RENÉ BENJAMIN
LA FARCE
DE LA
SORBONNE
«... Cet _Asinarium_ de Paris.»
VICTOR HUGO.
PARIS
ARTHÈME FAYARD & Cie, ÉDITEURS
18-20, RUE DU SAINT-GOTHARD
DU MÊME AUTEUR
LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ
LES JUSTICES DE PAIX, ou LES VINGT FAÇONS DE JUGER DANS PARIS.
(A. FAYARD ET Cie, éditeurs.)
LE PALAIS ET SES GENS DE JUSTICE. (A. FAYARD ET Cie, éditeurs.)
PARIS, SA FAUNE ET SES MŒURS
L’HOTEL DES VENTES, avec les dessins de JEAN LEFORT.
(A. FAYARD ET Cie, éditeurs.)
LA GUERRE
GASPARD. [Prix Goncourt 1915]. (A. FAYARD ET Cie, édit.)
SOUS LE CIEL DE FRANCE. (A. FAYARD ET Cie, éditeurs.)
LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE. (A. FAYARD ET Cie, édit.)
LES RAPATRIÉS.
GRANDGOUJON. (A. FAYARD ET Cie, éditeurs.)
LA PAIX
AMADOU, BOLCHEVISTE. (A. FAYARD ET Cie, éditeurs.)
Copyright by René Benjamin, 1921.
Il a été tiré à part:
Cinquante exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 50.
Cent exemplaires
sur papier pur fil des papeteries Lafuma
numérotés de 51 à 150.
A JEAN VARIOT
I
OÙ L’AUTEUR,
ENCORE A L’ÂGE INNOCENT,
RENCONTRE
POUR LA PREMIÈRE FOIS
DES SAVANTS
A CHAPEAUX POINTUS
On rajeunit aux souvenirs d’enfance,
Comme on renaît au souffle du printemps.
BÉRANGER.
Aux yeux de beaucoup d’esprits, qui traînent des convictions comme de
vieilles habitudes, la Sorbonne reste une des gloires de la France.
C’est un fétichisme qui me surprend, car ma mémoire ne garde de mes
passages dans cette maison-mère de l’Université, que des images sans
aucun sérieux.
Du lycée où l’on m’instruisit, c’est-à-dire où je transcrivais sur des
cahiers ce qui était imprimé dans mes livres, on m’expédia pour la
première fois à la Sorbonne vers mes quinze ans, afin que je prisse part
à ce qu’on appelait pompeusement le _Concours Général_. J’en revois tous
les détails avec l’exactitude qu’ont les souvenirs de nos grands
étonnements. Rendez-vous à sept heures du matin, rue Saint-Jacques,
devant la Tour universitaire qui ressemble à celle de la gare du
P.-L.-M. Là s’assemblaient les meilleurs élèves des meilleurs lycées.
Ils parlaient fort, brandissaient des dictionnaires importants; ils me
choquaient tous par leurs échanges de vanités; et je me trouvais soudain
une sympathie secrète pour les cancres, si modestes.
Puis, sur le seuil de la Faculté paraissait le groupe de nos censeurs.
Chacun de nous, à l’appel de son nom, passait devant le sien, qui lui
remettait un droit d’entrée d’un geste si digne que, pour ma part, j’en
restais stupide et le cœur battant. Je montais avec peine les six étages
menant à la salle du Concours... Ouf! On atteignait les combles!... Là,
des maîtres nous désignaient gravement une table. Nous étalions nos
papiers; nous sortions un déjeuner froid, car l’épreuve devait durer
jusqu’au milieu de l’après-midi... Silence... Trois coups de règle... Et
un Monsieur, toujours vieux et toujours triste, décachetait un vaste
pli, duquel, solennellement, il tirait non pas un ordre de mobilisation
générale, mais une simple et ridicule version latine, revue par
l’Académie de Paris, complètement indéchiffrable, ou encore quelque
plaisanterie historique, anatomique, philosophique, de ce genre-ci: _Le
règne de Marie Stuart._--_La Vessie._--_Des particularités de l’idée
générale._ Ceci énoncé, commençait le temps douloureux, quatre, six,
huit heures, de bâillements, de langueur, d’ennui mortel et... de
jalousie à voir des pions qui ne faisaient que se promener et lire sur
nos épaules avec des moues avantageuses.
Alors, par rage, il m’arrivait d’être imbécile à dessein et, d’une plume
satanique, d’écrire exprès ce qui me semblait le plus impersonnel, le
plus pédagogique, le plus servilement exact dans les souvenirs que
j’apportais de mes cours. Et je jure--je jure sur la tête du Recteur, de
l’ancien et du nouveau,--que chaque fois que j’eus ces pensées
mauvaises, j’obtins de l’_Alma mater_ qu’est l’Université, mention ou
accessit. En sorte que le Concours Général devint à bref délai une
source de joies pour mon esprit, et qu’à dix-huit ans, lorsqu’il s’agit
d’aller suivre toute une année les cours de la Sorbonne, j’abordai cette
épreuve avec de l’allégresse dans l’humeur.
Ce fut pourtant une triste année, mais qui s’acheva par une libération
réjouissante. Je ne connus que de pauvres maîtres: M. Lanson qui, pour
féconder nos cerveaux, dictait, des heures entières, de la
bibliographie; M. Courbaud, qui traduisait les textes avec
l’intelligence toute vive d’un dictionnaire; M. Gazier et M. Lafaye, si
encuistrés ceux-là, qu’ils étaient intolérables les jours de mélancolie,
mais bouffes les matins de beau temps.--J’eus la chance que le seul
homme d’esprit de la Faculté, Émile Faguet, me fît passer mes examens.
Il me posa trois questions, auxquelles, lui-même, répondit coup sur
coup; et il se mit avec contentement une note favorable, grâce à
laquelle je fus nommé je ne sais quoi ès-lettres.
A la prière de ma famille, je me rendis au Secrétariat pour y demander
mon diplôme. Ce lieu spécial était habité par M. Uri, ours sans usages,
qui jouit encore, même à l’étranger, d’un renom d’impolitesse assez
étendu.
Il m’accueillit, les yeux hors de la tête:
--Qu’est-ce que vous voulez, vous, encore?
Je répondis froidement:
--Vous voir de près.
Et je sortis, lui faisant cadeau de mon diplôme.
Il l’a toujours. Comme je sais qu’il est économe, il pourra, s’il veut,
gratter mon nom dessus, le remplacer par un autre, et le donner au
premier Turc venu.
* * * * *
Quelques années passèrent, lorsqu’un de mes jeunes amis atteignit l’âge
fatal où l’on subit, en Sorbonne, les épreuves du Baccalauréat.
Son père disait:
--Mon petit, tu es à un tournant de la vie.
Moi je me tournais pour ne pas rire.
Mais comme ils étaient nerveux l’un et l’autre, on proposa de m’emmener.
