M. Hugh Le Budinio était habitué à le voir.

En prévision du dernier acte du drame, il avait fait vider de tous ses

meubles la pièce carrelée du rez-de-chaussée qui précédait la cuisine.

Par ses ordres, mais sans les attendre, tant elle les savait par cœur,

la servante avait étendu sur le carreau une couche assez épaisse de

cendre.

Sur ce premier lit, on en verserait un second de cendre très chaude, sur

lequel on coucherait les noyés.

Dans un coin, quatre matelas de varech étaient disposés, prêts à

recevoir les victimes, au fur et à mesure que des frictions énergiques

sur les côtes et le thorax leur auraient rendu la respiration.

Plus loin, Maïna se multipliait pour dresser sur une table des verres,

des cuillers, des flacons de toutes dimensions, contenant toute une

pharmacie de circonstance: ammoniaque, laudanum, émétique et ipécacuana,

révulsifs violents, pommades dermiques, en un mot tout ce qu’il faut

pour rappeler un homme à la vie.

C’était Joël qui, plus spécialement, avait été commis par son oncle à la

préparation des ingrédients.

Quant au docteur lui-même, il donnait, entre temps, à sa nièce, une

leçon de friction.

Et Maïna en faisait immédiatement son profit, montrant des dispositions

merveilleuses à son rôle d’infirmière improvisée, taillant des bandes et

des compresses, préparant même de la charpie, en prévision de

l’éventualité de blessures toujours possibles par suite de chocs

violents sur les pierres, le fer ou les fonds rocheux.

L’occasion ne se fit pas attendre de recourir à ces ressources toutes

prêtes.

Une clameur faite de mille cris les ramena violemment aux fenêtres.

Le drame des éléments se compliquait, à cette heure, d’un élément

nouveau.

Déjà le canot de sauvetage était sorti du port et, doublant la jetée,

était allé se placer entre le Grand et le Petit-Bey.

Ce ne fut pourtant pas une barque qui réclama son intervention.

On vit tout à coup surgir du milieu des vagues une embarcation pontée,

un cotre que la double poussée du flot et du vent enleva comme un fétu

et lança dans l’avant-port avec une indicible violence.

On put voir distinctement cinq hommes accrochés au bordage du bateau en

perdition.

Celui-ci ne gouvernait plus. Son mât, rompu par la moitié, soutenait un

lambeau de foc qui cliquetait avec un bruit sinistre au milieu des

hurlements de la tempête, et, par moments, ce haillon balayait la

teugue, à la façon d’un linceul qui se serait déployé spontanément sur

un cadavre.

Arrivé en face de la jetée, le cotre fut rejeté par le ressac. Il eut

comme une chance de salut. On eût dit qu’il hésitait devant cette masse

de pierre, qu’un infaillible instinct le prévenait du suprême danger.

Du bord, un appel désespéré monta, auquel on répondit du canot par

l’envoi d’une flèche pourvue de son amarre.

Mais qui donc pouvait, en pareil moment, nourrir l’espoir d’arracher

cette épave à sa destinée?

La flèche tomba à trois ou quatre mètres en deçà, et le vent ressaisit

sa proie.

Une lame monstrueuse souleva l’embarcation comme une paume sous la

raquette qui la pousse.

Elle fut lancée irrésistiblement contre la masse pierreuse du môle.

On entendit un épouvantable craquement.

Pauvres gens! A peine avaient-ils eu le temps de recevoir l’absolution

finale des mains du prêtre debout, en surplis et en étole, sur les

premières assises de la jetée!

Puis la vague reflua, énorme, rugissante, mais rassasiée.

Cependant l’holocauste ne l’avait point satisfaite.

Elle revint à la charge et s’acharna sur la carcasse qui se laissa voir,

un instant, broyée, le flanc ouvert par l’épouvantable choc qui l’avait

fracassée.

L’eau se mit à déchiqueter cet amas de bois, de fer et de cordes, et, en

quelques minutes, d’informes débris jonchèrent la plage au pied des

remparts, roulés par l’écume, lâchés, puis ressaisis, dans un jeu

infernal, par l’invisible main qui venait de rompre leur cohésion.

De nouveaux cris retentirent du sein de la foule haletante.

Aux fragments du bateau, trois corps étaient mêlés.

De toutes parts on s’élança pour les recueillir. L’eau jouait avec ces

dépouilles comme un chat avec une souris.

Il fallut encore quelques minutes pour les lui reprendre. Et

naturellement, ainsi que l’avait prévu le docteur, ce fut chez lui que

l’on transporta les infortunés.

Hélas, l’un d’eux avait cessé de vivre. Ce n’était point la submersion

qui l’avait tué.

On trouva dans sa poitrine un fer de gaffe dont la lame avait brisé le

bois. Celui-là n’avait point souffert. Il était mort sur le coup.

