PRÉFACE

L'Histoire de France est terminée.

J'y mis la vie.--Je ne regrette rien.

Commencée dès 1830, elle s'achève enfin (1867).

Il est rare que cette courte vie humaine suffise à de pareils labeurs.

L'un des grands travailleurs du siècle, M. de Sismondi, eut le chagrin

de ne point achever. Plus heureux, j'ai vécu assez pour mener cette

histoire jusqu'en 89, jusqu'en 95, traverser ces longs âges, enfin

joindre à cette épopée le drame souverain qui l'explique.

Tout mon enseignement et mes travaux divers convergèrent vers ce but.

Je déclinai ce qui s'en écartait, le monde et la fortune, les

fonctions publiques, estimant que l'histoire est la première de

toutes.

Mes livres secondaires, qu'on croyait des excursions, ont été les

études, les constructions préalables, parfois même des parties

essentielles du grand édifice.

Je ne réclame rien pour le travail pénible que j'eus d'explorer le

premier, à chaque âge, les sources alors peu connues (manuscrits ou

imprimés rares). J'ai été trop heureux de les signaler à l'attention.

Chacun de mes volumes, attaqué, discuté, n'en fut pas moins l'occasion

d'éditer les nouveaux documents que j'avais exploités. Beaucoup sont

maintenant publiés, dans les mains de tous.

* * * * *

Le principe moderne, tel que je l'exposai (1846) en tête de ma

Révolution, trouve au présent volume, en Louis XV et Louis XVI, sa

confirmation décisive. La clarté saisissante des documents nouveaux,

comme une blanche lumière électrique, perce de part en part le trouble

clair-obscur où s'affaissa la monarchie.

Nos pères, par une seconde vue, aperçurent en 92 qu'un complot fort

ancien de l'étranger contre la France se tramait en Europe et dans

Versailles même. Les preuves étaient insuffisantes et ils ne pouvaient

qu'affirmer.

Dans ma Révolution, j'en pus dire davantage (sur le procès de Louis

XVI). Les royalistes eux-mêmes, leurs aveux triomphants,

éclaircissaient au moins 92.

Mais jusqu'où remontaient l'intrigue et les machinations? Récemment,

dans mon Louis XV (ch. XI, p. 179), réunissant des documents

irrécusables, j'établis que nos pères n'avaient eu qu'une vue

partielle et incomplète en ce qu'ils appelaient le Complot autrichien.

Je remontai plus haut. Je donnai un fil sûr pour l'histoire de

cinquante années: _la Conspiration de famille_. Je montrai que,

non-seulement par Marie-Antoinette, Choiseul et les traités de 1756,

mais bien avant, et dès Fleury, l'étranger régna à Versailles,--bien

plus, que le Roi fut constamment l'étranger[1].

[Note 1: Est-ce à un étranger qu'on doit remettre

l'épée, l'armée et le salut? grosse question.--Un livre

spécial là-dessus, un livre fort est parti de Zurich,

livre amer, mais salubre et sain (chose aujourd'hui si

rare), plein de réveil et plein de vie, dont plus d'un

dormeur vibrera. (Dufraisse, _Histoire du droit de

guerre et de paix_, de 89 à 1815. Paris, éd.

Lechevalier.)]

C'est là le grand courant de l'histoire et le fil général. Ceux qui

voulaient durer et garder le pouvoir, comme Fleury, Choiseul, savaient

parfaitement qu'il fallait se ranger au grand courant, ne pas s'en

écarter, se soucier fort peu de la France, être bon Espagnol, bon

Autrichien, servir la pensée fixe, l'intérêt de famille.

Louis XV écrivait tous les jours à Madrid, à sa fille l'Infante. La

grande affaire de sa vie fut de faire reine cette fille, ou mieux, de

faire impératrice la fille de sa fille qui épouserait Joseph II.

De là vient que le Roi; de coeur très-espagnol, devient

très-autrichien, l'Autriche étant la seule maison où celle de Bourbon

puisse se marier sans déroger. Joseph II naît à peine qu'il est le

mari projeté, désiré, de Versailles et Madrid. Prise énorme pour

Vienne. La catholique Autriche, par un ministre philosophe, Choiseul,

met la France en chemise, amuse l'opinion, mystifie Versailles et

Ferney.