J’accompagnai donc père et fils à l’amphithéâtre, mot qui désigne une
salle d’examens ou une salle d’autopsie; et cette rentrée imprévue dans
la Sorbonne me valut une riche journée, dont j’ai toujours plaisir à
conter le détail.
M. Seignobos, professeur d’histoire, petit homme impertinent, tout en
poils, l’œil moqueur et la voix aigre, dont tous les mots portaient
comme des gifles, avait dit à sa victime, dans un ricanement:
--Qu’est-ce vous savez?... Savez-vous quelque chose?... Savez rien?...
Alors parlez-moi de n’importe quoi!
Le jeune homme avait protesté:
--Mais, Monsieur... je... je veux bien parler de la question d’Orient...
--Question d’Orient?... Ah! Ah!
M. Seignobos en sauta sur sa chaise.
--Eh bien, qu’est c’est l’Orient?
--Monsieur, l’Orient comprend les pays...
--Pays orientaux? Oui, lesquels?
--La Turquie...
--Turquie? Ah! Ah! Et qu’est c’est la Turquie?
--Monsieur... c’est un grand État... capitale Constantinople...
--Tiens, vraiment? Et quelle langue parle-t-on dans c’t État?
--Le...
--Le quoi?
--Le turc...
--Le turc? Pas p’ssible! Et c’t une langue répandue, ça, l’turc?
--Oui... non, Monsieur.
--Est-ce les Arabes parlent aussi l’ turc?
--Non... oui, Monsieur.
--Ah! ils parlent le turc? Et l’arabe alors? Quel peuple parle l’arabe?
--Monsieur, ce sont...
--Les Turcs?
--Non, Monsieur. Aussi les Arabes.
--Ah! aussi les Arabes... Aussi est merveilleux! Qu’est c’est les
Arabes?
--Un peuple d’Afrique...
--Voyez-vous ça! Et alors l’Afrique, où est l’Afrique? C’t en Asie
l’Afrique?
--Oh! non, Monsieur... mais l’Afrique... va jusqu’à l’Asie.
--Et l’Arabie, c’t en Asie?
--Oui, Monsieur, mais...
--Si c’t en Asie, y a pas de mais...
--Je veux dire... il y a... quand même des Arabes en Algérie.
--Et des Algériens?
--Aussi.
--Aussi quoi?
--Enfin... quand on a fait la conquête de l’Algérie...
--Oh, pas de conquêtes, hein, ni de victoires! Ne nous perdons pas dans
des matricules ou numéros de régiment! Vous demande des choses
simples... Êtes pas capable répondre... Vais pas passer à des sujets
compliqués. Où ça se trouve-t-il, l’Algérie?
--Au sud de la France.
--Ah? Et Marseille?
--Euh... Marseille est en bas de la France...
--Alors le sud, c’est plus bas que le bas?
--Monsieur, c’est-à-dire...
--C’t-à-dire! C’t-à-dire! Jamais rien vu d’ pareil à vous, sinon vos
semblables! Suffit, allez! Asseyez-vous et taisez-vous!
Mon jeune ami regagna sa place. Il était écarlate. Son père lui dit avec
anxiété:
--Eh bien? Eh bien?
Il répondit:
--Eh bien, ça y est: je suis fichu!
--Non?
--Si.
--Mais quelles questions t’a-t-il posées?
--La Turquie... et Marseille.
--Quoi?
--Je n’ai rien compris.
--Oh! C’est ridicule, fit le père. Tu es comme ta mère: aucun
sang-froid!
Sur ces mots, je me souviens que M. Gazier l’appela.
M. Gazier, vieille connaissance! Je ne pus retenir un «Ah!» qui me valut
un «Chut!» du garçon de salle. Alors, je me frottai les mains en
silence.
M. Gazier, dont je n’ai dit qu’un mot, était le contraire de M.
Seignobos. Un simple, sans trace d’ironie, qui croyait à l’Université,
aux examens, et surtout à M. Gazier. Il avait une noble laideur, où se
marquait sa foi. Il regarda ce nouveau candidat avec une sorte
d’appétit. Puis, tout de suite, fiévreusement, il lui tendit un La
Fontaine, et il dit:
--Expliquez-moi la fable: _Le Chameau et les Bâtons flottants_.
--Oui, Monsieur, répondit docilement notre ami.
--Je vous écoute.
--Le premier qui vit un chameau
S’enfuit à cet objet nouveau.
--Arrêtez! Qu’est-ce que c’est qu’un chameau?
--Un cha...? Ah! Monsieur, un chameau... est... un animal... avec une
bosse...
--Une bosse? cria M. Gazier. Jamais de la vie! Deux bosses! Toujours
deux bosses!... Continuez!
--Le second approcha; le troisième osa faire
Un licou pour le dromadaire.
--Arrêtez! Qu’est-ce que c’est qu’un dromadaire?
--Monsieur... euh... un dromadaire... est une sorte de chameau... avec
aussi des bosses...
--Des bosses? rugit M. Gazier. Jamais de la vie! Une bosse, une seule,
le dromadaire! Mais alors, pourquoi La Fontaine traite-t-il les deux
mots comme des synonymes, s’il n’y a pas le même nombre de bosses?...
--Monsieur... parce que...
--Parce que?... Parce qu’il avait besoin d’une rime, parbleu!
--Ah! oui...
--Or, «chameau» rimait mal avec «faire».
--Bien sûr...
--On peut d’ailleurs l’excuser en remarquant?... en remarquant quoi?
--En remarquant que...
--Que le chameau habite l’Asie, mais que le dromadaire est, somme
toute...
--Euh...
--Un chameau d’Afrique!
--Oui, Monsieur.
--Vous dites «Oui», mais vous n’en saviez rien! (_Un temps._) De plus...
ces animaux sobres et doux, sont de la plus grande utilité.
--Oui, Monsieur.
--Pour les longs voyages au désert.
--Dans le Sahara.
--Dans le Sahara ou ailleurs!... Ils portent de lourds fardeaux.
--Très lourds.
--Et ils peuvent rester longtemps sans boire. Voilà. (_Un temps._)
Rendez-moi votre livre... sans l’abîmer... et passons à l’histoire
littéraire.
--Oui, Monsieur.
--Qu’est-ce que vous savez de Jean-Jacques Rousseau?
--De Jean-Ja... Oh! Monsieur... euh... Jean-Jacques Rousseau est un des
écrivains du XVIIIe siècle des plus réputés. Il a écrit: _La Nouvelle
Héloïse_, _Le Contrat Social_...
--Je vous en prie, procédons par ordre! De qui était-il le fils,
Jean-Jacques Rousseau?
--De... d’un horloger.
--Ah?... Eh bien, est-ce qu’il était bon horloger, le père de
Jean-Jacques Rousseau?
--Oh!... oui, Monsieur.
