Catherine avait couru après le duc d'Anjou, fugitif, «de peur qu'il fist
encore le fou». Elle le trouva «resoleu hà (à) ne rien fayre, à cet
qu'il m'a dist, qui puise desplayre au Roy son frère et alterer le repos
de cet royaume», mais il refusa de revenir à la Cour. Elle souhaitait,
sans trop y croire, qu'il se tînt tranquille «pour leser paser ten
(tant) de fiers (italien feri, sauvages) humeurs qui sont aujourd'hui en
cet royaume». Mais cette fois il disait vrai. Il ne pensait pas à
troubler, comme elle put s'en convaincre quand elle retourna le voir en
mai à Bourgueil et lui demanda[905]: «si l'on [ne] l'avoit pas recherché
pour le faict des ligues et du bien publicq». «Il m'a, écrivait-elle à
Henri III, franchement respondu que ouy et que l'on luy en avoit
présenté des requestes, mais qu'il avoit renvoyé ceulx qui luy en
avoient parlé et fait parler et qu'il ne luy adviendroit jamays, comme
il leur avoit faist clairement entendre et congnoistre, de faire aulcune
chose au préjudice de vostre service et de ce royaume, s'estant estendu
sur cela et m'en a parlé, ce me semble fort franchement, se laissant
entendre avoir bien congneu qu'il y a quelque chose de messieurs de
Guyse meslé en ceci, et m'a dit que quasy tous les gouverneurs et
lieutenans generaulx des provinces estoient mal contens et qu'ilz
estoient [tous] ou la pluspart d'intelligence en cecy et qu'il estoit
d'advis que leur fissiez quelque bonne démonstration pour les asseurer
et maintenir en la bonne affection qu'ils vous doibvent»[906].
Le plaisir que causaient à la Reine-mère ces déclarations de fidélité
n'était pas sans mélange. Ce «moricau», qui tout petit était et n'avait
cessé d'être «guerre et tempeste en son cerveau»[907], avait repris pour
son compte le projet de Coligny sur les Pays-Bas. Il invoquait les mêmes
raisons: l'ancienne suzeraineté de la France sur les Flandres[908], la
prétention de l'Espagne à la «monarchie» du monde, le devoir de protéger
les opprimés, la nécessité de divertir contre l'étranger les forces qui
déchiraient l'État. Mais son principal mobile, c'était l'ambition de
jouer un rôle. Il allait courir d'aventure en aventure pour échapper à
sa condition de sujet.
[Note 905: Catherine à la duchesse de Nemours, Paris, 20 mars
1578, _Lettres_, t. VI, p. 9-10.]
[Note 906: _Lettres_, VI, p. 20, 7 mai 1578.]
[Note 907: Catherine au duc de Guise, 9 févr. 1563, _Lettres_, t.
I, p. 618.]
[Note 908: Droits de suzeraineté que François Ier avait abandonnés
à Charles-Quint, héritier de la maison de Bourgogne, par les
traités de Madrid (14 janv. 1526) et de Cambrai (5 août 1529).]
Le duc d'Albe n'avait pas réussi à exterminer les rebelles des Pays-Bas
ni son successeur, don Luis de Requesens, à les regagner par des
concessions. En mars 1576, après la mort de ce dernier, les troupes
espagnoles, que Philippe II laissait sans solde, pillèrent avec fureur
les campagnes et les villes. Les provinces du Sud, catholiques et qui
jusque-là étaient restées fidèles, s'unirent contre cette soldatesque
aux provinces du Nord, en majorité calvinistes, dont le prince d'Orange,
Guillaume de Nassau, avait organisé et dirigeait la révolte. Les États
généraux, chargés de la défense commune, cherchèrent assistance en
Angleterre, en France et même auprès des Habsbourg d'Autriche. Après la
paix de Monsieur, Henri III n'avait «rien eu à la teste» qu'une revanche
sur les huguenots. Il «méprisa» les sollicitations des communautés et
seigneurs des Pays-Bas, dont Mondoucet, ancien résident de France à
Bruxelles, était venu l'entretenir. Mais le duc d'Anjou, «qui du vray
naturel de Pyrrus n'aymoit qu'à entreprendre choses grandes et
hasardeuses»[909], envoya sa soeur, la reine de Navarre, s'enquérir, sous
prétexte d'une cure à Spa, des dispositions de l'aristocratie (mai
1577). A Cambrai, à Valenciennes, à Mons, où elle s'arrêta, Marguerite
entendit des plaintes contre la domination espagnole et gagna quelques
grands seigneurs à la cause de son frère. Aussitôt qu'il se fut enfui du
Louvre (février 1578), le Duc, apprenant que les troupes des États
généraux avaient été battues à Gembloux (30 janvier) par le nouveau
gouverneur général, Don Juan d'Autriche, offrit ses services aux vaincus
en des termes qui n'admettaient pas de refus. Les États, qui venaient de
traiter le 7 janvier avec Élisabeth d'Angleterre, étaient très
embarrassés de ce nouveau protecteur. Ils se résignèrent pourtant «à
requérir, comme ils disent, le secours que le ducq d'Alenchon (Anjou)
nous prétend faire», «afin qu'il ne nous soit contraire, voires qu'il
nous assiste», mais sans vouloir lui livrer aucune «ville ou
place»[910]. Le Duc commença des levées. Le prince de Condé, beaucoup
d'autres huguenots, par esprit de prosélytisme, et même des catholiques
lui promirent leur concours. Son grand favori, Bussy d'Amboise, était de
feu pour cette conquête. Marguerite travaillait à rapprocher son mari et
son frère bien-aimé[911].
[Note 909: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 85.]
[Note 910: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t.
V, 1885, p. 43.--Groen van Prinsterer, _Archives ou Correspondance
de la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. VI, p. 367 et 370.]
[Note 911: Catherine à Henri III, 6 mai 1578, _Lettres_, t. VI, p.
10.]
Mais la reine d'Angleterre ne voulait pas de Français dans les
Pays-Bas. Elle avait soudoyé le comte palatin, Jean Casimir, ce
condottiere du protestantisme, pour défendre les intérêts anglais et
entretenir la révolte, et jugeait que c'était assez. Le comte de
Stafford alla de sa part signifier au Duc que s'il ne se départait de
son entreprise, elle mettrait «peine de l'en empescher», en même temps
qu'elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un
renoncement[912]. L'ambassadeur d'Espagne à Paris déclara que si les
Français entraient en Flandre, son maître entrerait en France. Don Juan
menaçait. Henri III s'indignait des projets d'agression de son frère
contre un souverain ami.
Catherine était perplexe. S'opposer au dessein de l'ancien chef des
huguenots et des catholiques unis, c'était l'induire en tentation de
révolte; l'aider ou simplement le laisser faire, c'était courir le
risque d'une brouille avec l'Angleterre et d'un conflit avec l'Espagne.
Pour conjurer le danger d'une guerre civile ou d'une guerre étrangère,
elle ne voyait d'autre moyen que d'amener le Duc à renoncer de lui-même
à l'expédition. C'est à cette fin qu'elle était allée le trouver à
Bourgueil. L'argument dont elle attendait le plus, c'était que les
rebelles des Pays-Bas réclamaient son concours sans lui offrir de
récompense.
Quand Lavardin, le favori du roi de Navarre, lui avait fait confidence
au Lude[913], comme le tenant de Bussy, que «ceulx des Estatz ...
bailleroient» à son fils «neuf villes», elle avait répliqué: «Voire (oui
vraiment) en papier». Pas même sur le papier, ainsi qu'elle put le
conclure du refus de François de lui montrer leurs lettres. Après bien
des pourparlers (7-9 mai 1578), elle lui fit signer l'engagement
d'abandonner ses projets d'intervention à moins que tous les États ne
consentissent à le faire «leur Prince et Seigneur et pour cest effect» à
lui «remectre franchement et sans aulcune feintise les principales
villes et places d'icellui païs qu'ils tiennent». Auquel cas le Roi et
elle promettaient de ne pas le contrecarrer et même, en attendant,
l'autorisaient à entretenir 2 400 hommes de guerre sur la frontière de
la Normandie (9 mai)[914].
[Note 912: _Lettres de Catherine de Médicis_, mai, t. VI, p.
12-13. Cf. 6 juin, _ibid._, p. 28.]
[Note 913: Le Lude, à 20 kilomètres de la Flèche (département de
la Sarthe).]
[Note 914: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. VI, p. 25 et
note.]
Pour l'assagir, elle pensait bourgeoisement à le marier. Elle lui
expédia le maréchal de Cossé, l'un des chefs des politiques, avec un
mémoire où elle passait en revue les princesses de la chrétienté qu'il
pouvait épouser. Il y en avait quelques-unes qu'elle ne citait que pour
mémoire: la fille d'Auguste, électeur de Saxe, un prince mal disposé
pour la Maison de France et qui d'ailleurs, étant un luthérien, ne
saurait empêcher la formation des armées allemandes d'invasion, en
général calvinistes;--la princesse de Clèves dont le père, ayant un fils
malsain et deux autres filles mariées, pourrait donner le «païs de
Gueldres», mais peut-être pas tout de suite, et d'ailleurs la Gueldre
était bien loin:--la princesse florentine, qui n'aurait pour tout apport
que de l'argent. Mais elle recommandait une autre Italienne, la fille
du duc de Mantoue. Outre qu'elle était fort belle, elle recevrait
peut-être en dot le Montferrat, et le Montferrat joint au marquisat de
Saluces dont le Roi gratifierait le Duc en le mariant, constituerait à
celui-ci un bel État, qu'il pourrait agrandir grâce aux alliances de sa
femme avec tous les princes et potentats d'Italie, surtout advenant la
mort du roi d'Espagne qui était «avancé en age et moribond»[915]. Mais
le parti de beaucoup le plus avantageux serait une des infantes, si
Philippe II «bailloit» à son gendre la Franche-Comté et s'engageait à
lui céder en échange les Pays-Bas ou le duché de Milan dès qu'il aurait
des enfants, ce qui veut dire des garçons dans la langue de Catherine.
Henri III et elle «embrasseront» même «fort volontiers» l'idée d'un
mariage avec la soeur du roi de Navarre[916].
[Note 915: Catherine fait le roi d'Espagne plus malade et plus âgé
qu'il n'était pour les besoins de sa démonstration. Philippe II
avait, en 1578, cinquante et un ans et il ne mourut que vingt ans
après.]
[Note 916: _Lettres_, t. VI, note de la p. 12 à la p. 14: Mémoire
envoyé à M. le maréchal de Cossé.]
De tous ces projets le plus tentant était une pure chimère. La
Reine-mère pouvait-elle croire que le roi d'Espagne, qui avait tant de
fois repoussé ses combinaisons matrimoniales avec ou sans dot,
consentirait maintenant à établir un de ses fils et ferait à ce prince
français la part d'autant plus belle que la naissance d'un petit-fils
lui aurait fait perdre à lui-même toute chance de ravoir le bien dotal.
Au vrai, elle cherchait à désarmer le Duc, en lui faisant entrevoir
l'espérance d'obtenir gratuitement ce qu'il aurait de la peine à se
procurer par force. En désespoir de cause, elle alla le trouver à
Alençon avec la reine de Navarre et fit un dernier effort pour l'arrêter
(fin juin). Henri III, de loin, jouait même jeu. Il lui proposa
d'échanger les terres de son apanage voisines de Paris, Meulan, Mantes,
Château-Thierry, etc., contre le marquisat de Saluces, offrant, pour
élargir cette principauté d'outremonts, de négocier avec le pape la
cession d'Avignon et du Comtat Venaissin et promettant de le marier avec
une infante ou avec la princesse de Mantoue et de travailler, quand il
en aurait les moyens, à son agrandissement en Italie et en toutes les
autres occasions où il verrait «que ce sera pour sa grandeur et
advancement»[917]. Il mettait tant de conditions à son assistance et
escomptait si légèrement la complaisance du pape et du roi d'Espagne
que, chance pour chance, le duc d'Anjou aima mieux tenter celle d'une
conquête aux Pays-Bas; il poursuivit ses armements, Henri III protesta
dans toutes les Cours de sa bonne volonté impuissante et commanda aux
gouverneurs et lieutenants-généraux de courir sus aux bandes qui
s'autorisaient du nom de son frère[918].
Catherine, elle aussi, désavoua l'agression, assurant à la reine
d'Angleterre que le Roi et elle ne désiraient «rien tant que de demeurer
en paix, amitié et bonne voisinance» avec tous leurs «voisins»[919].
Elle écrivit à Philippe II «le grand regret» qu'elle avait «des jeunese»
de son fils[920], mais ce n'étaient que paroles. Pouvait-on
raisonnablement lui demander de risquer une guerre civile pour protéger
les possessions espagnoles? Elle ordonna, dit-on, sous main, aux
gouverneurs de laisser passer les forces qui se dirigeaient vers la
frontière. Le Duc répondit ironiquement au secrétaire d'État, Villeroy,
qui le priait et même le pressait de renoncer à son «voyage en
Flandres»: «Je m'assure que vous ne serés des derniers à me venir
trouver; vous serés le très bien venu»[921]. Au nonce, qui tout effaré
alla prévenir Catherine du départ de son fils, elle aurait répondu avec
humeur: «Tâchez donc de le rattraper»[922].
