Assurément elle a pleuré Charles IX, et, comme elle dit, elle a pensé
«crever» quand il lui dit adieu, et la pria de l'embrasser une dernière
fois[800]. Mais le lendemain, elle écrivait au nouveau roi, cet autre
fils encore plus chéri: «Si je vous venois à perdre, je me feroys
enterrer avec vous toute en vie». Elle le pressait de revenir
immédiatement de Pologne: «...Je meurs d'ennuy de vous revoir,... car
vous sçavez combien je vous aime, et quant je pense que ne bougerez
jamais plus d'avec nous, cela me fait prendre tout en patience». Elle se
promettait de cette réunion «joye et contentement sur
contentement»[801].
[Note 800: _Lettres_, IV, p. 310, 31 mai 1574.]
[Note 801: _Ibid._, p. 311-312.]
Elle ne doutait pas qu'Henri III lui laissât même autorité que son
prédécesseur, mais elle le savait susceptible et pouvait craindre
quelque jalousie d'orgueil en ce surcroît de grandeur. Aussi que de
ménagements dans cette première lettre! Elle l'informait qu'en attendant
sa venue, elle avait, sur les instances du Roi mourant, pris la régence
et s'excusait presque de n'avoir pas attendu ses ordres. Elle venait
d'apprendre que Mongomery, l'ancien capitaine des gardes d'Henri II et
l'un des meilleurs chefs huguenots, avait capitulé dans Domfront (27
mai) et, veuve impitoyable, elle avait hâte de voir de ses yeux
supplicier le meurtrier innocent de son mari. Elle n'avouait pas cette
soif de vengeance. Charles IX lui avait, disait-elle, recommandé
expressément de faire «bonne joustice des prisonniers qu'il savoit estre
cause de tout le mal du royaume». C'est à lui aussi qu'elle prêtait de
meilleures suggestions touchant le duc d'Alençon et le roi de Navarre.
Il avait connu que «ses frères» (son frère et son beau-frère) «avoient
regrect en lui» (regrettaient leur conduite à son égard), ce «qui lui
faisoit penser qu'ils me seroient obeissans et à vous, mais que (mais il
fallait attendre que) fussiez isy»[802]. Ainsi, sans se mettre en avant,
elle faisait comprendre à Henri III, un impulsif capable à la fois de
rancunes tenaces et de brusques générosités, qu'il était sage d'accorder
le pardon et prudent de le différer. Elle parle des affaires de Pologne
avec tant de détachement qu'il n'est pas facile de deviner ce qu'elle en
pense. Tout d'abord elle engage son fils à rentrer au plus vite.
Peut-être ses sujets d'au delà voudront-ils le «retenir jusques à ce
qu'ils ayent donné ordre à leur faict». Qu'il ne cède pas et parte. Mais
c'est risquer de perdre une couronne. Or «cela est beau, pour pauvres
qu'ils soient (les Polonais), d'estre roy de deux grans royaumes, l'un
bien riche et l'autre de grande estendue et de noblesse». Mais ne
serait-il pas possible de quitter et de garder la Pologne, et,
glisse-t-elle en passant, d'y transférer le duc d'Alençon? «Si vous
pouviez laisser quelqu'un où vous estes qui peult (peust, pût) conduire,
et que ce royaume de Pollongne vous demeurast _ou à vostre frère_, je le
desirerois bien fort, et leur dire que ou vostre frère ou le second
enfant que vous aurez, (Henri n'était pas encore marié), vous leur
envoyrez, et en ce pendant qu'ils se gouvernent entre eux, eslisant
tousjours un François pour assister à tout ce qu'ils feroient et (je)
croy qu'ils en seroient bien aises, car ils seroient roys eulx-mesmes
jusqu'à qu'ils esleussent celui que y envoyrez»[803].
[Note 802: _Ibid._, p. 310.]
[Note 803: _Lettres_, IV, p. 311.]
Si imaginative qu'elle fût, elle était trop intelligente pour supposer
que les Polonais resteraient dans l'intérim par égard pour ce roi
déserteur jusqu'à ce qu'il lui plût de leur expédier un remplaçant de sa
main. Était-ce une façon de lui insinuer, tout en se disant impatiente
de son retour, qu'il devrait rester en Pologne au moins le temps
nécessaire pour organiser une lieutenance générale ou négocier
l'élection de son frère? Mais il est malheureusement plus probable
qu'elle n'a pensé qu'au plaisir de le revoir le plus tôt possible, et
que pour ce plaisir-là elle a sacrifié les intérêts de la France en
Pologne. Quelle fin pitoyable de son grand et coûteux succès
diplomatique!
Elle prenait facilement son parti des railleries à prévoir, si son fils
n'avait pas trop pâti en ce pays lointain. «L'expérience qu'avez acquise
par vostre voyaige est telle que je m'asseure qu'il n'y eust jamays un
plus sage roy... et ne me voldrez mal (et vous ne m'en voudrez pas) à
l'appétit de ceux qui ne sauroient vivre que sur leur fumier[804], car
j'espère (elle veut dire qu'elle est sûre) que vostre élection et allée
en Pologne ne vous aura point apporté de mal ni de diminution de honneur
et grandeur et de réputation»[805]. Et la voilà contente. Son fils a
voyagé, ceint une couronne, fait l'apprentissage du pouvoir. Qu'il se
hâte de regagner la France.
[Note 804: C'est la seconde fois qu'elle emploie ce mot contre
ceux qui, comme Tavannes s'étaient déclarés contre l'aventure de
Pologne et la politique de magnificence.]
[Note 805: _Lettres_, IV, p. 312.]
Henri III n'en avait que trop envie. Il s'enfuit de Cracovie (dans la
nuit du 18 au 19 juin), gagna Vienne, où l'empereur Maximilien II,
beau-père de Charles IX, l'accueillit bien, et, inquiet des dispositions
de l'Allemagne protestante, prit son chemin par Venise. Il s'y attarda
huit jours dans les fêtes que la Seigneurie donna en son honneur et les
plaisirs qu'il s'offrit.
Les princes italiens, le duc de Ferrare, le duc de Mantoue, le duc de
Savoie, le cardinal-neveu étaient allés eux-mêmes ou avaient envoyé
leurs ambassadeurs saluer le nouveau roi de France, ce vainqueur de
Jarnac et de Moncontour, en qui ils pensaient trouver à l'occasion un
appui contre l'hégémonie oppressive de l'Espagne: mais il avait bien
d'autres soucis. Le jour, il courait les boutiques des marchands,
achetant au joaillier Antonio della Vecchia des bijoux et des pierres
précieuses et au «parfumiez» du Lys pour 1125 écus de musc; la nuit, il
allait à des rendez-vous. Sans hâte, il traversa l'Italie du Nord et,
par la Savoie, se dirigea vers Lyon, où sa mère, accourue au-devant de
lui, l'attendait. Elle avait emmené le duc d'Alençon et le roi de
Navarre à qui elle avait fait grâce, à sa demande. Elle se déclarait
pleinement satisfaite de leur docilité «...Yl m'ont tou deus dist que
asteure qu'ils ont toute libertés, que c'et lors qui (qu'ils) me veulent
le plus rendre de sugetion». Et toutefois--qui croira que ce fut par
affection?--elle les avait pendant tout le voyage gardés avec elle dans
son «chariot» et fait coucher dans son «logis»[806]. Elle eut le 5
septembre à Bourgoin le bonheur d'embrasser le nouveau Roi. Elle se
croyait au bout de ses peines.
Enfin, elle va pouvoir réaliser la grande politique qu'elle rêve. Elle a
l'auxiliaire qu'elle souhaitait pour suppléer à sa faiblesse, mieux
qu'un mari, mieux qu'un amant, son fils. Elle sera la tête; il sera le
bras. A eux deux, ils abattront le parti protestant, ruineront la
faction des Politiques, feront la royauté aussi forte et aussi obéie
qu'elle le fut sous François Ier et sous le «roi Louis». Car Louis XI
est le modèle qu'elle a récemment choisi.
Le premier acte d'Henri III était d'un bien mauvais augure. A Turin,
bien caressé par sa tante, Marguerite de France, duchesse de Savoie, il
avait disposé en faveur du duc, comme si c'étaient ses biens propres,
des dernières possessions françaises du Piémont: Pignerol, Savillan et
Pérouse, que le traité de Fossano[807], interprétatif de celui du
Cateau-Cambrésis, avait laissées ou cédées à la France[808]. Il ne
gardait plus au delà des Alpes que le marquisat de Saluces. C'était sa
réponse aux princes italiens qui lui avaient porté leurs hommages à
Venise. Il livrait au Savoyard, ennemi de la veille et allié douteux,
les clefs des Alpes et les voies d'accès de la France en Italie.
Il fit à sa tante ce cadeau royal de sa pleine autorité, sans consulter
son Conseil. Les Italiens qui entouraient Catherine de Médicis se
montrèrent en cette occasion plus soucieux des droits de la Couronne que
le Roi lui-même. Le chancelier Birague refusa de sceller les lettres de
cession. Louis de Gonzague, un cadet de la maison de Mantoue, marié à
l'héritière de Nevers, et qui était gouverneur des pays d'outremonts,
exigea qu'un acte public, délibéré en Conseil, enregistrât sa
protestation[809].
[Note 806: _Lettres de Catherine_, V, p. 73.]
[Note 807: Voir ci-dessus, ch. V, p. 125-126.]
[Note 808: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 231.]
[Note 809: _Lettres_, V, p. 102, n. 2.]
Catherine ne fut pas si brave. Et même il n'est pas sûr qu'elle n'ait
pas approuvé l'acte du nouveau Roi. Le duc de Nevers l'en accuse
presque, et l'on ne peut rien conclure de la réponse embarrassée qu'elle
lui écrivit[810]. Elle aimait beaucoup sa belle-soeur, Marguerite, la
duchesse de Savoie, elle avait intérêt à ne pas contrecarrer son fils,
de qui son pouvoir dépendait. En tout cas, elle mit un empressement
fâcheux à rassurer le duc de Savoie, qui, surpris de tant de générosité,
craignait que le donateur, après réflexion, ne se dédît. «... N'y a
personne, lui écrivait-elle le 1er octobre 1574, qui puisse empêcher le
Roi mon fils de vous tenir promese, come auré peu voir par l'arrivée du
grant Prior (Henri d'Angoulême, grand Prieur de France) et du segretere
Sove (Sauve) que (qui) je panse à présant auront satisfayst à votre
volanté et à celle du Roy.» Elle regrette que Marguerite ne soit plus là
(elle venait de mourir) pour avoir ce contentement et, affirme-t-elle au
Duc, «avecques vos mérites,... sa mémoyre (celle de la Duchesse) sera
tousjour (si) présante à son nepveu (Henri III) qu'ele serviré (servira)
à vous»[811].
[Note 810: _Lettres de Catherine_, 16 octobre 1574, t. V, p. 99.]
[Note 811: _Ibid._, V, p. 92.]
Comme elle était très habile à cacher ses déconvenues et même à se faire
un mérite d'actes qu'elle blâmait _in petto_, il n'est pas possible
d'affirmer qu'elle a été complice, mais, d'autre part, avec ses préjugés
de puissance absolue, elle ne devait pas trouver plus étrange que son
fils donnât des territoires qu'une pension.
Elle était bien plus préoccupée des complaisances dont elle et lui
pouvaient pâtir. Dans sa première lettre (31 mai), elle le mettait en
garde contre l'esprit de coterie auquel il n'était que trop enclin. Avec
l'aide de sa mère, il avait réussi pendant le règne de son frère à se
créer dans l'État une situation à part. Même, pour s'assurer contre la
jalousie de Charles IX, il s'était cherché partout des amis et des
serviteurs, avouant à sa soeur Marguerite qui si le Roi lui ôtait la
charge de lieutenant général «pour aller luy-mesme aux armées», ce lui
«seroit une ruine et desplaisir si grand qu'avant que recevoir une telle
cheute», il «éliroit plus tost une cruelle mort»[812]. Chef de parti il
avait été, et, chef de parti, Catherine devait craindre qu'il ne restât,
avec les fatalités que ce rôle impose, le client de sa clientèle. Elle
l'engageait à changer de méthode avec une sagesse que l'on admirerait à
toute sa valeur, si la conseillère n'était en partie cause du mal
qu'elle condamnait. «... Ne vous laissez aller aux passions de vos
serviteurs, car vous n'estes plus Monsieur qui faille (qui doive) dire
je gagneray ceste part, affin d'estre le plus fort. Vous estes le roy,
et tous fault qu'ils vous fassent le plus fort, car tous fault qu'ils
vous servent et les fault tous aymer et nul haïr que ceux qui vous
haïront... Aymez-les (vos serviteurs) et leur faictes du bien, mais que
leurs partialitez ne soient point les vostres, pour l'honneur de Dieu».
