UN REVENANT?

Il y eut cinq ans à la fin de septembre dernier, un de mes amis, médecin

de campagne habitant un village à la lisière de la forêt de

Fontainebleau, m’avait invité à venir le voir. Comme nous étions fort

liés, je l’aurais fait bien auparavant si les obligations que m’imposait

mon métier de porte-paroles ne m’eussent tenu sans cesse loin de la

région où il exerçait. Et même, lorsque je réussis à combiner mes

déplacements de façon à lui rendre visite, je ne pus, à mon grand

regret, lui consacrer que très peu de temps. Arrivant de Belgique, me

dirigeant vers les Pyrénées, il me fallut le prévenir qu’il me serait

impossible de passer plus de vingt-quatre heures chez lui. De fait, je

descendis du train à la nuit tombante et je repartis dans la soirée du

lendemain.

Mon ami--le docteur Dufoyer--et sa jeune femme m’attendaient à la gare.

Ils me firent un accueil des plus chaleureux que je savais sincère car

l’un et l’autre partageaient mes convictions religieuses et, en outre,

toutes leurs habitudes de pensée correspondaient aux miennes.

Après les premières effusions, le docteur me dit:--Nous n’occupons plus

la maison où vous êtes venu naguère.

--Vous trouvez-vous bien de ce déménagement? demandai-je.

--Mais oui, notre nouveau logis est plus spacieux et présente des

avantages que le premier ne possédait pas. Ajoutez que je l’ai payé un

prix assez minime... J’attribue ce bon marché à ceci que, quoiqu’il fût

en vente depuis très longtemps et que les acheteurs d’immeubles ne

manquent pas dans le pays, personne ne semblait se soucier de

l’acquérir. C’est sans doute la raison pourquoi le précédent

propriétaire s’est montré plutôt facile au cours de nos négociations. Je

ne m’en plains pas!...

--Méfiance, dis-je, la maison recèle peut-être des inconvénients qui ne

se découvriront qu’à la longue.

--Oh! vous pensez bien que j’ai examiné les choses de près avant de

traiter. Et puis voilà bientôt un an que nous sommes installés et ma

femme, qui ne manque pas de sens pratique, vous dira comme moi que nous

n’avons pas lieu de regretter notre achat.

--En effet, appuya Mme Dufoyer, et d’ailleurs je vous affirme que, de

mon côté, j’avais pris toute sorte d’informations. Pour tout dire, je

dois avouer que cette enquête ne m’a pas fourni beaucoup de résultats.

Vous connaissez nos paysans: ce sont les êtres les plus fermés du monde.

Lorsque je demandais à nos voisins s’ils savaient le motif pour lequel

une maison, si commode et d’aspect si plaisant, demeurait vide depuis

tant d’années, ils pinçaient les lèvres ou prenaient un air distrait et

détournaient la conversation. Lorsque j’insistais, les moins sur leurs

gardes répondaient:--Ben oui, c’est une bâtisse pas chétive... Je

revenais à la charge; je les pressais afin qu’ils m’indiquassent les

tares possibles. Tout ce que j’obtins fut cette réponse:--Il y en a qui

n’en disent rien... Jamais je n’ai pu les sortir de ces phrases

évasives. Alors, que voulez-vous, nous avons conclu et, jusqu’à présent,

nous n’avons pas eu à nous en repentir.

Échangeant ces propos, nous avions suivi la venelle où s’élevait la

maison qui les suscitait. La nuit était très obscure d’autant que de

gros nuages encombraient le ciel et que nulle lanterne municipale

n’éclairait la voirie. Il en résulta qu’arrivés chez mes amis, je ne

perçus que confusément la façade sans pouvoir me rendre le moindre

compte des entours. Retenez ce détail. Il a son importance.

A souper, la conversation erra parmi les souvenirs que nous avions en

commun. Elle ne se prolongea, d’ailleurs, pas très tard. J’y mettais

assez peu d’entrain, le voyage m’ayant extrêmement fatigué. Le docteur

le constata et m’offrit aussitôt de gagner mon lit.