--Pas du tout! (_Haussement d’épaules._) Je vous pose cette question
élémentaire pour voir justement si vous êtes capable d’un effort minime
d’intelligence. Le père de Rousseau ne pouvait pas être un bon horloger:
il lisait trop de romans.
--Ah! oui, Monsieur.
--Il passait toute sa nuit à lire des romans! Puis, au petit jour, quand
il entendait les hirondelles, il disait à son fils... Savez-vous ce
qu’il disait à son fils!
--Il disait...
--Il disait à son fils: «Allons nous coucher; je suis plus enfant que
toi!»
--Oui, oui, Monsieur.
--En fait de «oui», vous n’avez pas ouvert votre histoire littéraire.
--Oh! si, Monsieur!
--Si? Prenons un autre écrivain. Qu’est-ce que vous savez de
Beaumarchais?
--Monsieur, Beaumarchais est un des auteurs comiques du dix-huitième
siècle les plus réputés... euh... On a de lui: «_Le Barbier de
Séville_», «_Le Mariage_...»
--Oh! Oh! Je vous en prie! Commençons par le commencement. Qui est son
père à Beaumarchais?
--Son père?
--Oui, père. P-è-r-e.
--Monsieur, c’était...
--Quoi?... Allons, sortez-en! C’était un hor...? un horlo...?
--Un horloger!
--Mais bien sûr! Et alors lui, Beaumarchais fils, est-ce qu’il faisait
aussi de l’horlogerie?
--Oh! non, Monsieur!
--Comment non! A vingt ans, il avait déjà inventé un nouvel échappement
pour les montres! A vingt ans!
--Ah! oui, Monsieur.
--Vous vous rappelez?
--Oui, oui.
--Alors, qu’est-ce qu’il a fait de son échappement?
--Mais... rien, Monsieur.
--Rien? Par exemple! Un horloger célèbre, du nom de Lepautre, essaya de
lui voler son invention, et il eut recours à l’Académie des Sciences,
qui le défendit. C’est très important! (_Haussement d’épaules._) Très!
(_Un temps--deux temps--trois temps._) Allons, je vous remercie.
Le pauvre revint vers nous en trébuchant. Puis M. Gazier plongea le nez
sur sa feuille, et soudain on l’entendit qui, à mi-voix, additionnait:
«Dix-huit et trois, vingt, et je retiens un»; puis il fit la preuve...
recommença... n’en sortit pas... Désespéré, il appela le professeur de
mathématiques. Celui-ci corrigea l’opération... C’était fini. M. Gazier
appela:
--Candidat X...!
Mon ami se leva, nerveux.
--Mon enfant, prononça M. Gazier de son creux le plus solennel, nous ne
sommes pas contents de vous. (L’enfant pâlit: il était refusé!)
Lorsqu’on a trente-cinq sur quarante à l’écrit, on mérite la mention
«très bien». Or, vous n’avez même pas la mention «bien»; vous avez
seulement la mention «assez bien». (L’enfant rougit: il était reçu!)
Vous n’avez, hélas! justifié qu’une partie des espérances de la Faculté.
Mon jeune ami éclata de rire; il courut embrasser son père qui riait
aussi; et nous sortîmes en chantant.
* * * * *
Après cette scène, nouvel entr’acte. Dix ans d’entr’acte. La guerre. La
paix. Et voici que tout à coup, en faisant mon inventaire moral, je
retrouve intacts mes sentiments de gaîté à l’égard de la Sorbonne.
C’est que, malgré quatre années de massacres, nous gardons saine et
sauve l’éternelle blague sociale, où tant de marionnettes officielles
sont entretenues avec dévotion. Si mon fils, à vingt ans, se sent assez
fort pour, toute sa vie, rire des humains, quel choix lui
conseillerai-je entre tant de façons de devenir un charlatan?
Aujourd’hui, j’incline pour la carrière de cuistre: une des plus sûres;
elle inspire à trop de cœurs une fièvre de respect. Quelle grande chose
de coiffer le chapeau de pédant et, du haut d’une chaire, de raisonner
de l’esprit des autres! Poètes, entendez-vous, du fond de l’éternité, en
quelle prose ces Messieurs ont le génie de vous traduire? Et vous tous,
grands Français, qui fûtes l’honneur des siècles, vos ossements, dans
les tombes, ne sont-ils pas émus, quand ces maîtres, éternuant de la
poussière de leurs fiches, croient vous ressusciter par la trouvaille
d’une date, que votre cœur, avant de mourir, ne savait plus!
Le pédant est toujours et partout à l’honneur. A l’étranger, il dit: «Je
suis la pensée de la France!» Et c’est vrai qu’il la porte: il marche
comme un baudet, chargé des plus beaux livres. Chez nous, il se fait de
la gloire par des études et des travaux que personne ne contrôle. Bref,
quand je me suis mis, dans les journaux, à rire des Sorbonards, que de
pompiers pour s’écrier: «Au feu!» Et ils tentèrent de me brûler vif.
Pourtant, j’étais rentré dans la Sorbonne, poussé par cet instinct
candide qui me mène vers tous les monuments publics. Je ne prévoyais
même pas tout le bonheur que j’y eus, qui est un bonheur sain. On rit là
d’un bon rire, sans arrière-pensée. Le pion enseignant a l’avantage
unique, qu’on n’éprouve aucune gêne à se moquer de lui. Car si les
autres corps constitués prêtent à la satire, du moins devient-elle vite
douloureuse. On peut se divertir d’un général faible d’esprit ou d’un
évêque possédé, mais l’armée et la religion ont une grandeur qui suscite
la haine et la guerre civile. Adieu la farce, voici la tragédie.--Tous
les bavards qui s’exhibent au nom de la politique, semblent d’un comique
sûr. Le Parlement, cependant, représente le dégoût le plus certain des
esprits réfléchis et patriotes, et leur rire est amer.--Enfin, Justice
et Médecine méritent, dans tous les siècles, d’être mises à la scène
pour divertir les honnêtes gens. Hélas, la prison, la ruine ou la mort
change vite la comédie en un drame pathétique. Seule l’Université, dans
cette série des grands soutiens de la Société, se présente avec une face
de carnaval, sous un déguisement irrésistible. Ne résistons pas.
D’ailleurs, à votre premier pas dans la Sorbonne, dès la cour, regardez
les statues de Pasteur et de Victor Hugo. On dirait deux crétins! C’est
une gageure, une farce! De même dans les amphithéâtres, vous verrez,
sans payer, la farce de l’enseignement.
Là, j’entends bien que de bons esprits vont me dresser l’épouvantail de
l’étranger.
«Chut! diront-ils, l’Europe nous regarde. Quel tort vous faites à la
France! Nos amis, nos alliés, des peuples qui nous admirent, ont de la
Sorbonne une idée si haute et si pure! Ils prononcent les noms d’Aulard
ou de Seignobos avec la même piété qu’ils parleraient d’un vieux
Bourgogne. Si l’objet de leur dévotion est une duperie, il faut leur
mentir quand même: c’est notre _devoir_. On cache son père quand il est
ivre.»
