Catherine ne s'émouvait pas outre mesure de cette recrudescence
d'agitation. Elle se croyait maintenant si sûre de l'amour du Roi
qu'elle s'en estimait beaucoup plus forte. Confiante à l'excès dans son
habileté et dans la vertu du nom royal, elle se flattait qu'en voyant
agir ensemble la mère et le fils les huguenots et les politiques
entendraient plus facilement raison. Mais c'était à la condition, comme
elle le savait bien, que le duc d'Anjou ne prît pas parti contre son
frère et qu'il restât en fait neutre et en apparence ami. Il n'était pas
allé la saluer au passage à Orléans, sous prétexte qu'il avait été pris
d'un «dévoiement d'estomac» au moment de monter à cheval, mais en
réalité pour ne pas se rencontrer avec le Roi. Inquiète de cette
mauvaise excuse, elle ne s'arrêta que quelques jours à Paris, juste le
temps de se reposer, et repartit pour aller causer avec le Duc et le
bien disposer en faveur de la paix.
Elle le rejoignit à Verneuil-en-Perche (près d'Évreux). Des
conversations qu'ils eurent elle n'a pas tout écrit à Henri III, se
réservant de lui en raconter plus long en tête-à-tête. Ils ont dû
parler, quoiqu'elle n'en dise rien, des affaires des Pays-Bas où elle
savait qu'il se «rembarquait». Peut-être lui a-t-il avoué qu'il venait
de signer le 25 octobre avec le sieur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, un
accord secret qui lui assurait la possession de cette ville libre
impériale, mais dépendante du roi d'Espagne[1039]. Très franchement il
l'entretint des sollicitations qui lui étaient venues de divers points
du royaume. Voulait-il lui faire peur afin de l'incliner à le soutenir
en ses entreprises de Flandres? A-t-elle elle-même, par quelque vague
promesse de secours, provoqué ses confidences? En tout cas elle sut de
lui, comme elle le rapporte à Henri III, et de Christophe de Savigny,
seigneur de Rosne-en-Barrois, qui était là, que les malcontents des deux
religions, à Commercy et ailleurs, s'étaient assuré le concours de
certains colonels de reîtres et du «Casimir» et qu'ils se cherchaient un
chef. Le Duc expliqua que, pour mieux faire service au Roi, il avait
«sans rien respondre jusques icy ecousté ce qu'ils lui ont voulu dire»,
bien résolu toutefois à ne jamais refaire chose qui pût déplaire à son
frère. Il montrait, disait-elle, en tous ses propos, «ne désirer rien
tant en ce monde» que de rendre au Roi «le très humble service» qu'il
lui doit. Il ajouta «deux lignes» de sa main à cette lettre de sa mère
pour confirmer l'assurance de sa fidélité[1040].
[Note 1039: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les gueux_, t.
V, p. 469-470.]
[Note 1040: Au Roi, Verneuil-au-Perche, 23 novembre 1579,
_Lettres_, t. VII, p. 199 et note 1 de la page 200.]
A Évreux, jusqu'où elle s'avança pour décider les États de Normandie, en
se rapprochant d'eux, à voter les nouveaux impôts, elle apprit qu'ils
avaient repoussé toutes les surcharges. «Il a esté conclud que ce pays
vous paiera seulement ce qu'ils ont accoustumé du principal de la
taille, du taillon et ustancilles de la gendarmerie et solde de
cinquante mille hommes de pied; c'est l'ordinaire; mais quant au
parisis[1041], à une creue de III s. (sous) VI d. (deniers) et une autre
de XVIII d. pour livre qui revient ensemble, à VI d. près, compris ledit
parisis, à deux parts dont les six font le tout, ils n'en veullent rien
payer et ont conclud de vous en faire visve remonstrance, vous voullant
représenter les grandes pauvretés et charges de ce pays et font une
comparaison que d'un corps bien composé il ne s'en peut tirer ny faire
que quatre quartiers non plus que d'une année et que d'y en faire six
ils ne le pourroient pour leur impuissance»[1042]. La noblesse de la
province, pour marquer son mécontentement, n'avait envoyé qu'un délégué
par «chacun des sept bailliages et vicontés, au lieu qu'il en souloit
tousjours avoir grand nombre». Un gentilhomme protestant, bon serviteur
du Roi, lui a révélé que les gentilshommes catholiques «sont après, tant
qu'ils peuvent, à unir avec eux ceulx de la Relligion [réformée]» et
qu'ils sont «du tout résolus» de faire appel et de se joindre aux
étrangers. Leur raison, c'est qu'on «les mesestime et contemne»[1043].
Elle est si troublée de ce qu'elle voit et entend qu'elle écrit à Henri
III, sans détours, contrairement à son habitude: «Vous supplie....
commander visvement à vos financiers qu'ilz regardent à vous faire un
fonds pour vous faire aider sans plus fouller vos peuples, car vous
estes à la veille d'avoir une révolte generalle, et qui vous dira le
contraire ne vous dit la veritté»[1044].
[Note 1041: Le «taillon», c'est l'imposition provisoire établie en
1543 sur les villes closes pour l'entretien de 50 000 hommes de
pied, et maintenue depuis comme supplément ordinaire à la taille.
Les «ustensiles» sont un autre supplément à la taille, mais
affecté à la solde de la gendarmerie. Le parisis, calculé d'après
la différence entre la livre parisis et la livre tournois, est une
augmentation d'environ 7 pour 100.]
[Note 1042: Evreux, 25 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 201.
Beaurepaire, _Cahier des Etats de Normandie_, t. I, p. 59-60 (art.
III) et p. 71 (art. XXII des demandes des Etats).--Cf. La défense
du Roi dans le discours du Premier Président de Rouen, 16 novembre
1579, p. 362-365.]
[Note 1043: _Lettres_, t. VII, p. 201-202.]
[Note 1044: _Ibid._, p. 202.]
A-t-elle vraiment peur ou bien exagère-t-elle le danger pour décider le
Roi aux concessions qu'elle allait lui demander. Avec elle on ne sait
jamais très bien.
Le Roi, dans un sursaut d'énergie, avait ordonné au maréchal de Matignon
de rompre les rassemblements de Champagne et de forcer Commercy. Elle
lui insinuait, sous réserve toutefois de son «meilleur advis», que la
voie de la douceur serait peut-être préférable. Les gens de guerre que
l'on disait réunis en Champagne pour cette entreprise de Strasbourg»
s'étant dispersés, était-il prudent que Matignon attaquât Commercy? Ce
serait provoquer là et ailleurs l'esprit de résistance. Et quel est le
messager qu'elle lui propose d'expédier à La Rocheguyon pour le
dissuader de mettre des soldats dans Commercy et au Maréchal pour lui
recommander de ramener les siens? c'est un favori du duc d'Anjou, La
Rochepot, qui était d'ailleurs le frère de La Rocheguyon[1045].
Le Duc conseillait, lui aussi, de tout apaiser, disait-elle dans une
autre lettre. Il lui avait représenté que le Maréchal n'était pas assez
fort, même renforcé, pour affronter les troupes massées à Commercy et
les auxiliaires qui leur viendraient. «Et semble que ceux qui ont envie
de mal faire et remettre vostre royaume en trouble n'attendent que de
vous voir commencer pour, sur cette occasion, s'élever et faire entrer
le Casimir en vostre royaume»[1046].
François, tout en protestant de sa fidélité, n'avait pas caché à sa mère
qu'il avait lieu de se plaindre de son frère, qui ne tient pas «compte»
de lui et qui «s'en défie». La Reine engageait donc le Roi, pour
dissiper cette «humeur» dangereuse, à écrire au Duc, comme de lui-même,
qu'il est heureux «de lui veoir une si bonne volonté» à l'aimer et le
servir, mais que son éloignement et l'opinion «qu'il est mal content,
cela nuit infiniment au bien» des affaires et à l'exécution de la paix;
qu'il le prie de revenir à la Cour avec leur mère, d'être bien assuré de
sa bonne grâce, dont il lui a donné déjà tant de marques, et de
«n'adjouter foy aux passions de ceux qui veullent veoir les troubles en
ce royaume» et que par là il peut «congnoistre estre ennemis de tous
deux». Comme elle savait Henri III susceptible, elle ajoutait: «Vous lui
saurez mieux dire, de sorte que c'est sottise à moy de le vous
escripre»[1047]. Mais si elle s'en remettait à lui, et très justement,
de la façon de faire les avances, elle ne lui cachait pas qu'elle les
jugeait nécessaires.
[Note 1045: 23 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 199.]
[Note 1046: Au Roi, 25 novembre, _Lettres_, t. VII, p. 201.]
[Note 1047: _Ibid._, p. 202.]
L'escapade de Condé montra combien elle avait raison. Ce Bourbon
sectaire, le seul véritable huguenot de sa race, ne se résignait pas à
vivre dans l'Ouest, hors de son gouvernement de Picardie, loin des
Pays-Bas, de la reine d'Angleterre et de Jean Casimir. Il sortit de
Saint-Jean d'Angely, traversa Paris déguisé et s'introduisit par
surprise dans une des places les plus fortes de Picardie, La Fère (29
novembre 1579). Il avait trompé Catherine, à qui, le 13 novembre, il
écrivait qu'en toutes choses «qui concerneront le service de vozdites
Majestez» (le Roi et sa mère), s'il «vous plaist m'honorer de vos
commandemens je monteray aussytost à cheval pour les exécuter
promptement»[1048].
Comme d'usage, en désobéissant au Roi, il se défendait de vouloir rien
faire qui lui déplût, et cependant il se remparait dans La Fère et
réclamait son gouvernement contrairement aux stipulations de l'Édit de
Poitiers (septembre 1577). Un des articles secrets portait en effet que
la ville de Saint-Jean-d'Angely serait laissée au Prince pour sa
retraite et demeure pendant le temps et terme de six ans, en attendant
qu'il pût «effectuellement jouir de son gouvernement de Picardie auquel
Sa Majesté veut qu'il soit conservé»[1049]. Condé alléguait pour sa
justification que, lors de la signature de la paix, il avait protesté
«que devant les six ans il entendoit retourner en son
gouvernement»[1050]. Il ne se croyait pas lié par un contrat qu'il avait
répudié en le signant: un _distinguo_ qui sentait le casuiste.
La Reine-mère alla le trouver à Viry (près de Chauny) avec la princesse
douairière de Condé, sa belle-mère, et le cardinal de Bourbon, son
oncle, mais elle n'obtint pas qu'il rentrât à Saint-Jean-d'Angely[1051].
Les négociations continuèrent entre La Fère et Paris sans plus de
succès. Le Prince, seul et guetté par les ligueurs de la province, était
incapable de rien entreprendre, mais les huguenots du Midi remuaient.
Rambouillet, que le Roi avait député en Guyenne, n'était pas parvenu, au
bout de deux mois de sollicitations, à leur faire restituer les places
de sûreté qu'ils détenaient indûment[1052]. Montmorency, qui s'était
joint à Rambouillet pour persuader le roi de Navarre, n'avait pas mieux
réussi, lors de l'entrevue de Mazères (9 décembre 1579)[1053]. Quelques
jours après, le capitaine huguenot, Mathieu Merle, sur l'ordre d'«un des
principaux chefs de la Religion»[1054]--il ne dit pas lequel--surprit
Mende (25 décembre). Le roi de Navarre s'excusa de cette agression, qui,
écrivait-il à Henri III, «n'a esté faicte de mon sceu ni de mon
consentement». C'était un «faict particulier dont ceulx de la Religion
en general portent beaucoup de desplaisir»[1055].
[Note 1048: D'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, 1889, t.
II, p. 128 et 419 (appendice IX).]
[Note 1049: Art. XXIV, Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re
partie, p. 310.--Cf. _Lettres_, t. VII, p. 209.]
[Note 1050: _Lettres_, t. VII, p. 208.]