--Nous regrettons fort, ajouta-t-il, que votre séjour soit si bref mais

enfin puisque demain, nous aurons la journée entière pour causer à

loisir, ce soir, il vous faut du repos.

Comme, en effet, j’avais peine à tenir les yeux ouverts, je ne me fis

pas beaucoup prier. Le docteur alluma une bougie et, dès que j’eus pris

congé de Mme Dufoyer, me conduisit à ma chambre. Tout en montant

l’escalier, il m’expliqua:--Il n’y a qu’un étage avec un grenier

au-dessus. Vous n’avez pas à craindre d’être réveillé par des allées et

venues; ma femme et moi, nous couchons au rez-de-chaussée; mon chauffeur

et ma cuisinière, qui sont mariés ensemble, logent dans les communs hors

de la maison.

Les marches gravies, nous enfilâmes un assez long couloir sur lequel

donnaient deux ou trois portes closes.

--Pièces de débarras, me dit le docteur, il n’y a que votre chambre,

celle du fond, qui soit meublée...

--Bon, répondis-je en riant, je vois que je serai tranquille--à moins

que quelque revenant ne vienne me tirer la couverture de dessus le

nez...

--Ah! quant à cela, reprit-il, entrant dans la plaisanterie, je ne

réponds de rien... Mais nous voici rendus.

La chambre, plutôt grande, tapissée de neuf, occupait l’angle est de la

maison. Un mur plein la limitait de ce côté. Le lit s’y appuyait. Une

large fenêtre, ouvrant vers le sud, était garnie de rideaux en

mousseline fort légers mais point de persiennes.

Le docteur s’en excusa:--J’ai dû faire enlever les volets qui tombaient

en débris car n’oubliez pas qu’il y a presque un siècle que la maison

est inhabitée. J’en ai commandé d’autres, mais le menuisier du village

est si nonchalant que je ne sais quand ils seront en place tant ce

potentat de la varlope traîne pour les façonner.

--Cela m’arrange très bien, dis-je, où que je sois, je déteste me

calfeutrer et comme je m’éveille de bonne heure, rien ne m’est plus

agréable que d’assister au lever du jour.

Sur quoi, le docteur me quitta en me réitérant l’assurance que nul bruit

n’interrompait mon sommeil, de sorte que je pourrais faire la grasse

matinée si l’envie m’en prenait.

Je rapporte ce dialogue, d’une banalité complète, pour bien vous

souligner l’état d’esprit où je me trouvais. Constatez-le: pas plus le

local que les phrases échangées avec mon ami n’étaient de nature à me

tenir l’imagination en alerte. En somme, ma lassitude ne me laissait

qu’une idée nette: m’étendre le plus vite possible et reposer. Je me

déshabillai rapidement, je posai ma montre sur la table de nuit, je me

fourrai dans les draps, je soufflai la bougie et je m’endormis tout de

suite d’un profond sommeil...

Soudain, je fus réveillé en sursaut par quelque chose d’insolite qui se

passait dans la chambre. Il me sembla que je n’étais plus seul--qu’une

_présence_ indéfinissable s’efforçait de se manifester à mes sens et

souffrait de n’y point réussir. Encore tout assoupi, ne réalisant que

d’une façon incohérente ce que j’éprouvais, je frottai machinalement une

allumette et je consultai ma montre... Minuit et demie... Il y avait

trois heures que je dormais.

Je demeurai assez longtemps très vague. Puis je promenai à travers la

chambre un regard qui ne me fit rien découvrir d’anormal. Je me tournai

vers la fenêtre et je remarquai que les nuages, qui couvraient le ciel à

mon arrivée, s’étaient dissipés. La nuit resplendissait d’étoiles et

régnait, toute pacifique, sur la campagne. Pas un souffle de vent. Dans

la maison, rien ne bougeait; nul trottinement de souris dans le grenier;

auprès de moi, nul de ces craquements de meubles qui éclatent parfois à

l’improviste. Partout, un silence absolu.