Elle lui recommandait, le sachant facile aux sollicitations de son
entourage, d'ajourner jusqu'à son retour en France la distribution des
grâces et des charges. «... Je vous prie, ne donner rien que vous ne
soyiez ici, car vous sçaurez ceulx qui vous auront bien servi ou non; je
les vous nommeray et monstreray à vostre veneue et vous garderay tout ce
qui vacquera de bénéfices, d'offices.» Ce sera le moyen de se procurer
quelque argent. «Nous les metterons à la taxe, car il n'y a pas ung escu
pour fayre ce qui vous est nécessaire pour conserver vostre
royaume»[813].
[Note 812: Sa conversation avec Marguerite, _Mémoires_, éd.
Guessard, p. 14.]
[Note 813: _Lettres_, 31 mai 1574, t. IV, p. 311-312.]
Elle insiste sur le devoir pour le Roi de France de faire oublier le duc
d'Anjou dans une courte instruction qu'elle lui fit porter à Turin par
Cheverny et qui contenait tout un programme de gouvernement[814].
Il doit «cet monstrer mestre et non plus compagnon ... et non que l'on
panse: yl é jeune, nous luy feyron paser cet que voldrons», et (il doit)
«aulter la coteume de rien donner à qui le braveré, au luy voldré fayre
fayre par fason de conpagnon au d'estre mal content; qu'il rompe cete
coteume à deux ou troys dé plus aupès (huppés) et hardis. Les aultres
yl viendront coment yl deveront. Qu'il donne de lui-mesme à ceulx qui le
serviront bien et ne bougeront de leur charge san qui le viegnet
ynportuncr pour en avoir» ... «Qu'il provoy aus aytas et non haux omes,
car cela porte domage à son service, quant, pour récompanser un homme,
l'on luy donne une charge de quoy il n'est pas digne»[815]. Qu'il
récompense autrement ou paie avec de l'argent les dévouements sans
mérite. Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car en lieu d'en
contenter beaucoup pour les aubliger et en avoyr en chaque provinse à
luy (le Roi), yl (le Roi) ne en n'auroit que une dousayne, laquelle
dousayne quant yl se voynt si suls et grens yl font teste au Roy, en
lyeu de reconoystre qu'i les a fayts[816].» Il est nécessaire dans les
provinces de s'attacher par des charges, offices, bénéfices et dignités
«les plus grens et les plus capables d'antendement», «coment solouit
(avaient coutume de) fayre le roy Louys (Louis XI) et depuis le Roy
(François Ier), son grent-père». Il convient de favoriser aussi les
évêques, «car yl servet (ils servent) en leur diocèse de tout contenir».
Qu'il règle sa Cour «et pour la régler qu'i cet (qu'il se) règle le
premier». Qu'il se lève à «heure certeine» et se fasse apporter
immédiatement dans sa chambre les dépêches pour les lire et indiquer aux
secrétaires d'État les réponses à faire. Qu'il ordonne de lui adresser
directement les placets et les demandes--que les solliciteurs avaient
pris l'habitude de remettre aux secrétaires d'État--afin que tout le
monde sache bien qu'il est l'unique dispensateur des grâces «et en cet
faysant on n'en sauré gré que au Roy et ne suivra-t-on plus que luy».
Qu'il réforme son Conseil et le réduise à «nombre honeste». Qu'il ôte ce
Conseil des finances, qu'elle avait introduit elle-même pour se
décharger, et que, comme au temps de François Ier, tout se décide au
Conseil privé, où l'on expédiait d'abord les affaires d'État et où après
on appelait «pour les parties»[817].
[Note 814: _Ibid._, V. p. 73-75, dont j'ai modernisé ci-dessous,
en note, les passages les plus difficiles.]
[Note 815: _Ibid._, p. 74. Il doit «se montrer maître et non plus
compagnon» ... et il ne faut pas «que l'on pense: il est jeune,
nous lui ferons passer ce que [nous] voudrons» et il doit «ôter la
coutume de rien donner à qui le braverait ou [qui] lui voudrait
faire faire par façon de compagnon ou d'être mal content: qu'il
rompe cette coutume à deux ou trois des plus huppés (?) et hardis.
Les autres, ils viendront [à se conduire] comme ils devront. Qu'il
donne de lui-même à ceux qui le serviront bien et ne bougeront de
leur charge sans qu'ils le viennent importuner pour en avoir» ...
«Qu'il pourvoit aux états et non aux hommes, car cela porte
dommage à son service, quand, pour récompenser un homme, l'on lui
donne une charge dont il n'est pas digne».]
[Note 816: Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car, au
lieu d'en contenter beaucoup [de ses sujets] pour les obliger et
avoir [des hommes] à lui en chaque province, le Roi n'en aurait
qu'une douzaine, laquelle douzaine, quand ils se voient si seuls
et grands, ils tiennent tête au Roi, au lieu de reconnaître qu'il
les a faits [ce qu'ils sont]».]
[Note 817: Par la force des choses, la division du travail
s'établissait dans le Conseil du roi. Les séances du Conseil privé
partagées entre les affaires d'État, la justice et les finances
tendaient à devenir des «sections». Mais les rois quand ils
voulaient avoir l'oeil directement à leurs affaires et les suivre
jour par jour, recommençaient à les faire délibérer en leur
présence dans le Conseil au lieu de les laisser décider à part par
un groupe de conseillers. Ainsi François Ier, au retour de sa
captivité de Madrid, avait «remis en un» le Conseil privé divisé
en trois: guerre et affaires, finances, justice. Ce Conseil unifié
tenait deux séances: l'une de préférence le matin, réservée aux
finances et affaires d'État (d'où les divers noms qui avaient
cours au XVIe siècle de Conseil des affaires, Conseil de la
chambre, Conseil étroit, Conseil des affaires du matin), l'autre,
avec un personnel plus nombreux, consacrée aux requêtes et parties
(Conseil des parties, Conseil privé et des parties). C'est à
l'organisation du temps de François Ier, celle qui nous est connue
par un règlement de 1543, que se réfère Catherine de Médicis.
Quant au Conseil des finances qu'elle avait établi et qu'elle
proposait de supprimer, il n'était à l'origine qu'une commission
préparatoire, formée de conseillers plus compétents et chargée de
préparer les décisions à soumettre au Conseil privé en matière de
finances, mais il s'était habitué à tout régler et avait réduit le
Conseil privé à n'être plus qu'une chambre d'enregistrement.]
Mais surtout il lui importe de faire ces réformes dès le tout premier
jour «car si (s'il) ne les fayt de set (ce) fin comensement yl ne les
fayré jeamès». Mais, dira-t-on, pourquoi, voyant si bien le mal, n'y
a-t-elle pas remédié plus tôt? «Set (si) je eusse esté, répond-elle,
coment yl (Henri III) est asteure» c'est-à-dire aussi puissante qu'elle
le croit être et aussi maîtresse de ses actions, «je l'euse fayst», et
elle conclut: «Yl peult tout, mes qu'yl (pourvu qu'il) veulle.[818]»
Il y parut tout disposé. Aussitôt arrivé à Lyon, il réduisit le Conseil
à huit membres: le chancelier (Birague), Messieurs de Morvilliers, de
Limoges, de Foix, Pibrac, Jean de Monluc, Cheverny, Bellièvre, à qui
s'adjoindraient les princes, quand il les convoquerait. Il nomma
Bellièvre surintendant des finances, ce qui était en fait supprimer le
Conseil préparatoire des finances. Il écouta les dépêches et dicta les
réponses. Les secrétaires d'État, qui s'étaient arrogé le droit d'ouvrir
les courriers et d'expédier d'autorité les affaires pressantes, «eurent
sur la corne» et furent ramenés à leur rôle primitif de rédacteurs des
ordres du Roi et du Conseil. Aucun don, dit un témoin, ne fut valable si
le Roi ne signait «de sa main le placet sur lequel il auroit été
accordé»[819].
[Note 818: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. V, p. 75.]
[Note 819: _Ibid._, t. V, p. 85, note 1.]
Mais le gouvernement personnel exige une volonté, une application, une
continuité dans l'effort dont Henri III était incapable. Il se lassa
vite des délibérations, des signatures, des audiences. Les anciens
errements reparurent, aggravés par l'action intermittente et les
caprices du souverain. Contrairement aux conseils de sa mère, il ne fut
pas tout à tous, familier aux princes et aux gentilshommes, ainsi que
l'étaient son père et son grand-père. Il se confina dans le cercle de
quelques compagnons de son âge. Il se dispensa des corvées de la
représentation, comme s'il lui déplaisait de se montrer à ses sujets; il
fit mettre une balustrade autour de sa table pour écarter les bavards et
les importuns et manger dans la quiétude d'un silence respectueux. Des
seigneurs grands et petits, habitués à voir les rois, à les approcher, à
leur parler, quittèrent la Cour, indignés de ces «singeries» qui
sentaient la Sarmatie barbare «_quae barbari moris sunt_»[820].
[Note 820: _Lettres_, t. V, p. 85, note 1.--Ant. du Verdier,
_Prosopographie ou Description des personnes illustres tant
chrestiennes que profanes_, Lyon, 1603, t. III, p. 2558-59.]
Il continua, comme l'appréhendait sa mère, à favoriser les gens de son
intimité. Avant d'être arrivé à Lyon, il déposséda le maréchal de Retz
de sa charge de premier gentilhomme de la Chambre pour en gratifier
Villequier. Catherine lui fit représenter combien «tout le monde»
trouverait «étrange» qu'il chassât les serviteurs de son frère. Elle
obtint seulement que Retz et Villequier seraient en charge six mois
chacun. Elle ne put empêcher qu'il promût Bellegarde à la dignité de
maréchal de France, bien que les quatre titulaires fussent en vie, ni
qu'il créât pour Ruzé une cinquième charge de secrétaire d'État. Il
donna à Larchant la charge de capitaine des gardes, dont elle avait
investi Lanssac, à la mort du titulaire, et il fit Souvré maître de la
garde-robe. C'étaient ses compagnons de voyage en Pologne et il les en
récompensait comme d'un sacrifice.
Catherine eut bientôt de plus graves déceptions. La révolte s'étendant,
elle revenait à son dessein d'abattre le parti protestant. C'était la
suite cruelle, mais logique de la Saint-Barthélemy. Après ce massacre
épouvantable, que les coreligionnaires des victimes et même un certain
nombre de catholiques incriminaient de préméditation et de guet-apens,
il n'y avait plus d'accord ni de confiance possible. Richelieu, qui
n'avait pas de représailles à craindre, poursuivit cette politique
d'écrasement comme le seul moyen d'en finir avec les guerres civiles. Le
tort de Catherine fut de ne pas comprendre que, pour venir à bout des
huguenots, il fallait leur ôter l'appui des politiques. Il lui aurait
probablement suffi, pour ramener Damville, naguère catholique ardent, de
lui laisser le gouvernement du Languedoc et de mettre en liberté les
maréchaux de Montmorency et de Cossé. Mais elle avait une si haute idée
des talents militaires de son fils qu'elle l'estimait capable de vaincre
la coalition des malcontents. Avant même de l'avoir revu, elle
l'engageait à se défier de Damville, qui était allé à sa rencontre
jusqu'à Turin pour se justifier. Qu'il déclarât expressément sa volonté
de faire la guerre si les rebelles n'acceptaient pas ses conditions,
dont la première était l'interdiction du culte réformé. Avec les six
mille Suisses de nouvelle levée et l'armée du prince Dauphin (le fils du
duc de Montpensier), il comprimerait facilement la révolte du Languedoc.
