Ce jour-là, les deux médecins rentraient ensemble d’une visite faite en
commun à une riche cliente habitant Dinard, et qui, autant par goût que
par souci de sa santé, prolongeait son séjour dans la ville d’eaux au
delà de la saison.
Ils descendaient du bateau et venaient de prendre pied sur le Grand-Bey,
la mer étant haute, lorsque Joël, prenant son courage à deux mains, dit
brusquement au vieux docteur, d’une voix dont l’hésitation était
manifeste:
--Mon oncle, puisque nous voici seuls, je voudrais vous entretenir de...
--De... quoi?--interrompit M. Le Budinio, qui cessa de marcher pour
prêter attention à la communication de son neveu.
--D’un projet que je nourris depuis fort longtemps, et qui intéresse
tout mon avenir.
Le vieillard s’était arrêté. Il posa sa main sur le bras du jeune homme.
--Tu n’as pas besoin d’aller plus loin. Je sais d’avance ce que tu vas
me dire.
--Mais, mon oncle...
--Je t’assure que c’est inutile,--fit Hugh en souriant.--Et je te le
prouverai tout à l’heure.
Il lui montra du doigt le rocher sur lequel ils se trouvaient, et avec
ce ton de mélancolie qu’il avait pris depuis la mort de Mme du Closquet,
l’invita à s’asseoir sur les quartiers de roche, au pied de la tombe
illustre qui leur faisait face.
--Restons ici un moment, Joël. La place est toute choisie. Les importuns
ne nous troubleront pas.
A quoi songeait-il, présentement, le vieux maître? Nul n’aurait pu le
dire.
Par une de ces échappées naïves de l’imagination dont les vieillards
sont coutumiers, surtout lorsqu’une laborieuse existence a rendu plus
lourdes les années qui pèsent sur leurs fronts, l’oncle de Joël et de
Maïna laissa d’abord sa pensée prendre du champ.
C’était l’heure mystique par excellence, celle où l’astre à son déclin
touche au terme de sa course.
Un caprice de l’atmosphère avait apaisé les haleines du large. La
coupole du firmament s’était éclaircie, et les nuages, se repliant à la
manière de rideaux sombres, s’entassaient à l’horizon, aux quatre points
cardinaux, en paquets d’ouate épais et ronds, disposés ainsi qu’une
garniture capitonnée.
A l’extrême bordure de l’Occident, l’astre s’enfonçait derrière un
portant de pourpre, et les rayons relevés mettaient à ses arêtes une
frange d’or en fusion.
Au-dessous, la mer reflétait ce couchant de féerie, se teignant
successivement de toutes les splendeurs du prisme épanchées sur son
miroir sans rides.
A l’entour du rocher, piédestal d’un sépulcre, des oiseaux blancs et
gris, mouettes et goélands, voletaient, faisant claquer leurs ailes.
Quelque chose montait sur la mer, comme un bruissement d’ombres qui
surgirait du fond de l’abîme, assombrissant lentement les profondeurs,
éteignant progressivement les rides lumineuses des lames et envahissant
l’atmosphère elle-même, qu’elles saturaient de vapeurs, à l’instar d’une
trame invisible et palpitante, dont les plissements enserraient toutes
choses et les voilaient insensiblement.
--Que dis-tu de cela?--demanda le vieux docteur, en étendant la main
vers l’horizon.
--Je dis,--répondit Joël, très sincère,--que c’est là un spectacle
merveilleux sur lequel nous avons le grand tort de nous blaser.
Hugh Le Budinio releva vivement cette juste et précise remarque.
--De nous blaser, dis-tu? Parle pour toi, garçon. Moi, voilà plus de
trente-cinq ans que je regarde ces choses sans m’en lasser. Je dirai
même plus. Je leur trouve, chaque fois, un aspect nouveau, une séduction
plus puissante. Et si Dieu m’accordait le repos auquel je crois avoir
droit, il me semble que je passerais mes derniers jours dans la
contemplation de ces merveilles sans égales.