--Bah! me dis-je, je subis sans doute une petite poussée de fièvre due à

la fatigue du voyage... Tâchons de nous rendormir.

Je remis ma tête sur l’oreiller et je commençais à reprendre mon somme

si fâcheusement interrompu, lorsque je subis la sensation étrange d’être

observé par _quelqu’un qui aurait voulu se rendre visible mais n’y

parvenait pas_. Alors j’avoue que je me sentis troublé. Et, par instinct

préservateur, j’articulai les deux vers qui ouvrent la seconde strophe

de la conjuration de Saint Ambroise:

Procul recedant somnia

Et noctium phantasmata...

J’allai poursuivre lorsqu’une longue plainte--basse et

sanglotée--s’éleva tout à coup dans l’ombre immobile. De quelle

indicible souffrance elle paraissait l’expression!... Puis j’entendis

comme un piétinement tout proche. Cela semblait d’abord me parvenir à

travers le mur où touchait mon lit.

Je pensai:--Il doit y avoir un malade dans la maison contiguë. Sûrement,

on ne tardera pas à recourir au docteur...

D’un moment à l’autre, je m’attendais à ce que la sonnerie électrique de

l’entrée vibrât et je faisais la réflexion qu’il serait peu amusant pour

Dufoyer d’être obligé de se lever en pleine nuit.

Cependant le bruit augmentait: des gémissements entrecoupés, des

supplications balbutiées, des pas lourds qui s’arrêtaient parfois

brusquement, puis reprenaient avec une allure de panique. La rumeur

allait toujours grandissant de sorte que j’avais maintenant l’impression

d’en être environné. Ce fut au point que je m’écriai:--Il est impossible

que, là-dessous, mes amis n’entendent pas!...

Mais non, aucun mouvement n’indiquait leur réveil. Et alors, une idée

singulière, comparable à une clarté indécise dans de la brume, surgit en

mon esprit:--Est-ce que ce tumulte ne serait perceptible que... _pour

moi_?

En vain je m’efforçai d’écarter cette suggestion et de me convaincre de

son extravagance. Elle m’obséda bientôt si fort que j’eus beau me

raisonner, il me fallut y plier mon jugement.

Pour faire diversion, j’allumai la bougie et je scrutai la chambre d’un

œil passablement effaré. Or je n’aperçus rien d’extraordinaire: il n’y

avait personne auprès de moi; tous les meubles étaient à leur place.

Toutefois, le bruit avait cessé.

Ce calme si subit aurait dû me rassurer. Au contraire; je me sentis plus

anxieux. Mon cœur battait à grands coups et j’avais beau me répéter,

avec une obstination puérile, que certainement, j’avais rêvé, la

certitude incoercible s’ancrait en moi d’une _présence_ mystérieuse qui

ne _voulait_ ou plutôt ne _pouvait_ pas s’éloigner.

Longtemps, peut-être une heure, je me tins sur mon séant, l’oreille au

guet, sondant du regard tous les coins de la chambre, construisant des

hypothèses plus ou moins plausibles.

Enfin, le silence persistant, je me rassurai quelque peu. J’éteignis et

je me recouchai en m’affirmant que, le matin venu, cet incident pour le

moins bizarre s’éclaircirait de la façon la plus simple et la plus

naturelle.

Tout aurait été fort bien à condition que je pusse récupérer mon sommeil

paisible d’avant minuit. Mais les choses allèrent différemment.

A peine eus-je baissé les paupières que le bruit se renouvela. Cette

fois, c’était peut-être plus étouffé mais tout aussi déconcertant.