Je ne suis pas insensible à l’objection, surtout qu’elle est d’ordre
financier autant que sentimental. Il est vrai que la plupart des nations
qui nous chérissent, ont, à leur amour, deux raisons essentielles: nos
vins et nos professeurs. Ce peut donc être un danger pour notre réclame
nationale de dénoncer la misère sorbonarde. Mais il y a plus précieux
que l’idée qu’on donne de soi: c’est la conscience profonde que l’on en
a. Si nous avons, par delà les frontières, de vrais amis, ayons le
courage d’une confession devant eux; éclairons leur innocence ou leur
tendresse. Les étudiants étrangers qui conservent un souvenir grisant de
leurs études à Paris, confondent dans la même émotion la Ville, ses
beautés, les jours charmants qu’ils y vécurent, et les pédagogues qui
manquèrent les faire crever d’ennui. Ces gens-là ont trop de chance!
Notre _devoir_ c’est, sur place, de garder du sang-froid et, louant sans
réserve Notre-Dame et le Louvre, de dire:
--Mais l’enseignement de la Sorbonne est au-dessous de tout...
La Sorbonne nous dupe. Elle nous vole un respect auquel elle n’a pas
droit. Je me méfie toujours des institutions «respectables». Hypocrisie
facile, entretenue par les simples ou les ignorants. En dehors d’une
vingtaine de vivants, d’une trentaine de morts, de quelques paysages de
mon pays, du soleil que je vénère, de la nuit que je redoute,--en dehors
d’une douzaine d’idées et de sentiments qui me sont une raison de vivre,
la question du respect pour moi ne se pose pas. Le respect est un
chantage, avec quoi l’on combat ma liberté de penser, disons plus
modestement ma liberté de pleurer ou de rire. Or, celle-ci n’est pas
moins importante que celle-là.
Il m’est permis, appartenant à une nation créatrice, de juger, une fois
en passant, avec le sens de la vie, un des mandarinats de la République.
Ces mandarins de Sorbonne sont des fonctionnaires _publics_; leur
mission, à ce que disent des gens pleins de dignité, est d’éclaircir et
d’élever l’esprit du _public_. J’ai donc le droit de les juger
_publiquement_. Droit strict de citoyen. Contre les hommes publics, au
reste, je n’ai que deux moyens de défense: l’un qui est illusoire: mon
bulletin de vote; l’autre, qui me confère la plus grande force, si je
sais en faire usage avec droiture et fermeté: ma plume.
J’en prends une neuve, et je commence.
II
MONSIEUR AULARD
OU
LA RÉVOLUTION LAÏQUE
Notre ennemi c’est notre _maître_[1],
Je vous le dis en bon françois!
LA FONTAINE
(_Le Vieillard et l’Ane._)
[1] Il s’agit ici du maître qui fait souffrir ses domestiques. Le
maître qui enseigne est au contraire un ami.
(Note de M. Gazier dans son édition des _Fables_.)
Depuis dix ans que je cherche, je n’ai vraiment rien trouvé de plus
embêtant que ce professeur d’Histoire en Sorbonne qu’on appelle M.
Aulard! Épithète familière et peu déférente? Je sais; mais je l’ai
pesée, repesée, et je la maintiens. J’ai vu Aulard, lu Aulard, entendu
Aulard. Ce nom seul me donne des langueurs et des bâillements.
Monsieur Aulard,--on ne devrait jamais l’appeler Aulard tout
court,--Monsieur Aulard (c’est mieux ainsi: on dirait un faire-part,
funèbre comme lui) a été pour ma prime jeunesse un lugubre étonnement.
Je sortais transi de ses cours sur l’esprit laïque de la Révolution. Une
fois, j’y traînai un ami, qui avait une âme légère et des sens un peu
fougueux. Il en revint égaré, gémissant, et il fallut une semaine de
plein soleil pour lui faire oublier cette vision maussade.
L’an dernier, j’ai eu le courage de réentendre ce vieillard qui avait
contristé mes vingt ans. Je l’espérais détendu, moins accroché à ses
idées. Je l’ai retrouvé pareil, traitant le même sujet. Il parlait
toujours de la Révolution, toujours de la laïcité. J’ai vu à son cours
des rentiers, des jeunes filles maigres, un annamite. Tous ces auditeurs
étaient mornes; lui-même montrait un sourire triste et des yeux battus;
il y avait dans son air et son débit comme une hypocrite prudence, un
mielleux sectarisme, une méchante idée fixe sous des termes patelins; et
je me suis demandé en sortant ce qu’était au fond ce bonhomme sans
bonhomie, qui paraissait la proie d’une manie affreuse, laquelle le
possédait tout entier: «la Révolution laïque». Il y semblait empêtré
jusqu’au cou. N’en sortait-il jamais? Quand sa bonne lui apportait ses
pantoufles, est-ce qu’il évoquait les principes de 89?
Cette année, avec obstination, pour la troisième fois, je suis retourné
le voir. Entre temps, je m’étais laissé conter que c’était un homme
exquis, tout en indulgence, un vieillard si doux qu’il était larmoyant,
un maître presque naïf, dont la surprise pénible était de ne pas être
aimé de tous, puisque pour tous, toujours, il savait trouver un bon mot
fraternel. Et le monde était injuste, m’avait-on dit, de ne pas être
attendri par le cœur innocent, si digne et si suave, de M. Aulard.
Ah! braves gens, confiants et simples! Voulez-vous que nous entrions
ensemble? Que m’apprenez-vous là? Regardez! Écoutez! Si vous avez le
goût des belles lignes, des jours clairs, des pensées larges, si vous
nourrissez votre vie de santé morale et d’honnêteté intellectuelle,
avouez que vous étouffez aux cours de ce Tartuffe... J’ai lâché le mot.
Tant pis! J’aurais voulu qu’il vînt de vous... Mais puisqu’il est lâché,
je le défends; je ne le crois pas téméraire. Approchez; soyez attentifs.
Voyez cette tête morose, laquelle soupire: «Je suis une victime de la
Vérité!»;--ces yeux éreintés par la mauvaise poussière de tant de
documents apocryphes, qu’il arrange au gré de ses passions radicales;
cette bouche amère d’avoir trop médit, car vous allez entendre son
cours: cet homme n’a qu’un plaisir en son cœur vinaigré: rapetisser le
passé et, de ce fait, empoisonner le présent. Fossoyeur insensible, il
ramasse des os, les montre et dit: «Voyez!... Rien ne tient plus!»
Alors?...
M’objecterez-vous, du moins, que son geste est doux et pieux et que
chacune de ses phrases renferme toujours deux ou trois mots en sucre?
Direz-vous, enfin, que nous sommes devant une adorable créature du Bon
Dieu, ou croirez-vous, avec moi, que M. Aulard nous joue? Je suis sûr
qu’il nous joue. Je le sens dans mes nerfs, comme on sent venir l’orage.