Qu'il se gardât bien d'accorder une trêve pendant laquelle ses forces se
consumeraient sans effet. Elle se flattait même, cette mère aveugle,
que «vous voyent (voyant) fort, yl (les révoltés) viendront alla reyson
an (ou) les y fairé venir (ou sinon vous les y ferez venir)... et j'é
aupinion que avant que en partit (que vous partiez de Lyon) vous métré
cet royaume au repos et yré au partir de là vous faire coroner le plus
triomfant roy que fust jeamès»[821].
Henri III, bien stylé par elle, écouta d'une oreille distraite les
explications de Damville et les conseils de modération du duc et de la
duchesse de Savoie[822]. Le gouverneur du Languedoc revint à Montpellier
décidé à ne plus voir le Roi qu'en peinture.
[Note 821: _Lettres_, V, p. 67-68, août 1574.]
[Note 822: D'après Giovanni Michiel, ambassadeur de Venise en
France en 1575, ce serait la seigneurie de Venise qui aurait
engagé le Roi à entrer en France désarmé, en proclamant un pardon
général et en libérant les prisonniers (Tommaseo, II, p. 245.)]
Contre la Reine-mère la guerre de plume avait repris plus vive. Dans de
courtes satires ou de longs pamphlets, politiques et protestants, en
vers, en prose, en latin, en français, excitaient le sentiment national
contre cette étrangère, qui gouvernait avec des étrangers. Le Milanais
Birague est chancelier; Philippe Strozzi, colonel général de
l'infanterie française; le duc de Nevers, un Gonzague de Mantoue, chef
d'armée; Albert de Gondi, maréchal de France. Sardini et un Gondi d'une
autre branche, Jean-Baptiste, afferment les impôts et en lèvent plus
qu'ils ne doivent; par les mêmes moyens Adjacet épuise nos richesses.
«Ainsi la Médicis livre le royaume à des gitons d'Ausonie». Elle a de
tout temps poussé les Français les uns contre les autres, opposant les
Guise aux Châtillon et triomphant par sa fourberie des uns et des
autres. Elle emploie contre ceux que la force ne peut réduire la ruse,
les tribunaux, l'assassinat, le poison. Elle a prémédité la
Saint-Barthélemy et poussé le peuple au massacre. Elle multiplie
stratagèmes et artifices pour ruiner le royaume de fond en comble.
Français, résignez-vous lâchement à être les esclaves de ces mignons
florentins ou à quitter le pays, votre vieux pays, si vous ne vous
décidez pas à combattre les armes à la main la fourberie
florentine[823].
Le plus connu de ces libelles et le plus digne de l'être est le
_Discours merveilleux de la vie, actions et déportemens de la reyne
Catherine de Médicis_[824], qui justement la flétrit comme l'auteur de
la Saint-Barthélemy, mais qui l'accuse par surcroît, comme si ce crime
n'était pas suffisamment exécrable, d'avoir fait empoisonner ou
assassiner tous les grands personnages dont la mort, le plus souvent
naturelle, avait profité à sa fortune. Son gouvernement n'a été
qu'intrigues, complots, perfidies et calculs abominables. Elle a
débauché ses fils pour briser leur énergie, affaiblir leur intelligence
et les dégoûter de l'action, digne fille de tous ces Médicis confits en
impiétés, en forfaits et en incestes.
[Note 823: _Mémoires-journaux de l'Estoile, édition pour la
première fois complète et entièrement conforme aux manuscrits
originaux_, Paris, Jouaust, t. I, 1875, p. 18-19.]
[Note 824: Texte reproduit dans les _Archives curieuses de
l'Histoire de France_, publiées par Cimber et Danjou, 1re série,
t. IX, p. 3-113.]
Le _Discours merveilleux_ est plus qu'un pamphlet. C'est le manifeste
des protestants et des catholiques unis. Il tend à réconcilier contre la
Reine-mère la noblesse et même le peuple des deux religions. Il ménage
les Guise, dont la participation à la Saint-Barthélemy est presque, à
titre de vengeance personnelle, excusée[825]. Il n'en veut qu'à la
grande criminelle, à l'ennemie du nom français, qui détient les princes
et qui a jeté les maréchaux en prison. Il faut résolument s'opposer à
ses desseins «... A cela mesme vostre devoir et honneur vous appelle,
seigneurs et gentilshommes françois. Ce n'est pas pour contenance que
vous portez les armes; c'est pour le salut de vos princes, de vostre
patrie et de vous mesmes. N'endurez donc pas que vos princes soyent
esclaves, que les principaux officiers de ceste Couronne, pour la seule
affection que l'on sçait qu'ils portent à la conservation d'icelle,
soyent en danger de leur vie, que vous mesmes soyez tous les jours
exposez à la mort pour satisfaire à l'appétit de vengeance d'une femme
qui se veut venger de vous et par vous tout ensemble.» Les divisions
religieuses sont sa force. Oublions-les. A défaut d'une même foi, ne
sommes-nous pas tous «François, enfans légitimes d'une mesme patrie, nés
en un mesme royaume, sujets d'un mesme Roy»? «Marchons donc tous d'un
coeur et d'un pas; tous, dis-je, de tous estats et qualitez,
gentilshommes, bourgeois et païsans et la contraignons de nous rendre
nos princes et seigneurs en liberté»[826].
La «Vie sainte Katherine», comme on appelait en raccourci le _Discours
merveilleux_, eut un très grand succès. Les imprimeurs de Lyon, alors
capitale de la librairie, avaient, pour suffire à la masse des
commandes, rempli leurs caves d'exemplaires. L'opinion était lasse de
cette longue tutelle féminine et de sa politique incohérente, des
violences sans résultat, de la guerre sans fin, des dépenses de Cour, de
la surcharge des impôts, de la disgrâce des princes, du crédit des
étrangers et de la misère générale... «Ce livre, dit l'Estoile, fust
aussi bien receuilli (recueilli, accueilli) des catholiques que des
huguenots (tant le nom de ceste femme estoit odieux au peuple) et ai ouï
dire à des catholiques ennemis jurés des huguenots qu'il n'y avoit rien
dans le livre qui ne fust vrai»[827].
[Note 825: Un autre pamphlet protestant, daté du douzième jour du
sixième mois de la trahison (la Saint Barthélemy), c'est-à-dire du
4 ou 5 février 1573 et qui parut à Edimbourg en 1574, _Le Réveille
matin des François et de leurs voisins composé par Eusèbe
Philadelphe_, allait encore plus loin et, faisant allusion à la
prétention qu'avaient les Guise de descendre de Charlemagne, il
leur disait: «Les huguenots ne désireroient rien mieux que de vous
voir remis au throsne que Hugues Capet usurpa sur les rois vos
predecesseurs, s'assurans bien (comme ce livre porte) que non
seulement vous lairriez leurs consciences libres: ains aussy tout
exercice de leur religion sain, sauf et libre par toute la
France.»]
[Note 826: _Archives curieuses de l'Histoire de France_, t. IX, p.
111-112.--Cf. la déclaration de Damville pour la justification de
la prise d'armes (13 nov. 1574), dans l'_Histoire générale du
Languedoc de D. Vaissière_, éd. nouvelle, Toulouse, 1889, t. XII
(Preuves), col. 1105-1111.]
[Note 827: _Mémoires-journaux de Pierre del'Estoile_, éd. Jouaust,
t. I, p. 28.]
Il est vrai que Catherine avait poussé dans les hautes charges de l'État
et de l'Église ses parents et quelques-uns de ses clients. La fortune de
Pierre Strozzi, qui devint maréchal de France, fut surtout l'oeuvre
d'Henri II et des affaires d'Italie[828]. Mais elle fit de son fils,
Philippe, un colonel général de l'infanterie française, de son frère
Laurent, un évêque et un cardinal; elle prit Robert, son autre frère, le
banquier de la famille, pour chevalier d'honneur. Elle montra une
affection presque maternelle à ses filles; elle maria Clarisse en 1558 à
Honorat de Savoie-Tende, comte de Sommerive, gouverneur de Provence, et
la dota d'un revenu de cinquante mille livres et de dix mille livres
comptant en bagues et meubles[829]; elle choisit Alfonsine pour dame
d'honneur après la mort et en remplacement de la princesse de La
Roche-sur-Yon, une princesse du sang, et nomma le comte de Fiesque, un
membre de l'aristocratie génoise, qu'elle lui avait fait épouser,
général des galères et ambassadeur à Vienne.
[Note 828: Ch. II, p. 49-51.]
[Note 829: Lucien Romier, _Les Origines politiques des guerres de
religion_, t. I, p. 150, note 2.]
Elle ne tint pas rigueur à ses autres cousins, les Salviati, d'avoir
pris parti pour le duc de Florence, Côme. L'évêché de Saint-Papoul en
Languedoc leur fut réservé comme un fief ecclésiastique. Quand Jean, le
fils de Jacques Salviati et de Lucrèce de Médicis, résigna, il eut pour
successeur Bernard, déjà grand aumônier, et celui-ci promu au cardinalat
fut remplacé à son tour à Saint-Papoul par Antoine-Marie Salviati. Un
autre Salviati est aumônier ordinaire.
Elle s'était toujours louée, depuis son arrivée en France, des soins
d'une de ses dames, Marie-Catherine de Pierre-Vive, bourgeoise
lyonnaise, mariée à un petit gentilhomme florentin, Antoine de Gondi,
notable commerçant à Lyon[830]. Ce fut l'origine de la fortune des
Gondi. Albert, pour ne citer que les plus marquants, premier gentilhomme
de la chambre de Charles IX, fut nommé maréchal de France sans avoir
porté les armes, et sa baronnie de Retz érigée en duché-pairie; Pierre
fut évêque de Langres, cardinal, évêque de Paris et l'ancêtre d'une
famille épiscopale, qui, d'oncle à neveu, se continua pendant presque un
siècle[831].
[Note 830: Corbinelli, _Histoire généalogique de la maison de
Gondi_, Paris, 1705, 2 vol. Antoine de Gondi, père du duc de Retz,
t. II, p. 2. Sur le «négoce des Gondi», le généalogiste est muet.
Aussi faut-il suppléer à son silence avec quelques indications
d'archives du comte Charpin de Feugerolles, _les Florentins à
Lyon_, 1894, p. 119, 120 et _passim_.]
[Note 831: Corbinelli, t. II, p. 25-29 et p. 61.]
Catherine employa comme négociateurs d'autres Florentins, les Gadagne,
les D'Elbene, qui arrivèrent aussi à Paris par l'étape de Lyon.
On relève dans la liste de ses dames les plus grands noms de Florence,
une Cavalcanti, une Tornabuoni, une Buonacorsi. Elle avait attaché à sa
personne les filles de Louis Pic, comte de la Mirandole, ce vieux client
de la France, et en maria deux à des La Rochefoucauld.
C'est à elle que s'adressaient comme à leur protectrice naturelle tous
les Italiens, bannis politiques, lettrés, écrivains, jurisconsultes,
artistes, qui cherchaient en France une situation ou un refuge. Elle les
secourt, les place, et, solliciteuse infatigable et sans discrétion, les
recommande à tout le monde.
Elle avait à un haut degré le sens, très italien, des devoirs du patron
envers sa clientèle.
C'était presque une fatalité de sa situation. Étrangère, sans parti ni
prestige, écartée du pouvoir pendant le règne de son mari par le crédit
d'une favorite, puis devenue régente en une crise religieuse, qui
exaspérait l'esprit de désobéissance et de faction des temps de
minorité, elle avait été heureuse de trouver parmi ses domestiques, ses
parents et ses compatriotes des gens de toute confiance, et tout à sa
dévotion. Qu'elle les ait récompensés largement, il n'y a là rien qui
doive surprendre. Richelieu voulut, lui, opposer et même substituer ses
neveux et ses cousins aux Montmorency, aux Guise, aux d'Épernon; il
maria une de ses nièces à un Condé pour mêler son sang au sang de
France. Catherine, plus respectueuse de la naissance et du rang, ne
chercha pas à pourvoir les élus de sa faveur aux dépens de la vieille
aristocratie française.
En certaines affaires, ses compatriotes étaient indispensables au
gouvernement. Les guerres civiles, dont elle n'était pas cause, et le
luxe des fêtes et des bâtiments, dont elle était responsable, coûtaient
très cher. A la fin du règne de Charles IX, le trésor était vide. Il
avait fallu pour vivre recourir à tous prêteurs[832], aliéner des biens
d'Église et le domaine de la Couronne, augmenter les impôts, taxer les
marchandises à l'entrée et à la sortie, altérer les monnaies. Dans cette
chasse à l'argent, les Italiens étaient passés maîtres, ayant été les
premiers et étant restés longtemps les seuls grands banquiers de la
chrétienté. Ils firent à l'État des avances et empruntèrent en son nom.
Ils furent ses meilleurs et ses plus redoutables agents en matière
fiscale. Habitués à se grouper pour l'exploitation d'une affaire, ils
organisèrent des compagnies par actions ou parts, qui prirent à ferme la
perception des aides (impôts de consommation) et des traites (droits de
douanes). Prêteurs, ils traitaient le gouvernement en fils de famille
prodigue et lui procuraient des fonds à des taux usuraires; publicains,
ils se faisaient adjuger au forfait le plus avantageux la levée des
impôts. Ils gagnaient sur le roi, à qui ils vendaient très cher leurs
services, et sur les contribuables, qu'ils pressuraient sans pitié pour
en tirer le maximum de rendement.
[Note 832: Par exemple aux Vénitiens et au grand-duc de Toscane,
en leur donnant en gage les joyaux de la Couronne. Aussi M.
Germain Bapst a-t-il écrit un excellent chapitre de l'histoire
financière des Valois dans son _Histoire des joyaux de la Couronne
de France d'après des documents inédits_, Pari», 1889, liv. II:
Rôle financier des diamants de la Couronne.]
Partisans et traitants prospéraient au milieu de la misère générale. Des
Gondi encore[833], et des gens inconnus la veille, les Sardini, les
Adjacet, les Zamet, amassaient en quelques années des fortunes immenses,
épousaient des filles de la noblesse et de l'aristocratie,
s'anoblissaient, faisaient souche de gentilshommes, d'abbés, d'évêques.
Ces nouveaux riches du temps n'étaient d'ailleurs pas tous Italiens. Les
Français qui entraient dans ces sociétés ne se montrèrent pas moins
âpres au gain, mais les huguenots et les politiques avaient intérêt à
faire croire que ces «sangsues» du peuple, comme les appelait un député
des États généraux, venaient tous du pays de la Reine-mère. L'opposition
s'efforçait de donner à ses attaques le caractère d'une protestation
nationale.
[Note 833: Sur Jean-Baptiste Gondi, le «compère» de Catherine,
banquier à Lyon, puis traitant, voir Corbinelli, t. I, p. CCXLV,
qui indique ses dignités de «maître d'hôtel» du roi, etc., mais ne
dit rien de ses spéculations.]
Catherine aurait pu répondre que ses prédécesseurs lui avaient légué une
situation obérée et qu'il n'avait pas dépendu d'elle d'éviter le retour
des guerres civiles. Elle avait trouvé à la Cour de France beaucoup plus
d'Italiens qu'elle n'en avait attiré, tous ces fuorusciti que François
Ier et Henri II tenaient en réserve pour leurs entreprises d'outremonts.
Il n'était pas plus légitime de reprocher au duc de Nevers d'être un
Gonzague de Mantoue qu'aux Guise d'être Lorrains et au duc de Nemours,
Savoyard. Le chancelier Birague était d'une famille milanaise qui
s'était ruinée pour la cause française. Pierre Strozzi et son fils
Philippe se firent tuer, l'un sous les murs de Thionville, l'autre,
comme on le verra, dans la bataille navale des Açores, en combattant
contre Charles-Quint et Philippe II. C'est une question de savoir si
l'on doit considérer comme étrangers le duc de Retz et le cardinal
Pierre de Gondi, fils d'un notable commerçant, propriétaire à Lyon,
conseiller de ville, et marié à une Lyonnaise de race. Ils avaient été
élevés en France[834], et ils n'en sortirent que pour des missions
temporaires. L'éducation, le milieu, l'ascendance maternelle,
contre-balançaient tout au moins l'origine florentine. Après un
acclimatement, si l'on peut dire, de deux générations, ils étaient mieux
que des naturalisés et pouvaient se dire Français naturels. Mais les
pamphlétaires ne sont pas des historiens.
[Note 834: Albert de Gondi est né à Florence le 4 novembre 1522,
pendant un séjour qu'y firent ses parents; mais depuis 1533 son
père et sa mère, et lui probablement, vécurent à la Cour
(Corbinelli, t. II, p. 25). Le Cardinal est né à Lyon en 1533
(Corbinelli, t. II, p. 61).]
Catherine se moquait des diffamations et des calomnies; elle se flattait
de forcer les opposants à la pointe de l'épée. De sages conseillers,
comme Paul de Foix, des hommes de guerre, comme le maréchal de Monluc,
engageaient le Roi à faire des concessions; mais la Reine-mère fit
prévaloir le parti des intransigeants. Quatre armées furent formées ou
renforcées pour agir contre les rebelles du Midi et de l'Ouest.
Henri III prit le commandement de celle qui devait écraser Damville. Il
n'alla pas plus loin qu'Avignon (23 novembre). Il venait d'apprendre la
mort de la princesse de Condé, qu'il aimait éperdument et voulait,
dit-on, épouser, et, désespéré de sa perte, il avait, pendant plus de
huit jours, versé des larmes et crié sa peine. Puis sa douleur tournant
en accès de religiosité, il s'affilia aux confréries, si nombreuses en
terre papale, de pénitents bleus, blancs, noirs. Il suivit avec les
princes et les courtisans les processions de nuit, la face couverte de
la cagoule et le cierge à la main. Le cardinal de Lorraine y prit le
serein dont il mourut (26 décembre). La Reine-mère, cédant elle aussi à
sa passion, qui était de négocier, fit le jour même de son arrivée à
Avignon (22 novembre), proposer à Damville une entrevue à Tarascon ou à
Beaucaire, «luy asseurant en parole de royne et de princesse qu'il peult
venir en toute seureté». Mais elle avait affaire à un homme très fin,
qui, devinant ses pensées de derrière la tête, s'excusa d'aller lui
parler «pour ne mectre en jalousye M. le prince de Condé, nostre
général, tous nos confédérés et tant de gens de bien unis à nostre
cause»[835]. Il construisait une citadelle à Montpellier, fortifiait
Lunel, Nîmes, Beaucaire, et même il convoquait les États généraux de la
province, sans l'aveu et même contre l'aveu du Roi. Il attaqua
Saint-Gilles sur le Rhône, et battit la place si furieusement que la
canonnade s'entendait d'Avignon, à quelques lieues de là. Les députés
des Églises et des «catholiques paisibles» assemblés à Nîmes scellaient
leur grand pacte d'union et organisaient le gouvernement des provinces
du Midi et du Centre. Une République était constituée dans la monarchie
sous le commandement de Damville et l'autorité suprême de Condé, le seul
prince du sang libre, avec ses assemblées, ses armées, ses chambres de
justice, ses douanes, ses finances, ses impôts, sa police et ses
établissements hospitaliers (10 janvier 1575)[836].
[Note 835: Lettre de Catherine du 22 novembre et réponse de
Damville du 23, dans _Lettres_, t. V, p. 105-106, note.]
[Note 836: Voir le règlement de l'Union, 10 janvier 1575, dans
l'_Histoire générale du Languedoc_, éd. nouvelle, t. XII
(Preuves), col. 1114-1138, et les articles promulgués par
Damville, _ibid._, col. 1138-1141.]
Henri III, las de faire campagne, approuva l'acte d'Union et autorisa
les huguenots et les malcontents à lui présenter, après entente avec le
prince de Condé, le cahier de leurs doléances. C'en était fait du grand
dessein de Catherine et de ses illusions. Elle avait pu se convaincre
que son fils n'était pas un Alexandre. Elle avait pris pour amour des
armes un certain feu de jeunesse, qui avait été vite éteint par les
plaisirs, et, pour du génie militaire, les victoires dues à l'habileté
de Tavannes. Elle constatait encore qu'en tous ses actes il ne suivait
d'autre règle que ses convenances et son humeur. Après avoir épuisé en
une semaine de pleurs et de plaintes le regret de la princesse de Condé,
il déclara à sa mère sa résolution d'épouser une jeune princesse de la
maison de Lorraine, Louise de Vaudemont, petite-cousine des Guise, sans
fortune ni espérances, dont à son passage à Nancy, en route pour la
Pologne, il avait distingué la douceur et la beauté. Catherine négociait
en Suède pour lui trouver une femme bien dotée et apparentée, qui
l'aiderait peut-être à garder sa couronne de Pologne. Mais Henri faisait
passer avant tout son inclination. Catherine approuva ce qu'elle
n'aurait pu empêcher: et, pour cacher sa déconvenue, laissa croire
qu'elle avait fait ce mariage de sa main. Au moins pouvait-elle se dire
que cette bru, dont on vantait la bonté, les goûts simples et l'absence
d'ambition, ne lui disputerait pas le gouvernement de son fils et des
affaires. Six mois après (27 août 1575), Henri III abandonna au duc de
Lorraine, chef de la Maison et d'ailleurs mari de sa soeur Claude, ses
droits de suzeraineté sur le Barrois mouvant. Les impulsions du Roi
coûtaient cher.
Catherine l'avait aimé par-dessus tous ses enfants et tellement choyé
qu'il ignorait l'idée d'une contrainte et se regardait comme un être
d'élection. Il avait, il est vrai, de nature les dons les plus rares.
Amyot, qui lui avait «montré les premières lettres», le comparait pour
l'intelligence à François Ier, son grand-père, désireux, comme lui,
«d'apprendre et entendre toutes choses haultes et grandes,» mais «oultre
les parties de l'entendement qu'il a telles que l'on les sçauroit
désirer, il a la patience d'ouyr, de lire et d'escrire, ce que son
grand-père n'avoit pas»[837].
[Note 837: Lettre d'Amyot à Pontus de Thyard, du 27 août 1577,
dans les _Oeuvres de Pontus de Thyard_, éd. Marty-Laveaux, 1875,
introd., p. XXIII.]
Il possédait à fond deux langues: la française et l'italienne. Il était
né orateur. En 1569, à Plessis-les-Tours, après ses victoires sur les
huguenots, en présence des principaux chefs de l'armée, «qui estoient la
fleur des princes et seigneurs de France», raconte sa soeur Marguerite,
«il fit une harangue au Roy pour luy rendre raison de tout le maniement
de sa charge depuis qu'il estoit party de la Cour, faicte avec tant
d'art et d'éloquence et dicte avec tant de grâce, qu'il se feit admirer
de tous les assistans.... la beauté, qui rend toutes actions agréables,
florissoit tellement en luy qu'il sembloit qu'elle feit à l'envy avec sa
bonne fortune laquelle des deux le rendroit plus glorieux».--«Ce qu'en
ressentoit ma mère, qui l'aimoit uniquement, ne se peut représenter par
paroles, non plus que le deuil du père d'Iphigénie, et à toute autre
qu'à elle, de l'âme de laquelle la prudence ne désempara jamais, l'on
eust aisément congnu le transport qu'une si excessive joye luy
causoit»[838]. Mais il manquait de virilité. Entre ce dernier Valois et
ses ascendants ou ses frères, le contraste est saisissant. François Ier
et Henri II aimaient passionnément les exercices physiques. Charles IX,
chasseur acharné, soufflait dans un cor à se rompre la poitrine et, pour
se délasser, battait le fer comme un forgeron. Le duc d'Alençon
lui-même, petit de taille et grêle de jambes[839], était un homme de
cheval, adroit à tous les sports. Henri III se ressentait de son
éducation d'enfant gâté. Lors de sa première campagne, sa mère
s'inquiétait plus qu'elle ne l'eût fait pour ses autres enfants, et
contrairement à la rudesse de ce temps, des fatigues de cet
apprentissage guerrier. Il avait trop vécu parmi les filles d'honneur.
Un mémoire de Francès de Alava, l'ambassadeur d'Espagne, à Philippe II,
le représente à vingt ans toujours entouré de femmes: «l'une lui regarde
la main, l'autre lui caresse les oreilles et de la sorte se passe une
bonne partie de son temps»[840].
