Je m'arrête, essoufflé... Mais je sens qu'elle va

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EDMOND ROSTAND

LES

MUSARDISES

ÉDITION NOUVELLE

1887-1893

PARIS

LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1911

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour

tous les pays.

Copyright by E. FASQUELLE, 1911.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Les Musardises, _Édition nouvelle_, 1887-1893, poésies 3 50

Les Romanesques, comédie en 3 actes, en vers, 43e mille 3 50

La Princesse Lointaine, pièce en 4 actes, en vers, 44e mille 2 »

La Samaritaine, évangile en 3 tableaux, en vers, 42e mille 3 50

Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en 5 actes, en vers,

376e mille 3 50

Pour la Grèce, poésie. Épuisé.

L'Aiglon, drame en 6 actes, en vers, 271e mille 3 50

Un Soir à Hernani, poésie 1 »

Discours de réception à l'Académie Française 1 »

Chantecler, pièce en 4 actes, en vers, 150e mille 3 50

IL A ÉTÉ TIRÉ

_Cent exemplaires numérotés sur papier du Japon_

AU LECTEUR

MUSARDISE. _s. f._ Action de celui qui musarde.

MUSARDER, _v. n._ Perdre son temps à des riens.

C'est là ce que tu trouveras dans le dictionnaire, Ami Lecteur. Et

là-dessus tu n'auras pas grande estime pour un volume de vers qui

s'appelle «les Musardises», c'est-à-dire les bagatelles, les

enfantillages, les riens.

Mais pour peu que tu sois un lettré ayant connaissance des mots de ta

langue et de leur sens exact, ce titre ne sera pas pour te déplaire.

Même il t'apparaîtra comme seyant bien à un recueil de poétiques essais.

Tu sauras que «musardise»--«musardie», comme on disait au vieux

temps,--signifie rêvasserie douce, chère flânerie, paresseuse

délectation à contempler un objet ou une idée: car l'esprit musarde

autant que les yeux, si ce n'est plus.

Tu sauras que, suivant certaines étymologies, «musarder» veut dire avoir

le museau en l'air: ce qui est bien le fait du poète; lequel, comme on

sait, regarde tellement là-haut que souvent il trébuche et se jette dans

des trous.

Tu sauras qu'au temps jadis les «musards» étaient de certains bateleurs

et jongleurs, provençaux d'origine, qui s'en allaient de par le monde en

récitant des vers.

Tu ne pourras être étonné que, sous un titre qui ne semble convenir qu'à

de très légères poésies, je me sois permis quelquefois des tristesses ou

des mélancolies, puisqu'en langue wallonne «muzer» a pour sens: être

triste.

Enfin, tu comprendras tout à fait le choix que j'ai fait de ce mot, te

souvenant que le savant Huet, évêque d'Avranches, le faisait venir du

latin _Musa_,--qui, comme on le sait, signifie: la Muse.

E. R.

I

LA CHAMBRE D'ÉTUDIANT

DÉDICACE

Je vous aime et veux qu'on le sache,

O raillés, ô déshérités,

Vous qu'insulte le public lâche,

Vous qu'on appelle des ratés!

Donc, à cette heure où je me lance

En pleine mêlée, où je vais

Cogner, rompre plus d'une lance,

Recevoir plus d'un coup mauvais,

Où l'ardent désir me dévore

D'attaquer de front mes rivaux,

Sans savoir seulement encore

Ce que je suis, ce que je vaux,

Si je suis seulement de taille

A me mêler aux combattants;

--Dans ce matin de la bataille

Où vont se ruer mes vingt ans,

Je pense à vous, ô pauvres hères!

A vous dont peut-être, ce soir,

Je partagerai les misères,

Parmi lesquels j'irai m'asseoir;

Et très longuement j'envisage,

Pour bien voir si j'ai le coeur fort,

Pour m'assurer de mon courage,

La tristesse de votre sort.

Si j'étais, par le ridicule

Qu'on vous jette, mis en émoi,

Il est toujours temps qu'on recule:

Mieux me vaudrait rentrer chez moi.

Mais non pas! car je veux la lutte.

Et votre fortune n'a rien

Qui me répugne ou me rebute.

Même je la préfère bien

A celles, qu'on dit plus heureuses,

De ceux qu'on nommait «philistins»;

Je préfère les viandes creuses

De vos songes à leurs festins!

Si je tombe comme vous autres,

S'il me faut vider les arçons,

Eh bien, quoi! je serai des vôtres,

N'est-il pas vrai, les bons garçons?

A vous donc qu'on raille et qu'on hue

Et qu'on accable de mépris,

O foule innombrable, cohue

Des déclassés, des incompris!

A vous que hanta la chimère

Du définitif, du parfait,

Et qui, pour vouloir trop bien faire,

Finalement n'avez rien fait;

A vous qui portiez dans vos têtes

De trop beaux idéals rêvés,

A vous tous, à vous grands poètes

Aux poèmes inachevés;

A vous dont les fainéantises

Sont pleines de si fiers projets,

Et que poursuivent les hantises

De trop magnifiques sujets;

A vous dont la pensée énorme,

Trop large, ne pouvait entrer

Sans la briser dans une forme,

Dans un moule sans l'éventrer;

A vous, peintres, que désespère

La toujours fuyante couleur,

Qui devant un jeu de lumière

Jetez vos pinceaux de douleur;

Musiciens, pâles d'entendre

En vous des accords merveilleux,

Et qui, de ne pouvoir les rendre,

Avez des larmes dans les yeux;

A vous qui, ne pouvant traduire

Les finesses que vous sentez,

Préférez ne jamais produire,

O délicats, exquis ratés!

A vous, paresseux égoïstes,

Qui gardez vos oeuvres en vous;

A vous les vrais, les grands artistes,

A vous les emballés, les fous,

Qui, sans entendre les sarcasmes,

Triomphez dans de pauvres soirs;

A vous dont les enthousiasmes

Gesticulent sur des trottoirs,

Personnages funambulesques,

Laids, chevelus et grimaçants,

Pauvres dons Quichottes grotesques,

Et d'autant plus attendrissants,

Dont la Muse est la Dulcinée,

--O chevaliers errants de l'art,

A qui la gloire destinée

Manqua peut-être par hasard!

Étant votre ami, votre frère,

Un rêveur, un hurluberlu

Qui connaîtra votre misère

Peut-être demain,--j'ai voulu

Vous dédier par ce poème

Les premiers vers que j'ai tentés,

Enfants perdus de la bohème,

O mes bons amis les Ratés!

Février 1889.

II

LA CHAMBRE

Au son d'un vieux Pleyel qu'un voisin pauvre oblige

A moudre des galops,

Chaque jour je m'éveille en murmurant: «Où suis-je?»

Comme dans les mélos.

Je sors de la féerie en mon rêve apparue,

Je sors d'une forêt...

Et j'habite un hôtel situé dans la rue

De Bourgogne, il paraît!

C'est une rue étroite, avec peu de silence

Et beaucoup de maisons,

Dont les cris les plus gais sont: «La belle Valence!»

Et: «Les quatre saisons!»