Il parlait sur le ton de l’enthousiasme, et Joël se demandait à quoi
allait aboutir cet exorde.
--Vois-tu, garçon,--reprit Hugh,--j’ai beaucoup réfléchi, dans ma vie,
mais je ne l’ai jamais tant fait que depuis la mort de cette sainte
créature que nous pleurons tous. Ça va te paraître un peu incohérent,
peut-être, ce que je te dis là, et, qui sait? peut-être te dis-tu que le
vieil oncle n’a plus la tête bien solide, n’est-ce pas?
Il se tourna, et regarda en riant le digne homme qui protestait avec
énergie.
--Très bien. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que tu te dis: «Tout
cela n’a aucun rapport avec ce que j’ai à dire à mon oncle, et, pour peu
qu’il continue, nous passerons la nuit sur le Grand-Bey sans avoir
touché seulement au sujet de la conversation.» Patience, mon fils, nous
allons y revenir, sois tranquille.
Où en étais-je? Ah! bien! Je te rappelais que j’ai beaucoup réfléchi
depuis la mort de cette bonne madame du Closquet. Eh bien! mes
réflexions valent que je t’en fasse part. Elles ont au moins le mérite
de l’âge et sont le fruit de l’expérience. Et si, comme tu vas me le
dire tout à l’heure, tu as fermement l’intention de continuer ici même
ma besogne, de me succéder, en un mot, elles pourront t’être de quelque
profit.
Maintenant, écoute-moi, sans te fatiguer.
Le jeune homme acquiesça respectueusement au désir du vieillard.
--Écoute, Joël,--reprit celui-ci,--tu es médecin comme moi, par
conséquent, comme moi, mieux que moi peut-être, tu sais tout ce que tout
homme de notre art doit savoir.
Tu connais l’être humain à fond, ou, du moins, tu crois le connaître,
parce que, le scalpel à la main, tu as disséqué la pauvre carcasse
animale dans laquelle loge cet inconnu qu’on nomme l’âme.
Tu sais qu’il existe une charpente osseuse chez les vertébrés, qu’à
cette charpente douée de vie elle-même viennent s’adapter les tendons et
les muscles, les cartilages et les viscères, qu’au travers de ces
parties circule le sang et rayonnent les nerfs, les nerfs, double
système d’expansion et de contradiction qui donne naissance à la
nutrition et à la sensation, conséquemment à la vie.
--Oui, mon oncle,--fit Joël,--je sais tout cela.
Et un vague sourire courut sur ses lèvres, sourire dû autant à l’ironie
devant cette leçon d’anatomie qu’à l’admiration éprouvée en face de
cette facilité du vieil homme de synthétiser aussi clairement l’objet de
ses études physiologiques.
Hugh Le Budinio poursuivit:
--Tu sais tout cela, et, sans doute aussi, bien d’autres choses, et, en
l’espèce, tu n’en sais pas plus que les vieux maîtres de l’humanité, les
pères de la médecine.--Mais, il est une chose qu’on a dû oublier de
t’apprendre, ainsi qu’on l’oubliait déjà de mon temps, et cette chose,
l’expérience, la pratique de la cure t’en révéleront la lacune.
On a oublié de t’enseigner la méthode selon laquelle tu dois faire
mouvoir ta pensée à la recherche des causes.
Il s’interrompit, et, cette fois, Joël eut honte de son sourire. Ce
vieillard entrait avec une souveraine majesté dans le domaine abstrait
de la science. Il frappait à la porte du temple, et sans respect des
initiés vrais ou faux, il portait une main audacieusement profanatrice
sur le voile qui couvre les arcanes de la création.
--Tiens!--continua Hugh,--regarde ce soleil qui se couche. Nous ne
savons pas au juste ce qu’il est, de quelle matière en ignition
procèdent sa chaleur et sa lumière. Mais, du moins, nous ne sommes point
assez fous pour refuser crédit à nos yeux qui nous attestent sa présence
et qui ne nous livrent la connaissance des corps qu’à la faveur de sa
clarté.