D’abord la sensation que je n’étais pas seul s’accusait davantage. Puis

les pas se multipliaient tandis qu’un murmure d’imploration--où il me

fut pourtant impossible de distinguer une parole précise--ne cessait de

déferler vers moi comme les vagues d’une marée montante. Parfois la

_Présence_ semblait s’écarter un peu, se diriger vers la porte, puis la

franchir sans toucher à la serrure et arpenter le couloir en renforçant

sa plainte. Ensuite un arrêt et un silence comme si l’être qui la

proférait attendait anxieusement une réponse. Tout continuant à dormir

dans la maison, il battait en retraite. Et, derechef, la chambre

retentissait de son tourment.

Que faire pour me libérer de cette obsession?

Je simulai un violent accès de toux. J’élevai la voix pour demander s’il

y avait quelqu’un là. Point de riposte formulée par des mots, mais un

redoublement de plaintes. J’eus l’idée de prier, me reprochant de ne

l’avoir pas fait plus tôt. Et comme, dans toutes les passes difficiles

de mon existence, j’ai recours à l’Immaculée, je récitai un _Sub

Tuum_... Fort en vain. La nuit s’écoula sans repos, Tantôt je

m’engourdissais en une vague somnolence, mais alors même je ne perdais

pas la notion de cette _Présence_ invisible. Tantôt je rouvrais les yeux

et tâchais de me distraire en comptant, à travers la vitre, les étoiles

répandues dans le sombre azur du ciel. Quoi que je fisse, la _Présence_

ne consentait pas à me quitter; inlassable, elle piétinait, affreusement

triste, elle gémissait.

Ce ne fut qu’au point du jour qu’elle me laissa comme si la lumière la

mettait en fuite. J’aurais pu espérer quelques heures de sommeil suivi.

Mais je me sentais trop énervé pour m’attarder au lit. Je me levai donc

avec le projet de sortir le plus vite possible, car j’avais hâte de

quitter cette chambre où flottait encore je ne sais quelle atmosphère

pesante à l’âme. Dehors, l’air frais du matin me rendrait sans doute mon

équilibre.

Tout en m’habillant, je me disais:--Si c’est cela que le docteur appelle

une nuit tranquille, je lui en fais, d’avance, mes compliments!...

Quelle sera son attitude quand je lui rapporterai mes tribulations?

Dès que je fus prêt,--et cela ne tarda pas--je descendis l’escalier. La

servante ouvrait la porte d’entrée juste comme je mettais le pied dans

le vestibule. Elle me souhaita le bonjour et m’apprit que ses maîtres

n’étaient pas levés et que le déjeûner ne serait pas servi avant une

demi-heure.

Elle ajouta:--Je vais me dépêcher pour que Monsieur n’attende pas trop

longtemps. Si Monsieur veut faire un tour dans le jardin, le temps est

très beau.

--Ah! dis-je, il y a un jardin?

--Mais oui, Monsieur, il entoure la maison et s’étend par derrière.

Je suivis son conseil d’autant plus volontiers que je désirais explorer

les abords de cette demeure--fallait-il dire hantée? Je voulais surtout

étudier la maison voisine, ne pouvant m’ôter de l’esprit que là résidait

l’origine des bruits qui m’avaient persécuté.

Or à peine le coin tourné, je découvris qu’il n’y avait pas de maison

voisine.

Entre le mur oriental de celle du docteur et la haie très épaisse et

très haute qui limitait le jardin, se succédaient une allée de gravier,

un long parterre de dahlias et de géraniums, puis une bande de gazon. Je

mesurai de l’œil l’espace que couvrait cet ensemble et je l’évaluai à

une vingtaine de mètres. En outre, par delà la clôture, j’aperçus un

autre jardin, planté d’arbres touffus et où ne s’élevait aucune

habitation.

C’était concluant. Je dus abandonner l’hypothèse d’un... tapage nocturne

venu de l’extérieur, exagéré et déformé par une disposition fiévreuse

résultant de mon voyage. Il n’y avait plus de doute: ma chambre avait

été le théâtre de phénomènes qu’il importait de relater à mes hôtes.