[Note 1051: Lettres du 16 et du 18 décembre, t. VII, p. 207-212.]
[Note 1052: Les négociations de Rambouillet, dans la _Revue
rétrospective_, t. VI, 2e série, p. 125-132.]
[Note 1053: _Lettres_, t. VII, p. 214-215.]
[Note 1054: Merle, _Mémoires_, éd. Buchon, p. 748.]
[Note 1055: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par
Berger de Xivrey, t. I, p. 270.]
Mais il ne disait pas qu'ils en eussent tous et il laissait clairement
entendre qu'il n'était pas le maître de son parti. Au printemps de 1580
les coups de main recommencèrent. Les protestants prirent Montaigu (15
mars), les catholiques, Montaignac (en Périgord) (avril). On
s'acheminait à la guerre ouverte.
Ce que la Reine-mère appréhendait par-dessus tout, c'est que les
catholiques malcontents ne se joignissent aux réformés. «J'ay bien peur,
écrivait-elle à Henri III, qu'il y ait quelque chose meslé en cecy
d'autre faict que de la relligion», et elle lui en donnait pour preuve
que les communes et les huguenots du Dauphiné, «au lieu qu'ils souloient
estre si mal sont à présent si bien»[1056].
Elle aurait pu alléguer comme exemple de ces compromissions, si elle
n'avait craint d'exciter l'humeur du Roi son fils contre son gendre, les
fêtes que le duc de Lorraine venait de donner à Nancy à l'occasion du
carnaval (11-18 février 1580)[1057]. La présence du fameux Jean Casimir
y avait attiré des hôtes ou des visiteurs de marque: Mayenne, frère du
duc de Guise, Rosne, le confident du duc d'Anjou, Bassompierre et cinq
ou six colonels de reîtres, La Rocheguyon, le damoiseau de Commercy, et
d'autres mécontents des deux religions. Jean Casimir tenait boutique
ouverte en Allemagne de mercenaires et même il ne lui aurait pas déplu
de s'assurer le monopole de ce marché. Il vendait de préférence ses
services à ses coreligionnaires et soutenait volontiers aussi, toujours
moyennant finances, les sujets catholiques en révolte contre les
souverains catholiques, faisant ainsi les affaires de la Réforme et les
siennes. Mais on ne le croyait pas incapable, à condition d'y mettre le
prix, d'aider les papistes contre les protestants et par exemple de
fournir des soldats au duc de Guise pour assaillir Strasbourg et au roi
d'Espagne pour recouvrer les Pays-Bas. Il avait en 1576 conduit une
armée allemande au secours du duc d'Anjou et des huguenots et il en
voulait à Henri III d'ajourner le paiement des trois millions de livres
que, vainqueur, il lui avait imposé comme indemnité de guerre; il
guettait l'occasion de contraindre ce débiteur récalcitrant. Il était en
rapports avec le duc d'Anjou, avec Lesdiguières, le chef des protestants
dauphinois, avec le roi de Navarre, avec le prince de Condé, et il ne
repoussait pas les avances du duc de Guise. On le sollicitait, on le
craignait, on le surveillait. Le «Casimir» était le cauchemar de
Catherine. Elle ne cessait pas depuis deux ans d'engager le Roi à
s'acquitter. Il semble que, sur les instances de sa mère, il se soit
décidé à charger le duc de Lorraine de négocier un concordat. Charles
III était tout désigné pour ce rôle d'intermédiaire, voisin et ami de
Jean Casimir, avec qui il avait été élevé à la Cour de France, gendre de
Catherine, qui l'aimait et élevait en tendre grand'mère sa fille
Christine. Ambitieux, mais timoré, serviable aux Guise, ces brillants
cadets de sa maison, déférent pour Henri III, qu'il savait soupçonneux
et irascible, il ménageait tout le monde. Il ouvrait sa maison aux
conspirateurs, mais il ne conspirait pas. «Le duc de Lorraine, écrivait
le 10 janvier l'agent florentin Saracini, a fait savoir à Sa Majesté,
par courrier exprès, que Casimir lui demandait de passer dans ses États,
faisant une levée de reîtres tout à l'alentour»[1058]. Mais il ne disait
pas qu'il l'en empêcherait. Il réussit probablement à faire accepter au
Palatin l'idée de versements en plusieurs termes[1059].
[Note 1056: Au Roi, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 247.--Cf. à
Villeroy, même date, p. 249.]
[Note 1057: Voir les références dans Davillé, _Les Prétentions de
Charles III, duc de Lorraine, à la couronne de France_, 1909, p.
26 sqq.]
[Note 1058: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France
avec la Toscane_, t. IV, p. 282: avis du 10 janvier 1580.]
[Note 1059: _Calendar of State papers, foreign series_, 1579-1580,
p. 167.]
Des propos de table ou des conciliabules de ces condottieri et de ces
grands seigneurs, presque rien n'a transpiré parce que probablement tout
s'est passé en paroles. On sait que déjà Casimir avait promis à La
Rocheguyon de lui fournir cinq mille reîtres contre la cession de
Commercy. On peut supposer que le duc de Lorraine a dû le tâter sur
l'entreprise que Guise, d'accord avec lui, tramait contre
Strasbourg[1060]. Mais il est imprudent de pousser plus loin les
hypothèses[1061].
Cette rencontre de personnages de divers pays et des deux religions
était si symptomatique que la Reine-mère retourna auprès du duc d'Anjou,
qui n'avait pas consenti à l'accompagner ou à la suivre à Paris. Elle
alla le trouver à Bourgueil (près de Chinon) et passa plusieurs jours
avec lui (14-17 avril 1580)[1062]. Elle lui parla des projets qu'on lui
prêtait sur les Pays-Bas, mais ce n'était pas sa principale affaire et
elle eut l'air de le croire quand il feignit de s'en départir,
«considérant le peu que l'on a faict pour luy quand il y a esté»[1063].
Elle appréhendait par-dessus tout qu'il ne se rapprochât des huguenots
et, pour cette raison, elle le dissuada d'épouser la soeur du roi de
Navarre, Catherine de Bourbon, un parti qu'avant son voyage du Midi elle
trouvait sortable. C'est qu'alors elle y voyait un moyen de se concilier
le chef des protestants avec qui elle allait traiter. Les temps étaient
changés et ses dispositions aussi. Ce mariage, lui dit-elle, exciterait
contre lui «une grande inimitié de tous les catholiques du royaume et de
la Chrestienté». Il lui fit remarquer, non sans malice, qu'elle et le
Roi son frère ne voyaient point de «difficultés» à son mariage avec la
reine d'Angleterre, «qui estoit du la mesme relligion». Mais elle lui
représenta--c'est elle-même qui l'écrit à Henri III--«la grande
différence d'acquérir à soy en se mariant un grand royaume comme le sien
(celui d'Élisabeth) ou seullement cinquante mil livres de rente tout au
plus, épousant la princesse de Navarre[1064]». Ce n'était pas assurément
la peine de se brouiller avec le monde catholique à si bas prix.
[Note 1060: Sur cette entreprise qui aurait permis aux Lorrains
d'ouvrir ou de fermer le passage du Rhin aux auxiliaires
allemands, voir les références dans Davillé, _Les prétentions de
Charles III à la couronne de France_, 1909, p. 26, note 7; et y
ajouter celles de P. de Vaissière, _De quelques assassins_, 1912,
p. 210, note 1.]
[Note 1061: Voir toujours le consciencieux Davillé, dont je
n'accepte pas d'ailleurs les hardiesses érudites, p. 27 sqq.]
[Note 1062: _Lettres_, t. VII, p. 238-247.]
[Note 1063: Au Roi, 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241-242.]
[Note 1064: 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241.]
Elle lui proposa, au lieu de Catherine, sa petite-fille Christine, fille
du duc de Lorraine. Mais il fit le sourd.
Au fond, il appréhendait autant qu'elle, mais pour d'autres raisons, le
retour des troubles dans le royaume. Il souhaitait le maintien de la
paix pour recruter dans les deux partis les soldats qui étaient
nécessaires à son entreprise des Flandres. Sa mère l'entendit
«plusieurs fois» dire qu'il y avait «un moyen très grand et fort aisé»
de pourvoir aux menées et défiances de ceux de la religion. Ce serait
que le Roi fit une paix nouvelle ou accordât un pardon général et qu'il
allât jurer l'amnistie ou la paix en sa Cour de Parlement devant les
princes, les grands officiers de la couronne, les principaux du royaume,
et les procureurs des grands personnages qui n'y pourraient venir[1065].
Il offrait son humble service pour cette oeuvre d'apaisement, et le
maréchal de Cossé, qui était à Bourgueil, déclarait à Catherine et à
beaucoup d'autres, comme elle le raconte avec intention à Henri III, que
le Roi en devait donner expressément la charge à son frère afin de bien
faire connaître à tous ses sujets qu'il voulait la paix et le repos du
royaume. Elle répondit qu'elle n'était pas d'avis de faire un édit
nouveau, celui que le Roi avait octroyé aux protestants suffisait; mais
elle ne rejeta pas absolument l'idée d'envoyer un des siens avec un
serviteur du Duc, s'informer de l'occasion des troubles, «combien que
mon intention, expliquait-elle à Henri III, fust de n'en rien faire sans
la résolution de vous mesme et de vostre volunté». Et toujours elle lui
répétait qu'il y avait dans ces remuements autant de politique que de
religion. Le lendemain elle le pressait de mander à Paris, suivant le
conseil de son frère, les princes et les grands pour aller «jurer»
devant eux en son Parlement «l'entretènement de la paix et le promectre
solennellement et avec tant d'expression qu'il ne s'y puisse rien
adjouster ny jamais trouver aulcune excuse»[1066]. Quant au «pardon
général de tous les maux et faultes passées», que recommandaient le duc
d'Anjou et le maréchal de Cossé, c'était aussi son opinion «fondée sur
ce que il seroit très difficile de chastier ceulx qui les ont commis
sans danger de rentrer aux troubles», mais elle s'en remettait à son
«prudent avis». Elle l'engageait pourtant, s'il voulait bien pardonner
cette fois, à déclarer «par parolles fort expresses» qu'à l'avenir il
serait fait «justice» «sévèrement et exemplairement» des coupables, de
quelque qualité, condition et religion qu'ils fussent. Elle était sûre
que ce serment d'entretenir la paix servirait «grandement à aller au
devant et empescher le mal qui se prépare». «Et quant il n'y auroit,
affirmait-elle, que la bonne intelligence que l'on verra par là qui est
entre vous et vostre dict frère, croiez que cela contiendra beaucoup de
gens»[1067]. C'était l'intérêt du Roi de regagner son frère.
[Note 1065: Tours, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 246.]
[Note 1066: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 250.]
[Note 1067: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 251-252.]
La guerre éclata soudainement dans le Midi. Le roi de Navarre adressa un
manifeste à la noblesse (15 avril) et, cinq jours après, une lettre au
Roi pour justifier la prise d'armes[1068]. Son grand argument, c'est que
ses coreligionnaires étaient désespérés par les agressions des
catholiques. Mais les catholiques pouvaient répondre qu'ils ne faisaient
que rendre coup pour coup. Au vrai, les chefs protestants avaient
résolu, d'accord avec les députés des Églises, à l'assemblée de
Montauban (juillet 1579), de garder les quinze places que les articles
de Nérac, signés le 28 février, les obligeaient à restituer dans les six
mois[1069], c'est-à-dire à la fin août. Leurs craintes et leurs
inquiétudes n'étaient qu'un prétexte. Ils savaient bien que Catherine ne
les forcerait pas à se dessaisir et qu'elle négocierait toujours, même
s'ils prenaient encore quelques châteaux, comme ils en étaient bien
tentés. Turenne avoue que, pendant leur séjour à Montauban, «chacun
s'employait à se préparer à un nouveau remuement et à recognoistre des
places»[1070]. Ils recommencèrent à tirailler avec les catholiques, et
subitement, en avril 1580, sans être assurés du secours d'une armée
étrangère, contre l'aveu des gens de La Rochelle et de beaucoup
d'Églises[1071], malgré la froideur du duc d'Anjou et l'hostilité de
Montmorency, ils mirent toutes leurs forces en campagne. L'ont-ils fait,
comme le dit Turenne, pour dégager le prince de Condé, aventuré dans La
Fère, ou, comme le croit Marguerite, de peur qu'Henri III, outré de leur
désobéissance, ne vînt en personne régler la question des places et les
obliger à tenir leur parole? Il est probable que le roi de Navarre a été
entraîné par des compagnons plus ardents et des capitaines âpres au
butin, qu'il ne pouvait mener qu'à la condition de les suivre.
