1759-1761.
Un des grands moments de _Voltaire_, solennel et vraiment digne du roi
du _siècle de l'esprit_, avait été justement ce triste retour
d'Allemagne où, repoussé de tous côtés, pour ainsi dire, il perdit
terre, n'ayant pas un seul point du globe où il fût en sûreté
(1753-1754). Fuyant de Prusse, il fut rejeté de la France, de la
Lorraine même. Il disparut, se tint obscur et si bien caché en Alsace,
parfois dans une île du Rhin, qu'à Paris on le crut mort. La _bonne_
madame Du Deffand le croit mort et n'en pleure pas (mars 1754). Pour
comble, ses dangereux livres, autant de péchés de jeunesse,
surgissaient indiscrètement, s'imprimaient partout, quoi qu'il fît. La
Beaumelle héritait déjà, contrefaisait _Louis XIV_, avec des notes
terribles. Malgré lui l'_Essai sur les moeurs_ éclate, incomplet (deux
volumes). Malgré lui, un faux _Louis XV_. Et, pour comble d'épouvante,
par fragments perçait partout la satire choquante, obscène, où, non
content d'insulter «le fainéant Charles VII,» il met nue d'un coup de
griffe «la grisette» impertinente qui s'était si haut montée.
Il eut une de ces peurs extrêmes, qui rendaient cet homme nerveux par
moment bien ridicule. Le bon sens eût pu lui dire qu'un homme si aimé
du public n'était pas en vrai péril. On pouvait le repousser,
l'éloigner, mais le toucher? non. Dans cette panique, il fit une
comédie inutile qui l'avilissait seulement: il communia, fit ses
pâques.
La première lueur lui vint de celui qu'il haïssait, de Frédéric. Sa
charmante soeur, sous prétexte d'un voyage, vint à Colmar embrasser,
courtiser le proscrit. Frédéric mit en opéras deux tragédies de
Voltaire. Cela fit songer en Europe. On sentit qu'il n'était pas mort,
qu'on devait encore compter avec celui qui restait l'ami du plus grand
roi du monde. L'armée des encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, ne
perdaient nulle occasion de proclamer en lui leur glorieux général.
Voltaire restait le roi des rois.
On le sentit lorsqu'en mars 1755, il s'établit aux Délices, près de
Genève, et presque en face à Lausanne, et que de ce lieu imposant
(dans la vue sublime des Alpes) partit le grand coup d'archet dont
frémit toute l'Europe, son _Ode à la liberté_, son remercîment à la
libre Suisse où il avait pu respirer. Peu après, il acheva le livre
qui reste son titre capital: l'_Essai sur les moeurs des nations_. Il
ne fut jamais plus haut.
Deux choses lui faisaient tort.
Malgré sa bonté facile, vaniteux et emporté, voulant se montrer
redoutable, prouver qu'il n'était pas léger, comme on le redisait
tant, il affectait une haine implacable pour le grand roi qui le
comblait, lui écrivait, qui fit pour lui ses beaux vers, l'héroïque
adieu de Rosbach. Voltaire, là, fut déplorable. Il fit sa cour à
Versailles, aux ennemis de la pensée et de son propre parti, disant:
«La chère Marie-Thérèse,» proposant contre Frédéric de renouveler les
chariots faucheurs des Babyloniens. Idée bizarre, s'il en fut, que le
ministre parut prendre au sérieux, exécutant pour Louis XV un joli
modèle en petit, un joujou qu'on essaya.
L'autre maladie de Voltaire, qui le vulgarisait fort, c'était madame
Denis. Autant, au château de Cirey, près de sa mathématicienne, dans
sa demi-solitude, il avait eu la vie noble, concentrée, tendue,
haute,--autant avec celle-ci, il l'eut mondaine et lâchée. Fort riche
alors, il menait le train d'un fermier général. De 1756 à 1768, sa
maison fut une auberge. Il travaillait dans son coin tout le jour,
hors du tapage; mais il ne haïssait pas cette vie folle de monde et de
bruit.