Eh bien! pour les choses de la science qui font l’objet de la vision
intellectuelle, le premier emploi que nous faisons de notre raison est
précisément de contester l’existence d’un foyer de lumière analogue, et
même infiniment plus certain, puisque, s’il n’existait pas, nous ne nous
connaîtrions pas nous-mêmes, et que notre conscience n’est que la
première prise de possession de notre réalité par notre pouvoir de
connaître.
--C’est vrai, confessa le jeune homme, devenu sérieux à son tour.
--Tu te demandes peut-être à quoi tend cette digression bizarre? Je vais
te le dire en abrégeant:
Oui, l’on ne nous a jamais enseigné «l’art de conduire notre pensée»,
ainsi que l’a si bien dit le grand Descartes. On nous a faits les
esclaves de la règle générale, alors que toute la suite de la vie et la
pratique de notre art te montreront qu’il n’existe point de «règle
générale», mais simplement des catégories de faits dans lesquelles
s’emboîtent les diverses manifestations du mal. Autant de cas dans la
maladie, autant d’observations et d’études spéciales obligeant le
médecin à conformer le traitement au diagnostic différentiel qu’il
porte. Remarque-le bien: il n’y a qu’une impossibilité pour l’esprit
humain à vaincre la mort, c’est son impuissance à fixer les cas
individuels qui se présentent. Et c’est pour cela qu’obligé d’inférer
sans cesse du particulier au général, il se trompe presque toujours;
c’est pour cela également, qu’absorbé, distrait plutôt par la
multiplicité des exemples nés sous ses yeux, il finit par perdre de vue
la réalité absolue, la seule vérité palpable, en quelque sorte, à savoir
que la substance qui motive par sa personnalité la différenciation de
ces innombrables cas, ce n’est point ce corps misérable sur lequel nous
tenons obstinément fixés nos yeux de myopes volontaires, c’est...
--L’âme,--prononça Joël avec une gravité sereine qui fit tressaillir
l’oncle.
--Oui, l’âme, Joël, l’âme qui fait de chacun de nous ce qu’il est en ce
monde et ce qu’il doit continuer d’être dans un autre monde que nous ne
voyons pas, mais dont l’existence est pour nous aussi certaine que celle
d’un autre hémisphère auquel le soleil porte la lumière en ce moment
même où il la retire du nôtre.
Alors seulement Joël comprit la pensée du vieillard emporté par
l’inspiration:
--C’est là ce que nous sommes, mon fils, c’est là ce qu’était cette
créature sainte qui vient de sortir de notre terre misérable. Et depuis
que cette vérité suprême est entrée dans mon esprit, je ne puis me
défendre de trouver notre science bien courte, nos efforts bien puérils,
puisque, en aucun cas, nous ne travaillons à faire plus belle la part de
cette âme notre unique personnalité.
La nuit était venue. Une bordure rouge, sanglante, limitait la
séparation de la mer et du ciel.
--Là,--fit en riant le vieux docteur,--allons-nous-en. Bien qu’habituée
à mes retards, Tina pourrait concevoir de l’inquiétude et Maïna en a
certainement déjà conçu. Or, je tiens à ce que nous la rassérénions tout
de suite, car c’est d’elle, n’est-ce pas vrai, que tu as l’intention de
me parler?
--Oui, mon oncle,--avoua Joël en riant.
--Voyons. J’ai vidé mon sac et le tien te pèse encore. Je vais t’aider à
t’en soulager le plus tôt possible. Ce dont il s’agit, si je ne me
trompe, c’est de vous marier au plus vite, attendu que vous vous aimez,
et que vous ne demandez, l’un et l’autre, qu’à vous passer mutuellement
la chaîne au cou.
--C’est cela même,--confirma le jeune homme, dont l’hilarité redoublait.
--Tu vois que je ne me trompais pas. Maintenant que ta confession est
faite, je vais te faire plaisir en te déclarant que je t’absous tant et
si bien que si j’étais à ton âge, heureux garçon, je ne penserais pas
autrement que toi en la circonstance.