Voici vingt-trois ans que, tous les mercredis, il promène son âme grise
et son corps affligé jusqu’à cette Sorbonne, pour y venir murmurer:
--Messieurs, les Droits de l’Homme et du Citoyen...
Ou:
--Messieurs, les grands principes laïques...
Ou:
--Messieurs, l’esprit révolutionnaire...
Cette année, pour la première fois, il a, non pas lâché sa chère
Révolution (la Ville de Paris lui a octroyé une concession à perpétuité
afin qu’il ne sorte plus de son radotage), mais il a parlé d’un _ennemi_
de la Révolution: de Napoléon Ier, mort il y a cent ans. Ce centenaire
est un danger; ce centenaire vient d’être fêté. A ce seul mot de «fête»,
les entrailles de M. Aulard se crispent; il souffre et il sécrète du
fiel en faisant une sainte figure. C’est ce masque qu’il faut dénoncer:
cet homme manque de courage.
Tel un chat maigre, lâché dans l’immense grenier du Premier Empire, il
va doucement, patelinement, de son ton de bon apôtre, insinuer que
Napoléon, que vous croyiez un grand Français,--tout discutable qu’il
fût,--n’a été qu’un médiocre, servi par la chance. Et avec sa peur du
risque,--car il craint la pomme cuite que je tiens là, dans ma
poche,--il n’avouera jamais sa pensée sourde et perfide, dont il sent la
bassesse. Il n’osera pas, dans une heure d’audace, déclarer: «Oui,
j’exècre Napoléon, parce que je doute toujours de ce qui est grand,
parce que je n’ai pas assez de vitalité ni de tolérance féconde pour
comprendre autre chose que les fiches, qu’elles soient politiques ou
historiques.» Et il voilera sa haine. Elle percera prudemment, par tout
petits coups d’épingle, dont il criblera l’immense figure qu’il évoque
malgré lui. Il s’étouffera soi-même dans des documents poussiéreux,
soufflant leur poussière au nez de son auditoire. Pas un jour il
n’attaquera, le regardant en face, ce géant de l’Histoire et de la
Légende qui remplit toujours le monde de son nom; mais il tournera
autour, faisant le gros dos, et d’une voix de chat-fourré, il signalera
des taches sur son uniforme.
Enfin, mollement, sournoisement, sans lever les yeux, il lui marchandera
jusqu’au titre de grand homme:
--Ce mot-là, miaulera-t-il, signifie: bienfaiteur. Or, Napoléon laissa
la France diminuée... Alors... disons que c’est... un homme grand...
rien de plus, qui a fini par une catastrophe lamentable.
De cet homme... grand un historien doit-il se risquer à faire le
portrait, j’entends un vrai historien, un historien qui enseigne
actuellement en Sorbonne, ce «laboratoire de vérités» (l’expression est
de M. Aulard). Et M. Aulard modestement répond:
--Hé non!... car un portrait n’est jamais exact...
Puis, d’une phrase navrée, et hargneuse, M. Aulard laisse entendre qu’un
portrait c’est de la littérature, non de l’histoire. Fixer Napoléon, ce
serait le fausser; ce serait même en faire... un imbécile! Car il n’y a
que les imbéciles qui ne changent pas. Or, s’il n’a pas été imbécile, il
a changé. Donc, on ne peut pas savoir comment il était; et il convient
que sa figure reste vague.
Ainsi M. Aulard, dont la voix benoîte indique qu’il est plein
d’intentions délicates, M. Aulard pourra patauger dans son eau trouble,
tandis que l’auditeur, à demi noyé, n’aura plus la force d’une
protestation. Cet excellent maître s’y connaît en prudence: il ne heurte
jamais son public de front; ce n’est pas sa faute, s’il le corrompt et
le renvoie mal à l’aise: il obéit à sa nature. Au printemps, il arrive
qu’un coup de vent vous enrhume: le vent printanier pourtant fait partie
de la poésie du monde; mais il arrive aussi qu’un microbe, que vous ne
voyez ni ne sentez, vous inocule sournoisement la grippe. M. Aulard
ressemble au microbe plus qu’au vent.
Comme il devine, d’ailleurs, l’écœurement de son auditoire, qui, malgré
la lenteur du poison, pourrait réagir un jour et se rebiffer, M. Aulard
a soin d’abriter les réactions si pures de sa conscience sous la grande
enseigne de la Sorbonne, et il annonce d’un air dévot:
--Jusqu’ici... personne n’a pu faire de Napoléon une étude impartiale,
dans la sérénité. Mais... sous notre Troisième République, il est enfin
permis de l’essayer, car... le haut enseignement de notre Sorbonne est
aujourd’hui _scientifique_.
Il a détaché le mot, et il pose sur son grand nez triste un lorgnon pour
voir l’effet:
--Scientifique, je veux dire, Messieurs: méfions-nous, n’est-ce pas,
d’ouvrir notre cœur et notre esprit. Ce peut être agréable: c’est si
dangereux. Car on s’abaisse ainsi de l’Histoire à... à l’Art, ou plus
bas encore, à... à la Religion. Songez que moi, Aulard, ai fait, pour
les écoles, des manuels où, me gardant de tout avis personnel, fidèle
seulement aux découvertes de la Science, je désignais par exemple un
Saint-Vincent de Paul du nom qu’il portait en son temps: «Monsieur
Vincent». Si j’agissais de la sorte, c’était dans une pensée
scientifique, républicaine et laïque, née soudain de mon cerveau
impartial et glacé. De même devant vous, je veux aborder Napoléon avec
calme et froideur. Il ne faut pas nous échauffer sur des mots admirables
que l’on rapporte de lui. Ces mots admirables sont tous de la légende...
Quant à ses actes... faisons bien attention. Ils n’indiquent pas tant
l’homme qu’il fut que l’homme qu’il a voulu avoir l’air d’être...
Et M. Aulard, la main onctueuse, bénit laïquement ses auditeurs surpris.
Après quoi, d’une voix de mirliton, où l’on entend vibrer comme un
fragile papier gommé, fragile ainsi que la vérité de l’Histoire, il
s’explique et il détaille:
--On connaît surtout Napoléon comme soldat. Or, Napoléon lui-même, outre
qu’il a toujours très mal fait son service (il se faisait mettre en
congé et porter malade), Napoléon s’est défendu toute sa vie d’être un
militaire! Et il avait raison, cet homme, car la vérité militaire est
impossible à discerner. Je vais vous en donner un exemple. J’ai passé,
avec mes élèves, un an sur la bataille d’Iéna. Nous avions tous les
documents du Ministère de la Guerre. Eh bien, nous ne sommes arrivés à
rien!... En sorte que quand on y regarde de près, on ne peut pas savoir
ce que c’est que la bataille d’Iéna...