L'acajou de ma chambre est, ce matin, d'un style

Si Louis-Philippart,

Que de cette atmosphère ingénument hostile

Toute espérance part!

Quelles traces, fauteuils, sur votre velours chauve

Laissèrent d'humbles dos!

O fentes du plafond! ô papier de l'alcôve!

O couleur des rideaux!

C'est aujourd'hui jeudi. C'est le jour où Marseille

Tient ses marchés de fleurs.

C'est là que je serais, dans la tiédeur vermeille,

Au milieu des flâneurs,

Si je n'avais voulu, pour être ce poète

Que nul ne demandait,

Risquer d'être à Paris un Daniel Eyssette

Sans Alphonse Daudet;

Si je n'avais rêvé le vieux rêve inutile,

A tant d'autres pareil,

De me faire une place au soleil d'une ville

Qui n'a pas de soleil!

Je n'ai pas de soleil, et j'ai toujours décembre,

Et pas encor d'amour:

Toute mon existence est comme cette chambre

Qui donne sur la cour!

L'ami qui vient me voir, joyeux quand il arrive,

Est triste en s'en allant;

Et la foi chaque jour me semble être moins vive

Qu'il eut dans mon talent.

Sauf qu'il y a toujours sur ma table une rose,

Dans l'âtre une souris

Qui s'occupe toujours à ronger quelque chose,

Je suis seul à Paris.

Mais, furtif rongement, mystérieux cinname,

L'animal et la fleur

Mettent autour de moi, l'une l'odeur d'une âme,

L'autre le bruit d'un coeur.

Je n'ose plus penser que jamais à ma tempe

Verdisse aucun laurier,

Et crois me satisfaire en trouvant sous ma lampe

Un bonheur d'ouvrier.

Mais je vois sur la table une grande corolle,

Dans l'âtre un petit oeil;

L'un me dit: «Patience!»--et j'entends sa parole;

L'autre me dit: «Orgueil!»

Ce sont les deux conseils dont j'ai besoin pour vivre,

L'un gris, l'autre vermeil:

Mais le second conseil est moins facile à suivre

Que le premier conseil.

Pourtant, le bruit qui ronge et le parfum qui rêve

Me rendent quelque espoir,

Et je me sens moins seul dans l'ombre, et je me lève,

Et je ris dans le soir,

Sûr de pouvoir toujours, malgré l'heure grisâtre,

Rire comme je ris,

Tant qu'il me restera, sur ma table et dans l'âtre,

Ma rose et ma souris.

Paris, 1890.

III

A MA LAMPE

O vieille lampe, ô vieille amie, à ta lumière

Que de bouquins je lus, que de vers j'écrivis!

Sous ton humble abat-jour que de fois tu me vis

Veiller, quand le sommeil rougissait ma paupière!

Lampe ventrue et basse, en cuivre bosselé,

Comme on en voit encor sur les vieilles crédences,

Tu reçus bien souvent de graves confidences:

De mes espoirs les plus secrets je t'ai parlé.

Lampe, pendant longtemps tu fus ma seule amie;

Et, lorsque j'habitais tout là-haut, sous le toit,

Seuls m'étaient doux les soirs passés autour de toi...

Et les fiacres roulaient dans la rue endormie.

Que de fois, accoudé sur ma table en bois blanc,

J'ai, de ta poudre d'or, construit des existences,

Et que de fois rimé, pour qui tu sais, des stances,

Penchant mon front pâli dans ton cercle tremblant!

Et quand le petit jour rosé venait à naître,

Quand, le ciel d'un bleu vert déjà se nuançant,

L'aurore grelottait sur Paris, le passant

Te voyait clignoter encore à ma fenêtre.

L'âge te faisait bien radoter quelquefois.

Ton mécanisme était d'une étrange faiblesse.

Il fallait te monter, te remonter sans cesse,

Et retourner ta clef sans cesse entre ses doigts.

Mais vous baissiez, méchante! et sans que je comprisse

Pourquoi. Vous paraissiez vouloir vous amuser.

La mèche s'obstinait à se carboniser.

Et j'enrageais, croyant que c'était un caprice.

Bien souvent j'ai maudit votre détraquement,

Et votre humeur, alors, me semblait une énigme.

Vous faisiez tout d'un coup un bruit de borborygme,

Puis vous vous éteigniez sans raison, brusquement.

Voilà qu'au lendemain il me fallait remettre

La tâche... Et vous couvrant d'injure et de mépris,

J'allais dormir!--Pardon! maintenant j'ai compris:

Vous vous intéressiez à votre pauvre maître.

Ne voulant pas le voir si longtemps se pencher

Pour écrire ou pour lire, un doigt contre la tempe,

Vous cessiez de brûler... Et c'était, bonne lampe,

Votre manière à vous de m'envoyer coucher.

IV

A LA MÊME

EN LA COIFFANT DE SON ABAT-JOUR

Car, sans lui, tu n'es rien, puisque, sans lui, tu laisses

Divaguer ta clarté:

Elle est ton âme souple aux trop blondes mollesses;

Il est ta volonté.

Et je te coiffe donc de l'abat-jour sévère.

Il n'a pas de feston;

Mais on voit s'élargir en cône de lumière

Son cône de carton.

C'est lui qui, sur la table, avec ta clarté d'ambre,

Forme un cercle dans quoi

Tous les rêves flottant aux ombres de la chambre

Sont convoqués par moi.

Autour de la paroi transparente du cône,

Plus d'un monstre hagard

Vient tourner, attiré par le beau piège jaune,

Le flaire, et puis repart.

Mais, franchissant le cercle où l'on voit luire, au centre,

Le cuivre de ton pied,

Plus d'un autre, saisi dans le moment qu'il entre,

Tombe sur le papier.

C'est là qu'ils tomberont, autour du pied de cuivre,

Tous ces rêves, en rond!

Et c'est, quand on voudra les obliger à vivre,

Là qu'ils résisteront!

Car c'est sous l'abat-jour que se dore et se crée,

Tremble et se circonscrit,

Le champ mystérieux d'une lutte sacrée

Sans armes et sans cri.

Allons, lampe, venez! que d'un sage couvercle

On rabatte vos feux;

Et que sur cette table apparaisse le cercle

Humblement merveilleux!

Le cercle se dessine. Attendons que tout dorme;

Puis, forçons, quand tout dort,

La pensée à venir se battre avec la forme

Dans cette arène d'or.

C'est pour cela qu'on vit, pour amener, de l'ombre

Dans ce rond de lueur,

Des rêves... deux ou trois... on ne sait pas le nombre...

C'est pour cela qu'on meurt.

Les couronnes ne sont, que semble, sur les tempes,

Un dieu brusque apporter,

Que ce qui, du halo quotidien des lampes,

A fini par rester.

1890.

V

LE DIVAN

Quand on est couché sur le divan bas

Devant la fenêtre,

C'est délicieux, car on ne sait pas

Où l'on peut bien être.

Mollement couché, des coussins au dos,

On goûte une joie:

On ne voit plus rien, entre les rideaux,

Que le ciel de soie!

Ni sordides murs, ni toits, ni sommet

D'arbre de décembre!