[Note 1068: _Lettres missives_, 15 avril, t. I, p. 288 sqq; lettre
du 20 avril au Roi, _ibid._, p. 296 sqq.]
[Note 1069: Anquez, _Histoire des assemblées politiques des
Églises réformées_, 1859, p. 28, parle de deux assemblées: 1579 et
1580(?), sans dire en quel mois. La date de la première réunion,
la seule certaine, est fixée par une lettre de Catherine au Roi du
15 juin 1579 (t. VII, p. 12). «... Le premier jour du mois
prochain se doit faire un sinode général à Montauban où mon fils
le roi de Navarre, le prince de Condé, le vicomte de Turenne, tous
les principaulx et premiers, ensemble les députés de leurs églises
se doivent trouver.» L'assemblée fut d'avis que le roi de Navarre
ne restituât point les places, mais elle se prononça contre une
prise d'armes avant qu'on sût la réponse d'Henri III aux
remontrances qui lui seraient adressées (Anquez, p. 28). Ce cahier
fut porté à Henri III par le sieur de Lezignant (ou Lusignan),
_Lettres de Catherine_, 8 août, t. VII, p. 73.]
[Note 1070: _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de
Bouillon_, 1565-1586, publiés pour la Société de l'Histoire de
France par le comte Baguenault de Puchesse, 1901, p. 147.]
[Note 1071: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, p.
199.]
D'Aubigné, l'historien-poète, veut, lui, que la reine de Navarre et son
entourage aient provoqué la prise d'armes. Henri III, le médisant Henri
III, se serait plu à colporter l'histoire amoureuse de la Cour de Nérac,
et les dames, pour se venger du diffamateur, auraient excité contre lui
leurs maris et leurs amants[1072]. Mais si le ressentiment des femmes a
fait battre les hommes de meilleur coeur, il y avait longtemps qu'ils en
avaient «envie».
Marguerite aurait eu une raison de plus de détester le Roi, son frère,
s'il est vrai, comme le rapporte l'agent florentin, Renieri, souvent
bien informé, qu'il ait écrit à son mari que Turenne la
«caressait»[1073]. Mais elle se défend dans ses Mémoires, avec beaucoup
de vraisemblance, d'avoir voulu la rupture; elle a fait de son mieux
pour réconcilier son mari et le maréchal de Biron; elle a remontré au
Conseil de Navarre tous les dangers d'une agression, et, d'autre part,
averti le Roi son frère et la Reine-mère de l'aigreur croissante des
réformés. Si Catherine avait douté de Marguerite, elle ne l'aurait pas
appelée à l'aide pour rétablir la paix. «Faictes luy congnoistre (à
votre mari) le tort qu'il se faict et mettez peine de rhabiller cette
faulte qui est bien lourde»[1074] (21 avril 1580).
[Note 1072: D'Aubigné, _Histoire universelle_, publiée pour la
Société de l'Histoire de France par de Ruble, t. V, p. 383-384.]
[Note 1073: «... Che Turenne chiava sua moglie». Caressait est un
euphémisme, _Négociations diplomatiques de la France avec la
Toscane_, t. IV, p. 320. Henri III n'était pas incapable de cette
dénonciation. En tout cas, au début de la guerre, Turenne laissa
la lieutenance de la Guyenne, qui le retenait près du roi de
Navarre, et prit de son plein gré, du moins il le laisse entendre,
le gouvernement du Haut-Languedoc, pour avoir tout le mérite ou
assumer la responsabilité de ce qu'il ferait. Il ajoute: «J'avois
outre cela un sujet qui me convioit à m'éloigner dudict Roy pour
m'esloigner des passions qui tirent nos ames et nos corps après ce
qui ne leur porte que honte et dommage.» _Mémoires_, p. 149. Il
avoue la passion et se fait un mérite de l'avoir fuie. N'oublions
pas qu'il écrit en sa vieillesse pour l'édification de ses
enfants.]
[Note 1074: _Lettres de Catherine_, t. VII, p. 254.]
Le roi de Navarre, qui savait mieux que personne les sentiments de sa
femme, lui écrivait le 10 avril, quelques jours avant la déclaration de
guerre: «Ce m'est un regret estresme qu'au lieu du contentement que je
desirois vous donner... il faille tout le contraire et qu'aïez ce
desplaisir de voir ma condition réduicte à un tel malheur»[1075].
Parlerait-il ainsi à une complice et pouvait-il signifier plus
clairement qu'il entrait en campagne malgré lui et malgré elle? De la
prétendue cause passionnelle de la prise d'armes, il convient de ne
retenir que le nom pittoresque de guerre des Amoureux.
Catherine fut outrée de cette révolte qui récompensait si mal sa
longanimité. «Le Roy, écrivait-elle à son gendre, quelle occasion vous
donne-[t]-il de ce faire? Il vous demande que luy observiez ce que luy
avez promis et juré et de quoy avez esté tous contens, car ce n'est pas
une loy ny commandement qu'il vous ait faict par la puissance que Dieu
luy a donnée sur tous estans ses subjects.... mais c'est bien paix et
traicté faict et disputté comme de per à per» (de pair à pair). Elle ne
voulait pas croire que Dieu l'eût assez «abandonné» pour avoir commandé
la prise d'armes.... «Je ne croyray jamais qu'estant sorty d'une si
noble race (les Bourbons), vouliez estre le chef et général des
brigands, voleurs et malfaicteurs de ce royaulme.» Il fallait «remettre
les choses comme la raison le veult... et faire exécuter ce que le Roy
vous mande.... affin que ce pauvre royaume demeure en repos et qu'il n'y
ait occasion de dire que l'avez troublé». Les formules de politesse: «Et
vous prie, pour l'amour que je vous porte, excuser ce que je vous
dis....»; «Je prie Dieu qu'il vous le fasse bien prendre» n'enlevaient
rien à la vigueur de la leçon[1076].
[Note 1075: _Lettres missives de Henri IV_, t. I, p. 528.]
[Note 1076: Chenonceaux, 21 avril 1580, t. VII, p. 252-253.]
La révolte dispensa Henri III de la manifestation théâtrale de bonne
volonté que lui avaient suggérée son frère et sa mère. Il se contenta de
publier, près de deux mois après (3 juin), une déclaration confirmative
des édits de pacification. Il avait nommé son frère lieutenant général
du royaume (4 mai), mais il ne lui donna aucun commandement. Trois
armées marchèrent contre les protestants. Condé n'attendit pas l'attaque
de Matignon dans La Fère et s'enfuit en Allemagne (20 mai). Mayenne
pénétra en Dauphiné[1077], où en septembre il prit la forte place de La
Mure. Le roi de Navarre avait emporté la ville de Cahors, mais cet
assaut de quatre jours (28-31 mai), d'où il sortit «tout sang et
poudre»[1078] avec la réputation d'un héros, ne servit qu'à sa gloire.
Biron le poussa si vivement que Marguerite criait grâce à sa mère dans
une lettre à la duchesse d'Uzès. «... Faictes luy souvenir ce que je luy
suis et qu'elle ne me veuille rendre si misérable, m'ayant mise au
monde, que j'y demeure privée de sa bonne grace et protection. Si l'on
faisoit valoir le pouvoir de mon frère (le duc d'Anjou), nous aurions la
paix, car c'en est le seul moyen»[1079] (fin juin).
Le Roi et la Reine-mère étaient tout disposés à employer ce médiateur.
Il s'entêtait, malgré leurs représentations, dans son dessein des
Pays-Bas[1080]. Le 22 août 1580, il avait fait occuper par ses troupes
la ville et la citadelle de Cambrai. Les États généraux, épouvantés des
progrès du duc de Parme et poussés par le prince d'Orange, étaient cette
fois résolus à payer son concours du prix qu'il y mettait et à le
reconnaître pour prince et souverain seigneur. Mais le Roi, s'il le
laissait partir, pouvait craindre, en pleine guerre civile, une guerre
avec l'Espagne et, s'il l'en empêchait, une coalition des malcontents
catholiques avec les huguenots. Pour échapper à l'un et à l'autre
danger, il fallait que le duc d'Anjou, de lui-même, ajournât
l'expédition. Catherine avait acheminé Henri III doucement, suivant son
habitude, à confier à ce frère détesté la mission d'apaiser les
troubles. Elle savait combien les négociations avec les protestants du
Midi étaient laborieuses et elle espérait gagner du temps, beaucoup de
temps. Le Duc, qui manquait d'hommes et d'argent, escomptait pour ses
futures conquêtes l'appoint des forces huguenotes que la paix rendrait
disponibles. Peut-être Catherine lui avait-elle laissé entendre que le
Roi, en récompense d'un succès diplomatique, ne s'opposerait plus à ses
entreprises. «Mesmes la Reine mère, dit un rapport anonyme, a beaucoup
diminué des remontrances qu'elle souloit faire»[1081].
Quand les députés des États eurent rejoint le Duc à Plessis-les-Tours,
ils demandèrent, avant de le reconnaître pour souverain, que le Roi
s'engageât formellement à le soutenir de tous ses moyens. On leur aurait
fait voir en guise de réponse une lettre où Henri III promettait à son
frère de l'assister «jusques à sa chemise», mais en négligeant de leur
dire que le Duc avait promis de ne jamais se prévaloir de cet
engagement[1082]. Le traité qu'ils consentirent à signer
(Plessis-les-Tours, 19 septembre) portait seulement que le nouveau
souverain des Pays-Bas s'assurerait l'alliance et l'appui du roi de
France.
[Note 1077: _Lettres_, t. VII, p. 276-277 et références.]
[Note 1078: _Lettres missives_, I, p. 302.]
[Note 1079: Citée par Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. VII,
p. 274, note 1.]
[Note 1080: Henri III à Saint-Gouard, son ambassadeur en Espagne,
_Lettres_, t. VII, p. 477.]
[Note 1081: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 578, note 3.]
[Note 1082: [De Licques], _Vie de Mornay_, p. 55, cité par Groen
van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, t. VII, p.
403-404.]
Le Duc partit immédiatement pour le Midi, et y fut bientôt rejoint par
Bellièvre et Villeroy, les deux hommes de confiance d'Henri III et de
Catherine, qui devaient lui servir d'aides et de conseils. Les
négociations avec le roi de Navarre commencèrent en octobre et
aboutirent assez vite à la paix de Fleix (26 novembre), qui confirmait
les article de Nérac, mais laissait aux protestants pendant six ans
encore les places de sûreté. La Reine-mère remercia Bellièvre avec
effusion «de la bonne et grande et dextre façon» dont il avait usé «en
la conférence de Flex et aux affaires qui se sont traictez de delà»
auprès de son fils le duc d'Anjou[1083].--«De ma part, lui écrivait-elle
encore le même mois, vous povés panser come je l'é reseus (reçu la
nouvelle), que, oultre la pays (paix) du royaume, voyr une entière
récosyliation de tous mes enfans»[1084]. Elle se réjouissait déjà, dans
une lettre à la duchesse d'Uzès, d'avoir ses deux fils et sa fille
Marguerite réunis autour d'elle «aveques joye et contentement et repos
de set royaume», et comme elle s'endormait de fatigue en écrivant, elle
répétait les mêmes mots, mais avec une addition qui trahit sa préférence
maternelle: «aveques plus de repos en se royaume et contentement pour le
Roy _mon fils amé_»[1085].