Absorbé dans ces réflexions, je me tenais immobile au milieu de l’allée

quand la servante vint m’avertir qu’on m’attendait pour déjeûner. Je

rentrai à sa suite en me disant: Tout va peut-être s’éclaircir...

Dès que j’eus franchi le seuil de la salle à manger, mes amis

s’empressèrent de me demander des nouvelles de ma nuit.

--Elle a été très mauvaise, répondis-je.

Ils s’étonnèrent. Mais sans leur laisser le temps de me poser des

questions, j’interrogeai à mon tour:--Et vous, avez-vous bien dormi?

--On ne peut mieux, déclara le docteur, tandis que sa femme l’approuvait

de la tête.

--Vous n’avez rien entendu d’insolite?

--Absolument rien...

Et tous deux me regardaient d’un air ébahi. De toute évidence, il leur

était invraisemblable qu’on connût l’insomnie sous leur toit.

Je leur narrai alors, dans le plus grand détail, ce que j’avais eu à

supporter de minuit et demie à cinq heures du matin. En épilogue, je

dis:--Vous me concéderez que je ne suis ni fou ni malade. Or j’ai

maintenant la conviction que je n’étais pas seul dans ma chambre.

Ils m’avaient écouté en silence quoique des sentiments complexes se

peignissent sur leur visage. Chez le docteur, un mélange de doute quant

à la réalité matérielle des faits et de confiance dans ma véracité. Chez

Mme Dufoyer, de la crainte puis, sur mon affirmation finale, un effort

de mémoire. Brusquement, elle devint toute pâle et s’écria:--Mon Dieu,

je me rappelle!... Ma sœur nous a visités la semaine dernière; elle a

passé une nuit dans cette chambre et elle s’est plainte, comme vous,

d’avoir été obsédée jusqu’au matin par les lamentations d’une personne

invisible!... Ce sont ses propres termes.

C’est ma foi vrai, confirma le docteur, j’avais oublié l’incident.

--Donc, repris-je, il y a là une coïncidence tout au moins étrange.

Certes! Aussi, je n’ose vous resservir l’explication que je donnai à ma

belle-sœur à savoir qu’elle avait eu le cauchemar!

--Des cauchemars identiques à ce point, ce serait, en effet, fort

extraordinaire... Mais, dites-moi, votre belle-sœur est-elle d’une

nature facilement impressionnable?

--Du tout, c’est une femme pondérée, pieuse mais nullement encline aux

superstitions.

--Elle est tellement raisonnable, observa Mme Dufoyer, que, comme nous

la plaisantions sur l’importance qu’elle attachait à ce que nous

pensions être la suite d’une mauvaise digestion, elle finit par rire

avec nous.

--Puisqu’il en est ainsi, dis-je, le mot de l’énigme m’échappe...

Au cours du repas, nous fîmes encore diverses conjectures, puis, Mme

Dufoyer, de plus en plus apeurée, nous pria de changer de propos. Chacun

s’y efforça mais la conversation languit. Le mystère pesait sur nous.

Comme nous nous levions de table, le docteur, tout préoccupé,

s’exclama:--Je veux savoir à quoi m’en tenir! Je ne commencerai pas ma

tournée chez mes malades avant d’avoir obtenu des informations plus

précises que celles qui me furent données à l’époque où j’achetai cette

maison. Quelqu’un peut, je crois, me les fournir, c’est le curé. Je vais

de ce pas au presbytère. M’accompagnerez-vous?

J’y consentis d’autant plus volontiers que je connaissais ce prêtre,

l’ayant quelque peu fréquenté à l’époque où je résidais dans la région.

Chemin faisant, le docteur m’apprit que c’était précisément le curé qui

lui avait signalé la maison comme confortable et d’un prix peu élevé.

--Et il ne vous a point révélé de particularités susceptibles de vous

mettre en garde?

