Voici les six premières!
Si le public y mord, et les trouve à son goût, on publiera
prochainement les six autres; car elles sont douze, comme une
douzaine de pêches, -- ces pécheresses!
Bien entendu qu'avec leur titre de Diaboliques, elles n'ont pas la
prétention d'être un livre de prières ou d'Imitation chrétienne...
Elles ont pourtant été écrites par un moraliste chrétien, mais qui
se pique d'observation vraie, quoique très hardie, et qui croit --
c'est sa poétique, à lui -- que les peintres puissants peuvent
tout peindre et que leur peinture est toujours assez morale quand
elle est tragique et qu'elle donne l'horreur des choses qu'elle
retrace. Il n'y a d'immoral que les Impassibles et les Ricaneurs.
Or, l'auteur de ceci, qui croit au Diable et à ses influences dans
le monde, n'en rit pas, et il ne les raconte aux âmes pures que
pour les en épouvanter.
Quand on aura lu ces Diaboliques, je ne crois pas qu'il y ait
personne en disposition de les recommencer en fait, et toute la
moralité d'un livre est là...
Cela dit pour l'honneur de la chose, une autre question. Pourquoi
l'auteur a-t-il donné à ces petites tragédies de plain-pied ce nom
bien sonore -- peut-être trop -- de Diaboliques?... Est-ce pour
les histoires elles-mêmes qui sont ici? ou pour les femmes de ces
histoires?...
Ces histoires sont malheureusement vraies. Rien n'en a été
inventé. On n'en a pas nommé les personnages: voilà tout! On les a
masqués, et on a démarqué leur linge. «L'alphabet m'appartient»,
disait Casanova, quand on lui reprochait de ne pas porter son nom.
L'alphabet des romanciers, c'est la vie de tous ceux qui eurent
des passions et des aventures, et il ne s'agit que de combiner,
avec la discrétion d'un art profond, les lettres de cet alphabet-
là. D'ailleurs, malgré le vif de ces histoires à précautions
nécessaires, il y aura certainement des têtes vives, montées par
ce titre de Diaboliques, qui ne les trouveront pas aussi
diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendront
à des inventions, à des complications, à des recherches, à des
raffinements, à tout le tremblement du mélodrame moderne, qui se
fourre partout, même dans le roman. Elles se tromperont, ces âmes
charmantes!... Les Diaboliques ne sont pas des diableries: ce sont
des Diaboliques, -- des histoires réelles de ce temps de progrès
et d'une civilisation si délicieuse et si divine, que, quand on
s'avise de les écrire, il semble toujours que ce soit le Diable
qui ait dicté!... Le Diable est comme Dieu. Le Manichéisme, qui
fut la source des grandes hérésies du Moyen Age, le Manichéisme
n'est pas si bête. Malebranche disait que Dieu se reconnaissait, à
l'emploi des moyens les plus simples. Le Diable aussi.
Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas
les DIABOLIQUES? N'ont-elles pas assez de diabolisme en leur
personne pour mériter ce doux nom? Diaboliques! il n'y en a pas
une seule ici qui ne le soit à quelque degré. Il n'y en a pas une
seule à qui on puisse dire sérieusement le mot de «Mon ange!» sans
exagérer. Comme le Diable, qui était un ange aussi, mais qui a
culbuté, -- si elles sont des anges, c'est comme lui, -- la tête
en bas, le... reste en haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse,
innocente. Monstres même à part, elles présentent un effectif de
bons sentiments et de moralité bien peu considérable. Elles
pourraient donc s'appeler aussi «les Diaboliques», sans l'avoir
volé... On a voulu faire un petit musée de ces dames, -- en
attendant qu'on fasse le musée, encore plus petit, des dames qui
leur font pendant et contraste dans la société, car toutes choses
sont doubles! L'art a deux lobes, comme le cerveau. La nature
ressemble à ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil noir. Voici
l'oeil noir dessiné à l'encre -- à l'encre de la petite vertu.
On donnera peut-être l'oeil bleu plus tard.
Après les DIABOLIQUES, les CELESTES... si on trouve du bleu assez
pur...
Mais y en a-t-il?
Jules BARBEY D'AUREVILLY.
Paris, 1er mai 1874.