[Note 838: _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, p.
12.]
[Note 839: Priuli, dans sa relation de 1582, _Relazioni degli
ambasciatori veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 428.]
[Note 840: Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II. 1881, p.
297.]
A ce frôlement de tous les jours, sa sensibilité, naturellement très
vive, s'était encore surexcitée. Il avait pris de ses compagnes le goût
des frivolités la recherche des parures, l'habitude des caprices, les
larmes faciles et un besoin irrésistible de médisance. Les débauches où
tout jeune encore il se plongea, en quête de «voluptés et iritement
d'apetit extraordinaire», achevèrent de l'amollir. Il était devenu tout
féminin. A Reims, lors du sacre (13 février), quand l'officiant plaça la
couronne sur sa tête, il se plaignit qu'elle le blessait. Le jour de son
mariage avec Louise de Vaudemont, il se leva si tard et passa tant de
temps à parer l'épousée qu'il fallut dire la messe dans
l'après-midi[841]. Aussi jaloux de son pouvoir que paresseux à
l'exercer, il laissa la charge et le souci des affaires à sa mère, et
n'intervint que par à-coups, rarement pour corriger une erreur de
direction, mais presque toujours à l'appétit de son entourage ou dans un
sursaut d'orgueil. En ce régime de dyarchie intermittente, le plus
homme, c'était la femme.
[Note 841: L'Estoile, t. I, p. 50.]
Il n'eût été que temps d'agir. Les députés de Damville et des Églises
protestantes, de retour de Bâle où ils étaient allés se concerter avec
le prince de Condé, avaient rejoint la Cour à Paris. Admis le 11 avril
1575 à l'audience royale, ils présentèrent en 91 articles la liste de
leurs griefs et de leurs voeux. Ils demandaient le libre et complet
exercice du culte réformé, sans réserves ni restrictions,
l'établissement des Chambres mi-parties dans les parlements, l'octroi de
places de sûreté, la mise en liberté des maréchaux prisonniers, la
punition des massacreurs de la Saint-Barthélemy, la réhabilitation des
victimes et la réunion des États généraux.
Le Roi fut confondu de tant d'audace. Catherine déclara, dit-on, que
«quand ils (les huguenots) auroient cinquante mil hommes en campagne,
avec l'Amiral vivant et tous leurs chefs debout, ils ne sçauroient
parler plus haut qu'ils font»[842]. Mais la mère et le fils, craignant
de rompre et honteux de céder, imaginèrent de renvoyer les députés,
après de longs débats, en leurs provinces pour y faire élargir,
c'est-à-dire adoucir leurs instructions (commencement de mai).
Pour faire front avec toutes ses forces à l'armée de secours que Condé
rassemblait en Allemagne, il eût fallu que le Roi fût sûr des provinces
du Midi. Catherine s'en apercevait un peu tard. Elle eut l'idée
étrange--mais c'est une de ces naïvetés qui ne sont pas rares chez les
gens très fins--de faire écrire à Damville par le maréchal de
Montmorency, enfermé à la Bastille, qu'il lui défendait de poursuivre sa
délivrance par des moyens criminels. Damville répondit que «tous actes
faits en prison sont à répudier», qu'il l'écouterait volontiers comme
son plus humble frère le jour où il serait libre, et qu'en attendant,
malgré «les inventions et reproches escriptes ou dictes au lieu» où il
était, il persévérerait «en la juste poursuite» qu'il avait entreprise
«pour le service de Dieu, de Sa Majesté, bien et repos des subjects» et
la liberté du chef de sa maison[843].
[Note 842: _Ibid._, p. 56.]
[Note 843: De Crue, _Le Parti des politiques_, 1892, p. 257, croit
que la lettre du maréchal de Montmorency est supposée.]
Catherine eut une fausse joie. Au mois de mai (1575) Damville tomba
malade à Montpellier et fut bientôt à l'extrémité. Le bruit même courut
à Paris en juin qu'il était mort. La Reine-mère, Cheverny, le maréchal
de Matignon et le chancelier de Birague conseillèrent au Roi, s'il
fallait en croire l'historien Mathieu, d'achever l'oeuvre de la
Providence en dépêchant les maréchaux prisonniers. Pour préparer
l'opinion à l'idée d'une mort naturelle, le médecin du Roi, Miron, alla
les visiter à la Bastille et publia partout qu'ils étaient mal portants
et menacés, si l'on n'y prenait garde, d'une «esquinancie» (inflammation
de la gorge). Ainsi l'on ne s'étonnerait pas de les trouver un matin
étouffés. Le crime avait habitué Catherine au crime. Damville ne mourut
pas; les maréchaux furent sauvés. L'assemblée de Montpellier (juillet
1575) ordonna aux délégués qu'elle renvoyait en Cour porteurs d'un
cahier de doléances d'exiger avant toute discussion l'exercice libre,
entier, général et public du culte réformé et la mise en liberté des
maréchaux prisonniers. C'était un ultimatum de puissance à
puissance[844].
[Note 844: _Histoire du Languedoc_, nouvelle édition, t. XII, col.
1143.]
Les divisions de la famille royale encourageaient la révolte. Henri III
détestait son frère, le duc d'Alençon, un autre Valois-Médicis de belle
marque, et fourbe par surcroît, qui avait prétendu à la lieutenance
générale et peut-être comploté, pendant son exil de Pologne, la mort de
Charles IX survenant, de le déposséder de la couronne. Sur le conseil de
sa mère, qui savait le danger des dissensions domestiques en un royaume
divisé, il lui avait pardonné, mais il avait trop de raisons de ne pas
oublier. Il le soupçonnait justement d'être en rapports avec Damville,
avec La Noue, avec le prince de Condé, avec tous ses ennemis du dedans
et du dehors. Il lui en voulait tellement que, dans une maladie dont il
pensa mourir (juin 1575), il engagea le roi de Navarre, dont la bonne
humeur et l'exubérance gasconne l'amusaient, à s'emparer, lui mort, du
pouvoir.
Il était mortellement brouillé aussi avec sa soeur Marguerite, qui avait
été nourrie avec lui et qui fut pendant sa jeunesse la confidente de ses
rêves ambitieux. Il l'avait chargée, lorsqu'il s'en allait aux armées,
de veiller à ses intérêts et d'écarter de la Reine-mère, de qui il
attendait tout, les influences hostiles. Des causes de leur rupture, on
ne sait que ce que Marguerite en a dit, et ce n'est peut-être pas toute
la vérité. Vers 1570, il se serait laissé persuader par son principal
favori, Louis Berenger, sieur du Gast, «qu'il ne falloit aimer ny fier
qu'à soi-même; qu'il ne falloit joindre personne à sa fortune, non pas
mesme ny frère ny soeur, et autres tels beaux préceptes
machiavélistes»[845]. Comme preuve de cette indépendance de coeur, il
alla dénoncer à Catherine la passionnette de sa fille avec le duc de
Guise, et lui représenter combien un pareil mariage serait avantageux à
ces cadets de Lorraine, ennemis des Valois. Marguerite fut outrée de
tant d'ingratitude; elle supplia sa mère de croire qu'elle conserverait
«immortelle» «la souvenance du tort que» son frère lui «faisoit»[846].
Et elle tint sa parole.
[Note 845: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 17-18.]
[Note 846: _Ibid._, p. 19-20.]
Quand il partit pour la Pologne il s'efforça, «par tous moyens», dit
Marguerite, «de remettre nostre premiere amitié en la mesme perfection
qu'elle avoit esté à nos premiers ans, m'y voulant obliger par serments
et promesse»[847]. Mais au retour de Blamont, pendant le séjour de la
Cour à Saint-Germain, Marguerite fut si touchée, comme elle le raconte
elle-même, des «submissions» et «subjections» et de l'«affection» de son
autre frère, le duc d'Alençon qu'elle se résolut à «l'aimer et embrasser
ce qui luy concerneroit»[848]. Aussitôt qu'Henri III fut arrivé à Lyon,
il se vengea à sa façon. Un jour que sa soeur était sortie en carrosse
pour se promener, il insinua au roi de Navarre, qui ne s'en émut pas, et
avertit sa mère, très chatouilleuse en matière d'honneur féminin, que
Marguerite était allée voir chez lui un amant. Le soir quand l'accusée
parut, Catherine «commença à jetter feu et dire tout ce qu'une colère
oultrée et démesurée peut jetter dehors»[849]. Mais la galante reine de
Navarre était cette fois-là sans reproche, ayant visité l'abbaye des
Dames de Saint-Pierre où les hommes n'entraient pas.
Quand la Reine-mère sut la vérité, elle tâcha de persuader à sa fille,
pour disculper son fils, qu'elle avait été trompée par le faux rapport
d'un valet de chambre, «un mauvais homme», qu'elle chasserait, et, comme
«elle n'y advançoit rien», le Roy survint, qui s'excusa fort, «disant
qu'on le luy avoit faict accroire» et faisant à sa soeur toutes les
«satisfactions et protestations d'amitié qui se pouvoient faire»[850].
Mais, si elle se sentait obligée, comme soeur et sujette, de recevoir ses
justifications, elle lui montra que la condescendance n'irait pas plus
loin. Il aurait voulu la réconcilier avec Le Gast, qu'elle accusait
d'être son mauvais génie; mais elle reçut le favori «d'un visage
courroucé» et «le renvoya aveq protestation de luy estre cruelle
ennemye, comme elle luy a tenu jusqu'à sa mort»[851]. C'était une
déclaration de guerre. Belle, intelligente, passionnée, Marguerite était
une ennemie redoutable.
[Note 847: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 37.]
[Note 848: _Ibid._, p. 38.]
[Note 849: _Ibid_., p. 47-48.]
[Note 850: _Ibid._, p. 51.]
Henri III continuait à se conduire en chef de parti; son passé de duc
d'Anjou pesait sur lui. Comme s'il n'était pas le Roi et qu'il eût des
injures particulières à venger, il s'entoura d'une troupe de jeunes
gentilshommes, ardents et braves, dévoués à sa personne. Le duc
d'Alençon avait lui aussi sa «bande» de fidèles, où Marguerite attira,
l'ayant débauché de celle du Roi, Bussy d'Amboise, violent entre les
plus violents, brave par-dessus les plus braves, et la meilleure épée de
France. Le Gast, pour punir cette désertion et blesser la reine de
Navarre en ses amours, fit assaillir Bussy, une nuit qu'il sortait du
Louvre, par «douze bons hommes»--Marguerite dit trois cents--«montez
tous sur des chevaux d'Espagne qu'ils avoient pris en l'écurie d'un très
grand (le Roi)». Bussy échappa par miracle à ce guet-apens; mais le
lendemain «ayant sçeu d'où venoit le coup», comme il commençait «à
braver, à menasser de fendre nazeaux et qu'il tueroit tout», «il fut
adverty de bon lyeu qu'il fust sage et fust muet et plus doux,
aultrement qu'on joueroit à la prime avec lui.... et de bon lyeu fut
adverty de changer d'air»[852].
Le Roi s'ingéniait à déshonorer sa soeur. Il affecta d'incriminer la
«particulière amitié» que Marguerite avait pour une de ses «filles»,
Gilonne Goyon, dite Thorigny, fille du maréchal de Matignon. Il obligea
le roi de Navarre, sous menace de ne l'aimer plus, à renvoyer de sa
maison la favorite de sa femme[853].
[Note 851: Brantôme, t. VIII, p. 62.]
[Note 852: Brantôme, t. VI, p. 186-188.]
[Note 853: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 61.]
Il traitait le duc d'Alençon en ennemi. Il faisait surveiller ses
démarches, ses relations, ses plaisirs. Il le laissait insulter par ses
favoris. Le Gast «avoit bravé Monsieur jusques à estre passé un jour
devant luy en la rue Sainct-Antoine sans le saluer ni faire semblant de
le cognoistre». Il avait dit «par plusieurs fois qu'il ne recongnoissoit
que le Roy et que quand il luy auroit commandé de tuer son propre frère
il le feroit»[854].