Il avait toujours eu l'imagination sensuelle. Il semble que sa flamme
brillante, son inépuisable torrent d'étincelles, tînt fort à cette
légère électricité du sexe, dont il abusait bien peu. Né si faible et
ne mangeant pas, ne vivant guère que de café, il fut pourtant un peu
satyre, d'esprit, de velléités. En le suivant patiemment, on voit que,
jusqu'au dernier jour, il eut toujours quelque femme. On a noté
parfaitement ce que fut pour lui sa nièce (Nicolardot). Sa mauvaise
humeur à Berlin vint surtout de ce qu'il ne put l'y mener. C'était
une veuve d'à peu près quarante ans, qui n'était pas belle; elle
louchait, elle était lourde, vulgaire et prétentieuse. Elle croyait
faire des vers, fit et défit pendant trente ans une mauvaise pièce,
_Alceste_. Elle ravissait Voltaire, comme actrice, par un jeu
emphatique, ampoulé, pleureur. Il jouait grotesquement le bonhomme
Lusignan; elle les Zaïres et les Chimènes, toujours les jeunes
premières. Elle en avait le tendre coeur, brûlait de se remarier. Elle
avait l'âme très-grande, elle eût dépensé sans compter. Voltaire ne
lâcha pas la clef, la limita d'abord un peu, mais une fois établi en
Suisse, il ouvrit largement la caisse. C'était chaque jour des tables
de quarante, cinquante personnes, des décorations, des costumes
somptueux venus de Paris. Dans ses lettres, on voit qu'alors il se
figure jouir beaucoup. «Je suis si heureux, dit-il, que j'en ai
honte.» Et il ajoute qu'il est heureux surtout par elle. Elle
engraisse, elle est charmante. «Sans elle tout serait un désert.» (19
septembre 1755, 27 mai 1756.)
Il signe _le Suisse_ Voltaire. Il avait loué quatre maisons, ici et
là, en des pays différents. Il ne pouvait, disait-il «tomber que sur
ses quatre pattes.» Son indépendance était d'être un homme riche et
mobile, pouvant vivre un peu partout. Sa nièce contribua à le faire
seigneur de village, enraciné dans une terre, et sur la terre serve de
France. C'est elle qui le refit Français.
Il n'était pas, il est vrai, bien établi aux Délices près Genève. Il y
branlait. Deux partis étaient dans la ville, la Genève de Calvin, et
la Genève mondaine qui sans cesse allait voir Voltaire. Mais dans la
mondaine elle-même, les pasteurs qui dominaient n'en étaient pas moins
chrétiens, anti-encyclopédistes. Dans un pamphlet anonyme, défendant
l'Encyclopédie, il confond dans la même attaque «les persécuteurs
catholiques et les fourbes protestants.» Cela fut fort envenimé par
une lettre de Rousseau, comme on le verra tout à l'heure.
Il se croyait fort à Lausanne; car c'est là qu'il offrit asile à
l'Encyclopédie persécutée (février 1758). Il donnait deux cent mille
francs pour qu'on l'imprimât à Lausanne.
Il comptait y demeurer, rester Suisse. Cela, dis-je, en février. Mais
en mai tout est changé. La Pompadour _le protége_ dans son plan
d'acheter en France la seigneurie de Ferney (_Corr._, V, 157, mai
1758).
Il eût acheté, s'il eût pu, en Lorraine, chez Stanislas. Madame Denis
eût eu là une cour pour étaler ses grâces, refaire madame Du Châtelet.
Et il y aurait trouvé une demi-indépendance. La Pompadour fit défendre
à Stanislas de le recevoir. On le voulait en France même. Toute la
cabale autrichienne, Vienne et Versailles, Kaunitz, Choiseul, la
Pompadour, l'enveloppaient. Au moindre succès de l'Autriche, Kaunitz
disait: «Avertissez-en notre ami.» L'impératrice, si dévote, et qui
proscrivait Molière, n'avait pas honte de faire jouer les tragédies
philosophiques de Voltaire. On le chantait, on le dansait; au théâtre
de la cour, on mettait ses pièces en ballets. Choiseul lui écrivait
sans cesse, encore plus que Frédéric. Il rôdait tout autour de lui
avec sa malice de chat.
La Pompadour imprime au Louvre son livre sur l'Ecclésiaste avec son
portrait en tête. Bref, on lui fera presque croire qu'il est le favori
du Roi!--Que dis-je? du Roi? du Pape. Une édition plus belle encore se
fait de l'_Ecclésiaste_ que le Pape approuvera.
Il ne renie plus la _Pucelle_. Il est si haut qu'il n'a plus besoin de
ces précautions. Société singulière. Telle est la mode, que les dames
estimées l'apprennent par coeur. Tel vers se trouve dans les lettres,
sur la petite bouche pudique, de madame de Choiseul.
