Le frère Placide a écouté avec la plus grande attention le récit de
l’abbé Cerny et le mien. Je ne m’en étonne point, sachant que la
communauté où il fit profession s’adonne spécialement à la prière
perpétuelle pour les âmes du Purgatoire. Je pressens que, dans la sainte
clôture qui le garda tout à Dieu depuis l’âge de dix-sept ans, il a reçu
des lumières de choix. Aussi, je ne tarde pas à lui dire:
--Maintenant, mon petit frère, c’est à votre tour de parler.
Il se trouble; il rougit. Se mettre en évidence lui déplaît si fort que
mon invitation l’effarouche. Cependant, comme l’abbé Cerny vient à la
rescousse, il finit par nous répondre:--Je crois avoir appris quelque
chose sur les âmes du Purgatoire mais je suis tellement gauche et je
m’exprime si mal que je ne puis guère vous le rendre.
--Ne vous inquiétez pas. Dites-le comme vous l’avez senti et ce sera
très bien.
Visiblement, mon affirmation ne suffit pas à le rassurer. Toutefois,
pour ne pas nous désobliger, il fait un effort sur lui-même et c’est
avec une entière simplicité qu’il nous rapporte ce qui suit:
--Vous savez qu’au monastère, nous avons chacun notre cellule. Nous n’y
résidons guère que la nuit car, du réveil au coucher, nous sommes pris
par les offices liturgiques et le travail manuel. Eh bien, un soir, à
peu près un mois avant la guerre, je venais d’y rentrer pour prendre mon
repos. Ainsi qu’il est de règle, j’avais quitté mes souliers et ma
ceinture et je m’étais étendu sur la paillasse piquée qui, avec un
traversin de varech, constitue notre couchette...
--Je connais, interrompis-je, c’est à peu près aussi moelleux qu’une
table de granit!
Le frère rit doucement:--Peut-être, reprit-il, mais je puis vous
certifier que, d’habitude, cela ne m’empêche pas d’y dormir à poings
fermés. Ce jour-là, il n’en fut pas de même. Depuis le matin, régnait
une chaleur orageuse qui accablait et énervait à la fois. Des nuages de
plomb couvraient le ciel, pesaient de plus en plus bas et, comme nous
étions en pleine canicule, il n’y avait pas à espérer que quelque
fraîcheur naquît avec l’aube. Je suffoquais. Quoique je m’appliquasse à
ne pas bouger, j’avais le corps trempé de sueur. Je l’avoue: j’aurais
quitté bien volontiers ma tunique et mon scapulaire, échangé ma grosse
chemise de bure contre du linge sec. Mais ce nous est interdit puisque
nous sommes là pour réparer et que nous avons fait vœu de pénitence à
l’intention de secourir les défunts qui expient, dans l’autre monde, le
trop de complaisance qu’ils donnèrent à leur bien-être ici-bas.
Je me sentis bientôt si mal à l’aise que je ne pus y tenir. Je mis les
pieds sur le carreau, je me traînai vers la fenêtre grande ouverte et je
m’agenouillai le front appuyé contre le bois vermoulu du chambranle.
J’aspirais d’une bouche avide l’air extérieur. Mais il ne m’apporta nul
soulagement car, au dehors comme dans la cellule, l’atmosphère, d’une
noirceur rigide, semblait provenir d’une forge où l’on aurait entretenu
un sombre brasier dont le souffle me calcinait les poumons.
J’essayai de prier. Comme nos constitutions nous prescrivent de le faire
lorsque nous nous réveillons la nuit, je murmurai:--_Fidelium animae
requiescant in pace..._ Mais ce ne me fut qu’une formule machinale. Et
même elle me parut si dépourvue de sens que j’éprouvais une sorte de
dégoût à la rabâcher. C’est que je passais par une de ces minutes de
dépression corporelle dont le Diable, toujours aux aguets, sait si bien
profiter pour nous lacérer l’âme et y semer des orties.
Affaissé comme je l’étais, je ne réalisai pas le danger de cet assaut.
Sous l’influence démoniaque, d’un cœur débordant d’amertume, je
m’écriai: «A quoi bon ces prières?... A quoi bon cette pénitence?... A
quoi bon vivre?...
Et je ne cherchais pas à enrayer l’esprit de révolte qui s’efforçait
d’abolir en moi la grâce de la vocation religieuse. Haché comme un fétu
par la grêle, je balbutiai:--Je ne peux pas, je ne peux pas lutter
davantage!... Et, je me laissai choir tout de mon long sur le sol,
répétant ce que me dictait la voix sardonique de l’Ennemi:--Tout ce que
tu entrepris, avec tant de joie, pour le salut des âmes, est totalement
inutile!...
