GRILLON ME PARLE:

_Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits, lorsqu’il te

paraissait par trop difficile de procéder autrement pour essayer de me

faire entrevoir et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu

toi-même de l’inanité d’un tel effort? Tu n’aurais pas raison. Tenter

l’impossible, c’est du moins, même et surtout quand on succombe à la

tâche, indiquer à d’autres un chemin..._

_Tu m’as prêté ton langage; laisse que j’en use encore une fois. Certes,

tu me connais et, en parlant de ma vie et de ses travaux, tu as bien

fait, me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes ennemis, parce que

la vie sans menace de la mort est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et

peut-être ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais de tant

de précieuses peurs. Je t’approuve également de n’avoir pas caché ta

façon de penser à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré à

notre pénible liberté et à notre rustique manteau de bure, l’existence

servile et la livrée des laquais._

_Mais, ma vie intérieure? Comment pourrais-tu en exprimer la silencieuse

musique, et comment pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des mots

qui en rendraient compte? J’admets que tu imagines assez facilement le

caractère et la qualité de cette vie toute en méditations, de cette

rêverie ininterrompue durant des mois, de ces sensations offertes en

bloc et savourées comme un énorme bouquet chatoyant et complexe. Mais,

au delà, il n’y a plus pour toi que mystère et ombre._

_Tu désespères tellement en face de l’inexpressible que,--je te vois

venir!--tu serais bien capable de ne point parler de mes yeux, de ces

yeux qui ne me servent guère à me diriger et qui ne représentent qu’un

luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant tu t’es vanté de pouvoir

fournir ici quelques précisions... Je les attends, tes précisions, ou

plutôt je les devine: tu as étudié, avec ce ridicule œil de cuivre et de

verre qui supplée, selon toi, à la faiblesse du tien, mon système

visuel; tu as découvert ainsi des milliers de facettes sur la pellicule

externe de mon œil à moi, sur cette pellicule qui est d’ailleurs opaque

à la plupart des couleurs que tu nommes et translucide à d’autres

couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations dans le spectre

imaginé par tes savants; après cela, il t’est facile de calculer, je te

l’accorde, le point où convergent les rayons que laissent filtrer les

facettes; mais alors tu constateras avec un bien légitime ahurissement

que ce foyer, comme tu dis, est situé très en avant de tout organe

récepteur, qu’il faut admettre une nouvelle dispersion des rayons avant

qu’ils soient transmis par mes nerfs à mon ganglion cérébral... En

conséquence, imagine ce que tu voudras: quelque chose de pareil aux

taches lumineuses que produit sur une eau sombre un diamant jaune placé

un peu au-dessus d’elle au soleil; n’oublie pas que les couleurs ainsi

réfractées n’ont pour la plupart aucun nom dans ton langage; ajoute à

cela que mon esprit se refuse à considérer autrement que comme des

absurdités la possibilité visuelle d’une ligne courbe ou le fait de

percevoir visuellement la distance; que nous ne pouvons comprendre ce

que le mot perspective signifie... Imagine encore,--pourquoi

pas?--quelque chose comme un de ces tableaux cubistes, dont vous êtes

quelques-uns à sourire, mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme

aigu dans le monde des insectes, si nous nous intéressions à la peinture

et si vos cubistes pouvaient exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet._

_Voilà tout ce que ta connaissance des lois de l’optique te permet de

donner comme précisions sur la façon dont mes yeux reflètent le

monde..._

_Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté?... Non, n’est-ce pas?

Et puis... tes yeux, mes yeux... le même mot pour ces objets si

différents... Car, qu’y a-t-il de commun entre un organe presque

essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes incrustés dans ma

tête comme des pierres fines dans la matière d’un beau coffret, entre

tes conducteurs, tes informateurs et ces deux jouets superflus que la

Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles oreilles, m’aura enlevés

peut-être, si ma race existe encore dans quelques myriades d’années?_

_Mes yeux, tes yeux; ton odorat, mon odorat; ma gourmandise et ta

gourmandise, ta poésie et ma poésie... Toi qui vas prononcer à propos de

moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus humble et plus

prudent encore._

Vie de Grillon · 第 29 / 34 题