--Non, et c’est bien ce qui m’étonne. S’il savait quelque chose, je

trouve sa discrétion fort intempestive.

Rendus au presbytère, nous fûmes tout de suite introduits. Le curé

venait de dire sa messe et rompait le jeûne dans sa petite salle à

manger. C’était un homme d’une soixantaine d’années, encore vert. Ses

yeux vifs sous une chevelure entièrement blanche exprimaient

l’intelligence et la bonté.

Il nous accueillit avec une politesse affectueuse. Tandis que lui et moi

nous nous félicitions de renouveler connaissance, le docteur s’agitait.

On voyait qu’il avait hâte d’exposer l’objet de sa visite. Le prêtre

s’en aperçut et en témoigna de la surprise car, entretenant avec mon ami

des relations presque journalières, il n’avait point coutume de

remarquer en lui tant de nervosité.

Que se passe-t-il donc, cher Monsieur? demanda-t-il. Vous, si calme

d’ordinaire, vous semblez, ce matin, tout bouleversé... Puis-je vous

être utile?

Sur cette invite, Dufoyer entama d’une voix fébrile, l’exposé de la

situation. Mais, trop ému pour y apporter de la méthode, il s’empêtra

dans un fouillis de digressions d’où il ne réussit pas à se dégager, de

sorte que le curé ne saisit pas grand’chose.

J’intervins. Je recommençai posément le récit de Dufoyer. J’insistai

spécialement sur le fait que la sœur de sa femme et moi, à quelques

jours de distance, nous avions subi des impressions analogues. Puis je

m’efforçai de bien définir les sentiments que m’avait suggérés cette

_Présence_ occulte qui paraissait si malheureuse.

Ici, le curé, qui me prêtait la plus sérieuse attention, me demanda ce

qui avait prédominé en moi de la pitié ou de la frayeur.

--La frayeur, répondis-je, mais non point la panique car tout le temps

que cela dura, je restai maître de mon jugement. Cependant je sentais

que j’aurais dû prier davantage et avec plus de ferveur que je ne le

fis.

--Et pourquoi?

--Parce que j’avais l’intuition d’être mis en contact spirituel avec une

âme qui avait terriblement besoin de prières. Mais ses accents de

détresse me troublaient si fort que je ne parvenais pas à me recueillir.

Le prêtre ne se hâta point de nous donner un avis. Rassis et mesuré par

caractère, il méditait profondément lorsque le docteur, qui avait peine

à se contenir, s’écria:--Enfin, Monsieur le curé, m’apprendrez-vous le

motif pour lequel vous ne m’avez pas averti que cette maison était de

celles qu’on préfère ne pas habiter? Administrant la paroisse depuis

bien des années, vous deviez savoir quelque chose!

Le ton dont il proféra ces phrases révélait une violente irritation. Je

le regardai, avec surprise, ne le connaissant pas sous ce jour. Mais le

curé ne se formalisa point. Il eut un geste pacifiant et dit avec

beaucoup de calme:--Mon cher Monsieur, croyez-vous qu’il soit nécessaire

de me quereller pour obtenir que je m’explique?

Le docteur, honteux de son emportement, s’excusa.

--N’y pensons plus, reprit le prêtre, nous sommes deux amis qui ne

demandent qu’à s’entendre, n’est-ce pas? Ceci rappelé, laissez-moi vous

dire qu’en effet, j’avais eu des renseignements fâcheux sur cette

maison...

Dufoyer, stupéfait et repris de courroux, sursauta. Il ouvrait déjà la

bouche pour lancer quelque apostrophe volcanique. Mais le curé prévint

l’éruption.