Il fait cet aveu en sourdine, comme un homme qui, hélas! n’a jamais
découvert que le néant de l’histoire où il s’avance en tapinois.
Pourtant... à l’extrême rigueur, il y a peut-être quelques
demi-certitudes vers lesquelles il est permis d’incliner, quand on
n’écoute pas, bien entendu, son tempérament personnel. Ainsi, M. Aulard
ne serait pas éloigné de croire que Napoléon fut franc-maçon. Oui,
franc-maçon: c’est intéressant cela, pour des gens honnêtement
républicains. Notez que lui-même, hésite encore... Mais il s’interroge
là-dessus longuement, car là, il se sent captivé, là s’ébroue sa vieille
âme ficharde. Quelle joie de penser que l’étudiant annamite, qui a fait
vingt jours de mer pour goûter à l’esprit français, va remporter, dans
sa mémoire, cet aspect inédit de Napoléon... de Napoléon, dont il ne
reste plus grand chose après une douzaine de pâteuses et aulardiques
leçons!
Que voulez-vous! La Vérité d’abord. Elle échappe quelquefois à M.
Aulard, mais il croit la rattraper comme son lorgnon, et, discret,
modéré, frottant ses mains, il dit sans haine, sans aucune haine:
--Napoléon, Messieurs, fut l’ennemi de l’intelligence. On ne peut pas
faire son éloge dans cette Sorbonne.
Et, ma parole, il s’animerait et dépasserait ses droits d’historien
scientifique, pour montrer tout à coup, dans un grondement, que...
Napoléon a brimé et bridé la sacro-sainte Révolution! Ah! Ah! C’est que
là, permettez, la question devient grave. La chaire de la Révolution est
à M. Aulard et n’est qu’à lui! Et M. Aulard frissonne à l’idée d’un
Bonaparte antirévolutionnaire, qui, même après plus de cent ans, le
gênerait dans sa place.
Tartuffe... j’ai dit Tartuffe. Le voici qui se découvre. Il montre les
dents, tragique. Sa sinécure est en jeu!
Pauvre et triste bonhomme! Qu’il se rassure: on ne la lui dispute pas.
Et on lui donne, par-dessus le marché, toute la pitié que son cas
mérite. S’appeler Aulard, avoir ce nom dolent, cette tête blafarde,
expliquer l’Histoire comme on raconte sa colique, et croire qu’on peut
convaincre, en plein Paris, un public qui n’est pas malade, quel défi et
quelle insolence! Il a tout juste convaincu Trotsky, qui fut de ses
élèves, qui suivit son cours cinq ans, qui montait de la rue des
Écouffes où il vendait des casquettes, à la Sorbonne où il édifiait, en
compagnie du saint homme scientifique, le plan d’une révolution qui
devait l’être aussi. Mais c’est tout. Ceux qui prétendent être ses plus
chers amis, avouent, après trois minutes, que la cuisine qu’il fait avec
l’histoire n’est qu’une gargote. Ceux qui suivaient ses cours le plus
assidûment l’ont lâché à l’heure solennelle, le jour du Centenaire de
Napoléon qu’il avait décrié durant des mois, pour que le 5 Mai on
haussât les épaules. Le 5 Mai arrive. Aulard, content d’avoir écrit que
j’étais un _muscadin_, tandis que lui-même était un _porte-lumière_,
vient fièrement faire son cours. Que trouve-t-il? Un auditoire réduit
des neuf dixièmes! Le peuple a couru chez le voisin, membre de
l’Institut, qui, flanqué de deux ministres avec la Garde Républicaine,
célèbre solennellement l’Empereur. Pauvre porte-lumière, il est
abandonné!...
A-t-il vu du moins que j’étais là, moi, son fidèle muscadin?... Aulard,
Aulard, en son cœur bienfaisant, je suis sûr qu’il m’a de la gratitude.
Il se rend compte, ce raseur, qui sut élever l’Ennui à la hauteur d’une
institution inamovible, que je suis comme lui juste et bon. Sans effort
en effet, je consens qu’en un jour clair de sa jeunesse, il a pu
honnêtement chercher la Vérité cinq minutes, mais en belle fille qu’elle
est, elle lui a fait la nique. Il avait été la chercher dans son puits.
Elle a éclaté de rire, est sortie, et l’a laissé dans le fond. Il y est
encore. C’est de là qu’il fait son cours. C’est de là qu’il voit si bien
que la France est la proie des Jésuites. Et quand un Français se penche
pour le voir à son tour, il découvre que le cher maître a la tête de
Basile.
III
MONSIEUR SEIGNOBOS
OU
LA SCIENCE DE L’HOMME
A Guy Arnoux, artiste à Paris[2].
[2] Ce chapitre est dédié à Guy Arnoux, artiste à Paris, en souvenir
d’une journée mémorable d’août 1917. Guy Arnoux reposait son talent
à l’Arcouest, près de Paimpol. Un jour, déguisé en pirate, en
compagnie de quelques amis, ignominieusement costumés comme lui, il
décida d’écumer la mer, le long de la côte, sur son bateau
_Marie-Josèphe_. Il partit. A un mille du petit port, il rencontra
le voilier _l’Églantine_. Il donna droit sur lui; ses compagnons
l’enlevèrent à l’abordage; et il fit prisonnier le contenu, qui se
trouva être M. Seignobos, historien réputé.
(Note de l’auteur.)
Il y a un autre grand professeur d’histoire à la Sorbonne: M. Seignobos.
Il est encore plus savant que M. Aulard. Un étudiant, ayant eu
l’imprudence de lui dire un jour que la bataille de Tolbiac fut une
victoire pour Clovis,--il s’écria:
--Vraiment? Qui vous l’a dit?
--Mais, Monsieur... je le sais.
--Le savez-vous _scientifiquement_?
Lui n’enseigne que ce qu’il sait de cette manière, c’est-à-dire qu’il
n’enseigne presque rien.
Il est, en effet, le premier d’entre les hommes à avoir compris que les
_faits_ historiques n’ont aucun intérêt. Tous sont de fausses
précisions. M. Seignobos rit des noms, rit des dates, rit de tout. (Il
ne grince des dents que quand on lui parle des curés.) Tout cela, ce
n’est pas la vie des peuples. Une seule chose compte: l’étude critique
et minutieuse des mœurs, et la comparaison attentive des statistiques.
C’est ce qu’on appelle la «_méthode historique_»; et c’est l’objet du
cours de M. Seignobos.
J’ose dire que ce cours est unique. Malheureusement, il est peu connu. A
la première leçon, il y a quarante personnes, curieuses et candides; à
la seconde, vingt, surprises et tenaces; et de la troisième à la
dernière, il y a tout au plus six ou sept égarés, dont lui et moi. Il
faut le regretter. J’ai, pour ma part, toujours infiniment goûté M.
