I
Il n’est au monde rien de plus émouvant que l’éclosion et le déroulement
d’une petite vie,--d’une vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends
ici l’histoire. Petite vie... Je viens d’employer là une épithète qui ne
me plaît en aucune façon; mais je n’éprouverai jamais comme au livre que
je commence l’infirmité sans remède de n’importe quel langage humain, et
je tiens à faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage. Sans cette
confession, oserai-je en écrire seulement un mot?
Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de poésie et d’amour de la terre
m’assiste! Que l’habitude contractée dès mon enfance d’aller volontiers
le front penché et de m’intéresser presque amoureusement à des choses
infimes ne m’abandonne pas en cet instant! Ceci est une histoire vraie,
mais où je ne veux aucunement montrer des prétentions scientifiques; car
il est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai en citant des
références, en mentionnant des listes d’ouvrages, des noms
d’entomologistes et en employant des termes spéciaux à la portée de
n’importe quel licencié ès sciences naturelles. Ma seule documentation,
je la devrai à mes yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à
l’intérêt que je porte à mon héros depuis que je le connais, ce qui ne
date pas d’hier.
La façon dont se noua cette familiarité entre un apprenti-poète et un
insecte chanteur, je ne la développerai que s’il me semble, plus loin,
indispensable de le faire, à propos des mœurs et coutumes de Grillon; il
serait également facile et assez vain de m’occuper de lui pour parler
principalement de moi. «J’ai mon plan», comme dirait, en termes
techniques, un conférencier ou un romancier; mais, au moment que je
commence d’écrire, la prétention de suivre ce plan en toute rigueur,
celle-ci non plus, je ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce
que j’ai vu et ce que je crois avoir compris, en tâchant de ne rien
oublier.
Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière de préface.
* * * * *
Petite vie... Que pouvons-nous entendre de précis, nous autres hommes,
par ces deux mots? Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre
présomption nous autorise sommairement à considérer comme inférieure à
la nôtre, aussi bien dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire au
point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. Mais Kant, qui
fut par ailleurs un pion obtus et prétentieux, a eu du moins quelques
immortels éclairs en ce qui concerne la relativité de notre
connaissance. Le temps, l’espace, ce sont des trucs, si j’ose employer
ce mot, ou, pour mieux dire, des _ersatz_ inventés par notre misère;
afin de nous donner l’illusion enivrante de définir quelques lois
naturelles et de comprendre l’univers.
Petite vie.--J’ai dit ailleurs, à peu de choses près, que si l’homme
était le maître et le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une
royauté de droit divin; qu’il avait eu une chance infinie dans la lutte
pour la vie des espèces; que certains dinosauriens, par exemple,
possédaient la station verticale avant lui, et que, dans des temps où la
Terre était encore vaste, où le mystère régnait au delà des mers, un
Christophe Colomb ou un Vasco de Gama auraient pu, logiquement, trouver
dans les terres inconnues où ils abordaient, une race qui, sans être en
aucune façon humaine, eût été capable, elle aussi, d’évoluer jusqu’à
l’intelligence et à la raison.
Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison? Pour l’instant, je me
borne à répondre que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la
faculté, uniquement concédée à celui-là sur la terre, d’adjoindre à son
corps des organes artificiels par lesquels il diminue sa douleur ou sa
peine, et pare à son insuffisance. Il a été le seul être capable de
remédier à son pelage minime par le feu ou par la vêture; la première
machine qu’il inventa fut sans doute la trique (dont usent encore
eux-mêmes les grands anthropomorphes), pour suppléer à son défaut de
griffes, de crocs et de biceps suffisants... Il n’avait pas d’ailes;
notre époque l’aura vu s’offrir ce luxe triomphalement...
Que de chemin parcouru! Et c’est là que semble résider le miracle; nos
professeurs de philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement
parlant, défini, en opposant l’instinct et l’intelligence. Je garde
personnellement la certitude que, pour une raison supérieure à la nôtre
et dont nous serions un peu naïfs de douter, des mots comme intelligence
et instinct doivent avoir une signification aussi bornée ou douteuse que
celle des catégories de l’entendement.
Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la plume au lieu de moi,
n’hésiterait pas à écrire que l’observation méticuleuse d’un insecte
impose la certitude d’une divine Providence. Je me garderai d’être si
ambitieux dans mes affirmations, surtout au début d’un essai qui ne
vaudra que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas possible
d’imaginer,--et ceci sans qu’une science _autre que la nôtre_ et qu’il
est possible d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles
imaginations--d’imaginer, dis-je, que l’homme ne siège pas au suprême
échelon sur l’échelle des êtres périssables?
Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon qui n’est pas le premier venu
dans le monde si supérieurement armé des insectes, pour Grillon qui, à
défaut de carapace, sait se construire une sûre maison, pour Grillon,
dont le cerveau pèse proportionnellement environ trois fois plus que le
nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin d’inventer des machines parce
qu’il apporte en naissant au monde tous les instruments nécessaires à
ses goûts et à sa relative sécurité de créature mortelle?... Plus loin,
j’essaierai de traduire en parler d’homme l’univers tel qu’il peut
vraisemblablement se refléter en des sens d’insecte; mais, avant même
que je développe de manière précise mes observations, que risquons-nous
d’être pour Grillon, nous autres hommes, sinon quelque chose qui
pourrait correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous un cataclysme
naturel formidable et contre lequel notre industrie ne peut rien?
Relativité. Tout est relativité. Quand un pied humain est posé sur une
fourmilière par un rêveur ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas
admettre que, dans leur petit monde, les fourmis en accusent la Fatalité
ou Dieu, selon les opinions philosophiques ou religieuses qu’elles ont?
Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière tient dans un rayon
d’une cinquantaine de mètres au plus, celui de Grillon dans un rayon de
quelque vingt mètres. Le monde humain, considéré du même point de vue,
se borne à peu près à la Terre, «grain de poussière dans l’Infini», pour
user d’une banalité qui a peut-être ici sa valeur. Qui sait si des êtres
qui ne sont pas plus divins que nous, mais qui nous sont momentanément
inconnaissables, sinon inconcevables, des êtres, par exemple, d’un monde
gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus rapprochée du
Soleil, ou des êtres tributaires d’un Soleil plus lointain encore, ne
sont point, par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables de ces
coups de pied dans la fourmilière humaine que nous dénommons
inondations, convulsions sismiques, grippe espagnole, terreurs de l’An
Mille, plaies égyptiaques ou guerre de Cent Ans?
* * * * *
Un savant qui avait su, par rare fortune, garder de précieuses vertus
imaginatives et une grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré,
est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, heureusement bouleversé.
Autant qu’il m’en souvient, c’est dans des exemplaires dépareillés de la
_Revue de Paris_ que je connus pour la première fois, fragmentairement,
ces harmonieux développements d’idées, écrits d’ailleurs en bon
français, d’où il est apparu que la certitude des vérités géométriques
n’est pas elle-même exempte d’un certain relativisme. Elevé au beau
vieux lycée génovéfain que nous appelions plus familièrement
Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement découpés, au plus
secret de ma case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance,
lecture compromettante, si on les y avait dénichés: Victor Delbos, notre
professeur de philosophie, était kantien au point de nous parler de ce
Dieu-là comme si ce Dieu eût été sa créature, ce qui est le comble de
l’orgueil humain, et l’on peut bien dire, du reste, qu’il le
refabriquait à l’usage de ses disciples chaque année et toutes fois plus
beau. L’esprit de la «Nouvelle Sorbonne» planait inexorablement alors
sur la colline vouée à Madame Geneviève, et notre distingué maître n’eût
pas raisonnablement admis qu’un clair esprit français se permît d’aller
plus loin, et par des chemins plus élégants, que son grand philosophe
teuton, dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience et l’intuition de
la relativité.
Digression que m’impose ma sincérité, mais qui me chagrine parce qu’elle
peut paraître d’un côté louangeuse et de l’autre satirique! Que cette
méfiance envers moi-même soit suspecte aux yeux des autres, et il y aura
déjà de ma part une erreur, une expression maladroite de mes sentiments
et de mes pensées, une défaillance dans ma méthode. Ce livre voudrait
tellement être un livre de vérité toute nue et de naïve bonne foi! Mais
j’en appelle à tous ceux qui ont écrit: ce que j’essaie n’est-il pas
effroyablement difficile à notre époque, quelque bonne volonté que
j’aie?
Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités géométriques qu’à
propos de Grillon, et je semblais oublier mon héros. Si la science par
excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, n’être jugée
infaillible qu’humainement parlant, que dire des autres sciences et
surtout de celles qui se vouent à l’explication des phénomènes
biologiques et naturels?