--Je vous en prie, patientez quelques minutes. Avant de récréminer, il

faut d’abord que vous m’écoutiez. Vous me le promettez?... Bien: je

poursuis. Et, tout d’abord, pour vous éviter une déception, je dois

spécifier que ce que je sais se réduit presqu’à rien. Le voici: dès

longtemps, j’avais remarqué que votre maison, quoique très logeable et

d’aspect assez plaisant, ne se louait ni ne se vendait. Un jour, j’en

parlai au propriétaire. Celui-ci, moins verrouillé que la plupart de nos

paysans, me confia qu’elle appartenait à sa famille depuis le

commencement du siècle dernier et qu’il désirait fort s’en débarrasser

car, ajouta-t-il, «je crois qu’elle porte malheur.» Je le pressai de me

dire ce qui avait pu lui inspirer une idée aussi singulière. Il ne

montra guère de dispositions à s’étendre sur ce sujet. Cependant, comme

j’insistais, il finit par me conter que, jadis, en un passé très

lointain, un homme avait--prétendait-on--égorgé sa femme et ses enfants

dans la chambre d’angle du premier étage, celle-là même où votre

belle-sœur et ensuite Monsieur, ici présent, ont couché. La mémoire

s’était perdue des causes du massacre. Mais tout le monde affirmait dans

le pays que, chaque année, vers la date où ce crime fut

commis--c’est-à-dire dans la seconde quinzaine de septembre--l’âme du

meurtrier revenait hanter le lieu témoin de son forfait. Du dehors, bien

des gens avaient perçu ses clameurs douloureuses. Je lui demandai alors

s’il avait personnellement vérifié le fait;--Oh non! me dit-il, tout

frémissant, j’avais trop peur que ça me soit prouvé!... Et il détourna

la conversation.

Je l’avoue, je n’étais pas très persuadé que cette funèbre histoire eût

un fondement réel. Les natifs de la région, comme vous l’avez sans doute

observé, sont très portés à se forger toute sorte de légendes macabres.

Or quiconque les étudie, sans préventions, ne tarde pas, le plus

souvent, à découvrir qu’elles se basent sur des apparences interprétées

de travers. Il y a malheureusement beaucoup à faire pour éclairer mes

paroissiens. Je m’y emploie mais je n’obtiens guère de succès. Ainsi,

dans le cas qui nous occupe, lorsque j’essayai de proposer à mon

interlocuteur d’entreprendre une enquête de concert avec moi, il s’y

refusa de la façon la plus péremptoire. Je compris que nul argument ne

vaincrait sa répugnance. Et je me gardai de revenir à la charge.

Depuis, personne n’ayant jamais fait allusion à «la maison hantée»

devant moi, j’avais à peu près oublié son mauvais renom. Je m’en souvins

seulement quand vous avez été sur le point de l’acheter. Mais je ne m’y

suis pas arrêté d’autant que je n’y attachais guère d’importance et il

ne m’est pas venu à l’idée que vous puissiez être amené à rompre le

marché sur un racontar aussi vague. Si j’ai eu tort, je vous présente

mes sincères excuses.

A présent, la question change de face. Nous devons tenir grand compte du

témoignage de vos hôtes qui ne sont pas des paysans superstitieux et

influencés par une tradition douteuse. Ce qui me frappe surtout, c’est

que nous sommes à la fin de septembre, époque signalée comme celle où

une âme coupable solliciterait des prières à l’endroit où le sang

innocent a été versé. Je vais donc interroger encore l’ancien

propriétaire. Je tâcherai aussi de faire parler ceux de mes paroissiens

que je jugerai les mieux informés. Je compulserai les archives de la

commune bien qu’elles contiennent peu de documents anciens. Enfin, au

besoin, je passerai, moi-même, une nuit dans la chambre d’angle.

Ensuite, s’il y a lieu, nous agirons... Pour le moment, tenez-vous en

paix dans la pensée que l’Église seule a mission pour se prononcer quant

aux effets sensibles du Surnaturel--qu’ils viennent de Dieu ou qu’ils

viennent du Démon.

Le docteur restait sombre et perplexe. Pour moi, j’estimais tout à fait

judicieux les propos du prêtre et j’approuvais son plan.