Seignobos: il est plein de cocasseries qui me ravissent. Mais le public
se lasse, parce qu’il ne l’entend pas, parce qu’il ne comprend rien,
parce que, pour tout dire, il manque du génie spécial qu’il faut quand
on veut voir derrière les apparences. Plusieurs fois, j’ai emmené à son
cours des femmes de mes amis. Il y a, dans l’esprit de toute femme, même
la plus proche de nous, des poussées d’imprévu qui me semblaient de même
nature que les saillies de M. Seignobos. Eh bien, elles n’ont pas mieux
compris que les hommes; elles n’ont pas saisi en entier une seule de ses
phrases, ni découvert la moindre apparence de liaison entre deux de ses
idées. Je m’épuise devant cette énigme. Serions-nous, en France, ce pays
de la mesure, incapables de goûter une farce abracadabrante?
Voici un petit vieillard, barbe et cheveux en broussaille, qui paraît
sortir de dessous son édredon. Il entre, jette sa serviette sur sa
table, s’assied en voulant casser sa chaise, et commence sans dire
«Messieurs», comme s’il parlait à des bestiaux. D’ailleurs, est-ce qu’il
_commence_? C’est là le magnifique de son cas. Même quand il entame la
première leçon de l’année, il _continue_!
Quoi? direz-vous.
Un cours d’il y a dix ans ou une conversation avec lui-même. Et peu
importe qu’il ait des auditeurs ou n’en ait point: il ne regarde pas son
amphithéâtre. Il arrive, ruminant une idée: c’est celle-là qu’il sert,
où elle en est. Il se pelotonne à sa table, le nez sur ses papiers, les
bras entre les jambes. On dirait Diogène dans son tonneau. Et
maintenant, il va se payer la tête du monde entier, non seulement du
public presque inexistant, mais des rois, des papes, des évêques et de
tous les représentants du peuple, dans tous les pays. Car il ne s’étonne
ni ne s’émeut de rien. Il a trop remué d’idées fausses, de faits
inexacts, d’institutions mal comprises; il est arrivé avec l’âge à une
insensibilité totale; il ne croit plus ni à Dieu ni à diable. Mais le
diable se venge et ne le quitte pas: il habite M. Seignobos, le fait
ricaner et s’ébrouer.
Partant on ne sait d’où, allant vers on ne sait quoi, s’adressant à on
ne sait qui, il se trouve en train, tout à coup, d’essayer de définir
par des traits véridiques, cet ensemble «qu’on appelle généralement la
France». A la seule idée de toutes les blagues qu’on débite à ce sujet,
il s’étrangle de joie. Puis, démoniaque, il reprend son discours, où
l’on ne perçoit déjà plus qu’un mot sur trois, tandis qu’on jurerait
qu’en sa bouche il fait une affreuse bouillie de sa langue et de ses
dents.
--L’ français... langue française... qu’est c’est?... N’est qu’une des
nombreuses langues parlées en France.
Il donne un coup de poing sous sa table, et dans un éclat:
--Unité d’ langue en France? Existe pas! Alors?
C’est lui-même qu’il interroge et qu’il oppose ainsi aux imbéciles et
aux lieux communs. Car c’est cela son cours, ou semblant de cours: une
pétarade contre tout ce qu’on a l’habitude de dire et de croire.
--L’unité d’ la France? Allons! Au Nord, toits hauts... Midi, toits
bas... Et voyez cuisine... au moins trois régions: l’ beurre, l’huile,
la graisse d’oie!...
Il lève le nez, puis jette en l’air une phrase incompréhensible qui fait
le bruit d’un gargarisme.
Sur quoi, il replonge dans ses papiers.
--La religion?... Aucun élément d’unité... D’ailleurs pas spontanée...
N’est uniforme que par institutions imposées... Surplus, d’puis un
siècle, moitié d’ la Société l’a abandonnée.
Et cette proposition le fait éclater d’un mauvais rire que, tout de
suite, il contient. Car son cours, en somme, lui donne plus de dégoût
que de joie. Il vous le flanque à la tête: c’est un paquet de sottises.
Il a l’air de dire: «Tas d’idiots! Ça vous suffit pas?... Vous en faut
encore?... Attendez!»
--Reste la race!
Il a dit ces trois mots comme on cracherait ses dents.
Il les développe:
--En France, aucune race! Savants ont étudié structure des corps...
Brachicéphales. Dolichocéphales. Tout mélangé!... Et des bruns, des
blonds... avec grande partie dont on ne sait si bruns ou blonds.
Son petit œil, derrière un lorgnon de travers, aperçoit dans la salle
une étudiante blonde. Il crie:
--Seule déduction certaine: blonds sont anormaux! Bruns en majorité.
L’étudiante prenait des notes; elle s’arrête, interdite. Alors, de
contentement, il précipite son débit, s’empêtre, pâlit, gratte son
crâne, repart, bredouille, gargouille, bafouille:
--En France, toutes les races! Et d’ génération à l’autre, rien d’
transmissible. En France, enfants r’ssemblent pas aux parents.
D’ailleurs, parents, c’t’ un mot parents! Société française se r’crute
plus par mariages; elle n’ tient qu’ par enfants naturels... Mariages
donnent pas même deux enfants par famille... En sorte que métissage,
peuple de métis... France, cul-de-sac Europe avec, dans le fond, toutes
les races... Français, qu’est c’est les Français? Des gens qui entre eux
s’ considèrent comme Français, et sont contents de l’être, v’là tout!
Sur cette trouvaille, il souffle et mâche sa barbe. Puis il repart,
pestant soudain contre les sociologues et leurs statistiques. Dans ce
désordre, s’il lui arrive d’avoir des idées d’un bon sens ordinaire, il
s’en effraie tout de suite et arrête ce mouvement mauvais en mêlant les
mots, en disant: «jamais» pour «toujours», «conservateur» pour
«libéral». Il se reprend, s’étouffe. On entend: «Pfttt... pfttt...
pasteurs!» Voici qu’il fait le compte des pasteurs, comme il fera le
compte des commerçants; et aussitôt après, sans transition, il montrera
le développement du fromage de Brie depuis 1905. Deux doigts dans le
nez, il jette:
--C’mmerce: onze millions!... Dans l’ c’mmerce on n’ compte ni bains ni
pompes funèbres: 160.000 hommes... De plus, rentiers 900.000 et gens
sans aveu 126.000!
Vlan! Il a mis soigneusement ensemble les rentiers et les gens sans
aveu: il jubile. Pour s’apaiser, il se lance dans une phrase plus calme
sur les vaches, de 1900 à 1910. Il s’arrête, il rit, non aux anges, mais
au diable, car il cherchait une définition du peuple et il l’a trouvée:
--Qu’est c’est l’ peuple? Les travailleurs, plus les coquetiers et les
forains! Ah! Ah!
Il ajoute:
--Qu’est c’est la p’tite bourgeoisie? Des gens qui méprisent travail
manuel, mais estiment professions sédentaires et écritures. Il faut y
joindre acteurs et musiciens. D’ailleurs...