Or, voyez la bonté de Dieu! Tandis que, prostré de la sorte, versant des
larmes et me tordant les mains, je m’enfonçais, sans réagir, dans ces
ténèbres affreuses, voici qu’une lumière éblouissante envahit tout à
coup la cellule. J’ouvris les yeux, je me relevai, d’un bond je courus à
la fenêtre. Ce que je découvris alors m’émerveilla jusqu’à l’extase.
La croisée donnait sur une partie assez limitée du jardin entourant le
monastère. Directement au-dessous, le regard se posait sur des planches
de choux et de salades. Vingt mètres plus loin se dressait une rangée de
cyprès si serrés qu’ils formaient une cloison au delà de laquelle il
était impossible de rien apercevoir. C’était, du moins, l’aspect du lieu
tel qu’il se présentait journellement à ma vue. Mais, _maintenant_, ces
choses avaient disparu. A la place, un immense verger s’étendait où
l’herbe d’un vert éclatant, moiré de reflets vermeils, se parsemait de
larges fleurs où chatoyaient toutes les nuances du prisme. Çà et là, des
arbres étendaient leurs frondaisons. Je ne pus en déterminer l’espèce
car ils étaient chargés d’hirondelles au point qu’on ne distinguait plus
le feuillage. Sur l’ensemble, un ciel bleu d’une profondeur inouïe et
une clarté solaire si intense et si pure à la fois que je ne me
souvenais pas d’en avoir connu de semblable, même aux jours les plus
beaux de l’été. Et ce paysage et cette lumière me furent plus réels que
toute réalité perçue par les yeux du corps. En effet, j’avais
l’intuition que c’étaient les yeux de mon âme qui absorbaient cette
féerie.
Les hirondelles chantaient éperdument. Oh! ce chant!... Ce n’était pas
leur gazouillis coutumier, mais un hymne de joie qui exprimait une
reconnaissance infinie, une félicité sans bornes. Frais comme l’eau
d’une source sous-bois, pénétrant comme un parfum de tubéreuse, aérien
et subtil!... Mais pourquoi chercher des comparaisons? Cela dépassait
tout ce que nos sens, rendus infirmes par le péché, peuvent
s’assimiler--tout ce que notre esprit, entravé par la chair, peut
concevoir.
Et le chant disait: Gloire à Dieu au plus haut des cieux!...
A écouter, dans le ravissement, cette action de grâces, il me fut appris
que ces hirondelles signifiaient les âmes du Purgatoire dont les prières
de la communauté avaient obtenu la délivrance. Avant leur migration
définitive vers la béatitude éternelle, Dieu permettait qu’elles me
révélassent que mes oraisons, ma vie pénitente, à moi pauvre moine si
imparfait, et jusqu’à mon agonie entre les griffes du Démon, n’avaient
pas été en vain.
Alors, mon cœur se dilata, s’épanouit comme une rose de mai; je riais,
je pleurais des larmes d’allégresse, je chantais, moi aussi: Gloire à
Dieu!...
Enfin les hirondelles se levèrent toutes, déployèrent leurs ailes,
montèrent vers les hauteurs radieuses où, chantant toujours, elles se
perdirent en Dieu. Ah! que j’aurais voulu les suivre!...
Le frère Placide n’ajouta rien. L’abbé Cerny et moi, nous ne fîmes aucun
commentaire. Et qu’aurions-nous pu dire? Nous étions transportés, comme
lui, loin de ce triste monde: ce qu’il avait vu, nous devenait sensible
et nous prenions pleinement conscience qu’il est salutaire, à quiconque
se veut ami de Jésus, de souffrir avec nos sœurs pathétiques: les âmes
du Purgatoire.
* * * * *
La nuit a passé. Un petit jour blafard colle maussadement sa face aux
vitres. Le vent ne souffle plus, mais la pluie redouble. Étendus côte à
côte sur le plancher, nous commençons à nous assoupir quand une
canonnade enragée nous force de déclore les paupières. Nos 75 lancent
des aboiements secs. Au loin, dans le brouillard, les grosses pièces
allemandes leur répondent par de lourds grognements enroués. Allons: le
sang ruisselle comme il a ruisselé hier, comme il ruissellera demain. Et
les âmes des morts tourbillonnent parmi les rafales homicides:--Priez
pour nous! Priez pour nous! implorent-elles.
Nous prions...