[Note 1083: _Lettres_, t. VII, p. 310, décembre 1580.]
[Note 1084: _Ibid._, p. 320.]
[Note 1085: _Ibid._, p. 302.]
Elle affectait de rapporter tout l'honneur de la négociation à Bellièvre
pour se dérober aux exigences du duc d'Anjou. Il réclamait comme
récompense de son grand service les moyens d'aller guerroyer en
Flandres. Elle priait Bellièvre de lui redire après Villeroy «de ne se
présipiter, et, en se perdent (perdant), nous perdre tous»[1086]. Mais
il alléguait les raisons d'honneur et d'opportunité qui l'obligeaient à
secourir au plus vite Cambrai qu'Alexandre Farnèse bloquait[1087]. Il
pouvait invoquer les engagements pris par le Roi, et dont le dernier, du
26 novembre 1580, portait expressément qu'il aiderait et assisterait son
frère de tout son pouvoir et se joindrait, liguerait et associerait avec
les provinces des Pays-Bas qui auraient contracté avec lui, aussitôt
qu'elles l'auraient effectivement reçu et admis en la principauté et
seigneurie desdites provinces[1088]. Le Duc escomptant l'effet de ces
promesses, recrutait partout des soldats et ordonnait à ses
gentilshommes de monter à cheval. Mais Henri III se dérobait. Les États
généraux des Pays-Bas, réunis à Delft pour ratifier le traité de
Plessis-les-Tours, y mettaient pour condition que le roi de France
donnât assurance sous son seing d'aider son frère de ses forces et
moyens «pour tousjours maintenir ensemble les provinces»[1089]. Mais, au
contraire, Henri III demandait l'annexion de l'une de ces provinces à la
France comme prix de son concours. C'étaient des exigences
inconciliables et il pensait en tirer parti.
[Note 1086: _Ibid._, p. 31.]
[Note 1087: Bellièvre à la Reine-Mère, Coutras, 11 décembre,
_Lettres_, t. VII, app., p. 453.]
[Note 1088: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 599.]
[Note 1089: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 597, note.]
La Reine-mère prétendait que le Duc restât dans le Midi ou qu'il se tînt
tranquille jusqu'à la complète exécution de la paix. Est-il possible ou
seulement raisonnable, lui disait-elle dans une de ces grandes lettres,
qui sont de véritables mémoires politiques[1090], «que le Roy offence le
Roy catholique et se mecte en danger de avoir la guerre contre luy,
devant que d'avoir estably, comme il convient, les affaires de son
royaume et d'estre asseuré de la fidélité de ses subjectz».
«Nous avons trop esprouvé, avouait-elle, le peu de respect... que ceulx
de la nouvelle relligion des provinces de Languedocq et Daulphiné
portent au Roy et mesmes à mondict filz le roy de Navarre pour nous
asseurer de leur fidélité devant l'exécution et accomplissement de leurs
promesses: j'ay la mémoire encores trop ressente de leurs deportemens en
mon endroict»[1091].
[Note 1090: Au duc d'Anjou, 23 décembre 1580, _Lettres_, t. VII,
p. 304-309.]
[Note 1091: _Ibid._, p. 305.]
«D'avantage, mon filz, trouvez-vous qu'il soit à propoz que le Roy
vostre frère et vous entrepreniez ceste guerre contre le plus puissant
prince de la Crestienté, devant que de vous estre randuz plus certains
de la volonté et amityé de vos voisins, spéciallement de ceulx qui ont
intérest à la grandeur dudict Roy catolicque comme la Royne d'Angleterre
et les princes de Germanie?» La reine Élisabeth, il est vrai, a fait
plusieurs fois dire par son ambassadeur qu'elle était prête à former une
Ligue avec la France, mais quand le chancelier Cheverny, Villequier et
le secrétaire d'État, Pinart, sont allés le trouver, pour en traiter
avec lui, il s'est déclaré sans pouvoirs.
Les cantons suisses font difficulté de renouveler l'alliance «pour les
excessives sommes de deniers» qui leur sont dues et qu'il faut réunir le
plus tôt possible sous peine de perdre quasi l'unique alliance et amitié
dont la Couronne est «appuyée». Au contraire, les Espagnols ont de
nombreuses intelligences dans le royaume, et loin d'assoupir les
divisions, «lesquelles se rendent tous les jours plus dangereuses par la
licence effrénée qui croist et augmente à vue d'oeil», une guerre
étrangère fournira aux factieux «plus de moien de nuire et accomplir
leurs desseings».
«Vous n'avez pas, continuait-elle, quasy de quoy faire monter à cheval
ceulx desquelz vous entendez vous servir et [vous] voullez aller
combattre une armée hors du royaulme, forte et gaillarde, (l'armée
espagnole) qui ne désire rien tant que de se hazarder pour accroistre sa
réputation à voz despens»[1092]. Il ne s'agissait pas seulement de
«faire une course» jusqu'à Cambrai, mais d'y «conduire une grande
quantité de vivres et rafraichissemens». Pour protéger un pareil convoi,
il lui fallait une armée au moins égale à celle du duc de Parme, car
s'il y allait sans approvisionnements, son armée apporterait aux
habitants plus d'incommodité que de secours. Elle lui signalait sans
ménagements les fautes commises. Ses premières bandes, battues presque
aussitôt après avoir franchi la frontière, s'étaient vengées en
ravageant le pays, et, comme pour mieux braver Philippe II et l'inciter
aux représailles, avant même que le traité de Fleix fût exécuté, ses
serviteurs, «jusques aux principaux», avaient fait arrêter à leur
passage en France des Espagnols de qualité. Même à l'intérieur du
royaume, les soldats enrôlés sous son nom avaient commis «tant
d'insolences», de désordres et de ravages que les députés des États de
Normandie et de Bourgogne étaient venus demander au Roi d'être déchargés
«du payement des deniers ordinaires». Que serait-ce si Fervaques, à qui
il en avait donné commission, faisait de nouvelles levées? Il ne servait
de rien de dire qu'on empêcherait les pilleries des gens de guerre,
«c'est chose du tout impossible tant ilz sont maintenant dépravez,
mesmes (surtout) n'estant payez de leur solde, comme ilz ne peulvent
estre». Quand ils auront achevé de détruire et de ruiner les sujets du
Roi, où le Roi trouvera-t-il de quoi le soutenir? Et alors «que
pourrez-vous faire pour les Estats des Pays Bas qui vous appellent?» Ses
devoirs de Français et de fils de France passaient avant toutes ses
promesses. «Vous nous dictes que vous avez engaigé vostre foy à ceulx de
Cambrai et que vous vous estes obligé de les secourir, s'estant jectez
entre vos bras. Mon fils, vous avez passé ce marché sans nous à mon très
grand regret»... «Combien que vous ayez cest honneur que d'estre frère
du Roy, vous estes néanmoings son subject, vous lui debvez toute
obéissance, vous debvez aussi préférer le bien publique de ce royaulme,
qui est le propre heritaige de voz prédécesseurs, duquel vous estes
héritier présomptif, à toute aultre considération: la nature y a obligé
vostre honneur de (dès) vostre naissance». Il devait fermer l'oreille
aux mauvaises suggestions. «...L'on vous a conseillé de luy demander (au
Roi) secours d'hommes et d'argent... Prenez garde que ce ne soit une
invention de voz ennemys, lesquelz congnoissans que le Roy ne vous peult
accorder maintenant voz demandes, espèrent par ce moyen vous desunyr et
empescher que vous ne paracheviez d'exécuter la paix, par où vous pouvez
vous asseurer pour jamais de l'amityé du Roy vostre dict frère et
acquérir une gloire immortelle.»
[Note 1092: _Lettres_, t. VII, p. 307. Cette grande armée à
laquelle le duc d'Anjou n'avait rien à opposer, comptait 2 500 à 3
000 chevaux et 6 000 ou 7 000 hommes de pied.]
Rien ne pressait d'ailleurs. «Au fort de l'hiver», «il est quasi
impossible de porter la guerre» aux Pays-Bas. Qu'il ne ruinât pas
inutilement le Roi et le royaume par de nouvelles levées. Quand la paix
sera bien établie au dedans, il viendra trouver le Roi et ensemble ils
résoudront, conclut-elle, «ce qui sera de faire pour vostre grandeur et
l'honneur de ce royaulme».
C'était la raison même. Henri III, incertain de la paix intérieure et de
l'alliance anglaise, ne pouvait, avec un trésor vide, des revenus
réduits et grevés d'anticipations, se lancer dans une guerre contre le
puissant roi d'Espagne. Mais, à ce compte, il n'aurait pas dû promettre
à son frère, si vaguement que ce fût, de l'assister aux Pays-Bas
puisqu'il n'avait ni les moyens ni la volonté de tenir sa parole.
Catherine, qui n'avait pas toujours parlé aussi net, avait sa part de
responsabilité dans ce double jeu.
Le duc d'Anjou consentit à rester encore quelques mois dans le Midi. Sa
mère était toute occupée d'une négociation matrimoniale, qui, si elle
avait abouti, l'aurait fait si grand qu'il eût pu dédaigner la
souveraineté des Pays-Bas ou l'acquérir avec toutes les chances de
succès. Les projets de mariage entre la reine d'Angleterre et un prince
français dataient de loin et, suivant l'intérêt de la politique
anglaise, ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient. En 1578,
quand le duc d'Anjou, après sa fuite du Louvre, avait préparé la campagne
des Flandres, Élisabeth avait signifié son opposition. Elle redoutait
moins de voir à Dunkerque et Anvers les Espagnols, lointains et entravés
par la révolte, que la France, riveraine de la Manche et du Pas de
Calais et qui ferait bloc avec sa future conquête. Aussi avait-elle fait
dire au Duc que, s'il ne se départait de l'entreprise, elle mettrait
«peine de l'en empescher», mais en même temps elle lui laissait
entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement[1093].
Après l'échec de cette première tentative, elle ne parut pas éloignée de
récompenser même la désobéissance. Il était clair que le duc d'Anjou
n'était pas capable de chasser les Espagnols, mais qu'il avait assez de
moyens pour les tenir en alarme, double garantie de la sécurité de
l'Angleterre. L'envie de se marier revenait à Élisabeth et pour les
mêmes raisons qu'en 1571. L'internement toujours plus étroit de Marie
Stuart, s'il assurait en Écosse la suprématie du parti anglais, excitait
dans le monde catholique une vive indignation. Don Juan avait rêvé
d'aller, aussitôt après la soumission des Pays-Bas, délivrer la reine
prisonnière[1094] et détrôner la reine hérétique. Lui mort (2 octobre
1578), le pape Grégoire XIII reprit le projet de débarquement pour
attaquer le protestantisme en son «repaire». Il s'entendit avec les
Guise, mais essaya sans succès d'entraîner Philippe II. Il expédia en
Irlande quelques réfugiés anglais et vingt-cinq à trente Italiens et
Espagnols, qui abordèrent le 17 juillet 1579 sur la côte de Kerry et
appelèrent les Irlandais aux armes. L'ordre des Jésuites, associé à ce
dessein, fit partir neuf missionnaires, qui, au risque de la mort et
d'atroces supplices, se glissèrent en Angleterre pour la convertir.
L'invasion des «séminaristes» affola le peuple anglais. Avec une
inquiétude plus explicable, le gouvernement surveillait Alexandre
Farnèse, grand général et fin diplomate, qui, par les armes et des
concessions, venait de ramener à l'obéissance la moitié des Pays-Bas.
[Note 1093: _Lettres de Catherine_, t. VI, p. 12-13, mai
1578.--Cf. p. 28.]
[Note 1094: Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 441 sqq et passim.]