[Note 917: _Ibid._, app. p. 386-387, 2 juillet 1578.]
[Note 918: _Ibid._, p. 34, note 2.]
[Note 919: _Ibid._, p. 30.]
[Note 920: 8 août 1578, _Lettres_, t. VI, p. 34.]
[Note 921: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 115, note 1.]
[Note 922: _Ibid._, p. 117.]
Elle ne croyait pas à une riposte du roi d'Espagne, mais elle prit à
tout hasard ses précautions. Elle recommanda au surintendant des
finances, Bellièvre, d'assurer le paiement des 500 000 livres destinées
aux Suisses et de pourvoir à la solde «des garnisons de Piedmont et
Ytalie» ainsi qu'à l'entretien des «citadelles villes et forteresses de
deçà»[923].
Mais la meilleure sauvegarde contre une attaque, c'était l'union du
royaume. Catherine résolut d'aller pacifier le Midi, qui était de toutes
les régions de la France la plus troublée par les haines religieuses,
les conflits des ordres, les agitations sociales, les habitudes
d'indépendance des gouverneurs et les velléités absolutistes d'un
monarque sans volonté. Henri III, à qui Damville restait suspect malgré
ses services récents, le poussait à se démettre du gouvernement du
Languedoc, lui proposant en échange celui du maréchal de Bellegarde:
Saluces et les pays d'outremonts. Damville avait refusé l'offre et
Bellegarde, qui s'était trop pressé de résigner son commandement,
s'étonnait que le Roi différât de l'y rétablir. Il méditait d'y rentrer
de force avec l'aide du chef des réformés dauphinois, Lesdiguières, la
connivence du duc de Savoie et l'argent des Espagnols du Milanais. Les
lieutenants de Damville, Châtillon, gouverneur de Montpellier, fils de
Coligny, ardent huguenot, qui ne lui pardonnait pas sa défection dans la
dernière guerre, et le capitaine Parabère qui tenait la ville et la
citadelle de Beaucaire et voulait s'en rendre maître, profitaient des
mauvaises dispositions de la Cour pour s'insurger contre leur chef[924].
Des bandes huguenotes que la paix laissait sans emploi commettaient en
Languedoc tant de pilleries et de meurtres qu'un seul de leurs
capitaines, Bacon, avait, disaient les États de la province, volé «pour
plus de cent mil escus» et «fait espandre tant de sang innocent qu'il
n'est pas creable que Dieu n'en veulhe tirer vengeance»[925].
[Note 923: _Lettres_, t. VI, p. 30-31, 22 juin 1578.]
[Note 924: Sur l'affaire de Parabère, _Lettres_, t. VI, p. 29,
note; p. 57, note; p. 98, note, et app., p. 401 (lettre de
Bellegarde au Roi du 9 sept. 1578), et le livre du comte Jules
Delaborde, _François de Châtillon, comte de Coligny_, Paris, 1886,
p. 181, sqq et p. 187.]
[Note 925: _Histoire du Languedoc de D. Vaissète_, éd. nouv., t.
XII, Preuves, col. 1280-1282.]
En Provence, le parti des Communautés de villes, ou, comme on disait,
les Razats (les Rasés), que soutenait le Parlement d'Aix, était en lutte
avec le comte de Carcès, chef de la noblesse. Le comte de Suze, que le
Roi avait nommé à la lieutenance générale, ne savait se faire obéir ni
des uns ni des autres. En Dauphiné, les divisions entre réformés et
catholiques s'aggravaient d'un conflit entre le tiers état et la
noblesse sur la question de la taille et de vagues aspirations de
nivellement social parmi les paysans.
De la Guyenne au Dauphiné, les chefs protestants restaient en armes, et,
sous prétexte ou pour la raison que la paix de Bergerac ne serait pas
appliquée, ils refusaient, malgré leurs engagements formels, de
restituer les places fortes qu'ils avaient occupées pendant les deux
dernières guerres. Le roi de Navarre se plaignait de n'être gouverneur
de Guyenne qu'en titre et accusait le maréchal de Biron, lieutenant
général de la province, de n'agir qu'à sa guise ou par ordre de la Cour
sans le consulter jamais. Il réclamait, non par amour, mais par dignité,
sa femme, qu'Henri III, depuis sa fuite, retenait comme une sorte
d'otage.
Catherine décida son fils à laisser partir Marguerite et elle partit
avec elle pour travailler à la réconciliation des partis et à la
pacification du royaume.
Elle était assistée d'un secrétaire d'État, Pinart, et de conseillers du
Roi, choisis parmi les plus capables: Saint-Sulpice et Paul de Foix,
celui-ci ancien ambassadeur à Rome, et celui-là en Espagne, et Jean de
Monluc, l'heureux négociateur de l'élection de Pologne. Le cardinal de
Bourbon l'accompagnait et le duc de Montpensier la rejoignit en cours de
route. Sa vieille amie, la duchesse d'Uzès, la jeune duchesse de
Montpensier, la princesse douairière de Condé lui tinrent quelque temps
compagnie. Elle emmenait, entre autres dames et demoiselles d'honneur,
Atri, une Italienne, Dayelle, une Grecque, et l'ensorceleuse Mme de
Sauve. C'était une Cour de France en raccourci qui allait refaire en
sens contraire, et pour les mêmes fins de consolidation monarchique, le
grand tour de France entrepris en 1564 après la première guerre de
religion.
De Bordeaux, une de ses premières étapes, elle écrivait à Bellièvre, son
homme de confiance, d'empêcher à tout prix, c'est-à-dire en y mettant le
prix, une invasion de Jean Casimir; elle, de son côté, s'efforcerait de
«lever le roy de Navarre et ceulx de sa religion ors (hors) de defiense
en quoy l'on lé met que le Roy les veult tous ruyner». Ainsi, en ôtant à
Casimir la tentation de venir et au roi de Navarre celle de l'appeler,
on éviterait l'orage. «Velà pourquoy je panse fayre ysi plus de service
au Roy et au Royaume que de ne luy cervir auprès de luy que de dire (que
je ne pourrais lui servir en disant) un mauvés avis.» Un mauvais avis!
Elle veut dire un bon avis qui ne serait pas agréable. On a l'impression
que, parmi les raisons de s'éloigner, il y en a une qu'elle ne dit pas:
celle de regagner, à force de dévouement, la confiance et l'affection de
son fils quelque peu altérées par les désaccords des derniers temps.
Elle se disait résolue à ne repartir du Midi, où elle venait d'arriver,
qu'après y avoir rétabli la paix. «Je playndré infiniment ma pouine
(peine) d'estre ysi veneue et m'an retourner come un navire désanparé et
set (si) Dieu me fayst la grase de fayre cet (ce) que je désire,
j'espère que cet royaume cet santiré de mon traval (se sentira de mon
travail) et que le repos y dureré»[926] (durerait, durera). Un de ses
premiers actes fut la dissolution d'une confrérie qui, groupant les
catholiques zélés de Bordeaux, attisait leur fanatisme[927]. Quelques
jours après, en la salle de l'évêché d'Agen, elle harangua «fort grand
nombre et des plus grands» de la noblesse de Guyenne sur les «occasions»
de sa venue. La première était que Dieu ayant fait la grâce au Roi de
mettre fin à la dernière guerre par la paix qu'il avait donnée à ses
sujets, «il (le Roi) vous prie par moy... d'embrasser de coeur et
d'affection l'union à laquelle je vous appelle». «L'autre occasion... a
esté pour mener sa soeur, ma fille, au Roy de Navarre, lequel il aime,
tient et estime pour son proche parent et allyé; il le vous a baillé
pour son lieutenant en ceste Guienne et vostre gouverneur, veult et
entend que vous luy obéissiez comme vous estant donné de luy, espérant
qu'il sera tousjours bien avecques luy, le recognoistra pour son Roy et
vous traictera comme ses subjectz». Elle leur recommandait en leurs
doutes et leurs difficultés de recourir à sa fille, qu'elle avait
«cherement nourrye et instruicte à honnorer et recognoistre le Roy son
frère», laquelle y pourvoirait pour leur bien et conservation «selon
qu'elle sçait estre de la vollunté du Roy son frère». Et solennellement
elle protestait «que s'il advenoit (ce que Dieu ne veuille et que je ne
pourroys jamais penser) qu'elle eust aultre intencion et moy mesme quand
Dieu n'oubliroyt (lire m'oublierait) tant que d'estre envers le Roy qui
est le vostre et le myen aultre que je ne doibtz, je vous prie ne vous
(nous) tenyr ne elle [ne] moy pour ce que nous sommes et me préférer le
service de vostre Roy à toutes autres considérations»[928]. C'était se
proclamer, elle et sa fille, déchues, en cas de désobéissance, des
privilèges de leur rang pour faire mieux sentir à ces gentilshommes la
vertu de la fidélité.
[Note 926: Bordeaux, 18 septembre 1578, _Lettres_, t. VI, p.
38-39. Cf. p. 63.]
[Note 927: 29 septembre, _Lettres_, t. VI, p. 40. Cf. Brantôme,
éd. Lalanne, t. III, p. 382, et t. VII, p. 375.]
[Note 928: 15 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 75, et app., p.
398-400. Le copiste a mal lu, mais les passages fautifs sont
faciles à comprendre et à rectifier.]
Le roi de Navarre était allé au-devant de sa belle-mère et de sa femme
jusqu'à La Réole. La première entrevue fut cordiale[929]. On se mit
facilement d'accord sur le principe: observation de l'Édit de Poitiers
et du traité de Bergerac, restitution des places fortes indûment
occupées. Mais quand il en fallut venir à l'application, les difficultés
commencèrent. Les protestants détenaient plus de deux cent neuf villes,
villettes ou châteaux forts dont ils ne voulaient pas se dessaisir[930].
Le roi de Navarre était disposé à exécuter loyalement les articles de la
paix et il savait bien pour quelles raisons très intéressées tant de
capitaine huguenots, et par exemple Merle, qu'il qualifiait de «larron»,
se montraient si difficiles. Mais il devait compter avec son parti, qui
était ardent et soupçonneux, et lui-même n'était pas sans griefs et sans
rancunes. Quand il se trouva en présence du maréchal de Biron, il lui
parla «plus brusquement, écrit la Reine-mère, que nous ne pensions», ma
fille et moi, «dont ledict sieur mareschal monstra d'estre fort en
collere». Les deux Reines et le cardinal de Bourbon eurent de la peine
«à les accorder tellement quellement»[931], c'est-à-dire plutôt mal que
bien. Catherine appréhendait par-dessus tout que son gendre, dont elle
mésestimait l'intelligence et le patriotisme, ne s'entendît avec le roi
d'Espagne par peur du roi de France. Elle n'était pas trop surprise
qu'il eût envoyé un de ses serviteurs les plus confidents, Clervaut, à
Casimir. Mais elle se préoccupait beaucoup d'une lettre qu'il avait
écrite à D. Sancho de Leyva, vice-roi de la Navarre espagnole, et des
«visitations» qu'il avait envoyé faire en Espagne[932]. Elle avait hâte
de couper court à toutes ces trames par une prompte paix.
[Note 929: Elle eut lieu à Casteras, une «maison», d'où la
Reine-mère, sa fille et son gendre le même jour gagnèrent La
Réole.]
[Note 930: _Lettres_, t. VI, app., p. 451.]
Mais des deux parts on perdait le temps à chercher un lieu de
rendez-vous qui ôtât les défiances. Catherine, impatientée, alla
s'installer à Auch, où son rendre finit par la rejoindre. Les
pourparlers commencèrent parmi les fêtes et les plaisirs. Les dames et
les demoiselles d'honneur négociaient à leur façon. Mais, loin
d'encourager cette diplomatie galante, la Reine-mère, affirme Marguerite
sa fille, en montrait de l'humeur, persuadée que son gendre, très épris
de Dayelle, et les gentilshommes huguenots qui avaient pareilles
attaches tiraient les affaires en longueur «pour voir plus longtemps ses
filles»[933]. Des coups de main interrompaient la trêve. Un soir,
pendant le bal, un courrier vint dire au roi de Navarre à l'oreille que
les catholiques avaient surpris La Réole (mi-novembre). Sans rien
laisser paraître de ses sentiments, il avertit Turenne, son meilleur
lieutenant, s'esquiva du bal avec lui et alla se saisir de Fleurance,
petite ville catholique. Catherine ordonna de rendre La Réole aux
protestants.
[Note 931: 9 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 64.]
