Plusieurs esprits infatigables ayant débrouillé autant qu'on le peut, le
chaos de l'Antiquité, et quelques Génies éloquents ayant écrit l'Histoire
Universelle jusqu'à Charlemagne, j'ai regretté qu'ils n'aient pas fourni
une carrière plus longue. J'ai voulu pour m'instruire de ce qu'ils ne
disent pas, mettre sous mes yeux un précis de l'Histoire, laquelle nous
intéresse, à mesure qu'elle devient plus moderne.[2]
[Note 2: Les lettres majuscules utilisées dans l'édition de Jean Neaulme
pour les substantifs tels que Antiquité, Génie, Histoire, etc. sont
conservées dans la présente édition du project Gutenberg.]
Ma principale idée est de connaître autant que je pourrai, les moeurs
des Peuples, et d'étudier l'Esprit humain. Je regarderai l'ordre des
Successions des Rois et la Chronologie comme mes guides, mais non comme
le but de mon travail. Ce travail serait bien ingrat, si je me bornais à
vouloir apprendre seulement en quelle année un Prince indigne d'être connu,
succéda à un Prince barbare.
Il semble en lisant les Histoires, que la Terre n'ait été faite que pour
quelques Souverains, et pour ceux qui ont servi leurs passions; tout le
reste est négligé. Les Historiens, semblables en cela aux Rois, sacrifient
le Genre-Humain à un seul homme. N'y a-t-il donc eu sur la Terre que
des Princes; et faut-il que presque tous les Inventeurs des Arts soient
inconnus, tandis qu'on a des suites chronologiques de tant d'hommes qui
n'ont fait aucun bien ou qui ont fait beaucoup de mal? Autant il faut
connaître les grandes actions des Souverains qui ont changé la face de la
Terre, et surtout de ceux qui ont rendu leurs Peuples meilleurs et plus
heureux; autant on doit ignorer le vulgaire des Rois, qui ne servirait
qu'à charger la mémoire.
Je me propose de diviser mon étude par Siècles; mais je sens qu'en ne
présentant à mon esprit que ce qui se fait précisément dans le Siècle
que j'aurai sous les yeux, je serai obligé de trop partager mon attention
et de séparer en trop de parties les idées suivies que je veux me
faire, d'abandonner la recherche d'une Nation, ou d'un Art, ou d'une
Révolution, que pour ne la reprendre que longtemps après. Je remonterai
donc quelquefois à la source éloignée d'un Art, d'une Coutume importante,
d'une Loi, d'une Révolution. J'anticiperai quelquefois, mais le moins que
je pourrai, et en évitant, autant que ma faiblesse me le permettra, la
confusion et la dispersion des idées. Je tâcherai de présenter à mon
esprit une peinture fidèle de ce qui mérite d'être connu dans l'Univers.
Avant de considérer l'état où était l'Europe vers le temps de Charlemagne,
et les débris de l'Empire Romain, j'examine d'abord s'il n'y a rien qui
soit digne de mon attention dans le reste de notre Hémisphère. Ce reste
est douze fois plus étendu que la Domination Romaine, et m'apprend d'abord
que ces monuments des Empereurs de Rome, chargés des titres de Maîtres et
de Restaurateurs de l'Univers, sont des témoignages immortels de vanité et
d'ignorance, non moins que de grandeur.
Frappés de l'éclat de cet Empire, de ses accroissements et de sa chute,
nous avons dans la plupart de nos Histoires Universelles traité les autres
hommes comme s'ils n'existaient pas. La Province de la Judée, la Grèce,
les Romains se sont emparés de toute notre attention; et quand le célèbre
Bossuet dit un mot des Mahométans, il n'en parle que comme d'un déluge de
Barbares. Cependant beaucoup de ces Nations possédaient des Arts utiles,
que nous tenons d'elles: leurs Pays nous fournissaient des commodités et
des choses précieuses, que la Nature nous a refusées, et vêtus de leurs
étoffes, nourris des productions de leurs terres, instruits par leurs
inventions, amusés même par les jeux qui sont le fruit de leur industrie,
nous nous sommes fait avec trop d'injustice une loi de les ignorer.