Élisabeth jugea le péril si grand qu'elle décida de se rapprocher de la
France. Mais sa coquetterie donnait comme toujours un air de candeur aux
inspirations de sa politique. Elle était femme et sensible, elle aimait
les hommages, s'attendrissait aux protestations d'amour et s'exaspérait
de rester fille. Simier, que le duc d'Anjou avait envoyé en
reconnaissance, était un des courtisans les plus raffinés de la Cour de
France, écrivant et parlant à merveille le pathos amoureux du temps.
Quand le Duc était allé lui faire sa première visite à Greenwich (août
1579), il l'avait trouvée tout émue par les compliments et les façons
galantes de son interprète. Elle s'engoua de ce Valois, si séduisant
malgré sa petite taille et sa figure, et elle l'appelait tendrement «ma
grenouille». Ils se séparèrent, l'un emportant des espérances et l'autre
manifestant des regrets, qui annonçaient de prochaines
épousailles[1095].
Mais l'opinion protestante se déchaîna contre ce mariage avec un prince
français et papiste. Le Parlement, consulté sur le contrat dont le
Conseil privé de la Reine et Simier avaient arrêté les clauses, supplia
si fermement Élisabeth de refuser sa signature qu'il fallut le proroger.
Elle proposa au Duc, comme moyen de se concilier les esprits, de
renoncer au libre exercice du culte catholique. Mais la Reine-mère
représenta doucement à sa future bru «que rien ne touche tant que ce qui
est de la conscience et religion que l'on tient... Par ainsy je vous
supplie luy laisser (à mon fils) ce qui est par vous déjà accordé et qui
est de son salut d'avoir moien de servir Dieu et le prier et luy faire
souvenir qu'il a ung maistre qui le conservera et aussi peut le
chastier[1096]», s'il méfait. Derrière ces «retranchements» elle voyait
venir la rupture, et dans les entretiens qu'elle eut avec le duc d'Anjou
à Bourgueil, en avril 1580, elle ne s'était pas fait scrupule de
l'entretenir d'un autre mariage avec sa petite-fille, Christine de
Lorraine. Par orgueil et par calcul, Élisabeth ajournait le mariage,
mais entendait garder le fiancé. Elle recevait du duc des lettres
passionnées, et ne doutait pas qu'elles fussent sincères. Elle était
touchée de ses plaintes et compatissait au désespoir qu'il affectait.
Elle se laissa un jour dérober par Simier un mouchoir qui lui était
destiné. Elle invita Henri III à nommer des commissaires pour rédiger un
nouveau contrat, mais sans vouloir prendre d'engagement et en se
réservant de les mander au moment voulu[1097]. Elle s'inquiétait et
s'irritait de l'opposition de son peuple.
[Note 1095: Froude, _History of England from the fall of Wolsey to
the defeat of Spanish Armada_, t. XI, 1887, p. 494.]
[Note 1096: A la reine d'Angleterre, 8 février 1580, _Lettres_, t.
VII, p. 225.]
[Note 1097: Catherine au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 244.]
Catherine se prêtait de bonne grâce à ces jeux de l'amour et de la
politique. Elle ne croyait guère au mariage, mais elle négociait avec
zèle comme s'il devait se faire. En tant que femme, les questions
matrimoniales l'intéressaient. La recherche de son fils par cette grande
souveraine la flattait, et elle y trouvait un moyen de distraire les
Anglais pendant la guerre des Amoureux. Ses flatteries à la Reine, ses
protestations de belle-maman avant la lettre, contribuèrent sans doute,
avec l'âpre esprit d'économie, à détourner Élisabeth d'avancer à Condé,
qui s'était enfui de La Fère, 300 000 écus dont il pensait se servir
pour lever des reîtres en Allemagne. En août, quand la Reine se déclara
prête à recevoir les commissaires, Catherine lui écrivit sa joie «de
voyr ayfectuer cest heureus mariage». C'est «à cet coup» qu'elle mourra
contente de se voir «honorée d'une tele fille», ajoutant «... Je prie à
Dieu m'achever cet heur de vous voyr byentost mère». Et toute
transportée «d'aise», elle s'excusait d'espérer que par la grâce de
Dieu ce premier enfant serait accompagné «d'une belle lygnée»[1098].
Elle voulait oublier les quarante-sept ans de la prétendue.
Mais si tentée que parût la reine d'Angleterre de prendre époux, elle ne
perdait pas de vue les intérêts de son pays. De tout temps ses avances
matrimoniales aux Valois avaient eu pour principale fin de se prémunir
contre l'alliance de l'Espagne et de la France et de les opposer l'une à
l'autre sans en favoriser aucune à son détriment. Elle fit dire à Henri
III que, s'il faisait la guerre au roi d'Espagne, elle l'y aiderait
secrètement, mais à condition que ce ne fût pas dans les Pays-Bas. Les
desseins du duc d'Anjou sur les dix-sept provinces lui donnaient de la
jalousie, et ce n'était pas une susceptibilité d'amoureuse. Il ne fut
plus question de contrat ni de commissaires, quand elle apprit que les
États généraux avaient délibéré de reconnaître pour prince et seigneur
le duc d'Anjou. «O Stafford, écrivait-elle à son envoyé extraordinaire
en France, je trouve qu'on a mal agi envers moi. Dites à Monsieur que
désormais il ne sera qu'un étranger pour moi si ceci s'accomplit....
Nous ne voulons pas placer si complètement notre confiance dans la
nation française jusqu'à mettre entre ses griffes toute notre fortune
pour être dans la suite à sa discrétion. J'espère ne pas vivre assez
pour voir ce moment»[1099].
[Note 1098: 18 août 1580, _Lettres_, t. VII, p. 277.]
[Note 1099: Wright, cité par Kervyn de Lettenhove, t. V, p.
542-543.]
C'était au moment des pourparlers de Plessis-les-Tours. Le Duc, pour
l'apaiser, offrit de lui communiquer les dépêches relatives aux Pays-Bas
et d'admettre son ambassadeur en tiers dans les délibérations[1100].
Elle revint à son projet de ligue contre l'Espagne, qui était en train
de s'annexer le Portugal. Mais quand le Roi demanda ce qu'elle ferait
pour son frère aux Pays-Bas, l'ambassadeur anglais répondit qu'il
n'avait «charge ny pouvoir de sa maistresse, d'entendre à ce party, mais
seullement résouldre ce qu'il falloit faire pour traverser ledit roy
catholique en Portugal»[1101]. Ce fut au tour du duc d'Anjou de bouder.
Alors elle fit de nouvelles avances. Elle pressa l'envoi des
commissaires[1102]. Le Duc, très refroidi, fit partir Marchaumont pour
«entendre la façon dont» ils seraient reçus[1103]. Catherine arrêta le
messager au passage, étant sûre, écrivait-t-elle à Villeroy, que la
reine d'Angleterre prendrait «pour rompture de ceste négociation, et en
(pour) mocquerie si elle veoid qu'on veuille encore retarder lesdicts
commissaires». «Comme ladicte Royne est femme couroigeuze et mal
endurante, elle ne fauldra pas de... faire si grand prejudyce à
l'advansement de mondict fils (le duc d'Anjou) qu'elle n'espargnera rien
des grandz moyens qu'elle a pour luy nuyre et faire non seulement contre
luy, mais aussy contre le Roy du pis qu'elle pourra, comme de susciter
une nouvelle guerre avec ceulx de la Religion, les assistans de moyens,
praticques et intelligences en Allemaigne et partout ailleurs où elle
pourra, et si (ainsi) elle se liguera avec le Roy d'Espagne et aydera
par despit à sa grandeur et à la ruyne, tant qu'ilz pourront tous deux,
de ce royaulme.» Mais si son fils l'épouse «il peult sans [aucun] doubte
espérer estre [le] plus grand prince, après le Roy son frère, qui soit
en la chrestienté».
[Note 1100: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 545.]
[Note 1101: Catherine au duc d'Anjou, 13 décembre 1580, _Lettres_,
t. VII, p. 305.]
[Note 1102: 12 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 320.]
[Note 1103: 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 323.]
Avec les moyens de la Reine «sa femme, qui ne luy peuvent déffaillir» et
l'assistance du Roi, son frère, et du royaume de France, il peut, comme
la Reine le laisse entendre, se faire élire roi des Romains[1104]. Elle
se plaît à rêver tout éveillée.
Henri III nomma les commissaires, parmi lesquels trois princes du sang,
le comte de Soissons, le duc de Montpensier et le prince Dauphin[1105],
pour traiter, passer, accorder et contracter le mariage (28 février
1581). Après de laborieuses négociations, le contrat fut signé le 11
juin 1581, mais à l'épreuve on vit bien qu'il n'aurait pas plus d'effet
que le premier.
[Note 1104: A Villeroy, 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p.
323-324.]
[Note 1105: Le comte de Soissons, Louis de Bourbon, fils du prince
de Condé, qui avait été tué à Jarnac, mais catholique, et le duc
de Montpensier se firent excuser. _Lettres_, t. VII, p. 363 et
note.]
L'hiver fini et les négociations du Midi s'éternisant, le duc d'Anjou
écrivit à sa mère (Libourne, 1er avril 1581) qu'il allait, comme il
l'avait promis par sa déclaration de Bordeaux du 23 janvier, marcher au
secours de Cambrai. Trois semaines après, il partit, et de peur des
reproches et des empêchements, il s'achemina vers Alençon, sans visiter
au passage sa mère et son frère. Catherine eut «un regret extresme»,
«voyant, écrivait-elle à Bellièvre, que son honneur et sa personne ne
courront moyngs de hazard que feront les affaires du Roy... les ayant
laissées imparfaictes et confuses»[1106]. Elle le suivit à Alençon, et,
dans les trois jours qu'elle passa près de lui (12-15 mai), elle le
pressa et le supplia sans succès d'ajourner l'entreprise des Flandres
jusqu'au complet rétablissement des affaires du royaume. Mais elle
n'obtint rien. De colère, elle s'en prit aux mignons du Duc, qui
assistaient à l'entretien, les accusant d'avoir, par leurs brigues et
conseils, provoqué toutes ces brouilleries, et déclarant qu'ils
méritaient le gibet. François se plaignit qu'elle manquât à sa promesse
de ne l'insulter ni lui ni les siens et il sortit sans vouloir ce
jour-là en écouter davantage[1107]. Elle écrivit à Montpensier, que son
fils aimait beaucoup, d'user de toute son influence pour le
retenir[1108]. Le duc d'Anjou continua ses levées, et le 25 mai il leur
donna rendez-vous à Gisors[1109]. Des grands et des seigneurs des deux
religions, le grand écuyer, Charles de Lorraine, Guy de Laval, fils de
d'Andelot, le catholique Lavardin et le huguenot Turenne, favoris du roi
de Navarre, un ancien mignon du Roi disgracié, Saint-Luc, La Châtre, La
Guiche se préparaient à le joindre avec des soldats et leurs
gentilshommes. La Rochepot l'attendait en Picardie avec de
l'infanterie[1110]. Ces bandes que leurs chefs n'avaient pas le moyen de
payer vivaient sur l'habitant, pillaient le plat pays, saccageaient les
villages qui résistaient. Les Parisiens effrayés appelèrent à l'aide
Henri de Guise. Catherine retourna voir son fils à Mantes (fin juin ou
commencement juillet). Le Duc, tout en confessant qu'il n'avait de «quoy
exécuter telle entreprise et en rapporter l'honneur et avantage» qu'il
s'était «promis», ne s'en voulut «desmouvoir», «dont je suis encores
plus affligée que je ne vous puis écrire, disait-elle à l'ambassadeur de
France à Venise, Du Ferrier, le voyant à la veille de perdre sa personne
avec sa réputation et mettre ce royaume, auquel j'ay tant d'obligation,
au plus grand danger où il fut oncques.... Vous pouvez de là comprendre
en quelle douleur et perplexité je me trouve....»[1111].