Il regarde le plafond et se balance:
--D’ailleurs, peuple et bourgeoisie mêlés. Plus d’ classes. Grands
bourgeois épousent couturières et personne fait plus attention!
Sur quoi il ne peut s’empêcher de rire encore. Il est radieux de
constater partout, dans tous les pays, dans tous les temps, la folie de
la pensée humaine, le désordre des sociétés, la relativité de tout ce
qui est. Au fond, l’humanité l’enchante, tant elle l’écœure, et ses
propres leçons l’amusent, à force de lui faire pitié. Car il ne croit
pas plus à l’enseignement qu’au reste, mais, persuadé que tout cours est
imbécile, il illustre du moins cette pensée-là d’une démonstration
claire. Lancé dans l’Histoire, il y saccage et embrouille tout, et on
dirait un vieux chien crotté qui fait irruption dans un salon pour
éternuer et gratter ses puces.
--En Bret... en Auv... en Normandie!...
Il y a trois quarts d’heure qu’il parle: il s’énerve.
--Le... la... les bestiaux sont attachés à... à la... au piquet...
jusqu’à ce qui... que... qu’elles aient brouté le... les... la luzerne!
Il se calme tout de même, prend chaque province française, la stigmatise
en deux phrases, signale les prunes d’Agen, les poulardes du Mans, les
sardines bretonnes; et comme l’heure sonne, il saute sur sa chaise,
balbutiant:
--Vers à soie... maladies... luscardine... picardine... tournent au
jaune bleu... lascardine... rascardine!...
Il ricane, disparaît: c’est fini.
Je ne dis pas que pour de jeunes français, ni pour de jeunes étrangers,
ni pour personne d’autre, ce soit un enseignement précieux, mais
j’avertis qu’il ne faut pas considérer M. Seignobos du même œil que ses
voisins. La qualité de cette Sorbonne vient précisément de la variété de
ses fonctionnaires. M. Seignobos le dit expressément: «France,
cul-de-sac Europe. En France, toutes les races!» M. Seignobos est un
échantillon français qui ne ressemble à aucun autre; il faut lui mettre
une étiquette spéciale. Mais avant de la mettre, il convient de
réfléchir. Dire qu’il est «incompréhensible», c’est vite dit... s’il se
comprend lui-même...--Dire qu’il est «dangereux»? Pourquoi? Parce qu’il
est sceptique, diabolique, sectaire? Mais si on ne le comprend pas, où
est le danger?--Je n’ai encore entendu qu’un auditeur parler de lui avec
justesse.
C’était un grand Anglais, réjouissant à regarder. Perchée sur un long
corps, il portait une petite tête rouge brique, dont le front était
resté blanc; deux sourcils d’étoupe rousse, un poil noir par narine, une
nuque mousseuse de cheveux follets, complet épinard et grosses
chaussettes carotte dans des souliers à double semelle: je le vis sous
cet aspect suivre, tout un mois, le cours piquant de M. Seignobos.
Et au bout du mois il me confia ceci, avec gravité:
--Monsieur, je suis le Recteur, n’est-ce pas, de l’Université de
Wowowrod, pays de Galles. Eh bien, je n’ai eu à Paris aucune plus
intéressante expérience, n’est-ce pas, que les cours de ce Seignobos.
Et il ajouta dans un sourire:
--Vraiment, j’ai beaucoup joui!
Puis, fort sérieux, il m’expliqua que cet homme était shakespearien,
n’est-ce pas, car, en le regardant, il avait cru voir, à certaines
minutes, une sorcière installée en Sorbonne.
D’ailleurs, l’air de la salle sentait le roussi. M. Seignobos ne
venait-il pas à ses leçons sur un balai rôti? Le recteur se le
demandait.--Et voyant M. Seignobos ouvrir sa serviette, le recteur avait
eu peur qu’il ne s’en échappât des crapauds et des salamandres.
En conclusion, sans trace d’humour, il disait qu’à sa connaissance, dans
toutes les Universités du monde, il n’y avait personne qui représentât
plus plaisamment ce que les initiés appellent la «Fantaisie», et
certains autres la «Folie pure».
IV
MONSIEUR VICTOR BASCH
OU
L’ESTHÉTIQUE EN ACTION
«Après vous avoir montré les fous qui sont enfermés, il faut que
je vous en fasse voir qui mériteraient de l’être!»
LE SAGE.
(_Le Diable boiteux_.)
Encore un savant, quoique à la Faculté des Lettres!
Celui-ci s’annonce professeur d’_Esthétique et de science de l’Art_.
Mais, à la différence de M. Seignobos, il adore son cours. Il arrive en
avance, impatient de pérorer. La Sorbonne lui fournit non pas une
chaire, mais un tréteau, sur lequel il se joue lui-même, en virtuose
improvisateur. Et professeur d’esthétique veut dire: «Moi, Victor Basch,
vais me raconter esthétiquement!»
Comme tous les gens de théâtre, il a une haute idée de soi. La preuve,
c’est qu’il dit: «Ne trouvez-vous pas que je ressemble à Caillaux?»
Hanté par ce modèle, il se croit tout permis.--Il fait irruption dans
son amphithéâtre, ne dit pas «Messieurs», parce qu’il a envie de dire
«Mes amis» ainsi qu’à des maçons et à des terrassiers, et commence d’une
voix haute, insolente, impudente:
--J’arrive. Vous me regardez. Je vous regarde. Quelle différence entre
nous? Celle-ci: je sais, moi, ce que je vais dire, et vous ne le savez
pas! Je vais dire: «Qu’est-ce que le tragique?» Boum!
«Boum!» c’est, sur l’estrade, un coup de talon, qui va se répéter vingt
fois durant une heure de cours, et accompagner la fin de chaque phrase
capitale.
--Donc, le tragique est-ce le dramatique? Non! Or, le dramatique est-ce
l’art dramatique? Du tout! Qu’est-ce donc? Patience! Remontons de
concept en concept. Y a-t-il ici quelqu’un qui soupçonne ce qu’est
l’Art? Je dis quelqu’un, sans désigner le sexe ni la couleur des
cheveux... Et j’écoute! Homme, femme, enfant, parlez! Personne ne parle?
Hein? Comment? Vous avez confiance en moi? Merci. Très flatté!
Le public sourit. Lui se rengorge. Dix pas de long en large, et d’une
voix claironnante:
--Or, donc, l’Art,--suivant ma conception de cette année, résultat de
mon cours de l’an dernier,--l’Art c’est l’expression, et l’Art c’est la
représentation...
Brusquement il s’arrête pour émouvoir une directrice de pensionnat qui,
avec fièvre, prend des notes.
--... C’est la représentation, dans une œuvre durable, de l’état émotif
d’un artiste, aspirant à se communiquer à des spectateurs!
Il souffle après cette cuistrerie. Puis il s’ébroue: