1757.
La France, sous les Choiseul, sous les trois dames importantes qui
menaient la Pompadour, fut gouvernée par la Lorraine, à peu près comme
au temps des Guises.
La Lorraine, réunie à la France, en fut maîtresse. Ce fut comme une
invasion. Elle remplit toutes les places, eut les hautes influences.
Terre pauvre, traversée, ruinée, barbare, elle avait l'ascendant
d'énergie, d'intrigue et de ruse. Militaire et corrompue, d'une
corruption sauvage, elle a donné tour à tour et les meilleurs et les
pires, et les héros, et les traîtres.
Elle est double, de France et d'Empire, Janus et souvent Judas. La
faute n'est pas à elle, mais à sa situation.
Les moeurs y étaient effroyables. Hénault le courtisan lui-même avoue
que, venant en Lorraine, «il se crut en pays Turc.» C'est faire tort à
la Turquie, si grave. On n'y vit jamais, sous les yeux de deux armées,
la scène hardiment priapique qu'y donna un Baufremont. On n'y vit pas
les fureurs galantes des nobles chanoinesses, les religieuses d'épée
qui, à Remiremont et ailleurs, ayant la haute justice, la seigneurie,
dépassaient la vie effrénée des seigneurs. Celle de Béthizy fit
légende. Furieuse d'amour pour son frère, elle étalait, criait sa
honte, et, pour plus de scandale encore, ayant failli pour un autre,
elle se cassa la tête (5 avril 1742). Cela fut fort admiré en Lorraine
et à Versailles, et mit l'inceste à la mode. Le roi avait les quatre
soeurs. Madame de Luxembourg avec son frère Villeroi, la duchesse de
Marsan avec son cardinal Soubise, Choiseul surtout qu'on va voir,
firent ainsi leur cour au roi, qui, enhardi par l'exemple, poussa plus
loin le scandale.
Deux familles de Lorraine, illustres et nécessiteuses, dans ce pays de
pauvreté, eurent la suite, le sérieux, l'attention à la fortune,
qu'avaient rarement les seigneurs. C'étaient les Beauvau, les
Choiseul. Le vieux prince de Beauvau-Craon, qui avait vingt-deux
enfants, bon mari et très-uni pendant trente ans à sa femme, maîtresse
du dernier duc, eut encore cet insigne honneur qu'une de ses filles
devint maîtresse de Stanislas. L'autre, madame de Mirepoix, froide et
rusée, fut l'Égérie de la Pompadour. Elle la sauva deux fois dans ses
moments désespérés, en lui communiquant son calme, la conseilla dans
sa voie nouvelle de l'intrigue autrichienne qui lui donna la royauté.
Plus zélée encore pour l'Autriche fut madame de Marsan, gouvernante
des enfants de France, Lorraine par son mariage, soeur de MM. de
Soubise (le cardinal, le maréchal). Très-passionnée pour ses frères,
elle poussa vivement le second, l'immortel héros de Rosbach, le
maintint par la Pompadour contre les risées, les chansons. Et elle le
grandissait toujours. Elle voulait le faire connétable.
Entre ces sages conseillères, madame de Pompadour en admettait une
autre encore, peu agréable, mais utile, un véritable homme d'affaires,
la soeur de Choiseul, madame de Grammont. Sans l'aimer, elle subissait
l'ascendant de sa logique, de sa masculine énergie.
Dans cet intérieur, madame de Mirepoix, calme, fine et douce était
appelée _le petit chat_. Et madame de Grammont ne figurait pas mal le
dogue. Sa force et sa solidité, si déplaisante qu'elle fût, soutenait
utilement ce chiffon, la Pompadour.
M. de Choiseul, fort léger, avec tous ses dons séduisants, n'aurait
jamais pris consistance, s'il n'avait été doublé d'une autre âme, d'un
second Choiseul. J'appelle ainsi cette soeur, une âme bien autrement
lorraine, épaisse, violente, tenace, mordant fort et ne lâchant pas.
Elle le tirait du badinage, elle l'empêchait de s'amuser, comme il eût
fait, aux méchancetés galantes, aux perfidies d'alcôve. Elle lui
rappelait toujours leurs six mille livres de rente, leur misère, elle
le forçait d'avancer, n'importe comment.