--Alors, mon oncle, vous m’approuvez? Vous comprenez, n’est-ce pas, que
je l’aime?
--C’est-à-dire, mon gars, que je ne comprendrais pas le contraire.
Joël saisit les deux mains de son oncle et les serra avec une allégresse
qui fit sourire celui-ci:
--Morbleu! quelle poigne, mon garçon! Tu y tenais donc tant que ça, à
mon approbation?
--C’est-à-dire, mon oncle, que je n’eusse rien osé dire sans votre
consentement.
--Cela te fait honneur, Joël. Mais, s’il en est ainsi, tu ne sais rien
du cœur de Maïna. Et si elle allait dire non, elle?
Et le vieillard avait un malicieux sourire aux lèvres.
Joël, en véritable étourneau, ne s’arrêta point à la contradiction.
--Oh!--s’écria-t-il,--de ce côté-là, je suis bien tranquille. Il y a
longtemps que nous sommes d’accord là-dessus.
--Longtemps?--plaisanta encore le docteur.--Tu avais donc prévu mon
autorisation? C’est «prévenu» que je dois dire.
Et comme son neveu ne répondait rien, n’ayant rien à répondre, le
vieillard passa son bras sous le sien et l’entraîna.
--Écoute: Ce n’est point de cela qu’il s’agit, mais bien du fait
accompli. Vous vous aimez; vous vous l’êtes dit; vous êtes dignes l’un
de l’autre; par conséquent, ce mariage offre toutes les garanties de
succès et de bonheur. Mais...
--Il y a un _mais_?--interrogea Joël, devenu subitement inquiet.
--Oui, mon enfant, il y a un _mais_, et j’aime mieux te le faire
connaître sans ambage.
C’est charmant, le mariage, et cela mérite toutes sortes
d’encouragements. Certes, tu aurais le droit de me reprocher de n’avoir
point mis ma conduite d’accord avec mon opinion.--Mais, encore une fois,
ce n’est point de cela qu’il s’agit, mais de votre mariage éventuel. Eh
bien! voici ce que j’ai à te dire:
Pour se marier, c’est-à-dire pour entrer en ménage, pour fonder une
famille, il faut avoir quelques ressources par devers soi, car il faut
vivre, et c’est là la première des obligations.
As-tu ces ressources, mon bon Joël?
Le jeune homme secoua la tête. Mais il avait prévu l’objection. Il y
répondit donc en homme résolu:
--Non, mon oncle, je ne les ai pas présentement, mais, Dieu aidant, je
saurai me les créer.
--C’est hasardeux, mon garçon, et c’est toujours pénible, tu peux m’en
croire.
--N’y êtes-vous point parvenu vous-même, mon oncle? Ce que vous avez
fait...
--Tu le feras? Oui, je connais cette riposte. C’est une parole brave.
Seulement, moi, je n’étais point marié et je débutais en un tout autre
temps. On admettait alors certains sacrifices, certaines abnégations que
le changement des conditions de l’existence rend impossibles
aujourd’hui. Tu ne peux obliger ta femme à vivre de pain sec et de
fromage à tes côtés.
Joël risqua le tout pour le tout, faisant revivre ses précédentes
espérances:
--Mais, mon oncle, n’êtes-vous pas là? Nous ne songeons pas à vous
quitter, et l’apport de mon travail contribuera à faire la part commune
meilleure. D’ailleurs, Maïna possède bien quelque chose pour défrayer
notre entrée de jeu?
Le vieux docteur fit halte, et, avec un effort visiblement pénible,
répondit:
--Maïna ne possède rien, absolument rien, mon pauvre enfant. Pour rien
au monde je ne t’eusse fait une pareille confidence, mais les
circonstances l’exigent. Mme du Closquet, dont nous parlions tout à
l’heure, a été souvent pour nous plus qu’une amie, et, pour Maïna, elle
a été une mère. Si ta... cousine,--il hésita en prononçant ce mot,--a pu
achever ses études et recevoir une magnifique éducation, c’est à Mme du
Closquet qu’elle le doit. Quant à moi, je suis le plus pauvre des
hommes. Ma clientèle est rarement riche, et je n’ai jamais su me faire
payer, mon bon Joël.