Voilà, je le répète, le grand courant qui domine l'histoire; l'intérêt

de famille. Y eut-il un _contre-courant_? une politique française qui

balançât un peu cet ascendant de l'étranger? On voudrait bien le

croire, et quelques-uns l'ont soutenu. On eût trouvé piquant de

découvrir que Louis XV, ce roi sournois, haïssant ses ministres et

trahissant la trahison, fut en dessous un patriote. L'excellente et

curieuse publication de M. Boutaric (1866) a montré ce qu'on en doit

croire. On y voit que Conti et Broglie firent tout pour l'éclairer,

lui trouvèrent des observateurs habiles et de premier mérite, des

Vergennes et des Dumouriez, et qu'ils ne réussirent à rien. Dans ses

petits billets furtifs, il ne veut et ne cherche qu'un certain plaisir

de police.

C'est la jouissance peureuse du mauvais écolier qui croit faire un

tour à ses maîtres. Nulle part il n'est plus misérable. Il s'égare en

ses propres fils, veut tromper ses agents, ment à ceux qui mentent

pour lui, il perd la tête et convient qu'il «s'embrouille.» Là son

tyran Choiseul le pince et l'humilie. Il se renfonce dans l'obscur,

dans la vie souterraine d'un rat sous le parquet. Mais on le tient:

Versailles tout entier est sa souricière.

L'affaire d'Éon--(et la confirmation que M. Boutaric donne au récit de

M. Gaillardet, tiré des papiers d'Éon même),--cette affaire illumine

le rat dans ses plus misérables trous. Choiseul y est cruel,

impitoyable pour son maître. On ne s'étonne pas de la haine fidèle que

lui garda un homme qui haïssait peu (Louis XVI).

Sur Choiseul j'ai été très-ferme, contre Voltaire et autres dupes.

Croira-t-on que Flassan ose imprudemment dire que Choiseul n'est pas

Autrichien? (T. VI, 151.)

Que nous en coûta-t-il? rien que le monde. Enfermée désormais, perdant

à la fois ses deux Indes, bannie d'Amérique et d'Asie, la France vit

l'Anglais occuper à son aise les cinq parties du globe.

Cela apparemment nous brouille avec l'Autriche? Nullement. Remarquable

progrès de cette invasion intérieure. Vienne nous a menés quatorze ans

par le fil peu sûr d'une maîtresse usée, la Pompadour, ou d'un petit

roué, Choiseul. Elle prend à Versailles un solide établissement par

une jeune reine charmante, toute-puissante par la passion,

immuablement Autrichienne, et qui, dans le trône de France, mettra de

petits Autrichiens. De même que, par sa Caroline, Marie-Thérèse a

repris Naples et l'ascendant sur l'Italie,--par Marie-Antoinette elle

pèse sur la France, l'exploite aux moments décisifs.

Il est curieux de voir combien notre diplomatie a été et est

autrichienne. M. de Bacourt (Intr. à Lamark) n'a pas craint d'avancer

que Marie-Antoinette ne se mêla pas des affaires, n'agit pas pour sa

mère, son frère, etc.!! Voilà jusqu'où, aux derniers temps, on osait

nier l'histoire, démentir la tradition, tous les témoignages

contemporains, la concordance des mémoires, l'aveu des royalistes

eux-mêmes.

Ce n'était plus un parti, c'était la grande masse des _honnêtes gens_

et des gens _bien pensants_ qui laissait là l'histoire, préférait le

roman. Sur cette pente, la fantaisie s'enhardissait et avançait,

mêlait ses jeux à des ombres si sérieuses. La légende allait son

chemin. Des esprits inventifs, des plumes adroites, habiles, avaient

des bonheurs singuliers, des trouvailles imprévues, charmantes. Ces

nouveautés étonnaient quelques-uns; mais, dans peu, devenant

anciennes, elles auraient fini par être respectées, prendre l'autorité

du temps.

Un matin, qui l'eût cru! des archives de Vienne, d'un dépôt si

discret, si peu intéressé à éclaircir l'histoire, arrive à la légende

le plus accablant démenti!

Et de qui, s'il vous plaît? de la Reine elle-même, de sa mère de ses

frères.

Par qui? par la voie la plus sûre, l'honorable archiviste de la maison

d'Autriche, M. Arneth, qui donne ces lettres textuelles, et sans

changement que l'orthographe (qu'il a eu le tort de rectifier).

Le fameux complot autrichien, tant nié, n'est que trop réel. Qui le

dit? C'est Marie-Thérèse. Rien de plus violent que l'action de la mère

sur la fille, de celle-ci sur le Roi.