Mais on revoit tout sitôt qu'on se met

Debout dans la chambre!

Dès qu'on est debout, on revoit la cour

De zinc et d'asphalte,

Tout ce qui, soudain, quand le rêve court,

Vient lui dire: «Halte!»

L'envers des maisons, luxe à prix réduit,

Gaz et tuyautages,

Et l'affreux vitrail qui se reproduit

A tous les étages!

Dès qu'on est debout, on voit brusquement

Tout ça reparaître.

On s'étend: plus rien que du firmament

Dans une fenêtre!

C'est pourquoi, souvent, quand je me sens las

De vulgaire vie,

Durant tout un jour, sur le divan bas,

Je rêve et j'oublie.

Et j'aime rester immobile sur

Le vieux divan rouge,

Sachant qu'on détruit le carré d'azur

Aussitôt qu'on bouge.

Et je n'aperçois que du bleu, du bleu,

Du bleu dans la baie;

Le soleil y vient, une heure, au milieu,

Faire sa flambée;

Puis, le carré bleu pâlit vers le soir,

Prend un vert turquoise;

Puis il s'assombrit, devient presque noir:

C'est comme une ardoise.

Et de signes clairs partout la criblant,

L'invisible craie

Vient couvrir alors d'algèbre tremblant

L'ardoise sacrée!

Oh! ne pas bouger! ne pas faire un pas

Vers cette fenêtre!

Croire que la cour affreuse n'est pas

Et ne peut pas être!

Oh! dire au tableau: «Je ne te permets

Que ce qui s'étoile!»

Se placer toujours pour ne voir jamais

Le bas de la toile!

Ce serait trop beau!--Ne pas lire tout,

Choisir dans le livre!--

Mais on ne peut pas! Sans être debout,

On ne peut pas vivre!

Ce qu'il faut pouvoir, ce qu'il faut savoir,

C'est garder son rêve;

C'est se faire un ciel qu'on puisse encor voir

Lorsque l'on se lève;

C'est avoir des yeux qui, voyant le laid,

Voient le beau quand même;

C'est savoir rester, parmi ce qu'on hait,

Avec ce qu'on aime!

Ce qu'il faut, c'est voir, au-dessus d'un toit,

D'une cheminée,

Au-dessus de moi, au-dessus de toi,

D'une humble journée,

D'un coin de Paris,--c'est cela qu'il faut,

Car c'est difficile!--

Un ciel aussi pur, un ciel aussi haut

Qu'un ciel de Sicile!

VI

LA FENÊTRE

OU

LE BAL DES ATOMES

Un rayon d'or qui se faufile

Aux interstices des volets

Fait danser une longue file

De petits atomes follets.

C'est une poussière vivante

Qui monte, monte incessamment,

Puis redescend, toujours mouvante,

Dans un éternel tournoiement.

Elle tourbillonne et s'envole

Comme un peuple de moucherons;

Au soleil elle farandole

Et fait des fugues et des ronds;

Et tels d'imperceptibles gnomes,

De microscopiques lutins,

Ils valsent, les petits atomes,

Dans les rayons d'or des matins!

Sans cesse, dans cette traînée

De clair soleil éblouissant,

Leur troupe folle est entraînée,

Elle remonte et redescend.

Ils dansent, dans l'or de la bande

Qui tombe, oblique, des volets,

Une furtive sarabande

Et de silencieux ballets.

Qu'ont-ils donc à danser si vite

Sur ce pont d'Avignon vermeil?

Sentent-ils qu'il faut qu'on profite

D'un bal que donne le soleil?

D'où vient-elle cette poussière?

Ces atomes n'existent-ils

Que dans les filets de lumière

Qu'ils peuplent de leurs grains subtils?

Non. Leur montante farandole,

Que l'on distingue seulement

Dans la clarté qui les isole,

Fait partout son fourmillement;

Et tout autour de nous, dans l'ombre,

Ces riens, sans que nous le croyions,

Voltigent en aussi grand nombre

Que là, dans l'or de ces rayons.

Ils vont, viennent. Mais d'habitude

On ne peut les apercevoir.

L'air s'emplit de leur multitude:

On les respire sans les voir.

Leur existence qu'on ignore

Ne se révèle brusquement

Que lorsqu'un rai de soleil dore

Leur humble poussière, en passant!

Et je pense à ces pauvres diables

Qui s'agitent autour de vous,

A tous ces rêveurs misérables,

A tous ces admirables fous!

Ils sont là, dans l'ombre, qui riment,

Qui peinent sur leurs oeuvres,--mais

C'est pour eux seulement qu'ils triment...

Et vous ne les voyez jamais!

Vous ne savez pas l'existence

De tous ces humbles faiseurs d'art

A qui manque la circonstance;

Mais lorsque, par un pur hasard,

La lueur de gloire est tombée

Sur un petit groupe d'entre eux,

Vous les admirez bouche bée

Ceux-là qui furent plus heureux!

Car ils sont comme la poussière

Des petits atomes danseurs

Qu'on ne voit que dans la lumière,

Les poètes et les penseurs!

Le rayon faufilé dans l'ombre,

Dans lequel, seul, on peut les voir,

Est trop étroit pour leur grand nombre,

Et beaucoup restent dans le noir.

Dans cette clarté d'auréole

Tous voudraient bien un peu venir.

Hélas! et leur désir s'affole

De n'y pouvoir pas tous tenir;

Ils y voudraient vite leur place,

Car bientôt ils seront défunts...

Mais la gloire, la gloire passe,

Et n'en dore que quelques-uns!

1888.

VII

CHARIVARI A LA LUNE

O Lune, tu souris. Je crois bien que les doutes

Où tu nous vois toujours errant

T'ont donné ce sourire. En vain tu le veloutes.

Ce sourire est exaspérant.

Je sens que les tourments d'une race inquiète

Te servent de distraction.

Ça t'amuse de voir hésiter un poète

Entre le rêve et l'action.

Je sens que voir entrer nos pas dans une voie

Pour en ressortir aussitôt

Est la chose qui fait s'écarquiller ta joie,

Silencieusement, là-haut.

Tu souris, car tu vois la scène et la coulisse;

Et quand ta douceur fait semblant

De vouloir consoler, ce n'est qu'une malice

Cousue avec un rayon blanc.

Oui, quand, les soirs d'été, nous cueillons un peu l'heure,

Heureux au clair de lune, enfin!

Tu n'apportes jamais qu'une paix qui nous leurre

Dans tes corbeilles d'argent fin.

Face de Pierrot grave ou de gai Monsignore,

Pourquoi sourire? Est-ce que c'est

Parce que tu connais ce que la Terre ignore?

Sais-tu? Ne sais-tu pas? Qui sait?

Souris-tu pour cacher des fiertés socratiques,

Ou des doutes à la Pyrrhon?

Quel genre d'ironie est-ce que tu pratiques,

Profil mince ou visage rond?

Sont-ce jeux de docteur qui sourit en Sorbonne

De ce qu'il sait qu'il ne sait rien?

Parfois n'a-t-elle pas, ta nonchalance bonne,

Quelque chose de renanien?