Le meilleur de leur patrimoine avait été la trahison. Les Choiseul
rendirent ici un service immense à l'Autriche. C'est l'un d'eux qui,
voyant la tête déménagée de Fleury, décida cet imbécile à retenir le
secours qui allait sauver notre armée de Prague. De là l'affreuse
catastrophe, l'armée gelée (comme à Moscou). Le fils de ce bon
conseiller, tout jeune, le célèbre Choiseul, est en récompense créé
colonel. Il fait quelque peu la guerre, mais surtout la chasse aux
femmes. C'était un petit doguin, roux et laid, avec une audace
cavalière, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le
faisait redouter. Il plaisait d'autant plus aux femmes qu'il leur
ressemblait davantage. Le grand observateur Quesnay, sous sa surface
brillante, le perce à jour. «Il eût été, dit-il, un _ami_ d'Henri
III.» (_Hausset_.)
La place de _méchant_ était vacante: il la prend. Il veut qu'on croie
qu'il est le _Méchant_ de Gresset. Il veut continuer Maurepas, spécule
sur les petites flèches qu'il lance à la Pompadour. Spéculation bien
calculée avec une femme fanée, qui a peur du moindre mot. Il
l'inquiète, puis tout à coup la charme en se donnant à elle,
trahissant une Choiseul qui visait au Roi. La Pompadour le paye avec
un riche mariage. Elle lui fit épouser la petite Crozat Duchâtel, fort
riche. Mais on ne lui mit pas cette fortune dans les mains. Il n'en
eut que la jouissance. Si sa femme (enfant de douze ans) mourait, ou
si les parents la reprenaient, il était pauvre.
C'était en 1750, à l'avènement de Mesdames Henriette et Adélaïde.
Choiseul crut ne pas déplaire en disant venir de Lorraine, en
établissant chez lui sa soeur, qui était chanoinesse. Elle avait
vingt ans, lui trente. C'était une grande forte personne, d'une voix
désagréable, d'un visage fort coloré, percé de petits trous ardents.
L'enfant de douze ans, l'épouse nominale, ne les gêna guère. Choiseul
à côté mit sa soeur, et vécut avec elle fort publiquement (_Lauzun_,
p. 9, éd. 1858; _Dumouriez_, I, 159).
Le roi n'en était pas fâché, en riait. Après un sermon, il lui dit:
«Le Père, ce me semble, a jeté des pierres dans votre jardin...--Mais,
Sire, n'en est-il pas tombé au parc de V. M.?--Vous serez damné,
Choiseul (dit le roi en souriant).--Mais vous, Sire?--Oh! c'est
différent... Moi, je suis l'Oint du Seigneur.» (_Mss. Choiseul_, _Al.
de S. Priest_).
L'inceste étant moins à la mode en 1759, Choiseul maria sa soeur, mais
il ne lui donna qu'un mari nominal, M. de Grammont, un interdit. Elle
resta constamment avec son frère, au désespoir de la pauvre petite
madame de Choiseul, qui alors avait dix sept ans. Il ne faisait rien
sans sa soeur. Et je doute fort que, sans elle, il eût pris la
responsabilité de se poser contre la paix, au moment où Louis XV
désirait négocier, au moment où Marie-Thérèse était lasse, ne recevant
plus notre argent, mais des coups terribles de Prusse qui même après
un succès la mirent en pleine retraite. Ce n'est pas seulement Duclos
qui nous le dit; c'est le bon sens: oui, chacun désirait la paix.
Bernis à Marie-Thérèse montrait la France agonisante. Qu'à ce moment
quelqu'un soit plus autrichien que l'Autriche, la raffermisse dans la
guerre, lui dise que Bernis s'est trompé, que la France a encore du
sang!... C'est chose énorme, au delà du caractère de Choiseul. Sans
sa soeur et ses Lorraines qui le poussaient par derrière, et
poussaient la Pompadour, je ne crois pas qu'il eût lui-même franchi ce
sanglant Rubicon.
L'audace de présenter l'impudent traité au roi implique que Louis XV
était encore plus absent de lui-même, plus étranger aux affaires, en
décembre 1758, qu'il ne l'était l'autre année en septembre 1757 au
traité de Babiole.
Il eut cette année le mal que Richelieu venait d'avoir, des dartres
par tout le corps.
Il vivait d'une cuisine excitante et irritante, pour faire face à
l'exigence non moins irritante et malsaine du Parc-aux-Cerfs. De là un
cerveau flottant, faible, plein de noires visions. Damiens y rôdait
toujours, et la mort, et le successeur, les théories régicides des
Jésuites, amis de son fils. Choiseul tirait cette ficelle, l'excitait
contre le Dauphin.
Choiseul, qui ne croyait à rien, profitait des lueurs dévotes qu'avait
le Roi dans ses heures d'épuisement. Quelle expiation meilleure que
d'accabler Frédéric? Quoi de plus agréable à Dieu que d'écraser le
Luthérien? l'impie, le moqueur outrageant qui se riait des rois mêmes,
qui regardait impudemment dans les Cabinets de Versailles? Frédéric
nommait ses levrettes ses marquises de Pompadour.
Le roi ne restait lucide que pour ses petits trafics, ses petites
spéculations. Un jour, il adressa ce mot à son homme d'affaires: «Ne
placez pas _sur le roi_: on dit que ce n'est pas sûr.»
La seule ressource qu'apportât Choiseul, c'était la banqueroute.
Banqueroute d'un homme d'esprit, d'abord sur ceux qu'on haïssait,
traitants et fermiers généraux. Cela ne déplaisait pas. On aimait
assez qu'à la turque, le règne fût inauguré en étranglant quelques
pachas.
Ne pouvant pas les payer, il restait un expédient, c'était de les
assassiner.
Cent millions mangés d'avance étaient dus aux receveurs généraux. Pour
payement, on les écrasa. Une compagnie de banquiers fut autorisée à
tirer sur eux, s'engageant à fournir au roi trois ou quatre millions
par mois pour un armement maritime, un grand coup qu'on méditait.
Et les fermiers généraux payés en même monnaie, éreintés. On leur
devait cent cinquante millions. On frappa sur eux soixante-douze mille
actions de mille francs, qui réduisirent de moitié leurs bénéfices.
Ce ne fut pas fait sans adresse. Choiseul flattant l'opinion,
caressant Voltaire, les salons, le parti philosophique, fit ce tour
par un philosophe. Il prit un homme de lettres, un simple maître des
requêtes, le fit contrôleur général. Homme d'esprit, homme d'affaires,
Silhouette avait lu, voyagé, vécu à Londres, travaillé à la Compagnie
des Indes. Il avait, près des philosophes, le mérite d'avoir traduit
quelque chose des libres penseurs, Pope, Warburton et Bolingbroke.
C'était un parleur agréable, dit Grimm, d'équivoque mine, l'air
double, coupable et faux. Il n'avait nul expédient que ceux où
Machault avait échoué,--impôt sur tous (rejeté),--pensions réduites
(impossible). Tout cela facile à prévoir. Nul résultat à attendre
qu'une tempête de sifflets.
L'heureuse idée de Choiseul pour gazer son crime d'Autriche, c'était
de faire que la France tournât le dos au levant, ne regardât qu'à
l'ouest vers le grand spectacle qu'il lui préparait. Idée neuve.
C'était celle qui a toujours échoué, la vieille, l'éternelle Armada de
1585, qu'on remet toujours à flot. Sans doute, un coup de surprise
n'est pas impossible. Jeter un Charles XII dans Londres, comme le
rêvait Alberoni, c'est hasardeux, mais non absurde. Les plans les plus
insensés sont ceux d'un Philippe II, qui, par de longs préparatifs,
met un grand peuple en éveil, en demeure d'organiser ses puissantes
résistances. Que dire de ces constructions étranges de bateaux plats
que Choiseul imagina en 1759 pour l'amusement des Anglais? que
Bonaparte imita.
La grande flotte qui devait couvrir le passage des bateaux, était
préparée au plus loin, à Toulon. Pour rejoindre Brest et rallier
l'autre escadre, que de chances elle avait contre elle! La longue
navigation, l'écartement des vaisseaux, les coups violents,
capricieux, qu'on a au golfe de Gascogne, la rencontre de l'ennemi
qui, dans un pareil voyage, rôdant autour, comme un requin, mordrait
de manière ou d'autre. Tempêtes de l'Armada, ou défaites de Trafalgar,
c'est ce qui ne pouvait manquer.
Au lieu de concentrer l'effort, on le divisait; à la fois, on
attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait
passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en
Écosse. Soubise, avec une armée (pas moins de cinquante mille
hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre à
Londres.
À la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux
ministre de la guerre, Bellisle, annonça, dès janvier, qu'on
n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant
avril, nous prit déjà la Guadeloupe. Au Canada, l'intrépide Montcalm,
de Nîmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de
septembre; il fut tué, le pays perdu. Dans l'Indoustan, notre
Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait
remplacé Dupleix. Il avait neutralisé l'homme capable, gendre de
Dupleix, l'excellent général Bussy. Il avait par ses barbaries, ses
emportements, son mépris pour les croyances indigènes, mit l'Inde
entière contre nous. Il échoua devant Madras en février 1759, et de
plus en plus déclina devant l'ascendant de lord Clive.
Ministre à soixante-seize ans, Bellisle épuisait sa vie à faire une
chose impossible, la réforme devant l'ennemi. La cour débordait dans
l'armée, la surchargeait honteusement. Nos cent soixante-dix mille
soldats avaient quarante mille officiers (c'est un officier pour
quatre hommes). Dans les cavaliers, encore pis: un officier pour trois
soldats. À Minden, nos deux généraux, Contades et Broglie, plus
brouillés entre eux qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est
jaloux, et craint le succès de Contades. Tous deux battus, 1er août,
et la défaite de l'armée précède, annonce tristement le désastre de la
flotte.
La nuit du 16 au 17 août, notre flotte de Toulon a passé devant
Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se séparent. Réduite à sept,
cette flotte voit, de Gibraltar, quatorze vaisseaux anglais qui vont à
elle à toutes voiles. Un des nôtres se sacrifie et combat seul contre
cinq. Les autres n'en périssent pas moins.
Cela ramena au bon sens. On abandonna la partie du plan la plus
chimérique, la grosse armée sur bateaux plats que Soubise devait mener
en Tamise. On s'en tint aux expéditions d'Irlande et d'Écosse. Pour la
seconde, on n'avait plus l'héroïque prince Édouard qui entraîna les
highlands. En revanche, on avait un homme fort considérable à
Versailles, au champ de bataille de l'intrigue.
C'était le duc d'Aiguillon, le neveu de Richelieu, un de nos plus
beaux courtisans. Deux choses l'ont immortalisé, d'avoir tenu tête au
roi même dans le coeur de Châteauroux,--d'avoir pour le parti jésuite
et la plus grande gloire de Dieu mis chez le roi la Du Barry. En ce
moment il n'était bruit que du succès que les Bretons, sous
d'Aiguillon, avaient eu sur les Anglais à Saint-Cast. Duclos explique
très-bien la prudence qu'il y déploya, simple spectateur à distance,
n'ayant pas même donné d'ordres, les faisant si longtemps attendre,
que les volontaires bretons firent l'exécution d'eux-mêmes, poussèrent
les Anglais dans la mer. Pour la Pompadour et les femmes, d'Aiguillon
devint un héros.
Cette prudence consommée qu'il avait montrée à Saint-Cast ne
l'abandonna pas ici. Il n'alla pas avec les troupes et les bâtiments
de transport rejoindre la flotte à Brest. Il dit qu'un homme comme
lui, un gouverneur de Bretagne, général de l'expédition, ne pouvait
faire les premiers pas, aller se mettre sous les ordres de l'amiral de
Conflans. Celui-ci dut venir le joindre au Morbihan où il restait,
attendait dans sa dignité. L'Anglais, qui guettait Conflans, fondit
sur lui près de Belle-Isle. Forces égales. Mais Conflans, non moins
prudent que d'Aiguillon, réfléchit que son affaire n'était pas de
livrer bataille, mais de conduire l'armée d'Écosse. Il crut éviter,
éluder, se jetant entre les écueils. L'Anglais furieux l'y suivit,
perdit deux vaisseaux. Quatre des nôtres périssent; Conflans lui-même
brûle le sien. L'avant-garde (sept vaisseaux intacts) va se cacher à
Rochefort; sept autres dans la Vilaine, et ils y restent embourbés.
Déplorable catastrophe! la marine, ainsi que l'armée, battue et
déshonorée! Notre intrépide Thurot, sans espoir, et pour l'honneur,
ayant donné sa parole, partit pourtant de Dunkerque, exécuta sa
descente, prit une ville, se fit tuer.
La situation intérieure était au niveau. Deux mois après la défaite de
Minden, le désastre de Belle-Isle, le 26 octobre, eut lieu la
fermeture des caisses publiques, la suspension des payements. Le Roi
suspend pendant la guerre le payement des lettres de change qu'il a
souscrites pour deux ans (1760-1761). Il suspend pendant un an pour
deux cents millions de dettes exigibles, jusqu'à ces rescriptions
qu'il a données récemment sur les receveurs et fermiers, aux banquiers
qui avancèrent les frais de l'armement détruit. Les receveurs et
fermiers, anciens créanciers immolés au printemps, avaient fait rire.
Voici les nouveaux créanciers, les rieurs, qui pleurent à leur tour,
et non-seulement eux, mais la foule des petits rentiers misérables qui
vivaient d'annuités, qui avaient mis sottement aux royales loteries
des dernières années! Le Roi ajourne... leur pain. Ils mangeront après
la guerre.
Le Roi ne payait plus Versailles; il devait dix mois à ses gens. Une
tentative qu'il fit pour mettre un octroi sur les villes ne fit que
montrer sa faiblesse, la force et la férocité que prenaient les
Parlements. Choiseul avait beau les flatter, leur abandonner
l'Encyclopédie (janvier 1759), cela ne suffisait pas. Le Parlement de
Besançon fit pendre un commis qui osait lever l'octroi ordonné par le
Roi. Le Parlement de Paris fit pendre un huissier qui blâmait son
procès de Damiens. Actes violents, brusques, sauvages, et qui
menaçaient plus haut.
La moitié du Parlement de Besançon fut exilée; mais celui de Paris
repoussa obstinément tout ce qu'il y avait de bon dans les projets de
Silhouette: l'impôt proportionnellement levé sur tous. Désirable
égalité, mais qui n'apparaissait ici que comme une lourde surcharge
par-dessus les charges antérieures.
Choiseul, battu en finances, battu sur terre et sur mer, peu ménagé du
Parlement, arrivé en moins de dix mois, ce semble, au bout de son
rouleau, avait à craindre le Dauphin qui avait prédit ce fruit des
traités autrichiens. Le parti dévot l'accablait. Il imagina un moyen
étrange, qu'on n'eût compris en nul pays du monde. Pour balancer la
banqueroute, les revers de terre et de mer, distraire fortement le
public, il lui donna le spectacle d'un tour très-inattendu. Lui,
courtisan de Voltaire, il régale les philosophes d'une volée de coups
de bâton.
D'abord Choiseul exécute le financier philosophe Silhouette. Il en rit
lui-même. Il se joint gaiement à la meute des siffleurs et des
moqueurs. Désormais le portrait d'une ombre est appelé _silhouette_.
On s'en amuse partout, Versailles autant que Paris. Les habits à la
_silhouette_ n'ont ni poche ni gousset.
Ceci n'est qu'un commencement. Très-secrètement Choiseul commande au
lorrain Palissot une pièce qui plaira en haut lieu, qui fera rire le
Dauphin, rire le Roi qui ne rit jamais. On y verra les amis de
Choiseul, les gens de lettres les plus illustres de l'époque,
grotesquement piloriés. On y verra d'Alembert, Diderot volant dans les
poches, et Rousseau à quatre pattes «retournant à la nature,» et
gravement broutant sa laitue.