
faire ce qu'on voulait. Fin effroyable du roman! Julie ne fut pas
noyée, comme dans la _Nouvelle Héloïse_, mais on lui vola son enfant.
Ses pleurs, ses rugissements ne servirent. Elle eut beau chercher, se
désespérer quinze années. Elle ne le trouva que bien tard sous Louis
XVI. Il s'appelle l'abbé de Bourbon.