Il fit une nouvelle pause, et, se reprenant:
--Voyons! ce sont là sujets trop graves pour qu’il soit permis de les
traiter de la sorte, au pied levé. Je serais coupable de te décourager
presque autant que si je te célais les périls d’un entraînement
irréfléchi. Rentrons donc. J’ai, d’ailleurs, à te faire, et à Maïna
également, une confidence que j’eusse peut-être dû vous faire plus tôt.
Il n’ajouta pas un mot de plus, et tous deux doublèrent le pas pour
rentrer.
Le docteur avait eu raison de craindre que l’on ne se fût inquiété de
leur retard.
En rentrant, ils trouvèrent Maïna très pâle et Corentine Kerbiel fort
nerveuse,--on peut même dire agacée.
Les deux femmes n’accueillirent qu’à moitié les excuses dont on usa à
leur intention. Si bien que Joël, n’y tenant plus, s’écria dans un accès
de franchise un peu brusque:
--Eh bien, là, c’est vrai! nous avons pris le chemin des écoliers. En
débarquant au Grand-Bey, le coucher du soleil nous a incités à deviser
de questions d’ordre abstrait qui nous ont fait perdre un peu de vue la
question concrète et immédiate du dîner.
--Puisque nous voici rentrés dans la terre, tâchons d’y faire
honneur,--ajouta gaiement le docteur.--Toi, Joël, tu as un appétit de
vingt ans, et moi-même, dont les dents commencent à refuser le service,
je me sens de force à avaler des noix sans ôter leurs coquilles. Donc, à
table!--conclut-il en faisant claquer ses doigts.
On alla s’asseoir en commun, mais sous l’influence d’un mutisme gênant,
autour du repas du soir.
Le docteur voulut, sans plus tarder, réagir contre cette atmosphère de
glace.
Il prit directement Maïna à partie. Celle-ci ne s’y attendait pas.
--Sais-tu, petite, quelle bizarre proposition m’a faite ton noble et
brillant paladin, Joël Le Budinio, mon neveu?
--Non, mon oncle,--répliqua la charmante fille, qui mentait pour
atténuer le rouge lui montant au visage.
--Tu ne devines pas? Je t’aurais crue plus sagace,--ajouta-t-il en
riant.
Et, sans attendre la réponse de Maïna, il lui servit cette phrase, à
brûle-pourpoint:
--Ton cousin est pressé de se marier. Il a même fait choix d’une
compagne qui, à ce qu’il assure, est prête à dire _amen_.
Toi qui reçois toutes les confidences de Joël, tu dois savoir de quelle
jeune personne il est question?
Du coup, Véronique s’était déridée. Elle donna la riposte avec entrain.
--Mais certainement, mon oncle, je suis au courant de ses projets
matrimoniaux.
--Et... tu les approuves?
--Sans réserves. Joël ne me paraît pas avoir fait un mauvais choix.
--Je sais que tu es une fille de sens, et que, par conséquent, je puis
me fier à ton jugement.
Ils eussent évidemment continué à marivauder de la sorte, si un éclat de
rire de Maïna n’eût terminé cet échange de plaisanteries et rappelé au
vieux médecin qu’il était temps d’aborder sérieusement la question.
Alors Hugh Le Budinio parut prendre une grave résolution.
On le vit passer à plusieurs reprises la main sur son front, comme pour
en chasser un souci. Finalement, s’adressant aux deux jeunes gens, il
les invita à le suivre dans sa chambre pour y débattre avec lui ce qui
faisait l’objet de leurs mutuelles préoccupations.
Quand tous trois se retrouvèrent assis dans la chambre, en face les uns
des autres, Joël et Maïna comprirent, à la solennité de l’attitude et du
ton pris par le vieil oncle, que le moment décisif de leur existence
était venu.
--Mes enfants,--commença le docteur,--je ne m’attarderai pas aux
préambules et je ne vous ferai point un discours. Je connais cette
commune affection, je m’en réjouirais de toute mon âme si la réalisation
de votre rêve ne me paraissait entraîner avec elle une longue suite de
soucis.
--Que voulez-vous dire, mon oncle?--s’écria Véronique dont les traits
révélèrent une alarme soudaine.
Joël, lui, n’éleva point la voix. Il connaissait les objections pour les
avoir entendues quelques moments plus tôt.
Le Budinio reprit, avec des efforts douloureux, de véritables spasmes
qui lui coupaient la parole:
--Je veux dire, ma petite Maïna, que je vais vous faire réciproquement
juges de vos situations et que c’est à votre propre sentence que je m’en
remets du soin d’assurer votre bonheur, si ce bonheur dépend de l’union
par vous rêvée.
Joël, la femme que tu désires épouser est pourvue de toutes les grâces
de la jeunesse et de toutes les vertus de l’âge mûr.
Mariée à un homme dans une situation aisée, elle peut passer une
existence heureuse, voir fleurir ses jours en bouquets de tendresse,
ignorer la privation et la souffrance.
L’aimes-tu pour elle?
Je ne te demande pas de renoncer dès à présent à la pensée d’en faire ta
compagne, mais simplement de remettre l’accomplissement de ce rêve au
jour où, pourvu toi-même d’une situation indépendante, tu pourras lui
éviter les déceptions et les déboires, lui assurer le rang et la
félicité dont elle est digne à tant de titres.
En t’adressant un tel conseil, je parle en père, non seulement pour toi,
que j’ai quelque peu le droit de traiter en fils, mais aussi pour elle,
l’enfant de mes vieux jours, la vraie fille de mon cœur, sur laquelle,
depuis de longues années, je n’ai arrêté mes regards que pour mieux
chercher quelle couronne serait assez belle pour son front, quelle joie
assez élevée pour son âme.
Et toi, Maïna, chère enfant, qui m’as payé de tant d’affection que tu
n’as pas même songé à t’enquérir de l’origine de nos liens, toi qui m’as
comblé de tes caresses d’enfant, de tes caresses les plus
reconnaissantes, réponds franchement à la question que je vais te poser.
Tu aimes Joël, et je te connais assez pour savoir que tu serais prête à
tout sacrifice pour son bonheur. Eh bien! Il n’y a pour Joël aucun
avenir à Saint-Malo, aucun avenir autre que celui du vieux médecin
ignoré, obscur, qui ne peut même lui assurer une clientèle. En
l’épousant, tu lies ton existence à celle d’un homme forcément condamné
à l’oubli et auquel les devoirs de père de famille créeraient de
nouvelles et plus lourdes charges.--Au contraire, si, au travers
d’épreuves noblement supportées, à force de courage et d’énergie, sur un
plus vaste et plus brillant théâtre, à Paris, par exemple, Joël parvient
à se créer une de ces situations qui sont l’honneur de la volonté tenace
et persévérante, ne penses-tu pas que ton abnégation sans recours ou,
tout au moins, ta passagère résignation lui faciliteraient les moyens
d’atteindre plus tôt au but proposé?
Encore une fois, je vous fais juges, l’un et l’autre, de la situation,
et je cède la parole à vos consciences. Ce que vous aurez décidé sera
bien décidé.
Il se fit un cruel silence, pendant lequel les trois interlocuteurs en
présence purent compter, à la fréquence de leurs soupirs, les pulsations
désordonnées et violentes de leur sang dans leurs artères.
A la fin, Maïna releva la tête et demanda, fort troublée, au vieillard:
--Mon oncle, vous avez parlé tout à l’heure de l’origine de nos liens.
N’ai-je pas aussi, moi, le droit de vous demander de me faire connaître
cette origine qui m’est inconnue et sacrée?