[Note 1106: 29 avril 1581, _Lettres_, t. VII, p. 373.]
[Note 1107: Lettre d'un agent anglais, Shauenbourg, du 26 mai,
citée par Kervyn de Lettenhove t. VI, p. 138.]
[Note 1108: 28 mai 1581, _Lettres_, t. VII, p. 381.]
[Note 1109: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]
[Note 1110: Lettre de Renieri, agent florentin, du 16 mai, _Nég.
diplom. de la France avec la Toscane_, IV, p. 365.]
[Note 1111: 29 juillet, _Lettres_, t. VII, p. 385.]
La raison de son grand trouble, c'est qu'elle ne parvenait pas à calmer
Henri III. Le Roi, indigné que son frère armât «sans son consentement,
voires contre son gré et vouloir,» qu'il foulât ses sujets et le lançât
dans une guerre avec l'Espagne, paraissait résolu à se faire obéir même
par la force. Il convoqua les compagnies d'ordonnance à Compiègne. Il
ordonna au sieur de La Meilleraye de rompre toutes les bandes, fussent
celles de son frère. «Je vous le commande aultant que vous m'aymez et
debvez obeissance à vostre Roy.... Aydez vous de la noblesse, du peuple,
du toxain et de tout qu'il sera besoing, je vous en advoue et le vous
commande»[1112].
Catherine voulait empêcher à tout prix cette lutte plus que civile.
Convaincue qu'il importait au bien du royaume et du Roi de contenter le
duc d'Anjou, elle changea de politique, sinon de sentiments. Sans doute
elle aurait mieux aimé voir François à la Cour, paisible et docile, que
de le servir en ses entreprises étrangères. Mais le seul moyen qui lui
restât d'accorder les deux frères, c'était de soutenir les ambitions de
l'un pour assurer la sécurité de l'autre. Une première fois à Blois ou à
Chenonceaux, à son retour d'Alençon, en mai 1581, elle aurait essayé
sans succès de décider le Roi à soutenir le Duc sous main[1113]. Elle
lui avait représenté, raconte l'ambassadeur d'Espagne, Tassis, que le
Duc, «se voyant sans souffisans moyens pour exécuter ce qu'il a en teste
par faulte de la faveur de son frère, de rage ne voulsist convertir sa
furye contre luy et allumer ce royaulme de nouvelle guerre
civile»[1114]. A la longue elle lui persuada de souffrir ce qu'il
n'aurait pu défendre, sans de gros risques. En juillet il était résigné,
tout en continuant à désavouer l'agression. Le seigneur de Crèvecoeur,
lieutenant général du Roi en Picardie, rapporte l'agent florentin
Renieri, vint à la Cour, «pour savoir de la bouche du Roi la vérité sur
l'entreprise de Monsieur, à qui Sa Majesté répondit qu'elle ne se
faisait pas de son consentement. Crèvecoeur m'a dit que la Reine-mère lui
demanda si le Roi pouvait empêcher la dite entreprise. Il dit que oui.
De quoi elle se montra mécontente[1115]».
[Note 1112: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]
[Note 1113: Sur ce premier échec à Blois, voir une dépêche de
l'ambassadeur vénitien, citée dans _Lettres_, t. VII, p. 375,
note.]
[Note 1114: Jean-Baptiste de Tassis, cité dans Kervyn de
Lettenhove, t. VI, p. 140, note 2.]
[Note 1115: Renieri, 25 Juillet, _Négociations diplomatiques_, t.
IV, p. 377.]
Elle alla encore une fois, par acquit de conscience, trouver son fils à
La Fère-en-Tardenois pour le détourner de cette aventure (7 août), mais
déjà elle avait pris toutes les dispositions pour la protéger. Le sieur
de Puygaillard, qui commandait les troupes royales, avait l'ordre de
côtoyer l'armée d'invasion et d'empêcher les Espagnols de l'attaquer
avec avantage. C'est sous la protection de ce lieutenant du Roi que le
duc d'Anjou mena au secours de Cambrai les troupes que le Roi lui avait
défendu de rassembler et qu'il avait abandonnées aux coups des
populations. Il entra dans la ville le 18 août, la débloqua ensuite et
marcha sur Cateau-Cambrésis, qui capitula le 7 septembre. Mais la
Reine-mère restait anxieuse. «Je suis, écrivait-elle à Du Ferrier, le 23
août, en une extresme peine de l'issue du voyage auquel mon fils s'est
embarqué»[1116]. Elle craignait que la fin ne correspondît pas au
commencement.
[Note 1116: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
p. 209. _Lettres_, t. VII, p. 391.]
Cependant la reine d'Angleterre ne s'opposait plus aux projets du duc
d'Anjou. Décidément inquiète du surcroît de puissance que donnait à
Philippe II l'acquisition du Portugal et de ses colonies, elle cherchait
à lui susciter partout des ennemis. Elle blâmait maintenant Henri III de
ne pas soutenir son frère. Elle le poussait à faire valoir les droits de
sa mère sur la couronne de Portugal et lui proposait de conclure une
ligue défensive. Mais, toujours prudente et toujours économe, elle se
refusait à rompre ouvertement avec l'Espagne, et même à payer tout ou
partie des frais de la conquête des Pays-Bas[1117]. Quant à son mariage,
elle l'ajournait après l'alliance. Or Henri III, pour être bien certain
de son concours, exigeait qu'il se fît avant. On ne pouvait s'entendre.
Élisabeth envoya l'un de ses plus habiles conseillers, Walsingham,
exposer ses raisons au Roi et au duc d'Anjou. Le ministre anglais ne
croyait pas ce mariage sortable et il le laissait trop voir. Aussi,
comme, dans l'entretien qu'il eut avec Catherine au jardin des
Tuileries, le 30 août, il ne lui parlait que de former la ligue, elle
représenta nettement «qu'on pourrait mettre en oeuvre plusieurs
persuasions et artifices pour rompre des traitez qui ne seroient
composez que d'encre et de papier»[1118]. Il ne fallait pas espérer que
le Roi son fils attaquât les Espagnols avant que le duc d'Anjou fût
l'époux de la Reine. Le Duc se plaignit à Élisabeth de la perdre en
termes d'une «pation si afligée»[1119] qu'elle fut émue de sa douleur.
Elle lui fit dire de ne pas désespérer, lui promit de l'argent et blâma
Walsingham[1120]. Elle recommençait à fluctuer: aujourd'hui homme d'État
et demain femme. Quand François, après ses premiers succès, fut obligé,
faute de fonds et de soldats, de reculer sur Le Catelet et d'aller
chercher en Angleterre secours et réconfort, elle le reçut à Greenwich,
où elle passait l'hiver, comme un fiancé. Un jour qu'elle se promenait
avec lui dans la galerie du château, suivie de Walsingham et de
Leicester, l'ambassadeur de France, Mauvissière, s'approcha et
respectueusement lui demanda ce qu'il devait dire à Henri III de ses
intentions. «Écrivez à votre maître, répondit-elle, que le Duc sera mon
mari»; et soudain elle baisa le Duc à la bouche, et lui passa au doigt
un anneau qu'elle portait[1121] (22 novembre). Mais, le lendemain elle
lui raconta qu'elle avait pleuré toute la nuit, en pensant au
mécontentement de son peuple, à la différence de religion, au mal qui
résulterait de leur union. Il la rassura; elle échangea avec lui des
promesses écrites et célébra par des fêtes à Westminster ses futures
épousailles. Mais en dépit de la parole donnée, elle ne laissait pas de
s'estimer libre et se félicitait de l'être encore. Elle continuait à
débattre avec Henri III le prix de sa participation à l'affaire des
Pays-Bas. Les États généraux, qu'effrayaient les progrès des Espagnols
et la prise de Tournai (30 novembre), ayant sommé l'absent de leur venir
en aide, elle affectait en public le plus profond chagrin de son départ
et, en particulier, elle dansait de joie à la pensée de ne le revoir
jamais[1122]. Elle voulut l'accompagner jusqu'à Cantorbery et, tout en
larmes, lui jura au départ qu'elle l'épouserait, le priant de lui
écrire: à la Reine d'Angleterre, ma femme (12 février 1582). Les graves
conseillers de la Reine, Burleigh, Walsingham, le comte de Sussex,
étaient scandalisés par les contradictions de ses nerfs et de sa raison.
Ils l'accusaient de fausseté, de mensonge. Pauvre psychologie. Elle
était toujours, mais successivement sincère.
[Note 1117: Lettre d'Henri III du 12 juillet, citée par Kervyn de
Lettenhove, t. VI, p. 123, note 1 et mission de Somers, p. 123.]
[Note 1118: _Sommaire de la conversation secrète entre la Reine
mère et moi, secrétaire_, (Walsingham), en appendice dans _Lettres
de Catherine de Médicis_, t. VII, p. 496.]
[Note 1119: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 153-154].
[Note 1120: _Ibid._, p. 163-164.]
[Note 1121: Dépêche de Mendoza, ambassadeur d'Espagne, à Philippe
II, citée par Froude, _History of England from the fall of Wolsey
to the defeat of the Spanish Armada_, t. XI (1879), p. 208, note
1.]
[Note 1122: Froude, _ibid._, p. 212.]
Une flotte anglaise alla débarquer sur la côte de Zélande le fiancé
d'Élisabeth accompagné du comte de Leicester, son favori, et de cent
gentilshommes anglais. Le Duc annonçait qu'aussitôt après s'être fait
reconnaître par les diverses provinces il reviendrait en Angleterre pour
épouser la Reine, mais elle était bien décidée à ne se marier jamais.
Depuis longtemps Catherine en était convaincue et elle pensait à un
autre mariage; mais, pour ne pas irriter un amour-propre féminin, dont
elle savait la susceptibilité, elle aurait voulu qu'Élisabeth elle-même
libérât le duc d'Anjou de la servitude des fiançailles. Dans une lettre
autographe qu'elle lui fit porter par Walsingham, après l'entrevue du 30
août, elle la suppliait de faire à son fils cet honneur de lui donner
des enfants, «sinon qu'il en puisse bientost avoir [une femme] de qui
il en ait». Mais «ce sera à nostre grand regrect, je dis nostre, car ce
sera de tous trois (la mère et les deux fils), si le malheur estoit tel
que vous vous résolussiez de n'espouser celui que tous vous avons voué
et qui lui mesme se dit tout donné à vous»[1123]. Une idée, qui datait
de loin, se précisait dans son esprit, c'est qu'il serait possible, la
reine d'Angleterre se dérobant, de régler par un mariage tous les
différends entre l'Espagne et la France et d'assurer la paix de la
chrétienté et du royaume. Aussi quand le Duc était parti pour Cambrai,
lui avait-elle fait signer (5 août 1581) l'engagement, vague dans les
termes, mais très précis au fond de «se déporter entièrement de ses
entreprises» aux Pays-Bas, si les propositions de sa mère pouvaient être
suivies d'effet, et de restituer de bonne foi toutes les villes qu'il
aurait occupées, aussitôt «que les choses seront accordées de part et
d'autre»[1124], c'est-à-dire entre elle et Philippe II. Pendant
qu'Élisabeth délibérait encore d'être ou de ne plus être fille, elle
profitait des plaintes de Tassis sur l'agression française pour faire
dire à cet ambassadeur d'Espagne et lui dire elle-même que «le vrai
moyen pour estraindre» l'amitié entre les deux couronnes, c'était le
mariage de son fils avec l'une des infantes, ses petites-filles. L'offre
était claire, mais elle ne voulait pas avoir l'humiliation d'un refus.
Tassis ayant consenti à dépêcher un exprès à Madrid pour avertir son
gouvernement, elle écrivit elle-même à Saint-Gouard, l'ambassadeur de
France auprès de Philippe II, de faire, si le Roi catholique lui en
parlait, comme si les «choses viennent d'eux» et néanmoins de hâter les
négociations[1125]. Elle s'imaginait que Philippe II agréerait ce moyen
de composer «le faict de Flandres et de Portugal» et elle se proposait,
s'il résistait, d'exercer sur lui la pression nécessaire.
