ORAISON

Plus je médite le texte de la Messe, plus j’y découvre de nouvelles

profondeurs et de nouvelles beautés. C’est ce qui m’advint encore

l’autre jour comme je venais de réciter la fin de la prière qui termine

le canon: _Per quem haec omnia, Domine, semper bona creas, sanctificas,

vivificas, benedicis praestas nobis. Per ipsum et cum ipso et in ipso

est tibi Deo patri omnipotenti in unitate Spiritus omnis honor et

gloria._

Pendant tout le reste du Saint Sacrifice, ce verset radieux ne cessa de

se répercuter en moi avec insistance. Comme, après l’action de grâces,

mon esprit s’y reportait de nouveau, sans que ma volonté eût part à ce

mouvement, je le vis soudain flamboyer aux profondeurs de mon être. J’en

fus tout embrasé et je dis:--Prodige d’amour où la Sainte Trinité se

concentre puis s’irradie par Jésus, qui la donne en se donnant! Oui, je

vois le mystère rayonner d’une clarté indicible.--_Par Lui-même_, je

reçois la Vie surnaturelle comme une sève fécondante et je perçois que

celui qui la refuse est mort, quoiqu’il paraisse vivant aux yeux du

grand nombre. _Avec Lui-même_, je m’engage dans la voie étroite où il y

a tant de ronces et de cailloux aigus mais aussi tant de fleurs

incomparables à cueillir. _En Lui-même_, je me fondrai quand se lèvera

le soleil de la Résurrection. Per ipsum, et cum ipso, et in ipso! Je

répète ces mots mainte et mainte fois et il me semble entendre chanter

dans toute mon âme les grandes orgues d’un office triomphal...

Ce matin-là, naquit l’oraison que l’on va lire et qui formera la

conclusion du présent volume.

* * * * *

Seigneur Jésus, je suis parti à ta recherche hors des ténèbres qui

couvrent ce triste monde où trop d’hommes n’échangent que des paroles

futiles, puantes de luxure, astucieuses ou cruelles. Ce n’est point

l’astre des Mages qui éclairait ma route. Pour me guider, la Sainte

Vierge, ma mère souriante, détacha une toute petite étoile de sa

couronne. Quoiqu’elle brille à peine comme un ver luisant dans l’herbe

drue, je la distingue très bien au fond de l’azur nocturne. Et je sais

que Marie la réserve aux voyageurs éclopés qui ne trouvèrent pas d’autre

abri que l’étable de Bethléem.

Seigneur Jésus, je t’ai cherché--je t’ai trouvé dans la solitude et le

silence de la forêt où les vieux arbres, patriarches robustes, enlacent

leurs ramures pour t’édifier un sanctuaire de feuillage.

Seigneur-Jésus, je t’ai cherché--je t’ai trouvé dans la solitude et le

silence des vastes plaines que traversaient mes chemins de pèlerinage et

que tu bénissais en y faisant souffler des brises salubres dont la

cadence réglait celle de mes prières et de mes pas.

Seigneur-Jésus, je t’ai cherché--je t’ai trouvé dans la solitude et le

silence des monastères où, parfumant l’âme des élus que tu désignas pour

l’abnégation totale sous la stricte clôture, l’oraison monte vers le

ciel comme un grand lys candide.

Mais c’étaient alors les étapes d’une course de printemps où la Grâce

multipliait ses sourires. Plus tard, vinrent les marches par les saisons

dures.

Comme je gravissais les premières pentes du Carmel, sainte Térèse, saint

Jean de la Croix et Pascal ensuite vinrent à ma rencontre et me

révélèrent que _tu seras en agonie jusqu’à la fin du monde_ et ils

m’invitèrent à partager tes souffrances comme ils les partageaient

eux-mêmes.

Par prédestination, j’acceptai. Mais comme il fallait que ma force de

volonté fût éprouvée, j’entrai d’abord dans une nuit glaciale où mon âme

grelottait toute nue, subissait, sans pouvoir réagir, les frôlements du

Démon et, se croyant abandonnée--tandis que jamais tu n’avais été aussi

près d’elle!--sanglotait: «_Quia tu es, Deus, fortitudo mea, quare me

repulisti!..._»

Malgré tout, le pressentiment subsistait en moi que tu me viendrais en

aide car, d’une façon immuable mais sans le moindre vestige de

consolation sensible, ma pensée demeurait tout entière à toi. Et ce

rudiment d’espoir ne fut pas trompé puisque, au moment de la plus grande

angoisse, tu me revêtis soudain d’une tunique de flammes vivifiantes et

tu illuminas l’ombre où je gisais d’une profusion d’images dont je

n’essaierai même pas de décrire approximativement la splendeur...

Je repris l’ascension. Mais à mi-hauteur de la montagne, je m’aperçus

que les images se raréfiaient et qu’elles allaient bientôt me quitter

tout à fait. J’en ressentis du chagrin et j’eus des velléités de

retourner en arrière. Tu me barras le chemin et tu me plongeas dans une

nuit bien plus terrible que la première. Aux confins de la désespérance,

comme si j’étais sur le point de franchir le seuil de la Géhenne, je

m’écriais:--Je suis aveugle et je ne puis guérir; mon esprit est pareil

à une pierre inerte: je ne comprends plus rien à ce qui m’entoure, je ne

saisis plus le sens surnaturel de ce que l’Église m’enseigna, je ne

reconnais plus mon Jésus dans cette force qui m’entraîne--mais je

monterai quand même parce que _je veux l’aimer quand même_...

Alors, tu me rendis ta Lumière et tu me conduisis par une pente encore

très ardue, mais toute fleurie de roses rouges, au sommet de la Sainte

Montagne.

Et voici que c’était le Calvaire...

Depuis, Seigneur Jésus, tu m’as uni à ta Passion et tu permets que, te

contemplant sans trêve, je murmure:

Mon Maître aimé, mon Maître adoré, ta tête saigne sous la couronne

d’épines... Que j’ai mal à cette tête!

Mon Maître aimé, mon Maître adoré, tes mains saignent perforées de clous

très aigus... Que j’ai mal à ces mains!

Mon Maître aimé, mon Maître adoré, ton cœur palpite affreusement sous

les coups de lance que lui prodigue l’ingratitude humaine... Comme je

sens dans mon cœur les battements angoissés de ton cœur!...

Mais je brûle d’amour puisque tu daignes m’associer à tes tortures pour

le rachat de mes frères captifs du Prince de ce monde!...

Et maintenant, mon bon Maître, la fatigue m’écrase à cause du long

voyage que je fis à ta suite. Permets que je dépose ma plume au pied de

ta Croix. Permets que j’aille bientôt en Purgatoire afin que les flammes

purificatrices nettoient mon âme des taches et des rouilles qu’y

imprimèrent mes péchés innombrables...

En Purgatoire!... Il me semble que j’y suis déjà. Le feu justicier, le

feu salutaire m’enveloppe et, sous son étreinte, mon âme devient toute

blanche. Et voici que, par l’intercession de ta Mère, tu me fais signe

de monter vers ce Soleil éternel où tu résides, Un avec ton Père et le

Saint Esprit. Et voici que je t’entends me dire: _Euge, serve bone et

fidelis, intra in gaudium Domini tui..._

Le voyageur étonné · 第 33 / 36 题