* * * * *

Les projets de démembrement que formait la Coalition, furent-ils

connus du Roi et de la Reine, quand ils appelaient l'étranger?

Savaient-ils qu'il voulait mutiler, déchirer la France? Point fort

essentiel qui devait influer sur le jugement définitif que l'histoire

portera sur eux[2].

[Note 2: L'ignorance où l'on était, explique

l'indulgence des historiens, de MM. Thiers, Mignet,

Droz, Louis Blanc, Lanfrey, Carnot, Ternaux,

Quinet.--C'est en juin 1865, que M. Geffroy, le premier

en France, fit connaître la publication d'Arneth,

apprécia les vraies et les fausses lettres du Roi et de

la Reine avec une ingénieuse et intéressante

critique.--Voir l'appendice de son livre _Gustave III et

la cour de France_, si riche de faits nouveaux sur

l'histoire de ce temps.]

Les lettres publiées par Arneth montrent qu'ils furent très-avertis.

Ils surent que le secours demandé coûterait à la France ses meilleures

frontières, les barrières qui la gardent, et ne purent pas douter

qu'ainsi démantelée et à discrétion, elle ne fût en péril pour

l'intérieur, le corps même de la monarchie. L'ambassadeur d'Autriche

les avertit expressément «que les puissances ne feraient rien pour

rien,» se payeraient de l'Alsace, de nos Alpes et de la Navarre (7

mars 91, p. 147-149). Malgré cette communication, la Reine réclama de

nouveau l'invasion (20 avril). Enfin, la Coalition s'étant armée et

complétée, la Reine révéla à l'Autriche le plan de Dumouriez et le

point que devait attaquer Lafayette: «Voilà, dit-elle, _le résultat du

conseil d'hier_,» conseil tenu devant le Roi et dont elle connut par

lui le résultat pour en informer l'ennemi (26 mars 92, Arneth, 258).

Tout ce que les Campan et autres amis de la Reine, pour excuser ses

torts, nous disent de la froideur du Roi, est mis à néant par ces

lettres. Il la suspectait fort, il est vrai, à son arrivée. Il fut un

peu tardif. Mais dès 71, un an après le mariage, quoiqu'ils fussent

encore des enfants, elle était maîtresse de lui. Les ministres

étrangers le voyaient, en tiraient augure (Creutz, _ap._ Geffroy).

Duclos dit à l'avénement (en mots très-crus que je traduis): «La femme

et le lit régneront.»

Louis XVI n'eut rien de la France, ne la soupçonna même pas. De race

et par sa mère, il était un pur Allemand, de la molle Saxe des

Augustes, obèse et alourdie de sang, charnelle et souvent colérique.

Mais, à la différence des Augustes, son honnêteté naturelle, sa

dévotion, le rendirent régulier dans ses moeurs, sa vie domestique. En

pleine cour il était solitaire, ne vivant qu'à la chasse, dans les

bois de Versailles, à Compiègne ou à Rambouillet. C'est uniquement

pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu'il tint les États

généraux à Versailles (si près de Paris)!

S'il n'eût vécu ainsi, il serait devenu énorme, comme les Augustes, un

monstre de graisse, comme son père le Dauphin, qui dit lui-même, à

dix-sept ans, «ne pouvoir traîner la masse de son corps». Mais ce

violent exercice est comme une sorte d'ivresse. Il lui fit une vie de

taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois par tous les temps.

Le soir, un gros repas où il tombait de sommeil, non d'ivresse, quoi

qu'on ait dit. Il n'était nullement crapuleux comme Louis XV. Mais

c'était un barbare, un homme tout de chair et de sang. De là sa

dépendance de la Reine. On le vit dès son âge de vingt ans, dans la

crise indécente de juillet 74. On le vit d'une manière effrayante dans

les premières grossesses. Il était hors de lui, pleurait.

Nul roi ne montra mieux une loi de l'histoire, qui a bien peu

d'exceptions: «Le Roi, c'est l'étranger.» Tout fils tient de sa mère.

Le Roi est fils de l'étrangère, et il en apporte le sang. La

succession presque toujours a l'effet d'une invasion. Les preuves en

seraient innombrables. Catherine, Marie de Médicis, nous donnèrent de

purs Italiens; la Farnèse de même (dans Charles III d'Espagne). Louis

XVI fut un vrai Saxon, et plus Allemand que l'Allemagne, dans l'alibi

complet, la parfaite ignorance du pays où il a régné.

Étrangers par la race, les rois le sont par la croyance, tous

nécessairement attachés à la religion qui veut l'obéissance et la

résignation, supprime la patrie, les fiers instincts de liberté. Le

chrétien pour patrie a le ciel, le catholique Rome. Tout roi est

_très-chrétien_. Espagne, Autriche, Portugal, etc., ont un titre

analogue. Le schisme n'y fait rien. Papauté de Moscou, papauté de

Londres, il n'importe, le trône a pour base l'autel. Notre roi, entre

tous, portant jadis la chape, chanoine à Saint-Quentin, abbé de

Saint-Martin, fut essentiellement un personnage ecclésiastique. Les

deux derniers ont été très-fidèles à ce caractère intérieur,

essentiel, de la royauté.--Louis XV, au moment décisif de son règne,

vers 1750, quand la grande question peut déjà s'entrevoir, lorsque

déjà l'on crie: «Allons brûler Versailles!» Louis XV affronte

l'avenir, et à tout prix sauve les biens de l'Église.--Louis XVI,

sérieux, excellent catholique, très-opposé à toute nouveauté,

non-seulement refusa douze ans l'État civil aux Protestants,

non-seulement garda et ménagea les biens d'Église, mais se perdit

plutôt que de demander au Clergé un serment purement politique, qui ne

blessait en rien sa foi religieuse.

* * * * *

Telle n'était point la Reine. Elle ne fut d'aucun des deux mondes, ni

philosophe, ni dévote. Elle n'eut de religion que la famille. Malgré

sa servitude passionnée de la Polignac qui semblait l'écarter de

Vienne, il suffisait d'un mot de sa mère, de son frère, pour réveiller

en elle le fond du fonds, l'intérêt autrichien.

Les lettres qu'on vient de publier éclairent terriblement la figure de

Marie-Thérèse, la part qu'elle a dans le tragique destin de sa fille.

Elle la conseille bien comme femme et pour la vie privée, mais elle la

corrompt comme reine, exige d'elle tout ce qui doit la perdre.

Par sa lourde, pressante et infatigable insistance, ses prières (qui

vont jusqu'aux larmes), elle en fait, dans les moments graves, ce que

soupçonnait Louis XVI, un funeste agent de l'Autriche. Parfois elle la

trompe, lui ment (ment à sa fille!) Souvent elle l'exploite et spécule

sur ses grossesses qui lui asserviront le Roi. Le détail très-honteux

en est très-authentique.

On peut le dire, on lui vendit la Reine. Il ne l'eut (en juillet 1774)

qu'au prix d'une concession déplorable. Il lutta quelque peu, et là,

il est intéressant. Aidé de Maurepas, Vergennes, de ses souvenirs

surtout, de sa piété filiale, il s'obstina à repousser Choiseul,

l'ennemi de son père, le chef du parti autrichien. Mais sa servitude

charnelle lui enleva le peu qu'il avait de force et de sens. Il

faiblit trois fois pour l'Autriche, et, pour l'intérêt de Joseph, il

compromit longtemps la cause américaine.

Les véritables royalistes ne pardonneront pas aux amis de la Reine

d'avoir avili Louis XVI en le faisant compère des Calonne et des

Loménie, de l'avoir employé à couvrir de sa parole, de sa personne

aimée et populaire, ces ministres indignes. C'est le moment où il

tombe au plus bas, le seul moment où vraiment il m'étonne. Dans quel

néant moral le jeta sa matérialité pesante pour qu'il oubliât le vrai

Louis XVI, le roi dévot, et subît l'homme de la Reine, l'incrédule et

le prêtre athée (1787)!

Mais si le Roi, entraîné par la Reine, eut ce moment d'inconséquence,

reconnaissons qu'en tout le reste, il fut fidèle à sa tradition. Il ne

fut nullement, comme on a dit, incertain et variable, mais toujours le

même et très-fixe (au moins dans son for intérieur) contre toute

nouveauté, contraire à l'Amérique, contraire à Turgot et à Necker,

forcé de marcher quelquefois, mais n'avançant qu'à reculons, et en

protestant en dessous.