[Note 1123: Septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 397.]
[Note 1124: Déclaration secrète du duc d'Anjou du 5 août 1581,
citée par Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 157. Bibliothèque
nationale, 3301, f. 14.]
[Note 1125: 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 401.]
Trois siècles auparavant, un infant portugais (Alphonse) avait épousé en
France une veuve richement pourvue, Mathilde ou Mahaut, comtesse de
Boulogne (1235), mais quand il fut devenu roi, dans son pays, après la
déposition et la mort de son frère, don Sanche (1248), il l'avait
répudiée sans façon afin de prendre pour femme une fille naturelle du
roi de Castille, qui lui apportait en dot les Algarves (1253). De son
mariage avec Mahaut, il n'avait pas eu d'enfant ou du moins rien ne
permettait de croire qu'il en avait eu. Alphonse III, d'abord excommunié
par un pape pour sa bigamie, avait été réhabilité par un autre pape, à
la sollicitation des évêques portugais, après la mort de Mahaut.
Catherine prétendait que, Mahaut ayant eu des enfants d'Alphonse, la
descendance de l'épouse castillane régnait depuis trois siècles sans
cause légitime et que la couronne appartenait de droit à la maison de
Boulogne, sa propre maison, et à elle comme l'héritière de Mahaut[1126].
Le vieux cardinal Henri, successeur de son neveu, avait oublié, et pour
cause, de l'inscrire parmi les divers prétendants qu'il avait invités,
en prévision de sa fin prochaine, à lui exposer leurs titres à sa
succession. Mais Catherine réclama. Sur ses instances, Henri III, qui
avait chargé le sieur de Beauvais, son capitaine des gardes, de porter
ses condoléances au Cardinal sur la mort de don Sébastien, adjoignit à
cet homme de guerre «ung prélat d'Eglise et homme de lettres», l'évêque
de Comminges, Urbain de Saint-Gelais, pour exposer les raisons de sa
mère. «Ce ne seroit pas peu, écrivait-elle à son fils, le 8 février
1579, si ces choses réussissoient et que je puisse avoir cet heur que de
mon costé et selon la prétention que j'y ay (qui n'est pas petite)
j'eusse apporté ce royaulme-là aux François»[1127]. Son imagination
aidant, elle découvrait sur le tard qu'elle était une royale
héritière[1128]. Ce serait sa revanche--une revanche rétrospective--sur
les ennemis du mariage florentin, qui avaient tant reproché à François
Ier d'être allé choisir pour belle-fille une Médicis, mal dotée et
d'illustration récente, sur l'espérance incertaine du concours de
Clément VII.
[Note 1126: La thèse de la Reine est clairement exposée, ce qui ne
veut pas dire établie, par l'ambassadeur vénitien, Lorenzo Priuli,
dans sa relation de 1582: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori
veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 427-428.]
[Note 1127: 8 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256. Henri III
avait cédé, d'assez mauvaise grâce, à ce qu'il semble, aux
importunités de sa mère.--Cf. t. VI, p. 117, 13 novembre 1578; t.
VI, p. 214, 10 janvier 1579.]
[Note 1128: Elle venait de signer la paix de Nérac et elle était
enorgueillie de ce succès diplomatique, qui n'eut pas, comme on le
sait, de lendemain. C'était d'ailleurs son principe de ne laisser
prescrire aucun droit. A la même époque elle apprit que des
Urbinates, probablement mécontents de leur ancien duc mort ou de
son successeur, étaient allés le dire à l'ambassadeur de France à
Rome, le sieur d'Abain. Elle n'oubliait pas que son père avait été
duc d'Urbin et qu'on l'appelait elle-même en son enfance la
«duchessina». Elle écrivit à l'ambassadeur d'interroger les gens
de ce duché, «où j'ay tel droict que je puis dire» qu'il
«m'appartient comme le comté d'Auvergne qui est de mon propre et
privé héritage» (30 décembre 1578). Elle lui recommanda de voir le
pape, offrant, si celui-ci embrassait chaudement cette affaire, de
bien gratifier son bâtard (Jacques Buoncompagni, châtelain de
Saint-Ange). Mais Grégoire XIII ou les mécontents d'Urbin se
tinrent cois, car il n'est plus question du duché dans la
correspondance de Catherine.]
Le cardinal Henri étant mort (31 janvier 1580) sans avoir réglé la
question de succession, les gouverneurs des cinq grandes provinces,
chargés de la régence, décidèrent qu'elle le serait par voie de justice,
comme s'il s'agissait d'un procès civil. Des trois prétendants les plus
sérieux, Antonio, prieur de Crato, fils naturel d'un frère du cardinal,
Philippe, roi d'Espagne, fils d'une infante portugaise, et le duc de
Bragance, grand seigneur portugais, gendre d'une autre infante, mais qui
était inférieure en degré à la mère de Philippe II[1129], Antonio était
le plus populaire, Bragance, le plus sortable et Philippe II, le plus
puissant et le plus proche en parenté. Le roi d'Espagne avait tant
d'intérêt à parfaire l'unité politique de la péninsule, ce rêve de ses
prédécesseurs, qu'il était bien résolu à n'en pas laisser échapper
l'occasion. Il faisait exposer ses droits par ses juristes, sans
toutefois admettre qu'ils fussent contestables, simplement pour éclairer
l'opinion. Cependant il massait sur la frontière de Portugal ses vieux
régiments, tirait de sa disgrâce pour les commander son meilleur
général, le duc d'Albe, et, en prévision d'un prochain voyage dans son
nouveau royaume, faisait venir de Rome où il l'avait relégué, le plus
habile de ses hommes d'État, le cardinal Granvelle, qui le remplacerait
en son absence à Madrid.
[Note 1129: Conestaggio, _Dell'Unione del regno di Portogallo alla
Corona di Castiglia_, Venise et Vérone, 1642, p. 56.]
Les régents, émus de ces mouvements de troupes, demandèrent un secours
de six mille hommes au roi de France. La Reine-mère leur promit «toute
l'aide, confort et bonne assistance» pour les aider à maintenir le
gouvernement du Portugal «en sa dignité, splendeur et liberté». Henri
III les admonesta «de tenir la main que le faict de ladicte succession
se termine par les veoies ordinaires de la justice, tant pour conserver
le droit à qui il appartient que pour garder la liberté de la
patrie»[1130].
C'étaient de belles paroles qu'il eût fallu soutenir d'un envoi de
soldats. Saint-Gouard, ambassadeur de France à Madrid, excitait depuis
longtemps le Roi à prévenir les desseins de Philippe II. «Il importe
pour le bien de la France, écrivait-il le 20 février 1580,... qu'il (le
Portugal) demeure toujours royaume en son entier»[1131].
Mais la Cour de France ne se pressait pas d'agir. Le duc d'Albe eut le
temps de vaincre D. Antonio, que la populace avait proclamé, et
d'occuper Lisbonne (septembre) et le reste du Portugal. Même après la
paix de Fleix (novembre 1580), Catherine en était encore à la période
d'attente. Le 17 décembre, elle ordonnait au général des finances en
Guyenne, Gourgues, de faire partir «un homme bien confident» sur un
navire chargé de blé pour aller à Viana, Porto et Lisbonne, s'enquérir
de l'état des choses, sous couleur de vendre son chargement, «car sans
cette connaissance il ne se peut bonnement rien exécuter de ce que nous
avions pensé debvoir faire sans rien altérer avec le roy d'Espagne ny
nos aultres voisins de la prétention et droict que j'ay audict royaulme
de Portugal»[1132] (17 décembre 1580).
Le roi D. Antonio s'était réfugié à l'étranger, mais Tercère, l'île la
plus importante de l'Archipel des Açores, lui restait fidèle. Catherine
laissa ses partisans acheter des vaisseaux et recruter des hommes en
France, et, comme l'ambassadeur d'Espagne s'en plaignait, elle répondit
«franchement» qu'elle les y avait autorisés et qu'elle avait pris
«peine» que le Roi son fils ne le trouvât mauvais. Elle protestait qu'en
Bourdelais et en Normandie, il ne se faisait aucun préparatif. Ainsi
elle engageait sa responsabilité et dégageait celle d'Henri III. C'était
un différend entre elle et le roi d'Espagne sur un litige, que celui-ci
avait tranché par la force, à son détriment[1133].
[Note 1130: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 454 et note 2. Ces
deux lettres, datées par l'éditeur de février ou mars 1580,
doivent être postérieures à la demande des gouverneurs, qui
elle-même se place en fin mars ou avril 1581. Voir, pour le récit
des événements, Schäfer, _Geschichte von Portugal_, t. IV, p. 345
(coll. Heeren et Ukert).]
[Note 1131: Lettre de Saint-Gouard, app. aux lettres de Catherine,
20 février 1580, t. VII, p. 447.--Cf. 12 novembre 1579, t. VII, p.
228, notes.]
[Note 1132: A Bellièvre, _Lettres_, t. VII, p. 300.]
[Note 1133: A Saint-Gouard, lettre du 24 janvier 1581, _Lettres_,
t. VII, p. 330.]
Elle eut même l'idée, à ce qu'il semble, de donner toute autorité sur
les armements que faisait le connétable de D. Antonio à son gendre, le
roi de Navarre, qu'elle fit assister par son cousin, Philippe Strozzi,
colonel général de l'infanterie française. «La résolution de tout,
écrivait Strozzi à Catherine, est remise à la volonté de saditte majesté
(Henri de Navarre).... Le tout ne se résoudra que après avoir parlé à
elle et reçeu ses commandemens sur lesquels monsieur le comte de Vimiose
(le connétable) est résolu de se régler de tout...[1134]» Henri III, qui
avait peu de goût pour les aventures, avait probablement, pour marquer
sa désapprobation, laissé attendre «quelque heure» le comte de Vimiose
dans l'antichambre de sa mère avant de le recevoir[1135]. Mais
Catherine, plus diligente, faisait verser au capitaine Carles, qui avait
convenu avec Vimiose de mener des hommes aux Iles, les 1 500 écus qui
lui étaient nécessaires pour aller rafraîchir les troupes du capitaine
Scalin qui s'y trouvait déjà. Elle pressait le départ des
renforts[1136], sachant que le roi d'Espagne avait expédié de Lisbonne
aux Açores, le 15 juin, 8 vaisseaux et 8 ou 900 _bisognes_ (recrues).
Elle soutenait D. Antonio, tout en s'excusant de ne pas lui donner dans
ses lettres le titre de roi, de peur que l'Espagnol pût croire qu'elle
ne persistait plus «en son droit et prétention»[1137].
Quand Tassis se plaignit de nouveau à elle (septembre 1581) que Strozzi
dressait en France une armée de cinq mille hommes pour aller attaquer
les possessions de Philippe II, elle répliqua que poursuivre son droit
en Portugal, ce n'était faire tort à personne ni faire la guerre au roi
d'Espagne, mais conserver son bien, ajoutant «qu'elle n'y vouloit rien
espargner d'aulcuns moyens» qu'elle avoit; que le Portugal était à elle.
Il la priait de lui livrer D. Antonio, qui d'ailleurs n'était pas en
France, mais en Angleterre. Et pourquoi le ferait-elle? D. Antonio
n'était pas le sujet de Philippe II, mais le sien[1138].
[Note 1134: Strozzi à la Reine-mère, Coutras, 6 avril 1581,
_Lettres_, t. VII, p. 500. L'auteur de _l'Histoire de la Ligue_,
publiée par Charles Valois (S.H.F.), t. I, 1914, p. 61-62, parle
de pourparlers, après la paix de Fleix, entre le Vimiose et le roi
de Navarre, pourparlers que la Reine-mère aurait fait échouer.
Mais Strozzi parle à Catherine comme si elle était consentante, et
son témoignage est d'un tout autre poids.]
[Note 1135: Lettre de la Reine-mère à Strozzi, t. VII, p. 383, 16
juillet 1581.]
[Note 1136: Probablement les 300 hommes, et aussi les poudres pour
les habitants des îles dont il est question dans sa lettre à
Mauvissière, 21 juillet, t. VII, p. 386. Les Iles, terme vague et
qui désigne tantôt particulièrement les Açores, tantôt tous les
archipels portugais, Açores, Madère, îles du Cap Vert.]
[Note 1137: A Mauvissière, _Lettres_, t. VII, p. 387.]
[Note 1138: A Saint-Gouard, 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII,
p. 401.]
Or c'est à cette même audience où elle se déclara reine de Portugal
qu'elle proposa le mariage du duc d'Anjou avec une infante. Ses
revendications personnelles et ses projets matrimoniaux étaient
étroitement liés. Assurément, dans sa pensée, la dot de l'infante--une
dot territoriale--devait être le prix de sa renonciation. Comme elle
était trop intelligente pour supposer que Philippe II céderait le
Portugal à son gendre, il fallait que les compensations fussent
cherchées du côté des Pays-Bas, et c'est ce que les Espagnols
comprirent. Elle avait fini par décider Henri III à intervenir en
Portugal. D. Antonio fut reçu à Paris comme un prince (octobre 1581).
«On tient pour chose très certaine, écrit le 31 octobre l'agent
florentin, que l'entreprise du Portugal est résolue et l'on fait compte
d'y mener 10 000 fantassins français, dont la Reine-mère fournit la
moitié de ses propres deniers, et 4 000 Allemands»[1139].
Le comte de Brissac eut charge d'embarquer en Normandie 1 200 hommes
pour les Iles[1140]. Strozzi devait, avec le gros de la flotte, partir
de Guyenne. Catherine s'occupait de réunir des fonds[1141]. On allait
être prêt et partir. Elle était confiante dans le succès de
l'entreprise[1142]. Mais il fallait se hâter, car la saison
s'avançait[1143], et mettre à la voile avant le 10 décembre[1144]. En
Normandie les armements étaient achevés. Que Bordeaux poussât les siens!
Mais, le 10 décembre, Strozzi était encore à Poitiers et attendait de
l'argent[1145]. La Reine-mère annonçait, «bien marrye», qu'elle en
demandait au clergé et à la ville de Paris, sans grande espérance
d'ailleurs. Elle ne pouvait rien obtenir du Roi.
C'est une des raisons du retard de l'expédition, mais ce n'est
probablement pas la seule. Le duc d'Anjou était alors en Angleterre et
son mariage, si par hasard il se faisait, dispensait de l'aventure du
Portugal, dont le principal, sinon l'unique objet, était de lui procurer
une principauté aux Pays-Bas. Les affaires de France étaient toujours en
mauvais état, et quand elles s'amélioraient sur un point, elles se
gâtaient ailleurs. Bellièvre, occupé toute l'année 1581 à poursuivre les
négociations interminables du Midi, se croyait sûr en novembre de la
paix avec le roi de Navarre, et il en faisait honneur à la bonne volonté
de la reine de Navarre, mais il lui restait à pacifier le Languedoc, une
province, disait la Reine-mère, «plus débauchée que les autres»[1146].
[Note 1139: 31 octobre 1581, _Négociations diplomatiques de la
France avec la Toscane_, t. IV, p. 408.]
[Note 1140: Lettre du 27 octobre à Matignon, qui faisait l'office
de lieutenant général du roi à la place de Biron et qui le
remplacera en cette qualité en novembre 1581, _Lettres_, t. VII,
p. 407.]
[Note 1141: Matignon à la Reine, 15 octobre, _Lettres_, t. VII, p.
499, appendice.]
[Note 1142: La Reine à Matignon, 28 octobre, _Lettres_, t. VII, p.
409.]
[Note 1143: A Matignon, 8 novembre, t. VII, p. 412.]
[Note 1144: 21 novembre, à Bellièvre, t. VII, p. 417.]
[Note 1145: _Lettres_, t. VII, app., p. 500.]
[Note 1146: Bellièvre à la Reine mère, 10 novembre 1581.
_Lettres_, t. VII, app., p. 473, et réponse de la Reine-mère, 18
novembre, _Lettres_, t. VII, p. 416.]
L'esprit de faction, dont Catherine, un an auparavant (23 décembre
1580), signalait la «licence effrénée,» se déchaînait plus ardent à la
veille d'une agression directe contre la grande puissance catholique,
l'Espagne. L'agent florentin Renieri, s'excusant de ne pouvoir, pour
beaucoup de raisons, renseigner son gouvernement sur les partis en
France, ajoutait toutefois: «Les gens passionnés sont nombreux, _neutri
autem pauci_ (mais les neutres sont rares), et je vous dirai une opinion
et qui se vérifie certaine, c'est que les dites passions sont si
véhémentes que, en ce qui touche aux affaires de la Couronne, et
principalement à celles de Monsieur, frère du Roi, beaucoup font
connaître la douleur qu'ils ont, que son Altesse ait mieux réussi en ses
entreprises qu'ils ne le désiraient ni ne le pensaient, ne craignant pas
de cette façon de se déclarer Espagnols _plus quam honestum decet_ (plus
que l'honneur ne le voudrait), de quoi toutefois quelques-uns disent
qu'il ne se faut pas émerveiller [de leur impudence] pour être le nombre
de ces gens-là si grand, et être composé de grands; et en outre _in hoc
mundo_ (entendez, en ce royaume) celui qui fait bien _saepissime_ (le
plus souvent) ne peut avoir un oeuf, tandis que celui qui fait mal en a
encore plus de neuf»[1147] (9 septembre 1581).
[Note 1147: _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV,
p. 397-398.]
C'en était fait du beau rêve où Catherine se complaisait, à son retour
du Midi, d'une union si étroite avec son fils que leurs deux volontés
n'en feraient qu'une. La question du duc d'Anjou avait empêché l'accord
parfait. Henri était jaloux que sa mère s'intéressât à la grandeur de
son frère et, quoiqu'elle lui représentât que c'était pour son bien,
irrité qu'elle compromît à cette fin les finances et la sécurité de son
royaume. Un Roi qui ne veut pas, une Reine-mère, autant dire un
principal ministre, qui ne peut pas tout ce qu'il veut, c'étaient des
personnalités accouplées dont l'une usait son effort à entraîner
l'autre. Catherine gouvernait en apparence toujours avec même puissance,
mais en fait elle était entravée par les résistances ou la force
d'inertie de son compagnon. Henri suit, se cabre, s'arrête, repart.
L'action de Catherine est à proportion faible ou forte.
Elle ne s'exerce librement (et encore?) que pendant les maladies du Roi
ou ses dévotions, qui alternent avec ses débauches. Après la crise
d'otite dont il avait failli mourir en septembre (1579), il souffrit le
mois suivant d'une blessure au bras d'origine inconnue. Il était si
délicat qu'en février 1580 la Reine-mère pria le pape de lui interdire
sous peine d'excommunication de faire maigre pendant le carême[1148].
Peut-être avait-il observé avec trop de zèle les pratiques du carnaval?
En juin, il lui vint une «enflure au pied», dont il alla se soigner seul
à Saint-Maur, laissant sa femme avec sa mère[1149]. Il avait bonne mine
en novembre--du moins Catherine le dit--mais en décembre la tumeur
(lupa) qu'il avait à la jambe se ferma et l'humeur se porta au visage.
«Le Roi, dit clairement l'agent florentin Renieri, fait la diète à cause
du mal français», dont le traitement est à recommencer. Il a la figure
remplie de boutons, le teint mauvais, il est maigre et mal en point. Ses
fidèles serviteurs sont dans la peine et «doutent de sa vie»[1150]. Il
quitta la Cour en janvier (1581) et se retira seul à Saint-Germain, où
il resta jusqu'à la fin mars. En partant il chargea sa mère «d'expédier,
commander et signer tout pendant six semaines»[1151]. Il l'aurait même
nommée régente, comme en cas de maladie grave. Catherine jugea bon de
démentir ce bruit et d'annoncer le retour prochain du Roi à la Cour dans
une lettre à Du Ferrier, qui représentait la France à Venise, ce centre
international d'information (23 mars)[1152]. Mais avec ou sans ce titre
elle exerça plusieurs semaines de pleins pouvoirs.
[Note 1148: 19 février 1580, _Lettres_, t. VII, p. 226-227.]
[Note 1149: _Lettres_, juin 1580, t. VII, p. 263-264.--Cf. le
billet d'Henri III, p. 264, note.]
[Note 1150: _Négociations diplomatiques de la France avec la
Toscane_, 25 décembre 1580, t. IV, p. 342.]
[Note 1151: _Id._, _ibid._, p. 345.]
[Note 1152: 23 mars 1581, _Lettres_, t. VII, p. 328.]
Or ce fut pendant cette période que le duc d'Anjou quitta le Midi, fit
des levées et prépara une seconde expédition des Pays-Bas. La Reine-mère
n'avait pas réussi par conseils, remontrances et prières à le détourner
de son projet. Elle reculait devant l'emploi de la force pour ne pas
provoquer aux armes la multitude des mécontents. Mais Henri III, qui ne
se décidait pas à courir sus à son frère, en voulait à sa mère de ne pas
l'y pousser. Il la savait habile, mais il la jugeait faible et inclinant
avec l'âge à ménager tout le monde et à tout apaiser. L'idée lui vint,
non pas de l'exclure du gouvernement, mais de se fortifier lui-même
d'agents d'exécution intelligents et énergiques, qu'avec sa tendance
habituelle il choisit dans son entourage le plus intime.
Après la mort de Quélus, Maugiron, Saint-Mesgrin, qui n'étaient que de
beaux éphèbes, apparaissaient au premier plan des mignons d'une autre
espèce, qui ne sont plus seulement ou qui ne sont même plus du tout les
compagnons de plaisir du Roi. Henri III ne se borne pas à les gratifier
de pensions et de faveurs; il les veut puissants et riches pour les
opposer à ses ennemis. Sa mère ne voyait de moyen de salut que dans le
contentement du duc d'Anjou, il en cherchait un autre, qui était de
s'entourer de serviteurs à son entière dévotion. Il disgracia Saint-Luc,
qui avait un jour hasardé d'excuser la révolte de Bellegarde; il éloigna
d'O, qui se plaignait de n'être pas assez favorisé. Il concentra ses
grâces sur d'Arques et La Valette. Il les fit ducs et pairs pour les
égaler aux princes de son sang. Il maria d'Arques, promu duc de Joyeuse,
à une soeur de sa femme, Marguerite de Lorraine (24 septembre 1581), et
il aurait fait épouser, s'il l'avait pu, à La Valette, le nouveau duc
d'Epernon, une autre de ses belles-soeurs ou même la petite-fille de
Catherine, Christine de Lorraine[1153]. Il leur réserva les grands
offices de la Couronne. S'il ne réussit pas à décider le duc de Guise à
se démettre de la grande maîtrise, il acheta l'Amirauté de France à
Mayenne, qui l'avait en survivance du marquis de Villars, son beau-père,
et la donna à Joyeuse (19 juin 1582). Il investit d'Epernon de la charge
de colonel général de l'infanterie française, que Philippe Strozzi
abandonna pour un titre de vice-roi dans le Nouveau Monde (novembre
1581), et peu à peu il accrut tellement son autorité sur les gens de
guerre qu'il en fit une sorte de connétable moins le titre. Le
chancelier Birague, vieux, fatigué et chagrin, dut céder les sceaux à
Cheverny, un serviteur d'une complaisance à toute épreuve.
[Note 1153: Entérinement au Parlement des lettres portant érection
de la vicomté de Joyeuse en duché-pairie (7 sept. 1581) et de la
châtellenie d'Epernon (27 novembre 1581).]