Ceux qui ont philosophé en pareille matière, qui ont induit, déduit,
formulé des conclusions ou des lois m’ont toujours paru à la fois
prodigieusement infirmes et souverainement habiles. Ils ont eu, en tout
cas, l’art presque magique des formules ou l’art plus étonnant encore de
faire rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se proclamaient
leurs admirateurs ou se réclamaient d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel,
qui a refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier de village
ressemellerait, pour une ancienne servante, des chaussures jadis par
elle à sa patronne volées. Mais voici le chevalier de Lamarck, qui nous
oblige, en pensant à lui, de nous souvenir que l’homme descend du singe;
voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même question, modifie la
formule et nous force à bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que
le singe est un homme qui a mal tourné!... Formules trop faciles à
retenir, dont les philosophes de la biologie et des sciences naturelles
ne sont peut-être pas tout à fait responsables, mais qui ont le tort (de
par leur aptitude à être rabâchées et leur doctrinarisme péremptoire)
d’être agréables aux primaires et aux demi-savants!... Que de belles et
laborieuses vies risquent, par mésaventure analogue, de s’amoindrir aux
yeux de ceux qui sauraient le mieux les chérir et les respecter!
* * * * *
Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque rien à tenter moi-même
une formule. Afin de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, je vais
donc poser, au début de son histoire, une nouvelle variante des opinions
concernant la parenté ou, pour plus respectueusement parler, les
rapports de l’homme et du singe: je crois que celui-ci nous fut, en des
temps très lointains, un parent assez favorisé pour n’avoir pas besoin
de devenir homme.
* * * * *
Transformisme! Sélection naturelle!... Haeckel a naturellement ajouté,
ce qui était déjà chez lui du plus pur pangermanisme: Lutte pour la
vie!... Loi du plus fort!... Car j’ai souvent l’œuvre de Darwin sous les
yeux et je ne voudrais pas contribuer à être responsable des absurdités
que la basse «bourgeoisie intellectuelle» lui prête. Cette nigauderie de
lutte pour la vie où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut
considérer encore comme un _ersatz_, et la nationalité de ses inventeurs
est facile à identifier.
Lutte pour la vie! Droit du plus fort!... Quiconque ira sans passion
jusqu’au bout de cette étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres
exclamations qui sont miennes et par quoi je les juge: Naïveté!...
Aveuglement!... Orgueil!... La vérité est que, dans l’évolution des
espèces, ce ne sont jamais les plus forts qui ont triomphé. Dans
l’espèce particulière qui a nom Humanité, la victoire des démocraties
nous en offre un exemple dont Sirius se moque, dont certains ont le
droit de s’attrister et de s’irriter, mais qui n’en est pas moins
péremptoire. Je répète que je ne veux pas «faire de science» ici, et je
le répéterai toutes les fois qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une
telle méthode de discours se heurte aux principes que m’enseignaient les
maîtres d’ailleurs très chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art
de ma langue française et dans celui de l’accommoder, quand j’étais sous
leurs ordres, en «rhétorique supérieure».
Je ne veux point «faire de science». Et c’est pour cela que, sans
citations ni références, j’affirme ici que le «_plus fort_» n’a pas
triomphé sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement jamais.
Pourquoi? Je crois que Maman Nature partage la faiblesse de la plupart
des mères à l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus: le plus
faible et le plus inutile est celui qu’elle chérit le plus: «Toi, tu as
d’énormes canines aptes à égorger un grand félin, des membres supérieurs
capables de déraciner un chêne de dix ans... Reste singe. Tu ne t’en
trouveras pas plus mal et cela simplifiera ma besogne...»
Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans doute, que celle du
sous-ordre de Maman Nature, ou, pour mieux dire, de l’officier
gestionnaire de la planète Terre!... Quelle paperasserie élaborée en
dehors du temps et sur une cinquième ou sixième dimension de l’espace
doit y présider, tandis que nous continuons de vivre les uns le front
bas, d’autres «_os sublime_»!
_Os sublime!_ Ne nous y trompons pas; cela signifie: le front dans les
étoiles, ou quelque chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là,
rappelons-nous le puits de l’astronome...
Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une aventure vraiment inquiétante
pour ses futurs amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, dans
le clan des loups de Senones. Au bout de très peu d’années terrestres,
il est le maître de la Jungle. Pourquoi? Parce qu’il était infiniment
faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont ses parents adoptifs,
les loups, lui avaient donné le nom. Le petit hindou de Kipling a tété
le lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de Kaa le boa, joué avec
Bagheera la panthère noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus
vieux de la Jungle, combattu l’invasion du Chien-Rouge, qui est un
cataclysme aussi terrible que le déluge... Puis, dans un livre qui n’est
plus pour les enfants, il semble devoir finir ses jours au service du
grand empire anglais, aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon
d’asseoir son existence bien moins puérilement politique ou nationaliste
que profondément humaine et terrestre.
Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre aussi plein de sens
éternel que ceux que nous a légués la primitive humanité chantante...