DES USAGES DU TEMPS DE CHARLEMAGNE

Je m'arrête à cette célèbre époque pour considérer les Usages, les Lois,

la Religion, les Moeurs, l'Esprit qui régnaient alors.

J'examine d'abord l'Art de la guerre, par lequel Charlemagne établit cette

puissance que perdirent ses enfants.

Je trouve peu de nouveaux règlements, mais une grande fermeté à faire

exécuter les anciens. Voici à peu près les lois en usage, que sa valeur

fit servir à tant de succès, et que sa prudence perfectionna.

Des Ducs amovibles gouvernaient les Provinces, et levaient les troupes à

peu près comme aujourd'hui les Beglierbeis des Turcs. Ces Ducs avaient été

institués en Italie par Dioclétien. Les Comtes dont l'origine me paraît

du temps de Théodose, commandaient sous les Ducs, et assemblaient les

troupes, chacun dans son Canton. Les Métairies, les Bourgs, les Villages

fournissaient un nombre de soldats proportionné à leurs forces. Douze

Métairies donnaient un cavalier armé d'un casque et d'une cuirasse, les

autres soldats n'en portaient point, mais tous avaient le bouclier carré

long, la hache d'armes, le javelot et l'épée. Ceux qui se servaient de

flèches, étaient obligés d'en avoir au moins douze dans leur carquois.

Leur habit me paraît ressembler à celui des troupes Prussiennes

d'aujourd'hui. La Province qui fournissait la milice, lui distribuait du

blé et les provisions nécessaires pour six mois, le Roi en fournissait

pour le reste de la campagne. On faisait la revue au premier de Mars ou

au premier de Mai. C'est d'ordinaire dans ces temps qu'on tenait les

Parlements. Dans les sièges de Ville on employait le bélier, la baliste,

la tortue, et la plupart des machines des Romains. Les Seigneurs nommés

Barons, leudes richeomes, composaient avec leurs suivants le peu de

cavalerie qu'on voyait alors dans les armées. Les Musulmans d'Afrique

et d'Espagne avaient plus de cavaliers.

Charles avait des forces navales aux embouchures de toutes les grandes

Rivières de son Empire; avant lui on ne les connaissait pas chez les

Barbares, après lui on les ignora longtemps. Par ce moyen et par la police

guerrière il arrêta ces inondations des peuples du Nord, il les contint

dans leurs climats glacés, mais sous ses faibles descendants ils se

répandirent dans l'Europe.

Les affaires générales se réglaient dans des assemblées, qui

représentaient la Nation. Sous lui ses Parlements n'avaient d'autre volonté

que celle d'un Maître qui savait commander et persuader.

Il fit fleurir le Commerce, parce qu'il était le Maître des Mers;

ainsi les Marchands des Côtes de Toscane, et ceux de Marseille allaient

trafiquer à Constantinople chez les Chrétiens et au Port d'Alexandrie chez

les Musulmans, qui les recevaient, et dont ils tiraient les richesses de

l'Asie.

Venise et Gênes, si puissantes depuis par le Négoce, n'attiraient pas

encore à elles les richesses des Nations; mais Venise commençait à

s'enrichir et à s'agrandir. Rome, Ravenne, Milan, Lyon, Arles, Tours,

avaient beaucoup de Manufactures d'Étoffes de laine. On damasquinait le

Fer à l'exemple de l'Asie. On fabriquait le Verre, mais les Étoffes de

Soie n'étaient tissées dans aucune Ville de l'Empire d'Occident.

Les Vénitiens commençaient à les tirer de Constantinople, mais ce ne fut

que près de quatre cents ans après Charlemagne que les Princes Normands

établirent à Palerme une Manufacture de Soie. Le Linge était peu commun.

Saint Boniface dans une Lettre à un Évêque d'Allemagne, lui mande qu'il

lui envoie du drap à longs poils pour se laver les pieds. Probablement ce

manque de linge était la cause de toutes ces maladies de la peau, connues

sous le nom de _lèpre_, si générales alors; car les Hôpitaux nommés

_Léproseries_ étaient déjà très nombreux.

La Monnaie avait à peu près la même valeur que celle de l'Empire Romain

depuis Constantin. Le Sou d'or était le _solidum romanum_. Ce sou d'or

équivalait à quarante deniers d'argent. Ces deniers tantôt plus forts,

tantôt plus faibles, pesaient l'un portant l'autre trente grains.

Le sou d'or vaudrait aujourd'hui 1740 environ quinze francs, le denier

d'argent trente sous de compte.