Quand tu fais de la grâce exacte ou fantômale

Au-dessus de notre bateau,

Ton sourire vient-il de l'École Normale,

Ou d'une fête de Watteau?

Si tu le sais, pourquoi ne pas faire connaître

Le mot qui tire d'embarras?

Mais puisque je te tiens, ce soir, dans ma fenêtre,

Je jure que tu parleras!

Tu souriais tantôt quand la nuit trop superbe

M'a fait pleurer. Tu as souri?

Eh bien! je vais, frappant sur les cuivres du verbe,

Te donner un charivari!

Je ferai tant de bruit avec les métaphores,

Je t'assourdirai tellement

D'interpellations rapides et sonores,

Que, lasse au fond du firmament,

Pour obtenir la paix, pour m'entendre me taire,

Tu répondras et tu diras

Si tu n'as promené là-haut que le mystère

D'un domino de Mardi-Gras!

Et j'aurai, pour user ce flegme ostentatoire

Avec lequel tu te défends,

Cette ténacité dans l'interrogatoire

Qu'ont les juges et les enfants;

Et sans me laisser prendre à la froideur commode

De tes impassibilités,

Je lèverai sans fin le marteau de mon ode,

Et, frappant à coup répétés,

Frappant, comme ces clous à crochet qu'on enfonce,

Le point d'interrogation,

Tant que je n'aurai pas obtenu la réponse,

Je poserai la question.

* * * * *

Pour voguer sur ton eau

Quel monarque fantasque

T'a fait creuser là-haut

Dans du porphyre, Vasque?

Au bout de quel fétu

De souffleur noctambule

T'arc-en-cielises-tu

Dans l'air bleuâtre, Bulle?

Exigeant d'un mortel

Une adresse impossible,

Pour quel Guillaume Tell

Sors-tu de l'ombre, Cible?

Au-dessus des coteaux

Qui sont barbus d'éteule,

Quels sont les bleus couteaux

Que tu repasses, Meule?

Quand, partant pour ailleurs,

Au voyage on se risque,

Quel est, des aiguilleurs,

Celui qui t'ouvre, Disque?

Quel est, dans ta blancheur

De banquise immobile,

L'invisible pêcheur

Qui peut t'aborder, Ile?

Lorsque glisse en rêvant

Ta forme d'or qui s'arque

De l'arrière à l'avant,

Quelle est ta voile, Barque?

Quand mincit au lointain

Ton bombement de toile

Lumineux et latin,

Quelle est ta barque, Voile?

Sur l'espalier du soir

Quel jardinier t'empêche

De mûrir pour pouvoir

Te garder blanche, Pêche?

Sur les lignes de l'air,

Portée où l'ombre flotte,

Quel est-il, le Wagner

Qui put t'inscrire, Note?

Es-tu la drachme, ou l'as,

Et, ton effigie, est-ce

Celle d'une Pallas

Ou d'un Auguste, Pièce?

Lorsqu'on voit s'assembler

Les nuages en groupe,

Qui te fait circuler

De l'un à l'autre, Coupe?

Pour que sorte un jardin

De la brume qui rampe,

Quel sublime Aladin

Frotte ton cuivre, Lampe?

L'été comme l'hiver,

Quand ton cadran se montre,

Quel est le Gulliver

Qui te remonte, Montre?

Quel est l'officiant

Qui, pâle, t'a sortie

D'un ciboire effrayant,

Et qui t'élève, Hostie?

Quelle vague, quel flot

Dont la crête scintille

Put monter assez haut

Pour te laisser, Coquille?

Quel vieux séditieux

Dont le cerveau retarde,

Blanche, au feutre des dieux,

Vint t'arborer, Cocarde?

Quel montreur, affublant

L'ombre d'un drap tragique,

Te projette, Rond blanc

De lanterne magique?

Loupe au cristal puissant,

Quel savant gigantesque

Par toi nous grossissant

Arrive à nous voir presque?

Fer à cheval d'acier,

Quel maréchal t'embrase

Pour marescalcier

Bucéphale ou Pégase?

Pour que nous n'en ayons

Jamais le goût aux lèvres,

Qui met sur des clayons

Ce fromage de chèvres?

Quel est le noir jaloux

Qui, sultan jusqu'aux moelles,

T'a placé, Piège à loups,

Dans son sérail d'étoiles?

Quand tu scintilles, nu,

Au crépuscule fourbe,

De quel crime inconnu

Reviens-tu, poignard courbe?

Hamac, quel négligent,

T'accrochant à deux astres,

Dort dans ton arc d'argent,

Bercé sur nos désastres?

Pour que passe un rayon,

Quel brave machiniste

Ouvre ce trappillon

Sur notre monde triste?

Au fond du ciel léger

Pétase de lumière,

Quel est le Grand Berger

Qui te porte en arrière?

Toi qui mets sur l'azur

Ta nacre de Byzance,

Es-tu d'un Être obscur

Le jeton de présence?

En encre de clarté,

D'une plume de cygne,

Quel dieu te fait, Pâté,

Sur le ciel, quand il signe?

Alourdis-tu--terreur

Qui surplombe ou qui tombe!--

Globe, un poing d'empereur?

Ou d'anarchiste, Bombe?

Buire, quel Cellini

Galbe ton métal rose?

Quel est, Point sur un I,

Le Musset qui te pose?

Te maniant encor,

Là-haut, mieux que personne,

Quel est, Faucille d'or,

Le Hugo qui moissonne?

Quel clown, frappant du pied,

Va bondir de la Ville,

Cerceau, dans ton papier,

Pour imiter Banville?

A quel char de sommeil

Dors-tu, Roue enrayée?

Cymbale de vermeil,

Qui t'a dépareillée?

Quelle fut--le sait-on?

O Tête d'Holopherne,

Ta Judith? Quel est ton

Diogène, Lanterne?

Ex-voto, pour quel voeu

Pends-tu sur la nuit noire?

Quel Roland du Mont Bleu

T'embouche, Cor d'ivoire?

Quel émir, Bouclier,

Te suspend à sa selle?

A quoi va se lier,

Cerf-Volant, ta ficelle?

Quels sont tes poids, Plateau

De balance romaine?

En mangeant ce gâteau

Quel enfant se promène?

Quel chiffre est ciselé

Sur cette tabatière?

Quel chat noir a filé

Par ton trou blanc, Chatière?

Quel garde assermenté

T'a sur sa blouse, Plaque?

Quelle Tasse de thé

Sert-on sur du vieux laque?

Grand Bouton de Cristal,

Quel mandarin te porte?

Poignée en clair métal,

Ouvres-tu quelque porte?

Fermoir étincelant,

Fermes-tu quelque tome?

Hublot, tu luis au flanc

De quel Vaisseau Fantôme?

Quel Coq, _escam quærens_,

Perle, du bec te pousse?

Palette, quel Rubens

Passe dans toi le pouce?

De cette Opale, au loin,

Quel turban s'agrémente?

Qui te grignote un coin,

O Pastille de menthe?

Qui va, dans les «ha! ha!»

Te décrocher, Timbale?

Quelle Nausicaa

Te perd dans le ciel, Balle?