Les deux autres, bien que dans un état pitoyable, laissaient encore des

espérances.

L’un portait à la tête une large blessure par laquelle le sang

s’écoulait; l’autre avait subi les premiers phénomènes de l’asphyxie.

En les voyant, le docteur hocha la tête.

--Toi, Joël,--dit-il à son neveu,--charge-toi du noyé. Tina s’entend

fort bien à la chose. Moi, je me réserve le blessé, et ta cousine

suffira à m’aider dans cette besogne.

Il fallut une demi-heure pour ranimer le premier.

Quant au second, bien qu’il eût absorbé moins d’eau, la fracture du

crâne le mettait dans une situation plus inquiétante. Par bonheur, le

sang répandu l’avait préservé d’une congestion immédiate.

Aussi, lorsque, au bout d’une heure, le vieux médecin, secondé par sa

nièce, eut terminé les premiers pansements, il put dire, avec une

satisfaction joyeuse:

--Allons! s’il plaît à Dieu de leur épargner des secousses ultérieures,

ils en réchapperont tous les deux.

Et il permit aux familles des deux naufragés, deux douaniers marins,

d’emporter leurs proches à leurs domiciles respectifs.

Telle fut la première épreuve de Maïna.

Elle put se féliciter de n’avoir pas à la renouveler le même jour.

La tourmente ne fit pas d’autres victimes pendant les heures

consécutives de la soirée et de la nuit. Elle s’apaisa insensiblement,

et un retour libérateur du vent d’est, vers minuit, fit rétrograder la

bourrasque que le nord-ouest avait déchaînée.

A une heure du matin, harassés, tous les habitants de la petite maison

regagnèrent leurs chambres.

Le lendemain, le docteur fut sur pied à l’heure habituelle. En outre de

ses malades ordinaires, n’avait-il pas à prendre des nouvelles des deux

clients inattendus que lui avait jetés l’ouragan?

Il trouva Maïna debout, elle aussi. La jeune fille était matineuse, par

goût.

--Hé bien! fillette,--demanda Hugh, en l’embrassant paternellement sur

le front,--les émotions de cette nuit ne t’ont donc pas alourdi les

paupières, que tu te lèves pour voir l’aurore?

--Mon oncle,--répondit-elle en souriant,--alors même que je n’en aurais

pas l’habitude, ma sollicitude pour nos pauvres blessés d’hier soir

aurait suffi à m’arracher au sommeil. Je venais vous demander de

m’emmener avec vous pour les voir.

Le Budinio hésita quelques secondes, puis, enfonçant son chapeau sur sa

tête:

--Soit!--fit il,--on ne peut pas savoir! Tu es peut-être destinée à

devenir la femme d’un médecin! Et puis, tu as trop vaillamment payé de

ta personne pour n’avoir pas droit à une récompense. Je n’en connais pas

de meilleure pour une fille de ta trempe que celle de recevoir les

remerciements de la bouche même des pauvres gens que tu as secourus.

Elle voulut rectifier cette parole élogieuse, dont sa modestie

s’alarmait:

--Oh! mon oncle! Vous oubliez que je n’ai rempli qu’un rôle

d’auxiliaire. C’est à vous que doit aller la reconnaissance.

Il l’embrassa pour la seconde fois, avec une chaude effusion.

--Bah! bah! Ne perdons pas de temps à l’admiration mutuelle. Viens vite

cueillir les compliments. Nous partagerons après.

Et il lui donna le bras pour l’entraîner avec lui.

S’il est un sentiment qui honore l’humanité, c’est, à coup sûr, la

reconnaissance.

Rien n’est plus doux à l’oreille, rien n’est plus caressant au cœur que

les paroles de gratitude. Et le bienfaiteur désintéressé n’en éprouve

pas moins, à les entendre, un plaisir à nul autre comparable.

Ce fut le cas de Véronique. Elle goûta ce plaisir dans toute sa pureté,

et d’autant plus intense que les deux malades avaient pu joindre leurs

remerciements chaleureux à ceux de leurs familles.

Tous deux, en effet, étaient en voie de guérison. Le premier pansement

du médecin pour celui qui était blessé avait à peu près suffi; la plaie

était, par bonheur, tout à fait superficielle.

--Allons!--dit gravement M. Le Budinio, pour couper court aux

exubérances gênantes,--encore trois jours de repos, et il n’y paraîtra

plus.

Trois jours de repos, c’est beaucoup pour de pauvres gens.

Heureusement, en la circonstance, les victimes appartenaient à une

administration de l’État. Il n’y avait point à craindre d’interruption

dans leurs appointements comme dans leur service.

Les deux visiteurs laissèrent donc les visages épanouis, et se

retirèrent, comblés de bénédictions.

Une fois rentrée à Saint-Malo, Maïna courut tout de suite raconter ses

impressions à Joël.

--Vois-tu,--lui dit-elle,--en lui serrant les mains,--cette aventure m’a

fait connaître ma voie. Je ne serai jamais que la femme d’un médecin. De

cela, je puis te répondre.

Le jeune homme mit un double baiser sur chacune de ces mains qui avaient

versé le baume aux souffrants.

Puis, relevant la tête, et considérant sa cousine avec un malicieux

regard:

--Hein!--fit-il, tu me dis cela comme si tu ne devais pas être ma femme,

à moi!

--Quelle idée!--s’exclama Véronique.--Il me semble que j’ai dit tout le

contraire.

--Mais c’est que tu m’as parlé, tu m’as signifié ta décision comme si

j’étais un avocat ou un receveur d’enregistrement.

Elle se mit à rire de tout son cœur, avec ces sonorités entraînantes

qu’on ne rencontre que dans les gorges des tout petits enfants; elle le

menaça amicalement de son index dressé:

--Voilà ce que c’est que de vouloir faire plaisir aux gens. N’est-ce pas

précisément parce que tu es médecin que j’ai tenu ce langage-là? Sois

tranquille, je n’y reviendrai plus.

Peu à peu la conversation, sans cesser d’être fort tendre, devint plus

sérieuse.

Alors Véronique raconta à son cousin comment la vue des souffrances

d’autrui n’avait point produit sur elle l’effet de répulsion invincible

qu’elle redoutait avant de subir cette vue.

Tout au contraire, ce spectacle de l’infirmité humaine l’avait

bouleversée en un sens de pitié tendre à l’égard des déshérités et des

humbles.

Elle conclut même, avec une nuance de mélancolie dans la voix:

--C’est à ce point, vois-tu, Joël, que si je ne devais pas être ta

femme, je me ferais religieuse. Et même...

Le jeune médecin bondit à l’énonce de cette réticence:

--Allons, bon! Qu’est-ce que c’est que cette lubie-là? Je vais dire à

l’oncle de nous marier vite, pour rendre tes velléités de renoncement au

monde absolument platoniques.

Cette exclamation ramenait le dialogue au ton de gaîté dont la jeunesse

ne peut jamais se départir.

Et, cependant, trois jours plus tard, la jeune fille aborda son cousin

avec un air de gravité qu’il ne lui avait jamais connu. Si bien que Joël

se sentit un peu inquiet sous le regard doux et triste qu’elle attacha

sur lui, comme si elle eût voulu lui faire deviner ses angoisses sans

recourir à la parole.

Il voulut en avoir le cœur net sur-le-champ.

--Ça, cousine,--commença-t-il en l’abordant,--je n’y vais pas par

trente-six chemins, moi. Tu as quelque chose qui te tourmente, et je

vois, à tes yeux, que tu n’oses pas me le confier. Allons,

débarrasse-toi de ce souci.

Elle l’emmena au plus ombreux du jardin, et là, avec des hésitations,

lui confia ses craintes.

--Écoute, Joël, c’est bien vrai, n’est-ce pas, que nous devons nous

marier?

--En voilà une question! Qu’est-ce qui te fait parler ainsi, Maïna?

--Je vais te dire: hier soir, en m’endormant, j’ai beaucoup réfléchi,

et...

--Et...--interrompit le jeune homme, voulant plaisanter,--ça ne t’a pas

empêchée de dormir, je suppose?

Maïna poursuivit, sans tenir compte de l’interruption:

--J’ai réfléchi qu’on ne peut pas se marier, comme ça, sans argent.

--Hé! qui dit que nous nous marions sans argent, cousine?

--Dame! Ça en a tout l’air. Est-ce que tu as de la fortune, toi, Joël?

--J’ai mon diplôme, répliqua crânement le jeune homme,--et je ne crois

pas être un sot.

Elle sourit, et, déjà à moitié rassurée, n’objecta plus qu’avec

indécision:

--C’est bien, je le sais. Mais, enfin, dans les premiers temps...? nous

ne pouvons pourtant pas mettre notre ménage à la charge de notre oncle?

Il nous faut nous suffire par nous-mêmes.

--Eh! nous nous suffirons, parbleu! Je travaillerai, et j’espère bien

que ce ne sera pas pour le roi de Prusse.

Il ne crut pas devoir lui dire qu’il comptait bien qu’elle aurait une

dot.

Maïna allait répliquer sans doute, quand l’arrivée inopinée de Tina fit

dévier le cours de leurs pensées.

La figure de la vieille servante était bouleversée. De grosses larmes

coulaient sur ses joues.

Aux questions empressées que lui adressèrent les deux jeunes gens, elle

ne fit que cette réponse d’une effroyable concision:

--Madame du Closquet se meurt! Madame du Closquet se meurt!

Le roman de Joël · 第 11 / 16 题