Les réformes que lui arracha la force de l'opinion, n'eurent aucune

portée sérieuse; on le verra par ce volume. Les fameuses Assemblées

provinciales qu'on a fait valoir récemment, ne furent qu'un leurre en

1786.--Le roi, loin de céder en rien au progrès et à la raison,

s'aigrit par les concessions, fort légères, qu'il lui fallut faire,

les mensonges qu'il lui fallut dire.--Nos pères ne se trompèrent en

rien lorsqu'ils sentirent en lui le solide, l'inconvertissable ennemi

de la Révolution.

* * * * *

Pour établir cela et le mettre dans tout son jour, j'ai dû m'écarter

un peu, effleurer, éluder ce qui m'en éloignait. De là plusieurs

lacunes[3]. Maintes choses ne sont montrées que de profil, plusieurs

même passées tout à fait.

[Note 3: En revanche, j'ai développé certains faits

vraiment capitaux, par exemple, la révolution de

Grenoble qui fit celle de la France, et pour laquelle M.

Gariel m'avait ouvert les sources les plus

précieuses.--Je regretterais beaucoup plus mes lacunes

si mon ami, M. Henri Martin, dans sa judicieuse

histoire, si riche en précieux détails, n'y suppléait

souvent avec autant d'exactitude que de

talent.--L'histoire de l'art est mieux dans les fines et

savantes notices de MM. de Goncourt, que je n'aurais pu

faire.--Deux sérieux esprits, si nets et si loyaux, MM.

Bersot, Barni, ont donné sur nos philosophes

d'excellents jugements qui resteront définitifs. Ils

corrigent ce que peut avoir peut-être d'excessif ma

critique de Rousseau.]

Rien ne me pèse plus que d'omettre sur le chemin tels faits

admirables, héroïques, qui sont restés sans récompense, sans mémoire

jusqu'ici. L'histoire doit payer pour la France.

Ces dettes me suivent et me poursuivent.

Je ne me pardonne pas de n'avoir pas parlé de cet obscur Léonidas qui

nous a sauvés à Saint-Cast, et dont la vaillance oubliée m'est révélée

à ce moment par mon savant ami, M. le professeur Macé.

Que de dévouements, que d'efforts, de sacrifices et de cruels

malheurs, que de vertus punies par la dureté du sort, dans notre

histoire maritime et coloniale! Je resterais inconsolable si je n'y

revenais un jour.

Il faut dire que la France entière du XVIIIe siècle (tant légère qu'on

la croie) a eu un esprit étonnant de générosité, parfois excessif en

bonté.--L'élan pour l'Amérique est simplement sublime.--L'attachement

bizarre, obstiné, acharné, qu'elle eut pour Louis XVI, fermant les

yeux à l'évidence, le croyant toujours un bonhomme, est ridicule, si

l'on veut, mais touchant. Aucune faute n'y put rien, non pas même les

fusillades de Paris, en 88.

Nul fiel en cette âme de France. Tellement haïe par l'Angleterre, elle

ne la hait pas du tout. Et, c'est juste au moment où l'Angleterre la

ruine, que la France l'admire, s'en engoue, la copie. Et notez que,

pour le progrès des idées, la France fait tout, l'_Angleterre rien,

pendant soixante-dix ans_. De la mort de Newton à Watt, elle est

exactement stérile (loyal aveu de M. Buckle).

Ce coeur exubérant, si facile et si bon, si charmant de la France, il

faudrait bien le dire tout au long, ce que je n'ai pu. Ces justices

dues à nos pères pour une foule d'héroïsmes obscurs, il faudrait, tôt

ou tard, qu'on les rendît enfin. On dit que Camoëns eut aux Indes un

emploi, fut l'_administrateur du bien des décédés_. Ce titre, cette

charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne,

j'acquitterai ces dettes et ne mourrai pas insolvable.

* * * * *

Il me convient d'être mon juge. J'essayerai, si je vis, dans un

travail à part, d'apprécier cette oeuvre, en ce qu'elle a de bon,

d'incomplet, de mauvais. Je ne sais que trop ses défauts. Alors, je

pourrai faire ce qu'on ne peut dans une préface: je dirai les méthodes

dont j'ai usé selon les temps, la spécialité de nos arts historiques

que l'on connaît fort peu.

Mais je voudrais surtout y dire le travail personnel, intime, qui se

faisait en moi pendant ce long voyage. Mon oeuvre était pour moi (plus

qu'un livre) la voie de l'âme. Elle m'a fait et a fait ma vie.

Paris, 1er octobre 1866.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 10 / 84 题