Nous prîmes congé. Comme nous retournions chez Dufoyer, je remarquai

que, loin de se «tenir en paix», selon la recommandation du curé, il se

rembrunissait toujours davantage. Les sourcils froncés, les gestes

brusques, il marchait à grands pas tandis que de ses lèvres crispées

s’échappaient des interjections grincheuses.

--Voyons, lui dis-je, calmez-vous! Qu’est devenu votre sang-froid

coutumier? Persuadez-vous, une bonne fois, que le plus sage c’est

d’attendre sans impatience le résultat des démarches que le curé va

entreprendre. Et puis ne vous hérissez pas contre lui. Je vous assure

qu’il a raison.

--Vous en parlez à votre aise, s’écria Dufoyer, mais moi, je prévois des

complications de toute sorte, celle-ci par exemple: ma femme est de

santé fragile et elle a l’imagination volontiers galopante. Je crains

qu’elle ne tombe malade ou qu’elle ne prenne en grippe cette maudite

maison. Alors, s’il nous faut déguerpir, à qui la céder, étant donné sa

réputation? Et avec quel argent en achèterai-je une autre? Je ne suis

pas riche!...

A cela il n’y avait rien à répondre. Je me contentai d’engager mon ami à

ne pas augmenter les alarmes de Mme Dufoyer et surtout à s’abstenir de

lui rapporter que le souvenir d’un crime particulièrement horrible

planait sur cet obscur incident. Il suivit mon conseil et dit simplement

à sa femme que le curé prenait l’affaire au sérieux et ne différerait

pas de s’en occuper.

Le reste de la journée s’est écoulé sans événements notables. Mme

Dufoyer paraissait souffrante mais, pour ne pas inquiéter son mari, elle

gardait le silence. Le docteur et moi, nous avons fait, à trois

reprises, le tour de la maison et nous avons examiné les murailles avec

soin. Puis nous avons exploré à fond toutes les chambres, la cave et le

grenier, sondé les moindres recoins. Nulle part nous n’avons rien

découvert de suspect. C’était une vieille bâtisse encore solide, et

voilà tout.

Le soir, je dus m’en aller, étant, je vous le rappelle, attendu dans les

Pyrénées. Le docteur me fit la conduite jusqu’à la gare. Mais, à chaque

instant, il laissait tomber la conversation ou ne répondait que d’une

façon distraite à mes efforts pour le détourner de l’idée fixe qui le

tenait. La dernière phrase qu’il me dit sur le marchepied du wagon où je

pris place fut celle-ci:--J’ai le pressentiment que tout cela finira

mal!...

Je me tus. Après un petit silence, l’abbé Cerny me demanda:--Et, par la

suite, vous n’avez pas eu la solution du problème que vous laissiez en

suspens?

--Mon Dieu non!... D’abord, je n’ai jamais eu le loisir de retourner au

village. En outre, quoique le docteur m’eût promis de m’écrire ce que

donnerait l’enquête du curé, il n’en a rien fait. Moi-même, n’étant

guère épistolier, j’ai négligé de m’informer. J’ai su seulement, et

encore d’une façon indirecte, que sa femme était morte _à la fin de

septembre_ juste un an après ma visite, que Dufoyer quitta le pays le

lendemain des obsèques et que la maison, remise en vente, ne trouvait

pas d’acquéreur.

Quelque chose m’est pourtant resté de cet épisode: je gardais, au fond

de ma mémoire, l’intonation désespérément suppliante des plaintes émises

par _la Présence_. Un soir d’oraison contemplative, elle me revint si

forte qu’elle m’induisit à réfléchir sur la triste condition des défunts

dont aucun membre de l’Église militante ne se soucie plus. J’en

ressentis tant de pitié que je pris, devant Dieu, l’engagement d’une

prière quotidienne pour l’âme la plus abandonnée du Purgatoire. Et j’ai

tenu parole.

Le voyageur étonné · 第 13 / 36 题