Il faut toujours en lisant les Histoires, se ressouvenir qu'outre ces

monnaies réelles d'or et d'argent, on se servait dans le calcul d'une

autre dénomination. On s'exprimait souvent en monnaie de compte, monnaie

fictive, qui n'était comme aujourd'hui qu'une manière de compter.

Les Asiatiques et les Grecs comptaient par Mines et par Talens; les

Romains par grands Sesterces, sans qu'il y eût aucune monnaie qui valût un

grand sesterce ou un talent.

La Livre numéraire du temps de Charlemagne, était réputée le poids d'une

livre d'argent de douze onces. Cette livre se divisait numériquement comme

aujourd'hui en vingt parties. Il y avait à-la-vérité des sous d'argent

semblables à nos écus, dont chacun pesait la 20. ou 22. ou 24. partie

d'une livre de douze onces, et ce sou se divisait comme le nôtre en douze

deniers. Mais Charlemagne ayant ordonné que le sou d'argent serait

précisément la 20. partie de douze onces, on s'accoutuma à regarder dans

les comptes numéraires 20 sous pour une livre.

Pendant deux Siècles les Monnaies restèrent sur le pied où Charlemagne

les avait mis; mais petit à petit les Rois dans leurs besoins tantôt

chargèrent les sous d'alliage, tantôt en diminuèrent le poids; de sorte

que par un changement qui est presque la honte des Gouvernements de

l'Europe, ce sou qui était autrefois ce qu'est à peu près un écu d'argent,

n'est plus qu'une légère pièce de cuivre avec un 11e d'argent tout au

plus; et la livre qui était le signe représentatif de douze onces d'argent,

n'est plus en France que le signe représentatif de 20 de nos sous

de cuivre. Le Denier qui était la 124. partie d'une livre d'argent,

n'est plus que le tiers de cette vile monnaie qu'on appelle un liard:

supposé donc qu'une Ville de France dût à une autre 120 livres de

rente, c'est-à-dire 1440 onces d'argent du temps de Charlemagne, elle

s'acquitterait aujourd'hui de sa dette en payant ce que nous appelons un

écu de six francs.

La Livre de compte des Anglais, celle des Hollandais, ont moins varié.

Une Livre sterling d'Angleterre vaut environ 22 francs de France, et une

Livre de compte Hollandaise vaut environ 12 francs de France; ainsi les

Hollandais se sont écartés moins que les Français de la Loi primitive, et

les Anglais encore moins.

Toutes les fois donc que l'Histoire nous parle de Monnaie sous le nom de

livres, nous n'avons qu'à examiner ce que valait la livre au temps et dans

le Pays dont on parle, et la comparer à la valeur de la nôtre. Nous devons

avoir la même attention en lisant l'Histoire Grecque et Romaine. C'est par

exemple un très-grand embarras pour le Lecteur, d'être obligé de réformer

à chaque page les comptes qui se trouvent dans l'Histoire ancienne d'un

célèbre Professeur de l'Université de Paris, et dans tant d'autres

Auteurs. Quand ils veulent exprimer en Monnaie de France les talens, les

mines, les sesterces, ils se servent toujours de l'évaluation que quelques

Savants ont fait avant la mort du grand Colbert. Mais le Marc de 8 onces,

qui valait sous ce Ministre 26 francs et dix sous, vaut depuis longtemps

49 francs, ce qui fait une différence de près de la moitié. Ces fautes

donnent une idée des forces des anciens Gouvernements, de leur Commerce,

de la paye de leurs Soldats, extrêmement contraire à la vérité.

Il paraît qu'il y avait alors autant d'argent à peu près en France,

en Italie et vers le Rhin, qu'il y en a aujourd'hui. On n'en peut juger

que par le prix des denrées, et je le trouve presque le même; 24 livres

de pain blanc valaient un denier d'argent par les Capitulaires de

Charlemagne. Ce denier était la 40. partie d'un sou d'or, qui valait

environ 15 francs de notre Monnaie; ainsi la livre de pain revenait à près

de cinq liards, ce qui ne s'éloigne pas du prix ordinaire dans les bonnes

années.

Dans les Pays Septentrionaux l'argent était beaucoup plus rare, le prix

d'un boeuf fut fixé par exemple à un sou d'or. Nous verrons dans la suite

comment le commerce et les richesses se sont étendues de proche en proche.

En voilà déjà trop pour un abrégé.

Abrégé de l'Histoire universelle depuis Charlemagne jusques à Charlequint (Tome 1) · 第 17 / 28 题