Dans quel moule arrondi

Est-ce que l'on t'arrange,

Tarte? De quel midi

Peux-tu bien être, Orange?

De quel verre, Sorbet?

De quelle jatte, Crème?

O, de quel alphabet?

Zéro, de quel problème?

De quel pré, Champignon?

Visière, de quel Casque?

Pont, de quel Avignon?

Tambourin, de quel Basque?

Qui donc, Veilleuse, dort?

Quel est ton hiver, Neige?

Cirque, ton picador?

Ton écuyer, Manège?

Quel Hercule a jeté

Ce Peloton de laine?

Fleur, quel est ton été?

Ton Sèvres, Porcelaine?

Faïence, ton Nevers?

Prunelle, ton Cyclope?

Médaille, ton revers?

Cachet, ton enveloppe?

Ton portrait, Médaillon?

Diamant, ton satrape?

Grelot, ton postillon?

Grain de raisin, ta grappe?

Ton Versaille, OEil-de-Boeuf?

OEil de tigre, ta jongle?

Ton bilboquet, Boule? OEuf,

Ton nid? Arc, ta flèche? Ongle,

Ton doigt? Lotus, ton lac?

Ton lait, Bol? Ton puits, Cruche?

Fruit, ta branche? Or, ton sac?

Pain, ton blé? Miel, ta ruche?

* * * * *

Je m'arrête, essoufflé... Mais je sens qu'elle va

Parler! que cette voix va tinter, qu'on rêva

D'argent! que cette voix d'argent va me répondre!

Que la Lune a senti sa patience fondre,

Et qu'elle va répondre!... Et j'attends, haletant,

Qu'elle tinte le mot de l'énigme; et, tintant

Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue,

La Lune me répond froidement:

«Continue!»

VIII

LE VIEUX PION

... Le voyans au dehors, et l'estimans par l'extérieure apparence,

n'en eûssiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il était de corps et

ridicule en son maintien... Mais ouvrant cette boîte eûssiez au dedans

trouvé une céleste et impréciable drogue...

RABELAIS.

Vieux pion qu'on raillait, ô si doux philosophe

Aux coudes rapiécés, pauvre être marmiteux

Dont l'étroit paletot, d'une luisante étoffe,

Disait un long passé d'hivers calamiteux,

Je te revois. Ton crâne avait une houppette,

Une seule, au milieu, de poils,--et tu louchais.

Et longuement, avec un fracas de trompette,

Dans un mouchoir à grands carreaux tu te mouchais.

Je te revois, dans le préau, sous les arcades,

Grave, déambuler, et j'ai la vision

De ton accoutrement pendant ces promenades

Où tu marchais au flanc de ma division;

De ta longue, oh! si longue et noire redingote,

Dans laquelle plus d'un avait déjà sué;

De ton chapeau gibus bon pour mettre à la hotte,

Si fantastiquement bleuâtre et bossué!

Ton haleine odorait le vin et la bouffarde,

Et, quand tu paraissais à l'étude du soir,

Souvent ton nez flambait dans ta face blafarde,

Et c'est en titubant que tu venais t'asseoir.

Pochard mélancolique au crâne vénérable,

Parfois tu t'éveillais, quand tu cuvais ton vin,

Et, frappant un grand coup de règle sur la table,

Tu glapissais: «Messieurs, silence!...» Mais en vain.

Ou plutôt, tu dormais, sans souci des boulettes

Qu'on mâchait longuement pour t'envoyer au nez.

Et ton étude alors marchait sur des roulettes...

Plus de punitions ni de pensums donnés!

On t'avait surnommé Pif-Luisant. Les élèves

Charbonnaient ton profil grotesque sur le mur.

Mais tu marchais toujours égaré dans tes rêves.

Tu ne souffrais de rien. Tu vivais dans l'azur.

Car tu faisais des vers. Tu rimais un poème!

A nul autre que moi tu ne l'as avoué.

--Comment donc avais-tu, lamentable bohème,

Au fond de ce collège, en province, échoué?

Pif-Luisant, je t'aimais. Quelquefois je suis triste

En repensant à toi. Qu'es-tu donc devenu?

C'est toi qui m'as prédit que je serais artiste,

Et c'est toi le premier rimeur que j'ai connu.

Un jour, ayant trouvé des vers dans mon pupitre,

Tu fus pris d'une joie attendrie, et je vis

Comme un rayonnement sur ta face de pitre,

Et tu me contemplais avec des yeux ravis!

Dès ce jour, tu m'aimas. Et tandis que les autres

Jouaient en criaillant aux barres, nous causions.

Les conversations exquises que les nôtres!

Parfois tu m'expliquais un peu mes versions.

Je crois que si j'ai fait vraiment ma rhétorique,

C'est sous les marronniers, en t'écoutant parler.

Tu commentais, dans ton langage poétique,

Homère,--et je voyais la grande mer s'enfler,

Les galères en ligne avec leurs belles proues,

Et les cnémides d'or des Grecs étincelants,

Et je voyais passer, le rose sur les joues,

La merveille de grâce, Hélène, à pas très lents!

Quelquefois tu prenais Virgile, ou bien Tibulle:

J'entendais, sous les verts feuillages, les pipeaux,

Les clochettes dont la chanson tintinnabule

Dans les lointains du soir, quand rentrent les troupeaux.

Et puis, c'était Ovide et ses métamorphoses,

Cycnus qui, duveté de neige, est fait oiseau,

Daphné qui fuit, montrant ses talons nus et roses,

Syringe qui se change en flexible roseau,

En roseau chuchoteur et qui devient lui-même

Une flûte à six trous entre les doigts de Pan,

Io, génisse blanche et que Jupiter aime,

Les yeux d'Argus semés sur les plumes du paon!

Merci, vieux, qui, plus jeune encor, malgré ton asthme,

Que le gandin pédant dont nous suivions les cours,

Fus l'éveilleur de mon premier enthousiasme,

Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours!

Merci, toi qui me mis de beaux rêves en tête,

Toi dont la main furtive, au dortoir, me glissait

Les livres défendus de plus d'un grand poète,

O toi qui m'as fait lire en cachette Musset!

Souvent, le professeur, corrigeant ma copie,

Dans un discours français trouvait, en suffoquant,

Quelque insulte à Boileau qui lui semblait impie,

Quelque néologisme horriblement choquant;

Il pâlissait de mon audace épouvantable,

Comme s'il s'attendait à voir crouler le toit...

Mais il ne s'est jamais douté que le coupable,

Mon affreux corrupteur, Pif-Luisant, c'était toi!

Oui, si je fus poussé vers quelque plus moderne

Irrégularité, celui qui me poussa

Fut ce pion crasseux qu'on traitait de baderne.

Diogène poussif et Silène poussah!

O bohème déchu dont le sort fut si rude,

Es-tu du grand sommeil sous la terre endormi,

Ou bien fais-tu toujours, là-bas, ta triste étude,

Et liras-tu ces vers de ton petit ami?

Grand poète incompris, ivrogne de génie,

Toi qui me prédisais un si bel avenir,

Tu fus mon maître vrai. Loin que je te renie,

Aujourd'hui j'ai voulu chanter ton souvenir.

Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-être,

Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant,

Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre être,

Toi que j'ai tant aimé... doux pochard... Pif-Luisant!

1889.

IX

LES SONGE-CREUX

Nous sommes de bien douces gens

Qui ne faisons mal à personne,

Contents de peu, point exigeants,

Heureux d'une rime qui sonne,

Heureux d'un beau vers entendu,

D'une ballade commencée,

D'une chimère caressée,

D'un penser finement rendu.

De bon sens peut-être indigents,

Détestant tout ce qui raisonne,

Nous sommes de bien douces gens

Qui ne faisons mal à personne!

Qu'on laisse aux pauvres songe-creux,

Aux rimeurs, aux penseurs étiques,

Les choses qui les font heureux,

Leurs rêves et leurs esthétiques!

Laissez-nous poursuivre à l'écart

Notre amoureuse musardise;

Pour tout ce qui n'est pas de l'art

Nous sommes pleins de balourdise;

Nous sommes inintelligents

Hors de nos vers...

Qu'on nous pardonne,

Nous sommes de bien douces gens

Qui ne faisons mal à personne!

Sans savoir compter jusqu'à trois

Nous nous en allons dans la vie;

Nous sommes des esprits étroits

Qui n'avons qu'une seule envie.

Et nous fuyons dans nos jardins

Les contacts blessants du vulgaire,

Lui rendant dédains pour dédains...

Mais ne lui cherchant pas la guerre!

Aussi, daignez être indulgents

Au songe-creux qui déraisonne...

Nous sommes de bien douces gens

Qui ne faisons mal à personne!

Février 1888.

X

LA FORÊT

La Nature, par qui souvent nous sommes tristes,

Nous tous qui l'adorons, les rêveurs, les artistes,

--Tandis que jour et nuit nous nous évertuons

A vouloir l'exprimer, et que nous nous tuons

Au labeur de fixer son image impossible,

Nous regarde souffrir et demeure impassible.

Donc, j'étais amoureux de la grande forêt.

Son sauvage parfum fort et doux m'enivrait;

Il me fallait ses chants d'oiseaux et ses murmures;

Et, la nuit, je rêvais d'elle, de ses ramures,

Des bouquets nuptiaux que font ses aubépins,

De ses fourrés touffus et peuplés de lapins

Dont on voit brusquement fuir les petits derrières,

Des morceaux de ciel bleu plafonnant ses clairières...

Je l'aimais. Cet amour m'avait pris tout entier

Le jour que j'avais fait un pas dans le sentier

Qui la traverse toute en partant de l'orée.

Je l'avais aussitôt follement adorée.

On y voyait fleurir de grandes, grandes fleurs!

On y sentait un tas de si bonnes odeurs!

Et, le soir, quand chantaient les brises étouffées,

Des endroits noirs semblaient habités par les fées!

On avait peur. Enfin ma tête s'égarait...

Et j'étais amoureux de la grande forêt!

Mais amoureux vraiment, amoureux de ses sources,

De ses ruisseaux croisant dans l'ombre mille courses,

De ses mousses, de ses insectes voltigeant,

De ses feuillages verts, bleu foncé, gris d'argent,

Des enchevêtrements épineux de ses haies,

De ses mûrons, de ses framboises, de ses baies,

De sa mystérieuse et solennelle paix;

Puis aussi de ses coins dans les taillis épais,

De ses coins retirés qui semblent des alcôves

Avec des lits fleuris de petites fleurs mauves!

Et j'aimais les sentiers même où l'on a des peurs

Quand les bras sarmenteux des arbustes grimpeurs

Viennent en s'étirant vous accrocher la manche,

Où l'on se croit suivi soudain quand une branche

Vous fait, malicieuse, un brusque frôlement,

Et vient vous chatouiller dans le cou, drôlement!

J'aimais cette forêt.

Bien souvent le poète

S'éprend ainsi, se met une folie en tête

Dont il souffre beaucoup, mais qui dure fort peu

Lorsqu'il la satisfait pleinement, lorsqu'il peut

Posséder cette idée ou cet objet qu'il aime,

Et lui faire un enfant, c'est-à-dire un poème.

C'est ainsi que j'aimais. Je mourais du désir

De prendre la forêt dans mes vers, de saisir

Son charme, son parfum, son silence, et de rendre

L'émoi dont m'emplissaient un feuillage vert tendre,

Une source, un recoin moussu, quelque oiselet

Qui le long du sentier, par terre, sautelait,

Un rayon qui glissait dans le feuillage sombre,

Et la fraîcheur exquise, et le murmure, et l'ombre...

Je mourais du désir d'exprimer tout cela!

C'est pourquoi je me dis: «Je serai toujours là

Dans la forêt, notant le moindre frisson d'aile.

Je viendrai chaque jour me remplir les yeux d'elle,

Tâcher de lui voler de sa beauté, m'asseoir

Sur le même arbre mort, s'il le faut, chaque soir,

Tant que je n'aurai pas bien traduit son mystère

Et cette forte odeur de feuillage et de terre

Qu'elle sent. Je veux bien me priver de sommeil:

Mais je la surprendrai, la gueuse, à son réveil,

Pour bien voir quelles sont à l'aurore ses teintes,

De quel vert plus brillant ses feuilles sont repeintes,

Et comment la rosée à leur bout vient perler,

Et comment tous les plus vieux arbres font trembler,

Dans l'azur matinal, des cimes toutes roses!»

Oui, mon rêve, c'était de traduire ces choses,

Mais malgré mes efforts je ne le pus jamais!

Je ne possédai pas la forêt que j'aimais!

Et mon amour devint alors de la souffrance.

Je fus pris tout d'un coup d'une désespérance

Affreuse. Et comme, un jour, pour la dernière fois,

Assis dans la fraîcheur exquise d'un sous-bois,

Je voulais découvrir les mots exacts pour dire

L'églantier qui fleurit, la brise qui soupire,

Le mystère si calme et frais du clair-obscur,

Les petits airs penchés des clochettes d'azur

Qui se livrent, sans doute, à quelque babillage,

Et les sourires bleus du ciel dans le feuillage,

Le soleil qui parfois en rais semble pleuvoir,

Je me mis à pleurer de ne pas le pouvoir!

J'étais vaincu, brisé! Soudain, tout mon courage

S'en allait! Je pleurais d'impuissance et de rage!

Je pleurais, suffoqué de douleur, étouffant

D'un de ces gros chagrins de poète et d'enfant!

Et les branches étaient doucement frémissantes,

Et jamais les oiseaux cheminant dans les sentes

N'avaient été plus gais, les merles plus siffleurs.

Au-dessus de mon front passaient des vols ronfleurs

D'abeilles, de frelons... J'étais couché dans l'herbe:

Et je la sentais douce, odorante. Et, superbe,

Sans savoir que pour elle un homme sanglotait,

La forêt verdoyait, fleurissait et chantait!

La Nature est toujours la grande indifférente;

De tous les maux humains elle reste ignorante.

Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyant

Qu'elle les regardait en ne s'apitoyant

Jamais, et que devant leurs souffrances cruelles

Ses fleurs gardaient leur joie et fleurissaient plus belles,

Et qu'elle n'était rien qu'un merveilleux décor!

Mais, pour nous qui l'aimons, c'est bien plus dur encor,

Pour nous, ses amoureux, les peintres, les poètes,

Puisque enfin nos douleurs par elle nous sont faites!

C'est de son seul amour que l'artiste est martyr.

Ne peut-elle donc pas à ses maux compatir,

La toujours insensible et sereine Nature,

Ou paraître savoir tout au moins sa torture?

Mais non!--Et si jadis, forêt, grande forêt,

Si, dans son désespoir, celui qui t'adorait

Était allé se pendre, un soir, à quelque branche,

Cela n'aurait pas fait faner une pervenche,

S'attrister un iris, pleurer un chèvrefeuil!

Tes roses d'églantiers n'auraient pas pris le deuil

De leur pauvre amoureux, en fermant leurs pétales!

Calmes auraient souri tes hautes digitales!

Tes oiseaux n'auraient pas éloigné leurs ébats

Et n'auraient pas jasé ni chansonné plus bas

En voyant balancer ma longue forme brune!

Et quand un ironique et blanc rayon de lune

M'aurait comme vêtu du linceul des défunts,

Ta brise aux chauds soupirs, ta brise aux doux parfums

N'aurait pas tu son bruit de harpe qu'on accorde,

Et des liserons bleus auraient fleuri ma corde!

Bellevue, 1888.

XI

OÙ L'ON RETROUVE PIF-LUISANT

Il bouquinait un vieux Hugo de chez Hetzel

Au seuil d'une taverne. Étant de cette race

Qui déjeune d'un bock et dîne d'un bretzel,

Il m'apparut bien maigre à cette humble terrasse.

Alors, je l'emmenai dans le soir. Il parlait.

Le profond Luxembourg nous ouvrit ses quinconces.

Je crois l'entendre encor dans le soir violet

Maudire l'esthétisme et les Muses absconses.

Je crois le voir encor s'arrêter.--«_Mille dious!_»

Dit-il au promeneur surpris qu'on l'interpelle,

«Notre premier devoir est de chanter pour tous!

Foin d'un art compliqué pour petite chapelle!

«Quand l'importance du cheveu que vous sciez

En huit, mes bons seigneurs, n'est pas très bien saisie,

Pourquoi vous figurer que des initiés

Peuvent seuls s'ingérer d'aimer la Poésie?

«Certe, il faut fuir les lourds et stupides moqueurs,

Mais craindre, quand on veut écarter le vulgaire,

D'y confondre certains qui n'en sont pas, les coeurs

Qui sentent grandement, s'ils ne comprennent guère.

«Aimez ces dédaignés et ces silencieux

Qui, les vers déclamés, n'en disent rien de juste,

Mais à qui l'on surprend des larmes dans les yeux,

Tant ils ont bien senti passer le vol auguste!

«Aimez ces ignorants de vos jeux, de leur prix,

Et leur simplicité quelquefois justicière;

Et songez qu'après tout ce qu'ils n'ont pas compris

Ce n'était, bien souvent, que tours de gibecière,

«Ah! ne préférez pas ces soi-disant experts

Qui pèsent au carat les beautés précieuses

A ces âmes qui pour répercuter les vers

Ont la sonorité des âmes spacieuses!»

XII

OÙ L'ON PERD PIF-LUISANT

J'allais souvent le voir tandis qu'il se mourait.

C'était à mi-chemin du ciel qu'il demeurait,

Dessous les toits, et dans une affreuse mansarde

Aux murs blanchis, au noir plafond qui se lézarde.

J'allais souvent le voir, et nous causions longtemps,

Et ses doigts amaigris étaient plus tremblotants

Chaque jour, et sa lèvre était plus violette.

* * * * *

Il me disait:

«Surtout, ne sois jamais poète.

Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu.

Tu le vois, je suis vieux, exténué, rendu

Avant l'âge, car j'ai voulu faire ce rêve.

La lutte m'a brisé. Non, la vie est trop brève:

Pourquoi passer son temps à batailler, pourquoi

Ne pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi?

Le bonheur régulier, crois-moi, la vie intime,

Le foyer, une femme et des enfants, l'estime

De son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers!

N'en fais jamais! Si c'est un innocent travers,

S'il te plaît, comme on dit, de courtiser la Muse,

Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse,

Tu le peux, et c'est sans danger.

«Mais si, le soir,

Quand la lune sourit, tu rêves de t'asseoir

Sur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendre

La chanson de la brise, et si tu vas t'étendre

Par les matins d'été, dans l'herbe, sur le dos,

En regardant le ciel avec des yeux mi-clos,

Si le rythme t'émeut, si ton être tressaille

Quand s'envole une strophe, et si ton coeur défaille

Quand un ami te lit des vers à haute voix,

Si le désir te prend, devant ce que tu vois,

De l'exprimer avec une forme parfaite,

Si tu sens vaguement s'agiter un poète

En toi, n'hésite pas! étouffe dans ton coeur

Ce serpent! Il y va, crois-moi, de ton bonheur...

Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en occupe.

Le métier de poète est un métier de dupe.

Ah! mon expérience est amère! Longtemps,

J'ai subi les dédains, les affronts irritants

Des sots; j'ai combattu pour l'art, plein d'énergie!

Je marchais, ébloui toujours par la magie

De mon rêve, mes yeux de fou perdus au ciel!

Je ne souffrais de rien. J'étais même sans fiel

Pour ceux qui me raillaient. J'étais le doux bohème

Inoffensif; j'allais, en penaillons, tout blême,

Et nourri seulement des viandes de l'esprit;

Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit,

J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle!

J'étais l'extravagant heureux qui noctambule,

Qui trouve, pour dormir, un banc délicieux,

Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux.

J'étais le vagabond poète qui balade,

Cherchant des jours entiers un refrain de ballade,

Et qui va devant lui, sans souci des hivers,

Heureux de se chanter à lui-même ses vers!

Je me disais: Mon temps n'est pas venu, mon heure

Sonnera. Mais j'ai vu que l'espoir était leurre.

J'ai vieilli, je me suis lassé d'être incompris.

C'est absurde, mais c'est ainsi: le beau mépris

Que nous avons d'abord pour le goût du vulgaire

Tombe avec l'âge. Eh quoi! toujours faire la guerre?

On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plus

Des veilles sans profit, des travaux superflus.

J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville:

Et c'est à lui que va la multitude vile.

C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim!

Eh bien! je me révolte et je crie, à la fin!

Mon coeur veut déverser son trop-plein d'amertume.

Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthume

Quelquefois. Il paraît que, quand nous sommes morts,

La Gloire, cette femme, a souvent des remords

De ne pas nous avoir aimés. On nous découvre.

Nos vers sont exaltés; nos tableaux vont au Louvre...

Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux?

C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeaux

De cette pourpre; et, mort, je n'en fais nul usage!

Vois-tu, le désespoir vous étreint avec l'âge

D'être plus inconnu qu'un faiseur de couplet;

Et l'on mendie: «Un peu de gloire, s'il vous plaît!

Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose,

Quelques rayons sur ma future apothéose!

Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autant

Commencer tout de suite, et je mourrai content.

J'ai trop voulu sortir de l'ornière banale,

Dites-vous: quand l'idée est trop originale

On la repousse?... Eh bien! si c'est là le récif

Où j'échouai, je veux bien faire du poncif.

Du poncif, s'il le faut! Mais avant que j'expire,

C'est mon rêve, je veux que le bourgeois m'admire!»

«Oui, vieillis, les plus fiers lutteurs, les plus fougueux

Parlent ainsi, lassés d'être incompris et gueux!

* * * * *

«Car c'est une tristesse noire

De vieillir toujours méconnu.

Alors, n'ayant pas eu la gloire

Dans cette vie, on n'a rien eu.

«Comme on a passé sa jeunesse

A chasser la chimère, on n'a

Rien récolté pour sa vieillesse,

Et quand l'heure affreuse sonna,

«L'heure de la tristesse, l'heure

Des ressouvenirs étouffants,

On se vit pauvre, sans demeure,

Et vieux grand-père sans enfants.

«Trimer, c'est bon quand on est jeune.

Mais on change en se faisant vieux.

On ne supporte plus le jeûne,

On songe qu'on serait bien mieux

«Dans un intérieur confortable

Que sous un plafond d'où ça pleut;

On songe que se mettre à table

Doit être un plaisir, quand on peut!

«On songe qu'une chambre chaude

Doit être agréable, le soir,

Avec une femme qui rôde

Autour de vous, blonde, en peignoir;

«Qu'il est doux, lorsque le vent souffle,

D'être, béat, au coin du feu;

Tout en rôtissant sa pantoufle,

De somnoler un petit peu;

«Qu'il est doux de prendre ses aises,

De mettre aux chenets son talon,

D'avoir, au lieu de quatre chaises,

De bons fauteuils dans son salon!

«Ah! que de choses on regrette

Lorsqu'on eut des rêves trop grands!

Musicien, peintre, poète,

Ce sont de fichus métiers. Prends

«Quelque bon métier qui rapporte;

Mets sur ton oreille un crayon

Ou des panonceaux sur ta porte,

Et ne cherche pas le rayon!

«Ne fais jamais d'art! Ne t'ingère

Jamais de penser du nouveau!

Fume un gros cigare. Digère.

Et crains les rhumes de cerveau!

«Bois frais. Tiens-toi dans l'allégresse.

Pas de vers, je te le défends.

Vis comme un coq en pâte. Engraisse.

Fais des ribambelles d'enfants!

«Du reste, je te dis ces choses,

Mon pauvre ami, mais je sais bien

Que les conseils des vieux moroses

Ne serviront jamais de rien,

«Et que, si le diable t'y pousse,

Tu seras poète, gamin!

--Mais j'ai parlé trop, et je tousse...

Embrasse-moi vite. A demain!»

* * * * *

Le lendemain, j'appris la mort du pauvre hère.

Je l'accompagnai seul jusqu'à son cimetière,

Puis, ayant vu glisser le cercueil dans le trou,

Je marchai devant moi, longtemps, sans savoir où.

Et je songeais: «Jamais je ne serai poète!

Car je n'ai pas le coeur assez brave, et ma tête

S'égarerait à tant souffrir. Je ne veux pas

Traîner cette existence affreuse, à chaque pas

Me blesser aux cailloux aiguisés de la route.

L'Art, oh! l'Art m'attirait et me grisait, sans doute!

Mais je veux travailler à faire mon bonheur.

Cet homme avait raison. Il m'a donné la peur

Du calvaire qu'il faut gravir pour être artiste.

Je veux vivre impassible et vieillir égoïste!»

Je m'aperçus alors que j'étais dans les champs,

Que les arbres, bouquets de parfums et de chants,

S'éveillaient au soleil, et que les verts cytises

Invitaient sous leur ombre à des fainéantises;

Que le ciel, d'un bleu pâle, avait l'air d'un satin

De Chine; que c'était l'adorable matin,

L'heure où la cime des ormeaux tremble et rougeoie.

Dans ces odeurs, dans ces fraîcheurs, dans cette joie,

J'oubliai tous les maux que l'autre avait soufferts...

--Et je rentrai chez moi pour écrire ces vers.

1887.

XIII

SOUVENIRS DE VACANCES

I

LE TAMBOURINEUR

A l'heure où l'invisible orchestre des cigales

N'exerce pas encor ses petites cymbales,

Quand l'horizon est rose et vert, de bon matin,

Par les sentiers pierreux de la blanche colline,

En jouant un vieil air lentement s'achemine

Le tambourineur, beau comme un pâtre latin.

Sous les pins parasols d'où pleuvent les aiguilles

Qui rendent les sentiers glissants, il fait des trilles

Sur le fin gaboulet, comme un merle siffleur.

Sa longue caisse aux flots de rubans verts ballante,

Il s'en va pour donner une aubade galante

A la belle qui l'a choisi pour cajoleur.

Il souffle dans son fifre un air très gai de danse,

Pendant qu'il frappe avec la baguette, en cadence,

La peau du tambourin qui ronfle sourdement.

Le petit galoubet d'ivoire rossignole,

Et le tambourin suit l'alerte farandole

D'un monotone, un peu triste, accompagnement.

Tambourineur d'Amour, comme je te ressemble!

Je vais jouant du triste et du gai tout ensemble:

Le tambourin sonore et grave, c'est mon coeur,

Rien plus lourd à porter, va, que ta caisse lourde!

Mais, toujours, cependant qu'il fait sa plainte sourde,

Sifflote mon esprit, ce galoubet moqueur!

1888.

II

L'ÉTANG

L'étang, dont le soleil chauffe la somnolence,

Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs.

Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants,

Leur assiette de Chine où de l'or se balance.

D'autres n'ont pu fleurir, mais purent émerger,

Et, pointe autour de quoi l'onde en cercles se plisse,

Leur gros bouton bronzé qui commence à nager

Est une cassolette avant d'être un calice.

D'autres, encor plus loin du moment de surgir,

Promesse de boutons par l'eau glauque couverte,

Se bercent d'un remous sous l'ample feuille verte

Qu'on voit, comme un plateau de laque, s'élargir.

Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente.

Il en est d'achevés que leur tige me tend,

Complètement éclos, comme, sur cet étang,

Les nénuphars berçant leur soucoupe indolente.

D'autres n'ont encor pu qu'atteindre le niveau...

Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse,

Qu'on laisse à fleur d'esprit flotter avec paresse,

Comme les nénuphars qui pointent à fleur d'eau.

Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde,

D'autres pensers germés mystérieusement,

Qui montent en secret vers leur achèvement,

Comme les nénuphars qui dorment sous l'eau lourde.

III

LES PAPILLONS

En Mai, quand les brises roucoulent,

Quand fleurissent toutes les fleurs,

Les papillons sont grands buveurs:

Les petits papillons se soûlent.

Souvent, au crépuscule gris,

A l'heure où le couchant se clore,

On en voit balocher encore:

C'est tout simplement qu'ils sont gris.

Les Musardises · 第 1 / 7 段