Il se lâchait à ce moment dans l'ébauche de _Candide_, une orgie
d'imagination. Du joli voyage de Scarmentado (1747) et du Poème de
Lisbonne, il en avait tiré l'idée, mais en la chargeant d'indécences
et de grosses nudités, de Cunégondes à la Rubens. Dans ce moment, il
est facile de deviner qui influait. On voulait une position. On était
las d'aller, venir, d'errer. Ne serait-on chez soi, une vraie dame de
maison? Dans tout l'été de 58, on travailla à cela. En octobre, au
moment même où Choiseul devenait ministre, on négocia sérieusement
pour l'acquisition de Ferney. Triste et pauvre seigneurie qui ne
donnait guère que du foin.
On fit valoir près de Voltaire les superbes priviléges qu'Henri IV
avait attachés à ce méchant bout de frontière. «C'était, dit Voltaire,
un royaume.» Il serait un roi d'Yvetot. Idée sotte et ridicule. Ces
exemptions fiscales n'empêchaient pas que ce domaine ne fît Voltaire
dépendant, regardant toujours quel vent soufflait du côté de
Versailles.
Il acheta Ferney pour madame Denis, s'asservit par là plus encore,
s'interdisant de vendre s'il voulait s'éloigner. Le lieu lui convenait
à elle, étant sur la route même du grand monde qui allait en Suisse,
en Savoie, en Italie. Il convenait moins à Voltaire, étant froid,
humide, sous les vents neigeux. Quand de Lausanne ou des Délices, on
se rend à Ferney, on a le coeur serré. Le lieu, ennuyeux de lui-même,
n'est nullement égayé du château mesquin qu'il y fit.
Il y eut dès l'entrée un sensible coup. Sa nièce gardant l'idée du
mariage, il avait cru prudent, à l'égard du mari possible, d'avoir
d'elle une contre-lettre où elle eût reconnu qu'il restait maître de
Ferney _pour sa vie_, qu'il pouvait y finir en repos ses jours. Elle
ne tint pas la promesse de lui donner la contre-lettre. Et Voltaire se
trouva logé chez elle et non chez lui.
Parmi le rire éternel, son enseigne et sa grimace, il avait eu un vrai
moment de larmes, de nature et de coeur, l'affreux désastre de
Lisbonne et le début sanglant de la guerre de Sept Ans, ces grands
massacres inouïs, des trente mille morts en une fois! Cela troubla
l'optimisme qu'il avait professé toujours. Et plus troublé fut-il de
voir une femme intéressée, violente, qui se faisait maîtresse chez
lui, pouvait le renvoyer. Jusque-là il était _Candide_. Et par un
changement subit il fut _Martin_, le pessimiste, ne voyant que mal sur
la terre. Miracle de sa Cunégonde!
Voltaire, en 1728, le premier, contre Pascal, avait écrit: «L'homme
est heureux.»
Il y reviendra un jour en 1775. Il se réfutera lui-même et répondra à
Candide.
Mais en 1760, le coup n'en fut pas moins grave. La haute autorité du
siècle, celui vers qui tous regardaient, que tous suivaient depuis
trente ans,--Voltaire, roi, heureux, paisible,--Voltaire semblait
briser son oeuvre, lançait un livre de doute, la bacchanale effrénée,
satirique et priapique, de l'ironie désespérée.
D'autre part, le siècle, atteint, bien loin d'avoir envie de rire,
laissait échapper des larmes. On avait dédaigné les drames larmoyants
de la Chaussée. Mais voici le _Père de famille_, déclamation
sentimentale dont Voltaire n'espérait rien (16 novembre 1758), et qui
obtient à Paris, à Versailles, le plus grand succès. Les courtisans
croyaient plaire en riant; ils voient le Roi qui en pleure à chaudes
larmes. Spectacle nouveau, étonnant! Le Roi, surpris, attendri, par un
drame de Diderot!
Mais l'essor du sentiment, l'éclat pathétique et vainqueur de la
langue émue, orageuse, déclamatoire, de l'amour, c'est la _Nouvelle
Héloïse_, qui ne sera imprimée qu'en janvier 61, mais qui circule en
manuscrit (lue, dévorée) de femme en femme, et qui va faire dans la
vie, tout autant que dans les lettres, une profonde révolution.
En face le triste Voltaire imprime l'ennuyeux _Pierre le Grand_!
Le moment était excellent pour attaquer les philosophes. Leur armée
était au point d'une manoeuvre toujours périlleuse; elle tournait et
changeait de front. De leurs rangs était partie la plus aigre
dissonance. Voltaire, par trois fois, donna prise, et trois fois,
contre lui, tonna l'âpre et violente voix de Rousseau.