[Note 932: 4 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 53. Kervyn de
Lettenhove a publié (_Les Huguenots et les Gueux_, t. IV, p. 579)
une lettre du roi de Navarre à Philippe II. Elle est polie,
froide, évasive. C'est probablement une réponse à des avances
venues de Madrid et elle porte la date du 3 avril 1577.
L'historiographe Palma Cayet rapporte qu'en 1578 le roi d'Espagne
incita le roi de Navarre à se déclarer contre Henri III
(Avant-propos de la _Chronologie Novenaire_, éd. Buchon, p. 5). La
lettre du 3 avril 1577 prouve que ce n'était pas la première fois.
Philippe II récidiva en 1580 et 1583 sans plus de succès, quelques
avantages qu'il offrît (Palma Cayet, _Chronologie septenaire_, éd.
Buchon, p. 200-201, et _Mémoires et Correspondance_ de Du
Plessis-Mornay, Paris, 1824, t. IV, p. 154). Le Béarnais, obligé
de ménager tout le monde, ne pouvait rejeter avec mépris les
propositions de son redoutable voisin. Mais il n'a jamais
sollicité, quoi que suppose Kervyn de Lettenhove, ni accepté les
secours de cet ennemi du protestantisme et de la France. Le
maréchal de Biron, qui n'avait aucun intérêt à le disculper,
disait à la Reine-mère (_Lettres_, t. VI, p. 71, 11 octobre 1578)
que Philippe II avait poussé le roi de Navarre contre Henri III,
évidemment en 1577, avant la paix de Bergerac (sept.) et qu'il lui
avait même offert de se liguer avec lui. Mais il y avait en France
des huguenots moins scrupuleux qu'Henri de Bourbon. Un an et demi
plus tard, Bellièvre écrivait à Catherine (Bordeaux, 20 janvier
1581) que le bruit courait que Jean Casimir «s'est faict
pensionnaire du roy d'Espaigne» et il faisait remarquer que «ceste
mutation dudict Casimir semble estrange, actendu ce qu'il a faict
cy devant», mais il ajoutait: «Nous avons descouvert en ce païs
(la Guyenne où il était) à quoy en pouvoient estre les huguenots
de France avec ledict Sr. roy d'Espaigne, tellement que je ne
veulx [rien] asseurer dudict Casimir qui est d'un estrange
naturel». _Lettres_, t. VII, app., p. 460.]
[Note 933: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 158.]
Ce fut seulement le 3 février 1579 que commencèrent à Nérac les
discussions sérieuses. Les députés des Églises, après s'être fait
attendre plusieurs mois, étaient enfin arrivés. Ils réclamèrent,
contrairement aux articles de Bergerac, le libre exercice du culte dans
tout le royaume et l'octroi d'environ soixante places de sûreté. Paul de
Foix, Saint-Sulpice, le cardinal de Bourbon s'élevèrent contre cette
prétention. Mais les députés tinrent ferme sur la question des lieux de
refuge, «alléguant, écrit Catherine à Henri III, une seule raison, qui
leur a esté par infiniz aultres solue (réfutée),... que sans la retraite
qu'ils eurent à La Rochelle lors de la Sainct Berthèlemy, ilz estoient
tous perdus, commes les aultres qui moururent en ce temps là»[934].
Lorsqu'ils eurent épuisé cet argument, ils allèrent trouver la
Reine-mère un soir à son souper et lui demandèrent congé. Outrée de
colère qu'ils lui eussent fait perdre le temps sans intention de
conclure, elle «leur parla royallement et bien hault jusques à leur dire
que [elle] les feroit tous pendre comme rebelles: sur quoy la reyne de
Navarre se mist en devoir d'appaiser le tout, mesme plura (pleura)
suppliant sa Majesté de leur donner la paix»[935]. La délibération
continua. Catherine présidait les débats et y intervenait souvent,
discutant, marchandant, lâchant les concessions une à une. Les
conseillers du Roi tombaient de fatigue; un jour Monluc se trouva mal;
un autre jour Paul de Foix dut sortir pour gagner son lit. Elle ne
paraissait jamais lasse et, dans l'intervalle des conférences, elle
faisait venir ses adversaires les plus intraitables et peinait à les
convaincre.
Ses arguments, ses caresses, l'intervention de Turenne et du Roi de
Navarre qui, eu égard aux événements des Pays-Bas, n'avaient pas intérêt
à rompre, amenèrent les intransigeants du parti à rabattre de leurs
prétentions. Ils n'obtinrent que quatorze places de sûreté et seulement
pour six mois (convention de Nérac, 28 février 1579)[936].
[Note 934: Nérac, 12 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 260.
C'est, je crois, la seule allusion directe qui se trouve dans la
correspondance relativement à l'odieux massacre. On voit que
Catherine en parle tranquillement à son ancien complice Henri III,
comme d'un événement auquel ils seraient étrangers.]
[Note 935: Récit de la conférence par le secrétaire du maréchal de
Damville, dans _Lettres_, t. VII, app. p. 446.]
[Note 936: _Lettres_, t. VI, p. 282.]
Tout en négociant avec Henri de Bourbon et les réformés, Catherine
dirigeait du fond de la France les grandes affaires du royaume et les
relations avec les puissances étrangères. Le Roi, à Paris ou dans les
environs, légifère, règle son conseil, crée des taxes nouvelles ou
aggrave les anciennes. Il institue l'Ordre du Saint-Esprit, en rédige
les statuts et en fixe minutieusement le costume. Il pèlerine à
Notre-Dame de Chartres pour avoir des enfants, danse en ville avec la
Reine deux fois la semaine, ou villégiature à Ollainville, une jolie
résidence dont il a fait cadeau à sa femme. La Reine-mère, à Bordeaux,
Agen, Port-Sainte-Marie, Auch, Toulouse, Nérac, travaille à lui procurer
la paix. Elle se déplace sans cesse, malgré son catarrhe et ses
rhumatismes, campe dans les grandes et les petites villes ou les
châteaux. Elle traite ou correspond avec les protestants, avec les
catholiques, avec les parlements, les gouverneurs, le clergé, la
noblesse, les communautés, avec tout ce qui a une influence et peut la
servir en son oeuvre. Elle s'entremet auprès de son fils en faveur de
Damville, qui s'inquiétait des dispositions de la Cour[937]. Elle
conseille à Henri III d'empêcher Châtillon de secourir le capitaine
rebelle de Beaucaire; elle fait intervenir le roi de Navarre comme chef
du parti protestant à même fin. Elle voit le gouverneur du Languedoc à
Toulouse et achève de le rassurer.
Elle a une police très bien faite, qui l'avertit de tous les remuements;
elle arrête les courriers, lit les lettres, écoute ou sollicite les
confidences. Elle sait que les «brouilleurs de provinces» ont des
intelligences dans la région de Toulouse et qu'ils ont délégué quelqu'un
à Paris pour se mettre en rapport avec les émissaires de Bourgogne et de
Normandie[938]. Elle ne craint pas à l'occasion d'ouvrir une dépêche de
l'ambassadeur de France à Madrid pour savoir plus vite le secret des
intrigues espagnoles et y aviser[939]. «Il n'est, écrit-elle à Henri
III, heure du jour ny de la nuict... que je ne pense aux moiens
nécessaires» pour remédier doucement aux «mauvaises délibérations et
praticques[940]».
Elle proposait au Roi, quelquefois sur sa demande, et le plus souvent
d'elle-même, les mesures propres à calmer l'agitation ou à la prévenir.
Elle constatait que les innovations fiscales soulevaient presque jusqu'à
la révolte les «peuples» surchargés. La plupart des États provinciaux
demandaient que les impôts fussent réduits aux chiffres du temps de
Louis XII. Les Méridionaux protestaient «avec pour le moings aultant de
véhémence» que les Normands, étant «gens plus chauds et coleres»[941].
Les Bretons avaient «intelligence en aucunes provinces de ce royaume et
mesme du costé d'Angleterre pour y avoir secours quant l'occasion s'en
présentera». Ils ne voulaient ni payer l'imposition foraine ni souffrir
de garnisons royales dans leurs villes, les États du pays «s'estant...
tous resoluz d'une vive voix» de s'y opposer «par voye de fait s'ils y
sont contraints et d'y exposer vie et biens»[942].
[Note 937: Les lettres de Damville à Catherine du 31 octobre 1577
au 24 mars 1579 montrent que le gouverneur du Languedoc cherchait
un appui auprès d'elle (voir _Lettres_, t. VI, app. p. 464-481).
Henri III, à la sollicitation de sa mère, écrivit à Damville (6
déc. 1578), qu'il chargeait sa mère d'agir contre Châtillon
(_Lettres_, t. VI, app. p. 409), et lui témoigna (p. 461) le
contentement qu'il avait de la prise de Beaucaire (6 mars 1579).
Le roi de Navarre avait désavoué les entreprises de Châtillon
(_Ibid._, p. 67, 101, 246 et _passim_).]
[Note 938: _Lettres_, t. VI, p. 267, Nérac, 17 février 1579.]
[Note 939: _Ibid._, p. 107.]
[Note 940: _Ibid._, p. 73.]
[Note 941: _Ibid._, p. 178.]
[Note 942: _Lettres_, t. VI, app., p. 403, avis donné à la
Reine-mère et au duc de Montpensier, gouverneur de Bretagne, par
le sieur de La Hunaudaye.]
Ne serait-il pas possible, suggérait Catherine, de gratifier la Bretagne
de quelque allégement pour calmer «cette grande crierie»[943]? Elle
était aussi d'avis de retirer les édits soumis à la vérification du
Parlement, et qui provoquaient tant de colères. L'imposition foraine,
elle veut dire évidemment la traite foraine domaniale, cette surtaxe
prélevée sur les vins et les blés à la sortie du royaume, frappait les
pays agricoles et particulièrement la noblesse du Midi, dont les terres
étaient toutes plantées en vignes et en blé. Elle avait bien représenté
aux gens de Guyenne et du Languedoc, «que ce qui s'en prend n'est que
sur l'estranger [acheteur] et que les deniers sont destinés pour le
paiement de ce qui est deu, pour les guerres passées, aux Suisses dont
l'alliance est si nécessaire». Mais ils répliquaient «qu'ils n'ont
aulcun moyen de faire argent et joyr de leur revenu que par le débit de
leurs bledz et vins». Aussi elle prie son fils «de prendre une bonne
résolution pour les costez de deça et prendre en bonne part» ce qu'elle
lui en dit[944].
[Note 943: _Lettres_, t. VI, p. 103, 1er novembre 1578, et p.
201.]
[Note 944: _Ibid._, p. 125-126.]
Il y a en outre des taxes dont ceux qui les lèvent ont tout le profit.
Le Roi, qui n'en touche rien, ne pourrait-il pas les supprimer? Le
clergé s'indigne des aliénations et refuse de payer les décimes. De sa
propre autorité, elle fit surseoir aux poursuites, qui ruinaient les
ecclésiastiques en frais de justice. Elle craignait les inspirations de
la colère et de la misère. Elle ne cessait pas de recommander de
«modérer toutes choses»[945]. Elle se réjouissait que son fils eût
consenti une réduction de moitié sur les nouvelles traites et
impositions foraines, car si, d'une part, il n'y a «aultre meilleur
moyen pour satisfaire aux Suisses que par celuy de cesdictes traites et
impositions foraines», d'autre part «il faut principalement en ce temps
aller retenu et avoir aussy beaucoup de considérations avant que presser
telles nouvelles subventions.»[946].
[Note 945: A Bellièvre, 6 janvier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 178.]
[Note 946: Au Roi, 2 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 248.]
Comme elle sait Henri III ombrageux et susceptible, elle n'aborde
certains sujets qu'avec beaucoup de précaution. Il en voulait à son
frère de compromettre la sécurité du royaume par l'invasion des
Flandres. Elle avait fait de son mieux pour détourner le Duc de cette
aventure et ne s'y était résignée que pour éviter un plus grand mal.
Mais quand la nouvelle lui vint, au cours de son voyage, que le roi de
Portugal, D. Sebastien, avait été tué dans une bataille contre les
Maures (Alcazar Kebir, août 1578), laissant pour successeur un vieillard
décrépit, le cardinal Henri, elle jugea que Philippe II, fils d'une
infante portugaise, aurait tellement à coeur de réaliser l'unité
politique de la péninsule hispanique, ce rêve de ses prédécesseurs, en
s'assurant cet héritage, qu'il y emploierait le meilleur de ses forces
et se bornerait à se défendre aux Pays-Bas. Elle imagina même, pour
avoir l'occasion d'intervenir à son heure dans les affaires du Portugal,
de poser sa candidature à la succession du Cardinal, sous prétexte que
trois siècles auparavant une princesse de sa famille maternelle,
Mathilde, comtesse de Boulogne, avait été la femme--la femme répudiée
et sans enfants--d'un roi de Portugal. Probablement l'idée lui vint
qu'elle pourrait troquer sa prétention, qui n'était pas «petite», du
moins elle le croyait[947], contre d'avantageuses compensations. Le
succès des armes françaises dans les Pays-Bas pouvait donner quelque
consistance à cette thèse légère. Mais elle n'osait pas conseiller
directement au Roi, dont elle savait les dispositions, de soutenir le
duc d'Anjou. Ce fut sous le couvert d'un entretien avec le maréchal de
Biron qu'elle glissa l'insinuation. Biron lui avait représenté les
méchants desseins de Philippe II contre le royaume, et entre autres sa
proposition au roi de Navarre de faire ligue contre Henri III, avec le
concours certain des princes de la «Jarmanie» (Germanie), et il avait
conclu qu'aussitôt la paix assurée au dedans, il fallait déclarer la
guerre au roi d'Espagne; qu'il n'y avait rien à craindre et beaucoup à
espérer, que de cette façon le duc d'Anjou serait «obligé» et occupé.
«Vous prendrez en bonne part, monsieur mon fils, ajoute-t-elle en
manière d'excuse, que je vous représente mot pour mot tout ce qui s'est
passé entre luy (Biron) et moy»[948].
[Note 947: Nérac, 8 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256.]
[Note 948: 6 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 71.]
Un mois après elle s'enhardit. Elle louait le Roi d'avoir parlé, comme
il l'avait fait, à Simier, que le duc d'Anjou lui avait dépêché pour lui
dire les offres qu'il avait reçues, probablement des États généraux des
Pays-Bas et du prince d'Orange. «Il ne se pouvoit mieux ni plus
prudemment et à propos respondre... pour vostre dignité et pour
conserver vostre amytié avec le roy d'Espagne.» Mais elle le suppliait
de «gratifier» son frère en tout ce qu'il pourrait «honnestement», «sans
toutefois en faire démonstration»[949]. Elle ne se départ jamais avec
lui de ces ménagements. Elle résout tout et cependant affecte de le
consulter en tout. Elle ne prend pas une décision sans l'en prévenir et
sans lui demander son approbation. Elle le tient au courant de ses
négociations, de ses conversations, de ses déplacements, de sa santé.
Elle raconte ce qu'elle a dit et ce qu'on lui a dit avec une telle
abondance de détails; elle rapporte si exactement les débats et les
entretiens; elle fixe avec tant de bonheur la physionomie, le caractère,
les façons et l'humeur des gens avec qui elle traite, qu'on croit
entendre les propos et voir les personnes. C'est une histoire complète,
fidèle et vivante de ce grand voyage de pacification, et c'est un
document capital pour la connaissance de Catherine orateur, diplomate,
écrivain.
[Note 949: 8 novembre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 111.]
Quand elle s'aperçut que le règlement des affaires du Midi, au lieu de
durer deux mois, comme elle l'avait espéré, s'allongeait indéfiniment et
qu'elle put craindre l'effet de l'absence sur l'affection de son fils,
elle laissa ou fit partir pour la Cour la duchesse d'Uzès, une amie de
toujours, spirituelle, intelligente, qui avait côtoyé comme elle
l'écueil enchanté de la Réforme et qui, comme elle, avait pris à temps
le large. C'est la Duchesse qui, lors de la rencontre de Théodore de
Bèze et du cardinal de Lorraine, quelques jours avant le colloque de
Poissy, s'était tant moquée des apparentes concessions du Cardinal au
ministre de Genève sur la question de la Cène: «Bonhomme aujourd'hui,
mais demain?» Turenne, le roi de Navarre et le prince de Condé ne lui en
auraient pas fait davantage accroire sur le désintéressement de leur
zèle religieux. Elle est la seule personne à qui Catherine ait écrit
avec tant de confiance, d'abandon, de bonne humeur et de bonne grâce
railleuse. Elle lui annonçait, après son départ l'arrivée à Nérac des
députés des Églises, dont quelques-uns étaient gentilshommes. Mais,
dit-elle, ils ressemblent tous «à des ministres ou des oyseaulx que vous
savés, car ysi je ne les auserès (oserai) nomer par leur nom, mais vous
m'entendés»[950].
[Note 950: _Lettres_, t. VI, p. 284, févr. 1579.]
Un des chefs réformés, probablement Chaumont-Quitry, s'étant emparé des
chevaux de la Duchesse, Catherine s'amuse de l'embarras de son amie.
«... L'oiseau qui les a volés, s'an va cheu luy en Normandie. Je croy
qu'il enn avoyt affayre pour son voyage»[951]. Ce vol de chevaux et la
comparaison des huguenots avec les oiseaux «nuisans» reviennent
plusieurs fois, mais toujours sur un ton de plaisanterie, sans aigreur
ni colère. En Languedoc et en Provence: «N'i a pas... faulte de oiseaulx
nuisans. Set (si) avyés encore de bons cheveaulx, y (ils) les ayment
ausy byen que ceulx qui vous prindre (prirent) les vostres, o (au) reste
fort jeans de bien et denset (qui dansent) bien la volte»[952]. Elle
décrit agréablement le pays. Voici le mois de mars dans la région
toulousaine, printemps trop chaud à son gré. «Et vous aseure qu'il n'y
fest pas plus pleysant que quant en partistes, et les oiseaulx ne vole
plus, car la seyson ayt fort avensaye, car dejea les feves sont en floyr
(fleur) et les aumende (amandes) dure, les serice (cerises) groce; nous
sommes à l'esté, mais qu'il ne pleust pas coment yl faist (probablement
sauf qu'il ne pleut pas l'été comme il pleut maintenant)»[953]. Le temps
change soudain et elle raille l'enthousiasme de Louise de Clermont pour
ce Midi où elle avait ses terres: «Vous aystes au plus venteulx peys et
froit; n'enn fète plus feste deu chault du Languedoc»[954]. On a vu plus
haut le rapprochement si drôle des cerveaux et des brusques variations
de température du Dauphiné. Elle plaisante sur ses misères physiques,
son catarrhe, qui a dégénéré en sciatique et qui l'oblige, comme le
maréchal de Cossé, à monter en «un petit mulet pour me promener aultant
que je volès: je croy que le Roy ryra, mès qu'yl me voye (quand il me
verra) promener aveques luy comme le maréchal de Cosé.... Vous avés la
chère (la chaise à porteurs) et moy le mulet car je ayme myeulx aler
louyng (loin)»[955]. Elle a la passion du mouvement.
[Note 951: _Ibid._, p. 292, [3 mars] 1579.]
[Note 952: _Ibid._, p. 381, mai 1579.]
[Note 953: _Ibid._, p. 325, mars 1579.]
[Note 954: _Ibid._, p. 339, avril 1579.]
[Note 955: _Ibid._, p. 360, 8 mai 1579.]
Mais sans aucun doute ce n'est pas pour lui écrire ses impressions de
voyage que Catherine s'est séparée de cette confidente. Elle la prie,
aussitôt qu'elle aura vu le Roi et la Reine, de lui donner de leurs
nouvelles[956]. L'ambassadrice remplit à sa satisfaction le rôle qu'elle
lui destinait: «Je suys bien ayse, lui écrit-elle, que [vous] gouvernés
le Roy, la Royne, son frère et le Conseil; tenez moy en leur bonnes
grases»[957]. C'était sa grande préoccupation. Quand elle se crut, faux
espoir, à la veille de rentrer à Paris, elle l'interrogeait avec un peu
d'inquiétude: «Mendé moy cet (si) je suys la bien reveneue et sovent de
toute novelle, du Roy surtout et de la Royne et set (si) mon fils (le
duc d'Anjou) c'et (s'est) governé sagement»[958]. Elle ne reçoit pas de
lettre et le lui reproche affectueusement. «Je ne sé que panser, car
vous n'estes pas encore d'eage de haublyer rien de cet que aimez»[959].
Elle ne se plaint que de vivre loin de ce fils qui lui «représante mary,
enfans et amy»[960].
[Note 956: Février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 285.]
[Note 957: _Ibid._, p. 339. Marguerite écrivait aussi en un autre
temps à la duchesse d'Uzès: «Faites puisque vous gouvernez le Roy
que je me ressente de votre faveur». _Mémoires_, éd. Guessard, p.
215.]
[Note 958: _Lettres_, t. VI, p. 360.]
[Note 959: Août 1579, _Lettres_, VII, p. 65.]
[Note 960: 13 février 1579, _Lettres_, t. VI. p. 338.]
Le travail ni la fatigue ne lui pèsent. Elle n'était pas encore au bout
de ses chevauchées qu'elle pensait à une traversée. Pour ajouter un nom
de plus à la liste déjà longue de ses prétendants et aussi pour avoir le
droit de suivre de plus près les affaires des Pays-Bas, Élisabeth
affectait de n'être pas insensible à la recherche du duc d'Anjou. Mais
elle voulait le voir avant de se décider--sans promettre de se décider.
L'Union des dix-sept provinces n'avait pas survécu à la mort de D. Juan
d'Autriche (2 octobre 1578) et à la place s'étaient formées deux ligues
ennemies, l'une calviniste, l'Union d'Utrecht, et l'autre catholique,
l'Union d'Arras (janvier 1579). Le nouveau gouverneur général, Alexandre
Farnèse, duc de Parme, avait profité de la scission. Il avait traité
avec l'Union d'Arras et ramené à Philippe II, par d'habiles concessions,
la moitié des Pays-Bas. Le duc d'Anjou, abandonné par les provinces qui
n'avaient pas lié franchement partie avec lui, et ne recevant aucun
secours de son frère, avait été forcé de rentrer en France, et il y
revenait aigri et humilié[961]. La mère s'était aussitôt entremise entre
ses deux fils. Au Duc, elle affirmait «que le Roy l'ayme et qu'il luy
aydera en tout ce qu'il pourra à luy mectre une couronne (celle
d'Angleterre) sur la teste»[962]. Elle avait un si grand désir de le
détourner des affaires de France et de l'occuper ailleurs que, sans être
du tout convaincue de la sincérité des avances anglaises[963], elle ne
laissait pas de lui conseiller d'aller en Angleterre faire sa cour à
Élisabeth et lui assurait gravement qu'il en reviendrait content, «car
elle (la Reine) sayt bien le tort qu'elle se feroit d'abuzer le frere
d'un si grand roy, comme le grand Roy de France»[964]. Elle parlait de
passer elle-même la mer pour aller négocier le mariage. «Ma comere,
écrit-elle à la duchesse d'Uzès, encore que nostre heage (âge) soiet
plus pour set repouser (se reposer) que pour feire voyage, si ese (si
est-ce) qu'yl en fault encore feire un enn Engletere»[965]. Aucun effort
ne lui coûtait pour soustraire le Duc «aus mauvés consels et à ceulx qui
ont plus d'enbition que de proudomye (prud'homie)».
Quand elle apprit qu'il était arrivé subitement à Paris le 16 mars et
que le Roi et lui vivaient au Louvre et couchaient ensemble «en grande
concorde et amitié fraternelle». C'est, écrivait-elle à son amie, «une
plus grent joye» qu'elle ressentit «yl i a longtemps»[966].
[Note 961: C'est probablement alors qu'il a publié à Rouen sa
_Lettre contenant l'éclaircissement des actions et déportemens du
duc d'Anjou_, 1578, où il attaque vivement le Roi et la Cour.
Catherine ordonna que tous les exemplaires fussent «bruslez
secrétement» pour en ensevelir la mémoire. _Lettres_, 26 janvier
1579, t. VI, p. 236, et la note.]
[Note 962: 20 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 272.]
[Note 963: Au Roi, 21 février 1579, _Lettres_, t. VI p. 279.]
[Note 964: 24 mars 1579, _Lettres_, t. VI, p. 316.]
[Note 965: 14 avril, _Lettres_, t. VI, p. 337.]
[Note 966: A la duchesse d'Uzès, mars 1579, t. VI, p. 325.--24
mars 1579, à Damville, _Lettres_, t. VI, p. 318.--Cf.
_Mémoires-journaux de L'Estoile_, éd. Jouaust, t. I, p. 310 et
313.--Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t. V, p.
367.]
Mère heureuse--et elle l'était à ce moment--elle se louait de sa fille,
la reine de Navarre, qui l'avait bien secondée dans ses négociations.
Elle la présenta le 5 mars à la noblesse catholique de Guyenne, comme
une autre elle-même, qu'elle chargeait de faire exécuter les articles de
Nérac. «Elle sera tousjours protectrice des catholiques, leur dit-elle,
prendra vos affaires en mains et aura soing de vostre conservation:
adressez-vous à elle et asseurez-vous qu'elle y apportera tout ce que
vous pourriez désirer»[967]. Elle la croyait «ayxtrémement bien aveques
son mari» et se faisait illusion, sinon sur sa bonne volonté, du moins
sur sa puissance à bien servir le Roi son frère[968]. Elle était
contente d'elle même. Elle pense avoir à Nérac achevé l'oeuvre de l'édit
de Poitiers; elle a paru aux États du Languedoc, assemblés à
Castelnaudary (avril), et elle en a obtenu les subsides demandés. Malgré
quelques incidents fâcheux: surprises de places et de châteaux par les
protestants ou les catholiques, duel de Turenne et de Duras, qui faillit
mettre aux mains les gentilshommes des deux religions, elle se persuade
qu'elle laisse la Guyenne en paix, comme si l'expérience ne l'avait pas
convaincue de la vanité «des écritures».
[Note 967: 5 mars 1579, _Lettres_, t. VI, en app. p. 453.]
[Note 968: 8 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 360.]
Elle dit adieu à sa fille et à son gendre (mai 1579). Marguerite
«infiniment attristée» de cette séparation, «s'est enfermée toute seule
en une chambre où elle a fort pleuré»[969]. Mais Catherine, bien que sa
fille lui fît «grand pitié», se consola vite, trop vite, à la pensée
qu'après neuf mois et demi de séparation elle verrait bientôt (en quoi
elle se trompait) le Roi son fils. Elle traversa le Languedoc
méditerranéen, évitant le rebord des Cévennes, qu'infestaient les
bandouliers, et la plaine où sévissait la peste, toujours gaie, malgré
sa sciatique, le voyage à dos de mulet et deux nuits passées sous la
tente entre les étangs et la mer[970]. Elle obtint par argent ou menace
la soumission de Bacon et d'autres capitaines «larrons». Elle cueillit
au passage l'hommage de Montpellier, la cité huguenote, s'avançant le
long des murailles jusqu'à la porte par un chemin bordé d'arquebusiers,
et si étroit que le bout des arquebuses touchait presque à son chariot.
Les consuls, en robes rouges et chaperons, vinrent au-devant d'elle
«avec toute humilité», et le peuple même, admirant son courage, montra
«quelque peu plus de bonne volonté» qu'elle n'espérait (29 mai)[971].
[Note 969: Au Roi, 8 mai, t. VI, p. 358.]
[Note 970: A la duchesse d'Uzès, _Lettres_, t. VI, p. 360.]
[Note 971: 30 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 379.]
De Beaucaire, sa dernière étape en Languedoc, où elle arriva le 30 mai,
elle poursuivit les négociations qu'elle avait engagées, de loin, en
Provence. Elle y avait fait nommer gouverneur, malgré les préventions du
Roi, le bâtard de son mari et de lady Fleming, Henri d'Angoulême, dont
elle vantait l'habileté et le zèle. Tout d'abord elle s'imagina, tant
les partis déclaraient de bonne volonté à lui obéir, qu'ils ne
l'arrêteraient pas longtemps[972]. Elle rabroua fort l'ancien
gouverneur, le comte de Suze, qui s'excusait de son insuccès sur le
manque de forces «... Et en sela, écrit-elle au Roi, yl ne fault qu'i
(qu'il) cet plaigne que d'avoyr creynt ceulx qu'i falloyt qu'il fist
creyndre (si ce n'est d'avoir craint ceux de qui il fallait qu'il se fît
craindre)» et elle ajoutait fièrement: «car de moy (quant à moi) [je]
n'ay forses que vynt (vingt) cornettes, quy ne sont que de satin
noyr»--c'étaient les cornettes de ses dames et demoiselles--«mès je
m'aseure bien de vous fayre haubéyr et que je leur fayré plustost peur
et mal, je antemps (j'entends) par la joustise, qu'ils n'auront la
puysance de me fayre sortir, car vous y serés le mestre et haubéy
aultant que Roy y feust jeamés»[973]. Mais la pacification n'alla pas
aussi vite qu'elle l'espérait. Elle fut obligée de pousser jusqu'à
Marseille pour faire sentir sa main de plus près. Les Razats, parmi
lesquels il y avait des huguenots, roturiers ou nobles, avaient pris
Trans (23 mai 1579) et massacré le châtelain, qui était le gendre du
comte de Carcès, et la garnison; les Carcistes, que commandait Hubert de
Vins, arrivés trop tard au secours de la place, pillèrent et tuèrent en
représailles tout à l'entour[974]. Catherine, par déclaration délibérée
dans le petit Conseil qui l'assistait, ordonna aux Razats comme aux
Carcistes de poser les armes, ne consentant qu'à cette condition à les
recevoir et les entendre. Elle obligea de Vins à licencier ses soldats,
Corses, Italiens et Albanais; les Razats, à ramener à Toulon et Antibes
l'artillerie qu'ils y avaient prise[975]. Alors elle manda auprès
d'elle, à Marseille, les chefs et les représentants des deux partis.
Dix-huit villes envoyèrent de nombreux députés, à qui s'étaient joints
entre autres gentilshommes, le chevalier d'Oraison et le baron des Arcs.
Devant la Reine et ses conseillers, leur avocat, un jeune Angevin,
«habitué (établi) à Aix», chargea de Vins et ses gens de guerre des
«meschancetez les plus inhumaines, villaines et exécrables que l'on
sçauroit jamais penser», «de façon que chascun en avoit horreur», c'est
Catherine qui le dit. Carcès demanda la communication écrite des faits
allégués pour y répondre[976]. Mais il faut croire que sa défense
n'était pas facile, car il craignait d'être arrêté et ne trouvait jamais
suffisantes les garanties qu'on lui offrait. Il se faisait recommander
par le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, dont la présence en ces
quartiers, quoiqu'elle s'expliquât par la cession du comté de Tende au
duc de Savoie, ne lassait pas d'inquiéter la Reine-mère[977]. Il alla se
plaindre aussi à Henri d'Angoulême que tout le monde «inclinoit aux
Razats»[978]. Les Razats à leur tour, prenant «grande jalouzye» de cette
entrevue, demandèrent que le gouverneur changeât «ses serviteurs
domestiques» et prît d'Oraison pour lieutenant. Ils voulaient que tous
les délinquants, sans acception de parti, fussent jugés et punis. Le
parlement d'Aix montrait même passion de justice. Mais, écrivait
Catherine, c'est «chause si malaysaye (malaisée) que je suis après an
fayre fayre une partie et le reste un beau pardon général et fayre amis
toute la noblesse [ce] qui est le principal»[979]. Henri III, tout en
laissant sa mère libre d'agir, écrivait à Villeroy, son confident: «Je
voudrais que Vins feust pendeu et M. de Carcès ausy». Les Razats, après
avoir accepté le compromis de la Reine-mère, revinrent à leur première
intransigeance et repoussèrent le projet d'amnistie. Catherine
constatait mélancoliquement que les «furyes et rages» de ce pays-là
étaient «encore plus grandes que nul aultre des païs» où elle avait
passé[980]. Henri d'Angoulême, découragé, parlait de se retirer et
elle-même écrivait à son fils que si elle n'était pas sa mère elle
serait déjà bien loin[981]. Mais elle se ressaisissait vite. Elle
remontra aux Razats qu'elle avait ordonné au gouverneur de composer sa
compagnie de Français et de Gascons, «qui ont aussy bien de la teste
qu'eux», qu'il ne ferait d'ailleurs que ce qu'elle lui commanderait pour
le service du Roi, et que, ne quittant pas le pays, il rendrait inutile
en fait l'office de lieutenant-général que, dans une intention
d'apaisement, elle avait décidé de laisser au comte de Carcès[982].
Après une scène très vive entre les chefs des deux partis en sa
présence, elle parvint à leur faire jurer «de garder la paix et
l'ordonnance» et puis les fit tous embrasser[983].
[Note 972: 2 juin 1579, au duc de Nemours, _Lettres_, t. VI, p.
383; _ibid._, au duc de Nevers.]
[Note 973: _Lettres_, t. VII, p. 7.]
[Note 974: Au Roi, 9 juin 1579, _Lettres_, p. 4, et note 1. Trans,
entre les Arcs et Draguignan (Var).]
[Note 975: 15-17 juin, _Lettres_, t. VII, p. 11.]
[Note 976: Au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 20.]
[Note 977: Le comté de Tende appartenait au beau-père de Mayenne,
l'amiral de Villars (Honoré-Lascaris de Savoie), qui consentit à
le céder au duc de Savoie contre Miribel, Sathonay, etc., «sous le
bon plaisir du roi Très-Chrétien», (maître de Saluces et suzerain
de Tende). La Reine-mère s'entremit pour faciliter cet échange,
qui fut conclu le 21 octobre 1579 à Montluel. Décidément, elle
faisait trop bon marché des droits du Roi sur les pays
d'outremonts et les passages des Alpes. Voir sur cette affaire
Pietro Gioffredo, _Storia delle Alpi Marittime_, Turin, 1839, t.
V, p. 574-576 et Comte de Panisse-Passis, _Les comtes de Tende de
la maison de Savoie_, Paris, 1889, p. 173-174, et app., p. 340.]
[Note 978: _Lettres_, t. VII, p. 23.]
[Note 979: Au duc de Nevers, 28 Juin 1579, _ibid._, p. 30.]
[Note 980: _Ibid._, p. 25].
[Note 981: _Ibid._, p. 23 et 27.]
[Note 982: _Ibid._, p. 27 et _passim_.]
[Note 983: _Lettres_, 1er Juillet 1579, t. VII, p. 36-37.]
Elle croit que «ceste réconciliation est si bien faicte que tout ledict
païs sera dorénavant en autant de paix, repos et tranquillité comme il
estoit en desordre et danger». Mais il faut que là et ailleurs le Roi
fasse observer l'Édit de pacification (de Poitiers) et y tienne la main
ferme. Qu'il envoie en Provence le président de Morsans, un rude
justicier, qu'elle avait déjà employé, en 1564, à châtier les
factieux[984].--Qu'il délègue aussi des juges à Bordeaux. Qu'il
n'appréhende pas d'appliquer le même traitement à tous les partis. Il a
ordonné au maréchal de Biron de poursuivre les catholiques qui ont tenté
de surprendre Langon. Pourquoi laisser impunie l'agression des
protestants contre Castillonés[985]? Il convient de demander au roi de
Navarre, qui va tenir ses États de Béarn, d'accorder à ses sujets
catholiques la même liberté de religion qu'il a obtenue pour ses
coreligionnaires de France, et c'est un devoir de lui remontrer qu'il
est contraire à l'Édit de tenir un synode à Montauban[986].
L'observation stricte de l'Édit sans acception de personnes ni de
religion, c'est la meilleure sauvegarde de la paix. Les fauteurs de
troubles ne manquent pas de part et d'autre; les catholiques se
prévaudraient des manquements des réformés, et les réformés des
manquements des catholiques pour recommencer la guerre. Favoriser les
uns ou les autres pour des considérations personnelles, refuser ici par
caprice et céder là par crainte, c'est la plus dangereuse des
politiques.
[Note 984: Après la première guerre civile et pour mettre les
catholiques à la raison. On voit qu'elle n'avait pas de préjugé
religieux. Voir ch. V, p. 133.]
[Note 985: _Lettres_, t. VI, p. 364.]
[Note 986: Voir, sur toutes ces contraventions à l'Édit, sa lettre
du 20 juillet 1579, t. VII, p. 52-56.]
Elle avait à l'occasion le courage de défendre Henri III contre
lui-même. Il n'oubliait ni ne pardonnait rien, aussi rancunier que sa
mère, mais au contraire d'elle «franc et sincère». Incapable de
subordonner ses sentiments à ses intérêts, il décourageait de le servir,
par antipathie, prévention ou préjugé, des hommes de mérite et de bonne
volonté. Catherine se désolait de ce manque d'esprit pratique et même
parfois, mais rarement, elle s'enhardissait à lui faire la leçon. Elle
avait eu quelque peine à le décider à nommer au gouvernement de
Provence, Henri d'Angoulême, grand prieur de France, à qui elle ne
gardait pas rancune de sa naissance. Suze criait à la spoliation; le
maréchal de Retz, qui avait résigné en faveur de Suze, estimait la
«récompense» qu'il avait reçue insuffisante. Les Carcistes dénigraient
l'élu de la Reine-mère[987]. La Cour se passionnait pour ces griefs
particuliers sans se préoccuper du bon gouvernement de la Provence,
Henri III, qui n'aimait pas ce frère naturel, pour une raison qu'on ne
sait pas ou peut-être sans raison, renvoyait à sa mère les plaintes dont
il était importuné, en la priant d'y pourvoir. Elle finit par perdre
patience. Elle avait, lui écrit-elle, choisi le grand prieur pour le
bien de son service. Il est vrai qu'autrefois, elle lui avait conseillé
de ne pas lui donner de gouvernement, mais «je vous dys à ceste heure
que non pas icy, mais partout où le mettrez il vous servira fidellement
et bien et a de l'entendement (et m'en croyez) pour vous bien servir...
enfin il est comme le petit Charles[988] et croyez qu'ils ne fauldront à
mon advis ni l'ung ni l'aultre à vous estre fidelz, car ils ne peuvent
ny ne sont que ce que les ferez estre. Je les vous recommande tous
deulx, l'ung pour estre fils de ce que plus aymois que moy (Henri II) et
l'aultre pour l'estre de son fils et du mien[989]. Je vous supplie
m'excuser si j'en ay trop dict et [m'] aymer toujours.» Les questions
dont il s'embarrassait étaient faciles à régler. «Quand au Sr. de Suze,
si [vous] bailliez au fils du marechal [de Retz] les gallères (le
généralat des galères), ne les voullant Suze, les six mille francs
demeureroient à Suze.... Voilà mon avis vous en ferez comme il vous
plaira et surtout je vous supplye que ne me les renvoyez plus (les
plaintes ou les plaignants)»... «Une bonne abbaye au fils de Suze et
tout seroit content»[990]. Mais il est probable que tout le monde ne le
fut pas. Et prenant la question de plus haut, la Reine-mère exposa au
Roi les dangers d'une politique inconsistante, sans programme et sans
suite, fluctuant au vent des sollicitations et des influences. «Ces
passions particulières que viennent de vostre Court ruynent toutes nos
affayres; et n'est plus temps de les dissimuler, car cela ne tend que à
voulloir chascun avoyr ung coin de vostre royaulme. J'ayme tout le
monde, mais je n'ayme rien quand on brouille noz affayres et à la fin
j'espère mettre toutes ces provinces de façon que, au lieu que l'on vous
veult tenir tousjour en crainte, vous y tiendrez les aultres; et en
fault venir là ou aultrement vous ne seriez que comme j'ay esté quand
n'aviez que dix ans, et, [sous] le feu Roy, vostre frère. Quand à moy,
je m'asseure si commandez bien ferme et que faciez observer la paix, que
vous vous verrez dans la fin de ceste année hors de paige (page) aussi
bien comme disoit le Roy vostre grand père[991] que s'estoit mis le roy
Loys VIII. Et vous supplye faictes vos affayres et après contentez les
aultres; car nous avons tant voullu contenter tout le monde que [vous]
en avez cuidé estre mal content. Ce qui conserve le bien de l'Estat,
c'est vostre auctorité. Allez devant tout auprès[992], vous aurez moien
de fayre tous ceulx qui le méritent et vous ont bien servy contens; et à
ceste heure il semble que ce soit de peur et non pour les contenter ce
que vous en faictes. Pardonnez-moy, je vous parle la vérité et
d'affection comme je la vous doibz (dois)»[993]. Elle raisonne
admirablement sur le papier.
[Note 987: Catherine était de méchante humeur contre les
Provençaux, une race mêlée, dit-elle, «fort partisans et surtout
mauvais», 18 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 178.]
[Note 988: Charles de Valois, bâtard de Charles IX et de Marie
Touchet. Catherine l'aimait beaucoup et lui laissa par testament
la plus grande partie de ses biens. D'abord comte d'Auvergne, puis
duc d'Angoulême, il resta fidèle à Henri III, mais il conspira
contre Henri IV, dont sa soeur utérine, Henriette d'Entragues,
était la maîtresse.]
[Note 989: Elle n'avait point de préjugés contre les bâtards,
étant d'une famille où les bâtards abondaient et d'une époque où
la descendance illégitime ne passait pas encore pour une tare.]
[Note 990: 9 Juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 8.]
[Note 991: François Ier. Voilà l'origine d'un mot fameux. Mais
est-il possible que François Ier ait attribué le mérite de
l'émancipation royale au père de saint Louis, qui ne régna que
trois ans et n'eut pas le temps de donner sa mesure? Il est
vraisemblable qu'il faut lire Louis XI au lieu de Louis VIII.]
[Note 992: _Lettres_, t. VII, p. 28. Il faut lire probablement:
«Allez devant tout, après....»]
[Note 993: _Lettres_, t. VII, p. 27-28.]
Mais si elle se permettait quelquefois de blâmer la politique d'Henri
III, elle n'avait que ménagements pour ses inclinations. Elle savait
qu'il ne changerait ni de conduite ni de favoris pour lui plaire, et que
l'idée même d'une intervention, si discrète qu'elle fût, dans ce domaine
réservé, lui était insupportable. Les mignons succédaient aux mignons,
toujours écoutés, toujours puissants, toujours bien pourvus, toujours
les maîtres de leur maître. Après Quélus, Maugiron et Saint-Mesgrin,
c'étaient maintenant d'O, Saint-Luc, Arques, La Valette, qui
accaparaient la faveur royale. Le Roi les envoyait souvent en mission
auprès de sa mère, et elle, pour lui être agréable, avait dans ses
lettres toujours un compliment pour ces messagers. Elle chargeait Arques
(le futur duc de Joyeuse) de lui dire de sa part beaucoup de
particularités sur les affaires du Midi et le mariage d'Angleterre, sûre
qu'il saurait «très bien et saigement»--ce sagement revient deux
fois--les lui «représenter». Ainsi s'était-il acquitté envers elle de
tout ce que son fils lui avait commandé, «dont je suis bien satisfaite
et fort aize de veoir qu'il se rende sy discret et capable, comme je
voye qu'il est en vos dictes affayres et services»[994]. Elle avait une
telle opinion de Saint-Luc, qui s'est «porté très bien et dignement»,
qu'elle le signalait spécialement avec le grand prieur au choix du Roi.
«Employé lé (les) et leur fayte voyr le nombre (?) et les honneurs de
ceux qui y commandet (commandent) afin que cet rendet (ils se rendent)
aveques l'esperianse, ayant de l'entendement, pour vous povoyr feyre
cervise, car lé vieulx s'an vont et yl fault dréser (dresser) des
jeunes»[995]. Quand elle n'avait pas occasion de louer le favori, elle
disait du bien de leurs parents. Le sieur de La Valette, frère du futur
duc d'Épernon, «s'est très dignement acquitté de la charge» qu'il a plu
au Roi de lui commettre auprès du duc de Savoie. Il est «fort capable de
tout»[996]. Maugiron, lieutenant général en Dauphiné, est jugé à sa
valeur maintenant que son fils est mort. «Combien qu'il soit fort bon
homme et très affectionné à vous, [il] n'est aussi redoubté et honoré
que je desirerois en ce pays». Elle est d'avis de le faire assister (si
le Roi le trouve bon) de quelques seigneurs de la province, «auxquels il
communiquera les grandes et importantes affaires»[997]. Mais Villequier,
qui est grand favori et le beau-père d'O, l'un des mignons, obtient
d'elle ce témoignage que «pendant qu'il a esté icy auprès de moy, j'ay,
écrit-elle à son fils, receu beaucoup de consolation, aiant esté bien
fort soullagée de luy par son prudent conseil et advis... _m'y trouvant
quazy comme si j'eusse eu le bien d'estre desja de retour auprès de
vous_»[998]. Elle le voit partir à regret, mais puisque le Roi lui a
donné à elle le gouvernement de l'Ile-de-France et à lui la lieutenance
générale, il convient, aussi longtemps qu'elle sera absente, qu'il soit
là bas pour tous deux. Elle veut être agréable au Roi et se faire des
amis de ceux qui le possèdent.
[Note 994: 14 avril 1579, _Lettres_, t. VI, p. 339.]
[Note 995: 18 octobre 1579, t. VII, p. 178.]
[Note 996: 19-18 septembre 1579, t. VII, p. 137.]
[Note 997: 12 septembre 1579. t. VII, p. 126.]
[Note 998: 7 octobre 1579, t. VII, p. 159. On sait que Villequier
avait en 1577 poignardé de sa main sa femme, qui était enceinte,
par jalousie.]
Il lui restait à régler les affaires du Dauphiné et de Saluces.
Bellegarde, las d'attendre qu'Henri III le rétablît en son gouvernement,
y était rentré avec les forces que Lesdiguières lui avait fait passer et
celles qu'il avait levées avec l'argent d'Espagne. Il avait pris
Carmagnole et Saluces (juin 1579) et y commandait malgré le Roi. En
Dauphiné les huguenots étaient en guerre avec les catholiques, le tiers
état en querelle avec la noblesse sur la nature de la taille. Certaines
villes prétendaient se garder elles-mêmes contre les protestants et
refusaient les garnisons royales. Les paysans promenaient un râteau en
signe de nivellement social et s'appelaient de village en village avec
des cornets à bouquin, à la mode des libres montagnards suisses. Dans le
Vivarais, de l'autre côté du Rhône, ils se liguaient pour refuser les
cens et redevances. «En la queue gist le venin», écrivait Catherine.
Elle ne croyait pas si bien dire; mais comme elle était la confiance
incarnée, elle pensait venir à bout de ces difficultés et vite.
En Provence, elle avait déjà constaté combien les communautés
détestaient les gens d'armes pillards et massacreurs, autant dire les
nobles. La question de religion était secondaire dans ce conflit, bien
qu'elle s'y mêlât. Il y avait des huguenots parmi les Razats, comme il y
avait des gentilshommes. Mais c'était avant tout la lutte des villes et
des campagnes contre les seigneurs. La secousse religieuse prolongée par
les guerres civiles ébranlait tout l'ordre social.
Catherine estimait la noblesse comme classe militaire et le rempart
vivant du royaume. Elle la considérait comme l'intermédiaire obligé
entre le roi et les «peuples» dans cet État de centralisation
embryonnaire, qui, avant la création des intendants, n'eut point
d'agents directs et absolument dociles pour se faire obéir. Elle
n'aimait pas les gens du commun, criards, hargneux, défiants, tels
qu'elle venait d'expérimenter les huguenots du Midi, une masse d'autant
d'opinions que de têtes, sur qui ses belles paroles, ses grandes
manières, ses vagues promesses et ses protestations de saintes
intentions avaient si peu de prise. «Certainement, écrivait-elle à son
fils, la licence des dictes communes est de fort grande consequance, non
seullement en ce gouvernement [de Provence], mais en celuy de Daulphiné,
estant l'une des choses à quoy j'ay le plus souvent pensé et pense
encores à toutes heures»[999]. «Elles ont, lui disait-elle encore,
quelques jours après, de très dangereulx et périlleux desseingz, à ce
que j'entendz»[1000]. Elle reconnaissait qu'en Provence il y avait des
torts de part et d'autre, «car les gentilshommes ont contrainct et
voullu contraindre par violence les subjectz de leur payer des
redevances plus grandes qu'ils ne les doibvent et lesdicts subjectz
aussy se sont d'aultre costé voullu libérer des choses qu'ils
doibvent»[1001]. Elle tint à rassurer la noblesse du Dauphiné, qui
s'était peut-être émue de sa condescendance pour les Razats. Maugiron
étant allé au-devant d'elle jusqu'à Montélimar avec une bonne troupe de
gentilshommes, quelques conseillers du Parlement et l'évêque de
Grenoble, elle ne manqua pas de leur déclarer, écrit-elle à son fils,
«la grande affection et bonne volonté que leur portez à eulx et à tous
les aultres de la noblesse, comme les principaulx de vostre Royaume et
qui aydent à la manutention d'icelluy et soustien de votre
coronne»[1002].
[Note 999: 24 juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 24.]
[Note 1000: 9 juillet 1579, t. VII, p. 40.]
[Note 1001: _Lettres_, t. VII, p. 24.]
[Note 1002: _Ibid._, p. 49.]
Elle cause, elle questionne et, par les uns et les autres, apprend la
raison du dissentiment des ordres; c'est qu'aux «Estatz particulliers de
ce païs qui ont esté nagueres tenus, ceulx du tiers estat voullurent
comprendre» la noblesse «au departement, contribution et levée» des
nouveaux impôts. Elle approuve fort celle-ci de s'être «pour ceste
occazion» fort remuée, «veoyant bien la grande et pernicieuse
consequence de ceste proposition»[1003]. Le tiers avait toujours
soutenu, contre l'ordre de choses existant, que le Dauphiné n'était pas
un pays de taille personnelle, mais un pays de taille réelle, comme le
Languedoc, d'où il s'ensuivait que l'impôt pesant sur la terre, d'après
sa nature, et non sur les personnes, d'après leur situation sociale, les
biens nobles devaient être exempts, quelle que fût la condition des
propriétaires, et les biens roturiers taillables quand même ils
appartiendraient à des nobles. C'est la thèse qu'il avait reprise aux
derniers États à propos de la surtaxe. S'il avait eu gain de cause à
cette occasion, de quel droit la noblesse, ayant été imposée une fois
pour les biens roturiers qu'elle possédait, se serait-elle à l'avenir
refusée à payer les contributions ordinaires sur ces mêmes biens
roturiers? Le précédent aurait entraîné une révolution fiscale.
[Note 1003: _Ibid._, p. 50. Dans les pays où la taille était
personnelle, elle était perçue sur le travail, le capital, les
propriétés, en un mot sur tous les revenus, biens-fonds y compris.
Les nobles en étaient exempts et quand ils acquéraient une terre
par achat ou héritage, ils lui communiquaient leur privilège.]
Mais le moment n'était pas venu de mettre à la raison les communes.
«Estant les affaires, comme elles sont à présent... il faut bien
regarder à les apaiser». A Montélimar, le même jour qu'elle célébrait
les mérites de la noblesse, elle prit à part le vice-sénéchal de la
ville, Jacques Colas, ancien recteur de l'Université de Valence,
l'organisateur d'une Ligue de la paix contre les protestants et l'un des
meneurs du tiers aux derniers États du Dauphiné. «C'est, dit-elle, ung
esprit presumptueux et fol duquel les sieurs de la noblesse ont avec
occazion fort grande jalouzie»[1004]. Mais elle jugeait bon de le
ménager à cause de son influence. Les clients de la Cour ne lui
prêtaient pas toujours l'aide qu'elle aurait pu attendre d'eux. Un neveu
de Monluc, l'évêque de Valence (Charles de Gelas de Léberon), «pour
craincte qu'il a comme ausy ont tous les principaulx de ce païs
desdictes ligues et communes, faict le moins qu'il peut chose qui leur
puisse déplaire»[1005]. Les villes, alarmées de sa déclaration de
Montélimar ou de son escorte de gentilshommes, se concertaient et
prenaient leurs précautions. A Valence, «les gens de guerre au moings»
ne sortirent pas à sa rencontre et firent «une forte garde toute la
nuict», ayant quelque peur qu'avec la noblesse elle ne se saisît de la
ville[1006]. A Romans, où elle coucha, les habitants allèrent au-devant
d'elle en nombre et bien armés. Leur capitaine, Pommier, un marchand
drapier, lui fit une sommaire harangue de bienvenue, c'est-à-dire un
compliment très sec. Pommier «a si grand crédict et autorité parmy ces
ligues qu'au moindre mot qu'il dict, il faict marcher tous ceulx de
ceste dicte ville et des environs»[1007].
[Note 1004: _Lettres_, t. VII, p. 49. Cf. p. 29, note 1, Jacques
Colas, catholique très ardent, aima mieux se faire Espagnol que de
se rallier à Henri IV. Voir Ed. Colas de La Noue, _Le comte de La
Fère_, Angers, 1892.]
[Note 1005: _Lettres_, t. VII, p. 49.]
[Note 1006: _Ibid._, p. 50.]
[Note 1007: _Ibid._, p. 50. Le document publié par J. Roman, dans
le _Bulletin de la Société d'archéologie de la Drôme_, année 1877,
sous le titre assez inexact de _La Guerre des paysans en
Dauphiné_, p. 29-50 et 149-171, est le récit par un témoin des
événements de Romans en 1579 et 1580. Pommier (ou Paulmier), à la
tête des ouvriers drapiers et avec l'aide des paysans des
environs, fit la loi dans la ville pendant deux ans et fut tué par
les bourgeois. Sa rencontre avec la Reine est racontée pages
46-47.]
Elle n'a pour toute arme contre ces mauvaises dispositions que sa
parole. Depuis son arrivée dans le Midi, elle harangue autant qu'elle
cause et elle continue à haranguer à Montélimar, à Valence, à Romans où
elle parla deux fois le même jour. Elle n'a pas seulement affaire à des
particuliers, mais à des groupes: députés des Églises, assemblées de la
noblesse, réunions de bourgeois ou de ligueurs qui, tout amateurs
d'éloquence qu'ils soient, ne sont pas faciles à convaincre. Elle a
comme orateur de grands dons: une argumentation abondante, beaucoup de
charme, une douceur insinuante, le talent de dire à chacun de ses
auditeurs ou de ses auditoires ce qui est capable de l'émouvoir ou de le
flatter. Au besoin elle sait parler ferme et, comme dit Brantôme,
«royalement». Elle prêche partout le devoir de l'obéissance et
l'avantage de l'union. Elle fait jurer haut la main à la «tourbe» réunie
à Valence--c'étaient les principaux de la ville, mais qui n'étaient pas
gentilshommes--de se départir des ligues et associations et de rendre
tout devoir à M. de Maugiron, lieutenant général du Roi. Elle a même
succès à Romans, le centre d'action du terrible Pommier, et décide les
habitants, presque malgré eux, à laisser emmener à Lyon deux canons que
M. de Gordes, l'ancien lieutenant général, leur avait confiés[1008].
[Note 1008: _Lettres_, t. VII, p. 55; _Bulletin_, p. 47-48.]
Elle avait donné rendez-vous à Grenoble aux représentants des trois
ordres pour les entendre en leurs doléances. Elle reçut à part ceux de
la noblesse et du clergé, «qui furent fort modestes en leurs
remontrances», et leur dit la «parfaite amour et dillection» que le Roi
son fils portait à ses sujets, les preuves qu'il en avait données sans y
épargner sa propre vie du temps du feu Roi son frère et les «occasions»
qui l'avaient mû d'apaiser les troubles de son royaume «par la
douceur»[1009]. L'orateur du tiers état, un avocat de Vienne, Debourg,
«fort factieux», demanda que le différend des ordres fût jugé par le Roi
«en plus grande et aultre compagnie de Conseil que celle qui estoit par
deça», mais le premier consul de Grenoble, et les députés de beaucoup de
villes prièrent la Reine de le «vuider» avec les princes et seigneurs du
Conseil qui l'accompagnaient. Elle, se sentant soutenue, n'oublia pas de
«parler à iceluy Debourg ainsy qu'il appartenoit et de luy bien faire
congnoistre et à tous les aultres factieux et faiseurs de menées qui
avaient introduit ces ligues à si mauvaise intention que l'on voioit
(voyait) par effectz [qu'ils] mériteraient grande pugnition»[1010].
Alors, dit-elle, la plupart des députés «monstrèrent à l'instant de se
voulloir departir des choses mauvaises qui sont cachées sur (plutôt,
sous) cela». Mais elle se contentait trop facilement; elle ne se
demandait jamais si l'impression de ses paroles, de sa présence, de ses
menaces était bien profonde et prévaudrait longtemps contre les
passions, les rancunes, les défiances de toujours. Elle ne tarda pas à
s'apercevoir qu'elle ne réussirait pas à faire peur. Elle fit arrêter un
chirurgien, qui avait tenu à des gentilshommes des propos tendant à
mauvaise fin, et un procureur au Parlement, Gamot, qui avait promené le
râteau et propagé l'usage des cornets à bouquin[1011], et elle chargea
le Parlement de leur faire leur procès. Mais les Communes intervinrent,
et elle fut obligée de relâcher Gamot. Non sans peine elle parvint à
reconcilier les trois ordres qui étaient «merveilleusement divisez» et à
leur faire signer un accord général[1012].
[Note 1009: 5 août 1579, _Lettres_, t. VII, p. 72.]
[Note 1010: _Lettres_, VII, p. 71.]
[Note 1011: Grenoble, 5 août 1579, _Ibid._, t. VII, p. 73.]
[Note 1012: Grenoble, 10 août 1579, _Ibid._, t. VII, p. 75.]
Aussi inclinait-elle plus que jamais aux moyens de persuasion; il sera
temps plus tard de punir. Elle n'était pas d'avis d'envoyer une armée
contre Bellegarde, comme voulait le faire Henri III, ulcéré de son
«infidélité»; on n'avait pas de forces suffisantes ni d'argent pour en
lever. Surtout l'apparition des troupes royales risquait de provoquer
une prise d'armes générale. Lesdiguières, avec les protestants du
Dauphiné, leur barrera la route. Le roi de Navarre et le prince de Condé
appuieront Lesdiguières, les ligues catholiques armeront pour se
défendre. La «dextérité» valait mieux que la «force» contre le mal
présent. «Entretenez doncques bien pour y remédier vostre édit dernier
de pacification et les articles de la conferance de Nérac. Asseurez
(rassurez) par ce moien les Huguenotz et les conduisez de façon qu'ilz
satisfacent de leur part (comme ilz dient tousjours qu'ilz feront)
auxdictz édictz de pacification et articles de conferance, et surtout
qu'ilz n'aient aulcune occasion de s'excuser qu'ilz ne rendent les
villes, car estant remises en vos mains, comme ilz sont tenuz, dedans
peu de temps et qu'ils promettent fayre, vous estes en asseurée paix et
repos»[1013].
Pour amener Bellegarde à se démettre de lui-même du gouvernement de
Saluces, Catherine comptait sur le duc de Savoie, Emmanuel Philibert.
C'était, elle le savait bien, un courtier intéressé. Il suivait
attentivement les affaires de Dauphiné et de Provence. «Ce prince là,
écrivait Villeroy à Henri III, met le nez partout et a intelligence
avecque tous ceux de part et d'autre qui troublent vos affaires»[1014].
De Grenoble, où le Duc était allé la visiter, la Reine-mère donnait à
son fils même avertissement. Vous «ne craché pas en vostre plus segret
lieu que tout ne se sache ysi (ici) et me croyés[1015]». Il en voulait à
Henri III d'avoir rompu ses desseins sur Genève, contre qui il s'était
ligué à Lucerne avec les six cantons catholiques (8 mai 1578). Ce traité
préparait à même fin une coalition où l'Espagne était destinée à entrer,
et, tel qu'il était, il compromettait l'alliance perpétuelle de la
France avec les Suisses. Le Roi très chrétien riposta en s'unissant à
Berne et à Soleure pour la défense de la Rome calviniste (8 mai
1579)[1016]. En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, il
voyait plus juste et plus loin que sa mère, qui, tout entière à son rêve
de pacification intérieure et à sa politique d'expédients, aurait voulu
s'assurer à tout prix le concours du duc de Savoie «.... Si j'eusse
sceu, écrivait-elle à son fils, ce que j'ay sceu depuis, je ne vous
eusse conseillé la prandre (Genève) en protection, mais que eussiez,
comme pussiez bien (vous pouviez bien), si l'on l'eust voullu, achever
l'alliance avec les cantons seullement de Berne et de Suryc (Zurich) et
de Soleure, mais vous m'en escripvites de façon que je ne vous eusse ozé
mander le contraire[1017]». Elle l'engageait, pour adoucir le
ressentiment du Savoyard, à lui certifier par écrit qu'il n'avait pas eu
l'intention de préjudicier aux droits que le Duc prétendait sur Genève,
mais au contraire de l'aider à les y maintenir. Mais Emmanuel-Philibert
n'était pas homme à se payer de ce billet à long terme. Forcé de
renoncer à sa convoitise, il dut penser que Saluces pourrait un jour lui
servir de compensation et il ne se soucia plus, s'il s'en était soucié
jamais, d'y affermir l'autorité du Roi. On n'en eut que de bonnes
paroles. Bellegarde traîna la négociation. Lesdiguières attendit le
règlement de l'affaire de Saluces[1018].
[Note 1013: Avignon, 9 juillet, _Lettres_, VII, p. 41.]
[Note 1014: _Ibid._, t. VII, p. 40, note 2.]
[Note 1015: _Ibid._, p. 83. Cf. 114. Il y a des détails sur le
séjour du Duc à Grenoble dans les _Mémoires d'Eustache Piémond,
notaire royal-delphinal_, Valence, 1885.]
[Note 1016: Ce traité fut négocié par Jean de Bellièvre, sieur de
Hautefort, et signé par Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, qui
était protestant: Ed. Rott, _Histoire de la représentation
diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs
alliés et confédérés_, Berne et Paris, t. II, 1902, p. 231-234.
Sur les prétentions et les projets du Duc, si contraires à la
couronne de France, voir p. 225, et sur le traité de Lucerne, voir
encore p. 233.]
[Note 1017: _Lettres_, t. VII, p. 117-118, 4 septembre 1579.]
[Note 1018: 12 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 126.]
Catherine était impatiente de revoir après treize mois de séparation ce
qu'elle avait «le plus cher en cet monde», son fils. Henri III décida
d'aller au-devant d'elle jusqu'à Lyon. «Quant à la reyne ma mère,
écrivait-il à Villeroy, je croys ce qu'elle mande de Daufiné, provinsse
byen brouillée, mais j'espère [qu'elle] i (y) donnera ordre.... Je ay
veu ce que dit Lesdiguières; toutes choses byen esloignées de ce qu'il
nous fault comme aussy du maréchal de Belleguarde qui mant (ment) comme
tous les autres, et, si j'ose dire, M. de Savoye... nous andort si nous
le voulons estre. Bref toutes ces paroles et lètres des uns et des
autres ne sont que songes et mensonges; bien abylle (habile) qui s'an
peust guarder.... Et plus n'an diz (je n'en dis pas plus) sinon qu'il
nous faust resouldre d'aller à Lyon, car la bonne famme (c'est sa mère
qu'il veut dire) le veult et me l'escrit trop expressément pour y
faillir.... Adieu. Je suis dans le lict de lasseté (lassitude) de venir
de jouer à la paulme»[1019]. Ce mélange de pénétration et de paresse, de
connaissance des hommes et de dégoût de l'action, de tendresse filiale
et d'irrévérence, n'est-ce pas Henri III peint par lui-même? Mais, au
moment de partir, il fut pris d'une douleur d'oreilles si aiguë que son
entourage pendant vingt-quatre heures désespéra de sa vie (10
septembre)[1020]. Catherine, avertie de la crise, allait courir à Paris
quand elle reçut la nouvelle que tout danger était passé. «Ma Comere,
écrivait-elle à la duchesse d'Uzès, j'é aysté bien afligée et non sans
cause, car c'èt ma vye et san cela je ne veulx ni vyvre ni estre....
Quant je y panse au mal qu'il a eu, je ne sè set [ce] que je suys, je
loue mon bon Dyeu de me l'avoir redouné et luy suplye que se souyt (ce
soit) pour son temps plus que ma vye et que tant que je vyve [je] ne luy
voy mal. Croyés que c'et une extrème pouyne (peine) d'estre louyn de cet
(loin de ce) que l'on ayme come je l'ayme et le savoyr malade, c'est
mourir à petyt feu.» S'il eût continué d'être non pas en un si grand
mal, mais seulement malade, elle eût tout laissé, «car je ne povés plus
endurer d'uyr (ouïr) dire: yl a mal et ne le voyr»[1021].
[Note 1019: _Lettres_, t. VII, p. 77, note 1.]
[Note 1020: 14 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 129; _Ibid._, 15
septembre, p. 130. Le Roi avait eu une première atteinte le 3
septembre et après une promenade au château de Madrid, une crise
d'otite aiguë, le 10 septembre; _Mémoires-Journaux de L'Estoile_,
éd. Jouaust, I, p. 332-333.]
[Note 1021: Lyon, 18 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 134.]
Elle s'imposa de rester pour assurer son repos et la paix du royaume.
Henri III alla faire un pèlerinage à Chartres et de là un voyage en
Normandie en vue de rétablir l'ordre dans cette province fort
troublée[1022].--Elle continua, loin de lui, à négocier pendant un mois
avec Bellegarde et Lesdiguières. Mais elle était pressée d'en finir. Son
fils lui avait envoyé un «pouvoir» daté du 13 septembre, autorisant le
maréchal de Bellegarde à commander au marquisat de Saluces[1023].
C'était une capitulation. Mais elle excellait à sauver la face. Le
rebelle n'ayant pas consenti à passer la frontière, elle lui donna
rendez-vous à Montluel, dans un château du duc de Savoie. Elle le reçut,
entourée des princes et des conseillers de sa suite, en présence
d'Emmanuel-Philibert, son hôte (17 octobre). Bellegarde se mit à deux
genoux devant elle et déclara qu'il avait «extrème regret et déplaisir»
de sa conduite et «qu'il vouldroit avoir perdu la moitie de son sang et
que cela ne luy feust advenu». Il la pria d'«intercedder envers le Roy
de luy pardonner» et, en signe d'obéissance, remit «à ladicte Dame es
mains du Roy ledict marquisat». Elle prit acte de sa soumission, et
«puisqu'il l'asseurait de la fidélité et affection qu'il vouloit toute
sa vie porter au service du Roy son filz, comme son debvoir le luy
commandoit», elle lui fit délivrer les lettres-patentes qui le
rétablissaient en sa charge. Au prix d'une humiliation de forme, il
devenait le possesseur paisible d'un gouvernement usurpé[1024].
[Note 1022: Il y aurait eu des troubles assez graves et même une
émeute à Rouen, si le secrétaire de Jérôme Lippomano est bien
renseigné. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vénitiens_, t.
II, p. 451.]
[Note 1023: _Lettres_, t. VII, app., p. 441-442.]
[Note 1024: _Lettres_, t. VII, app., p. 438-439.]
Quant à Lesdiguières, il persista toujours à refuser les entrevues
qu'elle lui proposait même en terre savoyarde[1025]. Elle en fut réduite
à charger Bellegarde de négocier avec son complice un accord ou plutôt
une trêve entre catholiques et protestants, qui fut publiée au
commencement de novembre à Monestier de Clermont[1026].
[Note 1025: _Actes et correspondances du connétable de
Lesdiguières_, t. I, Introd., p. XXVIII-XXIX. _Lettres_, t. VII,
p. 192, note. Roman, _Catherine de Médicis en Dauphiné_, Grenoble
1883; Dufayard, _Le connétable de Lesdiguières_, 1892, p. 57-61.
Bellegarde mourut deux mois après sa réconciliation avec le Roi à
Saluces (20 décembre). On a naturellement accusé Catherine de
l'avoir fait empoisonner (voir les références de M. le Cte
Baguenault de Puchesse, Introd. au t. VII des _Lettres_, p. XIII
et XIV). Bellegarde a pu mourir très bien de la gravelle dont il
souffrait depuis longtemps.]
[Note 1026: _Lettres_, t. VII, p. 192, note.]
Il était temps qu'elle rejoignît son fils. L'agitation, qui semblait
apaisée dans le Midi, avait gagné le Nord et l'Est. Pendant la dernière
partie de son voyage il lui était venu de ces régions des nouvelles
inquiétantes. Il y avait eu des soulèvements de paysans en
Basse-Normandie et même une émeute à Rouen[1027]. Des grands seigneurs
de la province, La Rocheguyon, Cantelou, Pont-Bellenger, étaient
compromis dans ces remuements et même suspects d'avoir voulu enlever le
Roi à Saint-Germain. Ils avaient pris le large et s'étaient retirés en
Lorraine, à Commercy, dont La Rocheguyon était damoiseau[1028]. Le bruit
courait que le seigneur de La Petite-Pierre, un protestant, poussé sous
main, disait-on, par le duc de Guise, projetait une entreprise sur
Strasbourg[1029]. Des soldats et des gentilshommes en petites troupes se
dirigeaient de différents points du royaume vers la Lorraine et la
Champagne, où elles se massaient. Quelques-unes de ces bandes envahirent
la Franche-Comté, qui appartenait à Philippe II, pillèrent le plat pays
et prirent trois châteaux. Catherine a certainement compris que cette
attaque était, comme celle de l'an précédent, une simple diversion pour
occuper les Espagnols, diviser leurs forces et faciliter au duc d'Anjou
l'attaque des Pays-Bas.
[Note 1027: Relation du secrétaire de Jérôme Lippomano,
l'ambassadeur vénitien. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs
vénitiens_, t. II, p. 451.--Floquet, _Histoire du Parlement de
Normandie_, t. III, 1841, règne de Henri III, n'en dit rien.]
[Note 1028: Damoiseau, nom donné à des vassaux de seigneurs
ecclésiastiques. Le suzerain de Commercy, c'était l'évêque de
Metz.]
[Note 1029: La Petite-Pierre ou Lützelstein, châtellenie lorraine
dans les Vosges.]
Mais elle craignait d'irriter les cantons suisses limitrophes de la
province espagnole et qui était garants de sa neutralité[1030].
Elle écrivit au grand écuyer, Charles de Lorraine, et à Saissac et Du
May, qui commandaient sous ses ordres ces batteurs d'estrade, pour leur
représenter les conséquences possibles de ces courses et de ces menées:
rupture de l'alliance avec les Suisses, représailles du roi d'Espagne,
et, en cas de tentative sur Strasbourg, conflit avec le Corps
Germanique[1031]. Elle les priait d'y bien réfléchir. Si elle leur
parlait si doucement, c'est qu'elle savait leurs liaisons. Charles de
Lorraine, grand ami du duc d'Anjou, fut son compagnon de guerre aux
Pays-Bas; La Rocheguyon était le frère de son favori d'alors, La
Rochepot. Il n'aurait pas fallu, par une sévérité hors de saison,
tourner contre le Roi les forces destinées à combattre Philippe II.
Aussi avait-elle bien recommandé à Henri III de fermer les yeux sur les
remuements de la noblesse de Normandie. Il avait eu bien raison de
châtier les paysans qui s'étaient «tant oubliés», gens de peu et sans
attaches, mais donner arrêt contre les seigneurs réfugiés à Commercy,
c'était chose dangereuse[1032]. Ils armeraient pour se défendre et
appelleraient leurs amis à l'aide. Mieux valait suspendre l'action de la
justice que de risquer une insurrection. Les ménagements lui parurent
encore plus opportuns, quand elle apprit ce qu'elle appréhendait
par-dessus tout, une nouvelle brouille entre ses deux fils.
[Note 1030: Sur la neutralité de la Franche-Comté, voir Lucien
Febvre, _Philippe II et la Franche-Comté_, Paris, 1911, p. 54-57.
L'accord conclu en 1511 entre Maximilien d'Autriche et les Suisses
et celui de 1522 entre Marguerite d'Autriche et François Ier
mettaient la neutralité franc-comtoise sous la protection des
cantons. Un an auparavant, les Français avaient envahi déjà la
Franche-Comté. Le duc d'Anjou, avouant l'agression, avait écrit à
«Messieurs des Ligues» (2 octobre 1578) qu'il avait en vue le
«repos et tranquillité des Flandres», mais ils ne voulurent
entendre à cette raison de diversion. Ils obtinrent d'Henri III
qu'il obligeât son frère (_Id., ibid._, p. 723 et note 2) à
retirer ses troupes. Catherine ne s'exagérait pas les
susceptibilités des gens des cantons.]
[Note 1031: _Lettres_, 13 octobre 1579, t. VII, p. 168.]
[Note 1032: Au Roi, Grenoble, 12 septembre 1579, t. VII, p. 128.]
En août, le duc d'Anjou était allé visiter la Reine d'Angleterre, qui le
reçut à Greenwich dans son intimité, causant longuement avec lui et
déclarant, s'il faut en croire l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle n'avait
jamais vu un homme qui lui plût davantage et qu'elle accepterait plus
volontiers pour époux[1033]. Les espérances qu'il conçut durent à son
retour lui rendre plus sensibles les marques de mépris et de défiance
que son frère ne lui épargnait pas. Cependant, lors de la crise d'otite
dont Henri III faillit mourir, il se montra--du moins c'est Catherine
qui le dit--«tel qu'il devoit». Mais quelques jours après (fin
septembre), profitant d'un voyage du Roi à Chartres[1034], il sortit de
Paris et se retira dans son apanage d'Alençon. Bellièvre jugea la
situation si sérieuse qu'il pressa la Reine-mère de hâter son
retour[1035].
[Note 1033: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 391-393.]
[Note 1034: Henri III au duc de Montpensier, 30 septembre 1578,
_Lettres_, t. VII, p. 149, note 2.]
[Note 1035: _Lettres_, t. VII, p. 156. La réponse de la Reine-mère
où il est fait allusion aux dépêches de Bellièvre est du 6
octobre.]
Henri III, inconscient du danger ou dédaignant de s'expliquer, laissa
tomber la correspondance. La Reine-mère était affolée. «Je vous prie,
écrivait-elle à Villeroy, que je aye plus sovent des novelles du Roy,
car c'et mourir et ouyr cet que j'oye (ouïs) et ne rien savoyr de la
Court»[1036].
Aussitôt qu'elle eut réglé l'affaire de Saluces, elle prit la route de
Paris.
Le Roi «s'achemina» au-devant d'elle jusqu'à Orléans, et, comme il
l'écrivait à son ambassadeur à Venise, Du Ferrier (9 novembre), il la
revit «avec une extresme joye et contentement», heureux qu'elle eût pu
supporter ce long et dangereux voyage et sentant son «obligation à la
dicte dame du bien qu'elle a semé partout où elle a passé»[1037]. Cet
accueil la payait de ses peines. Après seize mois de séparation (août
1578-novembre 1579), elle retrouvait son fils tel qu'elle le souhaitait,
reconnaissant de ses efforts, et peut-être plus affectueux qu'elle ne
l'avait quitté. A Paris, le Parlement et le peuple allèrent à sa
rencontre à une lieue hors des murs, comme pour lui faire honneur de la
pacification du royaume.
Le secrétaire de Lippomano, l'ambassadeur vénitien, qui écrivait sous la
dictée de son maître, parlait d'elle avec enthousiasme. «C'est, dit-il
dans sa Relation, une princesse infatigable aux affaires, faite à point
pour prendre de la peine et pour gouverner un peuple aussi remuant que
les Français. Puisqu'ils commencent à connaître son mérite, il faut qu'à
leur honte, ils la louent et se repentent de ne l'avoir pas appréciée
plus tôt»[1038].
[Note 1036: 10 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 163-164.]
[Note 1037: _Lettres_, t. VII, p. 194, note 2, et 195, note 1.]
[Note 1038: _Relations des ambassadeurs vénitiens_, publiées et
traduites par Tommaseo dans la Collection des Documents inédits,
t. II, p. 449-451. J'ai, pour plus d'exactitude, changé quelques
mots à la traduction de Tommaseo.]
Mais il ajoutait, et la réserve était d'importance, qu'elle avait plutôt
«assoupi que réglé les différends de la Guyenne, du Languedoc, de la
Provence et du Dauphiné».
C'est la vérité même. Le succès de l'oeuvre ne répondait pas à l'habileté
de l'ouvrière.