Pour rompre la bonne entente que Marguerite s'efforçait de maintenir
entre son mari et le duc d'Alençon, il employa, sur le conseil de Le
Gast, la femme d'un secrétaire d'État, Charlotte de Sauve, une beauté
capiteuse, dont les deux beaux-frères étaient épris à en perdre la
raison. Cette autre «Circé» se rendit si désirable à l'un comme à
l'autre que, pour accaparer l'ensorceleuse, chacun des amants était
résolu à se défaire de son rival. «La Cour est la plus estrange que
l'ayez jamais veue, écrivait le roi de Navarre à un ami. Nous sommes
presque toujours prestz à nous couper la gorge les uns aux aultres. Nous
portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine soubz la
cape.... Le Roy (Henri III) est aussy bien menacé que moy; il m'aime
beaucoup plus que jamais.... Toute la ligue que sçavez me veult mal à
mort pour l'amour (par amour) de Monsieur, et ont faict défendre pour la
troisiesme fois à ma maistresse (Charlotte de Sauve) de parler à moy et
la tiennent de si court qu'elle n'oseroit m'avoir reguardé. Je n'attends
que l'heure de donner une petite bataille, car ilz disent qu'ilz me
tueront et je veulx gagner les devans»[855].
[Note 854: L'Estoile, t. I, p. 92.]
[Note 855: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par
Berger de Xivrey (Coll. Documents inédits), t. I, p. 81. Berger de
Xivrey date à tort cette lettre de janvier 1576, car elle est
évidemment antérieure à la fuite du duc d'Alençon, c'est-à-dire au
15 septembre 1575.]
Mais quelque feu en amour que fût le roi de Navarre, et il le resta
toute sa vie, il n'était pas incapable d'entendre raison. Quelques bons
serviteurs lui représentèrent «qu'on le menoit à sa ruine en le mettant
mal» avec son beau-frère et sa femme; il s'aperçut aussi que le Roi,
après lui avoir montré beaucoup de sympathie, commençait à ne plus faire
«grand estat» de lui et à le «mespriser». Marguerite semonçait de son
coté le duc d'Alençon, à qui Le Gast faisait tous les jours quelques
nouvelles avanies. Tous deux reconnaissant «qu'ils étoient... aussi
desfavorisez l'un que l'autre; que Le Gast seul gouvernoit le monde...;
que s'ils demandoient quelque chose, ils estoient refusez avec mespris;
que si quelqu'un se rendoit leur serviteur, il estoit aussitost ruiné et
attaqué de mille querelles,... ils se résolurent, voyant que leur
désunion estoit leur ruine, de se réunir et se retirer de la Cour, pour,
ayant ensemble leurs serviteurs et amis, demander au Roy une condition
et un traittement digne de leur qualité»[856].
[Note 856: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard p. 62-63.]
Catherine n'était pas tellement aveuglée par sa tendresse pour Henri III
qu'elle ne vît les progrès menaçants de la désaffection publique. Les
pamphlétaires continuaient à la viser, mais les coups portaient plus
haut qu'elle. Ce fils si beau, si cultivé, si séduisant qu'il semblait
que tous ses sujets dussent, comme sa mère, l'idolâtrer, s'était en un
an de règne aliéné une grande partie de la noblesse par ses attachements
exclusifs, la faveur de quelques petits compagnons et la défaveur de
ceux même des grands qui n'étaient pas en disgrâce ou en prison. Il
avait réussi à faire oublier les fautes de sa mère.
Il tournait en ridicule des princes du sang qui, comme le duc de
Montpensier, et son fils le prince Dauphin, avaient été invariablement
fidèles. Les dames ne lui pardonnaient pas de colporter avec délices
leurs galanteries. Catherine, qui ne s'alarmait pas longtemps d'avance,
s'inquiétait des sympathies ou peut-être même de l'aide que les
malcontents en armes et l'armée de Condé en marche trouveraient dans les
dissensions de la famille royale. Un jour qu'Henri III lui dénonçait les
amours de Marguerite et de Bussy, elle avait répliqué vivement que
c'étaient là propos de gens qui voulaient le mettre mal avec tous les
siens. Mais d'ordinaire elle ne lui parlait pas si ferme. Elle voyait le
tort qu'il se faisait sans oser le lui dire, tant il était ombrageux.
Elle le savait si porté à régler ses faveurs sur ses sentiments qu'elle
pouvait tout perdre, en perdant son affection. Elle était bien obligée
aussi de s'avouer qu'il n'était pas uniformément docile. Il supportait
mal qu'elle lui rappelât les devoirs de sa charge ou qu'elle le
contrecarrât en ses habitudes ou ses caprices. Alors qu'elle avait rêvé
d'être l'esprit dirigeant d'un gouvernement viril, elle devait se
contenter le plus souvent de réparer les fautes de ce collaborateur si
féminin. Il est vrai qu'elle était plus fertile en expédients que
capable d'une grande politique. Les circonstances étaient tout à fait
appropriées à son génie.
Le duc d'Alençon, qui craignait pour sa liberté et peut-être même pour
sa vie, avait résolu de fuir. Il s'attacha à gagner la confiance de sa
mère, lui confessant qu'il avait eu plusieurs fois la tentation de
quitter la Cour, par peur de son frère, mais qu'il se repentait de ce
méchant dessein et voulait désormais complaire au Roi en toute chose.
Quand il l'eut bien convaincue de la sincérité de sa conversion, il
profita d'un relâchement de surveillance pour se glisser hors de Paris
le soir du 15 septembre 1575. Le lendemain il était à Dreux en sûreté.
La Reine-mère avait été prévenue de cette fuite, mais son fils l'avait
si bien enjôlée qu'elle refusa d'y croire. Au moins en vit-elle aussitôt
toutes les conséquences. Comment le Roi pourrait-il résister à l'armée
allemande de secours et aux forces des malcontents réunies sous les
ordres du Duc, la «seconde personne de France». Le soir même elle
écrivait au duc de Savoie, le mari de sa chère Marguerite morte, son
«mervilleux regret» d'être encore en vie pour voir «de si malheureuse
chause»; elle n'était pas plus émue en annonçant la mort de Charles IX.
«Aystime (J'estime) bien heureuse Madame (Marguerite) hasteure d'estre
morte que, pleust à Dieu que je fuse avec aylle (elle) pour ne voyr
poynt ce que ayst sorti du roy Monseigneur (Henri II) et de moi, si
malheureux coment yl est (un tel malheureux qu'est) mon fils d'Alanson,
qui s'an est enn alaye[857].» Mais ses désespoirs ne duraient guère et
ne l'empêchaient pas d'agir. Elle comptait sur le duc de Nevers pour
arrêter le fugitif, et, à défaut, lui suggérait un moyen de le faire
enlever. Ce serait assez de cinq ou six hommes sûrs et bien choisis. Ils
iraient trouver le duc d'Alençon et lui offriraient de recruter en son
nom des gens de cheval. S'il acceptait, ces prétendus racoleurs
profiteraient de la commodité des lieux et des temps pour l'emmener.
Elle était fière de cette belle trouvaille, «n'y ayant pas,
remarquait-elle, de si habil hommes que l'on ne lé (leur) puise
apprendre quelque tour qui ne sevet (qu'ils ne savent) pas encore»[858].
Mais vraiment celui qu'elle proposait était un moyen de comédie. Il en
fallut chercher un autre à la hâte. Elle apprenait que «beaucoup de
jeans que je n'euse pansé vont trover cet pouvre malheureux»[859]. Elle
décida d'y aller elle-même et de traiter avec lui, avant que l'armée
d'invasion eût passé la frontière. A leur première entrevue à Chambord
(29-30 septembre), le Duc exigea préalablement la mise en liberté des
maréchaux prisonniers. Le Roi dut céder (2 octobre 1575).
[Note 857: _Lettres_, t. V, p. 132.]
[Note 858: _Ibid._, p. 137, 18 septembre 1575.]
[Note 859: _Ibid._, p. 136.]
Alors commença la discussion des articles d'un accord. François
demandait beaucoup. Catherine avait pour instructions d'accorder très
peu. Henri, à qui elle recommandait de faire des concessions, écoutait
plus volontiers les ennemis de son frère, qui accusaient la Reine-mère
de faiblesse, ou qui même insinuaient au Roi qu'elle ne l'aimait pas
uniquement. Elle se défendait en termes d'amoureuse: «Vous ayste mon
tout». Elle s'excusait de lui écrire par besoin d'affection tout ce qui
lui passait en la fantaisie. C'était une précaution pour lui faire
entendre de bons conseils. Qu'il fît donc des avances à tous ceux qui
lui pouvaient nuire, et n'objectât pas qu'on ne les gagnerait jamais....
«Fault s'eyder d'un chacun, et encore que ayès ceste aupinion, leur
fayre croyre par bonnes paroles et bonne mine le contrère, et [ce] n'é
plus temps de dire: je ne puis dissimuler; yl sé (il se) fault
transmeuer»[860]. Le conseil qui revient dans toutes ses lettres, c'est
de conclure la paix, de hâter la conclusion de la paix. Il doit armer et
se rendre fort, mais, en se préparant à la guerre, tout faire pour
l'éviter. Or, il n'armait pas et cependant entravait les négociations.
Il laissait sa mère plusieurs jours sans réponses. Avec quelque
impatience, elle lui demandait «cet (si) volés la pays ou non»[861].
Elle lui signalait le grand nombre de gentilshommes qui se déclaraient
pour son frère: 1500 l'avaient déjà rejoint et d'autres se disposaient à
les suivre. La défection de la classe militaire était significative. Au
Louvre, le soir même de la disparition du Duc, quand le Roi affolé avait
commandé aux princes et seigneurs présents de monter à cheval et de le
lui ramener, vif ou mort, plusieurs refusèrent cette «commission»,
disant qu'ils donneraient leur vie pour lui, «mais d'aller contre
Monsieur son frère, ils sçavoient bien que le Roy leur en sçauroit un
jour mauvais gré»[862]. Montpensier n'avait pas essayé de barrer au
fugitif la route de la Loire. La tiédeur des uns et la prise d'armes des
autres, qu'on les interprétât comme une marque de respect pour le sang
de France ou comme la preuve de l'impopularité d'Henri III, c'était, au
jugement de Catherine, autant de raisons de traiter au plus vite avec le
chef des mécontents. En tout cas, écrivait-elle (29 octobre 1575) au
Roi, il fallait prendre un parti et choisir entre la paix et la guerre.
«Je prie à Dieu qu'il vous fase bien résuldre (résoudre), car c'ét le
coup de tout»[863] (le coup décisif).
[Note 860: _Lettres_, t. V, p. 147, 5 octobre.]
[Note 861: _Ibid._, p. 156, 20 octobre 1575.]
[Note 862: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 65.]
[Note 863: _Lettres_, t. V, p. 159.]
Elle se crut au bout de ses peines quand elle eut réussi à signer avec
le Duc à Champigny un armistice de sept mois (21 novembre 1575-24 juin
1576). «Le duc d'Alençon recevrait pour sa sûreté pendant ce temps
Angoulême, Niort, Saumur, Bourges et la Charité; Condé aurait Mézières.
Le libre exercice du culte était accordé aux protestants dans toutes les
places qu'ils occupaient et dans deux autres villes par gouvernement.
Les reîtres toucheraient 500 000 livres et ne passeraient pas le Rhin.»
Ce devaient être des préliminaires de paix; mais Ruffec, gouverneur
d'Angoulême, et La Châtre, gouverneur de Bourges, faisaient difficulté
de se dessaisir de ces places fortes avant d'avoir obtenu «récompense».
Les populations des villes se disaient résolues «de s'exposer plustost à
tous les dangers du monde»[864] que de recevoir des garnisons de
malcontents et de se laisser désarmer. Cependant Condé et le comte
palatin, Jean Casimir, avec les auxiliaires qu'ils avaient soudoyés en
Allemagne et en Suisse, poursuivaient leur route et se rapprochaient de
la frontière de France sans se soucier de l'accord de Champigny. A la
Cour, les adversaires de la trêve accusaient, et même très «haut»[865],
la Reine-mère d'avoir tout accordé au Duc contre la promesse qu'il ne
pouvait pas tenir, même s'il l'eût voulu, d'arrêter la marche des
envahisseurs. Elle en voulait surtout à La Châtre d'avoir, en quittant
Bourges, livré la citadelle aux habitants «pour tout rompre et soubs
hombre de bon serviteur et fidel, come set (si) je vous euse en cet
faysant tréi (trahi).» Elle demandait au Roi réparation de cette
conduite, qui était pour elle un outrage. «Sy vous ne lui fayte santir
et aubéir, je vous suplie me donner congé que je m'en elle (aille) en
Auvergne (dans ses domaines patrimoniaux) et je auré dé jeans de bien
aveques moy pour, quant tous vous auront tréy et désobéi, vous venir
trouver si bien aconpagnée pour vous fayre haubéyr et chatier lors cet
(ces) petis faiseurs de menées»[866]. Il fallait qu'elle fût bien en
colère pour poser la question de confiance, et sur ce ton. Elle se
défendait verbeusement d'avoir été dupe[867]. Était-ce sa faute si
Ruffec et La Châtre avaient par leur refus empêché la signature d'une
paix définitive? N'avait-elle pas sans cesse d'ailleurs recommandé à son
fils de négocier et d'armer tout à la fois, tandis que ceux qui le
poussaient à la guerre le voulaient faible comme en temps de paix. «Je
suis si glorieuse écrivait-elle à Henri III, que je panse vous avoir
faict un comensement, s'il ne m'eult aysté ynterrompu, du plus grent
servise que jeamès mère fist [à] enfans»[868]. Elle insistait sur la
nécessité de traiter à tout prix. «Je vous en suplie et aufrir à
Casimire pansion et jeuques ha dé téres (jusques à des terres) en cet
royaume»[869]. Pour le décider à tous les sacrifices, elle lui citait en
exemple le plus habile de ses prédécesseurs, dont les fautes, qu'il sut
si bien réparer, prêtaient à comparaison.... «Vous soviegne (vous
souvienne) du Roy Lui unsième qui donné (donna) tout cet qu'il avoyt au
duc de Borgogne sur la rivière de Summe; yl fist conestable le conte de
Saint-Pol qui menoyt l'armaye contre lui...» C'est ainsi qu'il «sortit
deu mauvès passage au (où) yl estoit entrè par le consel de ceux qui
volouint (voulaient) mal à son frère et qui avoynt aysté cause qu'il
n'avoist à son avènement alla corone fayst cas de sa noblesse ni dé
vieulx serviteur de son père, qui se retirère (se retirèrent, passèrent)
tous à son frère; car yl ne fesoit cas que de bien peu». Il «feust en la
même pouine que vous aystes et si (ainsi) donna une batalle; car ceux
qui estoyent auprès de lui et de son frère ne voleuret au comensement
qu'i (il) fist la pays (paix) et après la batalle feust constreynt de la
faire et plus désavantageuse que auparavant. Guardé que ne vous avyegne
(advienne) de mesme...[870]»
[Note 864: C'est ce qu'avait écrit M. de Rambouillet à la
Reine-mère des gens de Bourges. _Lettres_, t. V, p. 171, note 1.
Les gens d'Angoulême refusèrent aussi d'obéir. _Lettres_, t. V, p.
179, note 1.]
[Note 865: «Trop hault», écrit Catherine à Henri III, «pour n'en
respondre (pour que je n'y réponde pas) un mot». _Lettres_, t. V,
p. 171, 3 décembre.]
[Note 866: _Lettres_, V, t. p. 175, entre le 8 et le 11 décembre.]
[Note 867: _Ibid._, p. 175-178, 11 décembre.]
[Note 868: _Ibid._, p. 176-177.]
[Note 869: _Ibid._, p. 177.]
[Note 870: _Ibid._, p. 177.]
Quand elle revint à Paris (fin janvier 1576), après une absence de
quatre mois, elle apprit que le duc d'Alençon se plaignait d'une
tentative d'empoisonnement et en demandait raison au Roi. C'était
probablement un prétexte pour rompre ses engagements. En effet l'armée
allemande arrivait et il se disposait à la rejoindre. Elle passa la
Meuse le 9 février 1576, et, prenant par la Bourgogne, se dirigea vers
l'Auvergne, où elle s'établit dans la plantureuse Limagne, à portée de
Damville et du Languedoc. La Cour était en plein désarroi. Le roi de
Navarre, qui était sorti de Paris sous prétexte de courre un cerf dans
la forêt de Senlis, s'était dérobé de la compagnie des chasseurs le soir
du 5 février 1576 et il avait chevauché tout d'une traite jusqu'à
Vendôme. Libre, il se décida, non sans quelques hésitations, à retourner
au prêche.
On a dit que Catherine l'avait laissé fuir pour donner un chef de plus
aux rebelles et augmenter d'autant les causes de zizanie. Mais elle fut
trompée en ce calcul, si tant est qu'elle l'ait fait. Le roi de Navarre
se retira dans son royaume, dont il était absent depuis quatre ans, afin
d'y pourvoir à ses propres affaires. A vingt-deux ans, il s'annonçait
déjà prudent et avisé. Chef naturel des huguenots, en sa qualité de
premier prince du sang de la religion, il ne montra point de haine
contre l'Église qu'il venait de nouveau de quitter. Il eut des
catholiques à sa Cour, dans ses conseils, dans ses armées et pratiqua
par raison et par goût la politique d'union religieuse que Damville et
François d'Alençon avaient adoptée comme un moyen de défense. La Navarre
fut un autre Languedoc, sous un souverain protestant qui employait tous
les bons vouloirs pour résister aux intrigues ou aux violences de la
Cour.
Henri III s'en prit à sa soeur de ce nouveau coup. Il la soupçonnait, non
sans raison, d'avoir fait assassiner Le Gast par le baron de Vitteaux,
un des tueurs les plus redoutables du temps, brave duelliste et à
l'occasion féroce assassin (30 octobre 1575). Il l'accusa d'avoir
favorisé la fuite de son beau-frère, la tint sous bonne garde et,
déclare-t-elle, «s'yl n'eust été retenu de la Royne ma mère, sa colère,
je crois, luy eust fait exécuter contre ma vie quelque cruauté»[871].
Catherine s'efforçait de calmer ces esprits furieux. A Marguerite, qui
avait d'autres passions que le roi de Navarre, elle expliquait sans rire
son emprisonnement comme une juste précaution contre le désir naturel
chez une femme de rejoindre son mari. Elle remontrait au Roi doucement
que le cas échéant--c'est toujours Marguerite qui parle--«peut estre on
aurait besoin de se servir de moy; que comme la prudence conseilloit de
vivre avec ses amys come debvans un jour estre ses ennemys, pour ne leur
confier rien de trop, qu'aussy l'amitié venant à se rompre, et pouvant
nuire, elle ordonnoit d'user de ses ennemys come pouvans estre un jour
amys»[872]. Elle parvint à lui persuader que le duc d'Alençon ne
consentirait pas à traiter s'il ne laissait pas sa soeur libre. Henri
alla trouver la prisonnière, et «avec une infinité de belles paroles»
tâcha de la «rendre satisfaite», la «conviant à son amitié»[873].
Marguerite accompagna sa mère, qui allait reprendre les négociations à
Sens. Mais si sa présence contenta le Duc, elle n'adoucit pas les
exigences des coalisés. Les huguenots obtinrent tout ce qu'ils
demandaient: le libre exercice du culte dans toutes les villes, sauf à
Paris, la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy, huit
places de sûreté. Jean Casimir eut promesse de 3 388 549 florins et
François d'Alençon reçut en accroissement d'apanage la Touraine, le
Berry et l'Anjou, une véritable principauté qui rapportait 300 000
livres de revenu. Damville garda le Languedoc (paix d'Étigny, près de
Sens, 7 mai 1576)[874].
[Note 871: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 67.]
[Note 872: _Ibid._, p. 67-68.]
[Note 873: _Mémoires de Marguerite_, Éd. Guessard, p. 74-75.]
[Note 874: Comte Boulay de la Meurthe, _Histoire des guerres de
religion à Loches et en Touraine_, t. I, 1906, p. 133-145.]
Ces clauses étaient si humiliantes pour Henri III, qu'en les signant les
larmes lui coulaient des yeux. Mais Catherine le jour même s'était
empressée d'écrire à Damville--singulier confident--sa joie «de veoir
l'aigreur qui faisoit obstacle à l'unyon et bonne intelligence qui doibt
estre entre tous les princes, seigneurs et aultres subjects du Roy...
par ce moien estainte et assoupie»[875]. Oubliait-elle que sa passion
contre le gouverneur du Languedoc et les Montmorency était la cause
originelle de l'alliance des politiques avec les huguenots et du succès
de la prise d'armes? Mais elle avait quelque raison de prétendre qu'elle
n'était pas responsable des conditions onéreuses de la paix. Et
maintenant, écrivait-elle au Roi, qu'il se hâtât de faire payer aux
reîtres les trois cent mille livres promises en acompte, car ces
étrangers ne partiraient pas sans argent, «affin que si la paix ne vous
réussit aussi incontinent come a faict la tresve, il vous plaise ne vous
en prendre pas à moy, car si j'eusse esté creue lors de la tresve, le
royaulme ne (ni) vous fussiez en l'estat que vous estes»[876]. Henri la
boudait et ne montrait aucune envie de la revoir; mais elle ne laissait
pas de travailler à l'exécution du traité. Elle fit donner à Condé
Saint-Jean-d'Angely à la place de Péronne, que le gouverneur,
d'Humières, appuyé par la noblesse catholique de Picardie, refusait de
livrer au prince huguenot. Elle prodigua les assurances d'amitié à
Damville. Elle proposa une entrevue au roi de Navarre, à qui la ville de
Bordeaux, bien qu'il fût gouverneur de Guyenne, fermait ses portes. En
même temps elle dicta pour Henri III un plan de conduite et de
gouvernement[877]. «C'est comment voz prédécesseurs faisoient.» Pour
éviter l'apparence d'une critique, elle parlait à peine des fautes
commises, et encore était-ce pour les excuser ou les nier «.... Les
malins (les méchants)... ont faict entendre partout que [vous] ne vous
soucyez de leur conservation, aussi que n'éviez agréable de les veoir.»
Elle a l'air de croire, bien qu'elle sache le contraire, que ce sont
«mauvais offices et menteries» pour le faire haïr «et s'establir et
s'accroistre». Elle reconnaît que «bien souvent les depesches
nécessaires, au lieu d'estre bientost et diligemment respondues, ne
l'ont pas esté, mais au contraire ont demouré, quelqueffois ung mois ou
six semaines, tant que (tellement que) ceux qui estoient envoiez de
ceulx qui estoient enchargez des provinces par vous, ne pouvant obtenir
response aucune, s'en sont sans icelles [réponses] retournez». Sans
doute ils auraient dû considérer «la multitude des affaires et
négligence de ceulx à qui faisiez les commandemens». Mais «ils pensoient
estre vrai ce que ces malins disoient». Malgré les ménagements de forme,
l'exposé de ce qu'Henri aurait dû faire était la condamnation de ce
qu'il avait fait, de sa mollesse, de sa paresse, de son favoritisme, de
son mépris pour les contraintes et les obligations de sa charge. Qu'il
prenne, remontrait Catherine, «une heure certaine» de se lever et fasse
comme le feu roi son père. «Car quand il prenoit sa chemise et que les
habillemens entroient, tous les princes, seigneurs, capitaines,
chevaliers de l'Ordre, gentilz hommes de la Chambre, maistres d'Hostel,
gentilhomme servants, il parloit à eux et le voioient, ce qui les
contentoit beaucoup.»
[Note 875: _Lettres_, t. V, p. 193, 7 mai 1576.]
[Note 876: _Ibid._, t. V, p. 198, 15 mai 1576. Sur Jean Casimir et
son royal débiteur, voir Germain Bapst, _Histoire des joyaux de la
Couronne de France_, 1889, p. 137-142.]
[Note 877: C'est l'Avis qu'Hector de la Ferrière a publié au tome
II _des Lettres de Catherine de Médicis_, p. 90-95, et daté du 8
septembre 1563, comme une exhortation de Catherine à son fils
Charles IX immédiatement après la déclaration de sa
majorité.--Grün, _La Vie publique de Montaigne_, p. 183-197 (ch.
VI), avait déjà soutenu que les conseils de la Reine-mère étaient
adressés à Henri III et non à Charles IX, mais il les plaçait à
tort en 1574. A cette date, ils auraient fait double emploi avec
le Mémoire qu'elle fit porter à Henri III à Turin (voir ci-dessus,
p. 250-251). Voici sur le vrai destinataire les arguments de Grün,
auxquels j'en ajouterai quelques autres pour établir que le
document est de la fin de 1576. Si Catherine avait écrit à Charles
IX, qui fut déclaré majeur dans sa quatorzième année, elle
n'aurait pas parlé de la minorité de son prédécesseur, François II
ayant, quand il devint roi, quinze ans accomplis. Elle n'aurait
pas recommandé à ce roi de quatorze ans de tenir la Cour avec la
reine, alors qu'il n'était pas marié et ne le fut que sept ans
après. Il est trop spécieux de prétendre que Catherine, se
proposant de marier son fils, pouvait parler de la chose comme
déjà faite. Mais ce qui serait encore plus étrange, c'est qu'elle
conseillât à Charles IX, qui n'avait encore rien fait, étant en
tutelle, de changer de méthode. Imagine-t-on Catherine de Médicis
reprochant à son fils les actes de sa régence à elle?
L'Avis suppose un roi majeur qui n'a pas régné aussi sagement
qu'il aurait dû et il lui indique un «bon chemin», assurément
parce qu'il en a pris un mauvais. Il ne convient pas à un enfant,
au nom de qui sa mère avait gouverné et voulait continuer à
gouverner. Mais tout paraît clair si on admet, comme on le doit,
que Catherine écrivait cette sorte de leçon pour Henri III, après
les fautes de ses deux premières années de règne.
En tête de l'Avis elle rappelle les avertissements qu'elle avait
donnés à son fils avant d'aller à Gaillon: il lui restait
maintenant à dire ce qu'elle estimait nécessaire pour le faire
obéir dans son royaume. Ce n'est pas lors de ce voyage qu'elle a
fait vers la fin février 1576 avec le Roi (L'Estoile, t. II, p.
122), et où elle a pu lui parier librement, qu'elle a dicté ce
programme de conduite. Elle y fait d'ailleurs allusion à la paix
que Dieu a donnée au Roi, c'est-à-dire à la paix d'Étigny (7 mai
1576), dont elle était si heureuse et lui si humilié. Le Mémoire,
postérieur à ce traité, soit de quelques semaines ou même de
quelques jours, a dû vraisemblablement être rédigé pendant
qu'Henri III se tenait loin de sa mère et boudait.]
«Cela fait, s'en alloit à ses affaires (au Conseil des affaires du
matin) et tous sortoient hormis ceulx qui en estoient et les quatre
secrétaires [d'État]. Si faisiez de mesme, cela les contenterait fort,
pour estre chose accoustumée de tous temps aux roys voz père et
grand-père.» Qu'il donne après une heure ou deux à ouïr les dépêches et
affaires qui sans sa présence ne peuvent être expédiées. Qu'il ne laisse
pas passer «les dix heures pour aller à la messe, accompagné comme ses
père et grand-père de tous les princes et seigneurs «et non, dit-elle,
come je vous voys aller que n'avez que vos archers». Après le dîner qui
aura lieu à onze heures au plus tard «donnez audience pour le moings
deux fois la semaine», ce qui est «une chose qui contente infiniment voz
subjetz, et après vous retirer (retirez-vous) pour venir chez moy ou
chez la Royne affin que l'on cognoisse une façon de Court, qui est chose
qui plaist infiniment aux François, pour l'avoir accoustumé; et ayant
demeuré demie heure ou une heure en public, vous retirer ou en vostre
estude ou en privé, où bon vous semblera....»
Mais un roi n'a pas le droit de s'isoler longtemps. Sur les trois heures
après midi, allez «vous promener à pied ou à cheval, affin de vous
monstrer et contenter la noblesse et passer vostre temps avec ceste
dernière à quelque exercice honneste, sinon tous les jours, au moins
deux ou trois fois la semaine».... «Et après cela souper avec vostre
famille, et l'après souper deux fois la sepmaine tenir la salle du bal,
car j'ay ouï dire au roy vostre grand-père qu'il falloit deux choses
pour vivre en repos avec les François et qu'ils aimassent leur roy: les
tenir joyeux et occuper à quelque exercice», comme «combattre à cheval
et à pied, courre la lance». Ainsi faisait aussi Henri II, «car les
François ont tant accoustumé, s'il n'est guerre, de s'exercer que qui ne
leur fait faire, ils s'emploient à autres choses plus dangereuses».
Qu'il rétablisse à la Cour «l'honneur et police» qu'elle y avait vus
autrefois. «Du temps du roi vostre grand-père il n'y eust un homme si
hardi d'oser dire dans sa Court injure à ung autre, car s'il eust esté
ouy, il eust esté mené au prévost de l'hostel». Chacun alors faisait son
office et se tenait à son poste: capitaines des gardes, archers,
Suisses, prévôt de l'Hôtel. Les capitaines des gardes se promenaient
dans les salles et par la cour. Les archers auraient empêché «que les
pages et lacquais ne jouassent et tinssent les brelans qu'ils tiennent
ordinairement dans le chasteau où vous estes logé avec blasfèmes et
juremens, chose exécrable».... Le prévôt de l'Hôtel surveillait la
basse-cour, ainsi que les cabarets et lieux publics autour de la
résidence royale, et s'il se commettait «des choses mauvaises» punissait
les délinquants. Le soir, quand la nuit venait, le Grand Maître faisait
allumer «des flambeaux par toutes les salles et passages et, aux quatre
coins de la court et degrez, des fallots». «Dès que le roy estoit couché
on fermoit les portes» des appartements, dont on mettait les clefs
«soubs le chevet de son lit», et «jamais la porte du chasteau n'estoit
ouverte que le roy ne fust éveillé». L'accès à la résidence royale était
rigoureusement hiérarchisé. «Les portiers ne laissoient entrer personne
dans la court du château, si ce n'estoient les enfans du roi et les
frères et soeurs, en coche, à cheval et littière; les princes et
princesses descendoient dessoubz la porte; les autres, hors la porte».
Le service du Roi, au dîner et au souper, se faisait en grand apparat.
Le gentilhomme tranchant apportait la nef et les couteaux, précédé de
l'huissier de salle et suivi des officiers pour couvrir. Le maître
d'hôtel allait avec le panetier quérir la viande, escorté «des enfans
d'honneur et pages, sans valetailles ny autres que l'escuyer de
cuisine». Et «cela estoit plus seur et plus honorable». «L'après dîner
et l'après soupper, quand le Roy demandoit sa collation», c'était un
gentilhomme servant «qui portoit en la main la couppe et après luy
venoient les officiers de la panneterie et eschansonnerie». La
Reine-mère comptait sur la vertu du cérémonial pour ranimer la foi
monarchique.
Elle rappelait aussi à Henri III l'intérêt qu'il avait à examiner
lui-même et à expédier rapidement les affaires. Elle lui recommandait de
recevoir tous ceux de ses sujets qui venaient des provinces pour le
voir, de s'informer «de leurs charges et, s'yls n'en ont point, du lieu
d'où ils viennent», afin «qu'ils cognoissent que voulez sçavoir ce qui
se faict parmi vostre royaume et leur faire bonne chère». Qu'il ne se
bornât pas à leur «parler une fois», mais, quand il les trouvait en sa
chambre ou ailleurs, qu'il leur dit «toujours quelque mot».
Il doit employer ses faveurs à maintenir son autorité. Catherine aurait
désiré infiniment qu'à l'exemple du roi Louis XII, son fils eût une
liste de ses serviteurs de toute qualité et un rôle des «offices,
bénéfices et autres choses qu'il pouvoit donner» pour à chaque vacance
récompenser qui bon lui semblerait (remarquez qu'elle ne dit pas le plus
digne) et se délivrer de toutes les sollicitations, «importunitez et
presses de la Court». Il aurait ainsi le mérite de la grâce qu'il
ferait, l'ayant faite de lui-même, car s'il cédait «aux placets ou
autres inventions, croiez, disait-elle, que l'on ne tiendra pas le don
de vous seul».
Il le faudrait pourtant. «Le Roy vostre grand-père... avoit le nom de
tous ceulx qui estoient de maison dans les provinces et autres qui
avoient autorité parmy les nobles, et du clergé, des villes et du
peuple; et pour les contenter et qu'ils tinsent la main à ce que tout
fust à sa dévotion, et pour estre adverty de tout ce qui se remuoit
dedans les dictes provinces... il mectoit peine d'en contenter parmy
toutes les provinces une douzaine ou plus ou moings,... aulx ungs il
donnoit des compagnies de gens d'armes; aux autres quand il vacquoit
quelque bénéfice dans le mesme pays, il leur en donnoit, come aussi des
capitaineries des places de la province et des offices de judicature, à
chacun selon sa qualité.... Cela les contentoit de telle façon qu'il ne
s'y remuoit rien, fust au clergé ou au reste de la province, tant de la
noblesse que des villes et du peuple, qu'il ne le sçeut.» «C'est le
meilleur remède dont vous pourrez user pour vous faire aisément et
promptement bien obéir et oster et rompre toutes autres ligues,
accoinctances et menées.» Qu'il mît aussi «peine» à s'assurer mêmes
intelligences «en toutes les principales villes»--une puissance dont
Catherine avait vu grandir l'esprit de faction et la force de résistance
pendant les troubles--et qu'il y gagnât «trois ou quatre des principaulx
bourgeois et qui ont le plus de pouvoir en la ville et aultant des
principaulx marchans qui aient bon crédit parmy leurs concitoiens»; «que
soubz main, sans que le reste s'en aperçoive ny puisse dire que vous
rompiez leurs privillèges», il les favorise «tellement par bienfaits ou
autres moiens.... qu'il ne se fasse ni die rien au corps de ville ny par
les maisons particulières que n'en soiez adverti», et que les jours
d'élection ils fassent toujours élire «par leurs amis et pratiques» des
hommes qui vous soient tout dévoués. S'assurer des clients dans toutes
les provinces et dans tous les ordres, relever le prestige monarchique,
et cependant se rendre accessible et familier à la noblesse, régler sa
Cour et ses Conseils, voir lui-même ses affaires et les expédier
rapidement, tels étaient les moyens que Catherine recommandait à son
fils pour restaurer son autorité et regagner l'affection de ses peuples.
Mais Henri III jugeait encore plus urgent de rompre le traité si
favorable aux huguenots, ou, comme on disait, la paix de Monsieur. Il
s'y croyait tenu en conscience par le serment fait à son sacre de
défendre l'Église. Il constatait l'émotion des catholiques: la noblesse
de Picardie, qui s'était armée contre le prince de Condé, faisait appel
à tous les princes, seigneurs et prélats du royaume pour «empescher et
destourner leurs finesses et conspirations (des hérétiques) par une
sainte et chrétienne union, parfaite intelligence et correspondance de
tous les fidèles loyaux et bons sujets du Roi». Le duc de Guise
travaillait la bourgeoisie, comme le signalait déjà la Reine-mère à son
fils le 25 décembre 1575. «Asteure que les villes cet liguet (se
liguent) sur le nom d'un grant que vous saurès quelque jours»[878]. Il
ne devait le connaître que trop.
[Note 878: _Lettres_, t. V, p. 181.]
Henri de Guise, le seul des chefs catholiques qui eût été heureux dans
cette malheureuse guerre, avait battu à Dormans (10 octobre 1575)
l'avant-garde des envahisseurs commandée par Thoré, et, pour surcroît de
bonheur, il avait été blessé au visage d'un coup d'arquebuse. Cette
balafre glorieuse le rendait encore plus cher au peuple de Paris, à qui
il l'était déjà comme fils de François de Guise, blessé lui aussi au
visage pour la défense du pays et mort victime du fanatisme protestant
devant Orléans. Aussi pour empêcher que le ressentiment de cette paix
honteuse n'aboutît à la formation d'un parti catholique hostile à la
monarchie, Henri III était bien résolu à manquer de parole aux
protestants. Il entreprit de détacher d'eux le duc d'Alençon, qui de son
nouvel apanage avait pris le nom de duc d'Anjou, et les politiques, dont
le concours leur avait été si avantageux. Il reçut «avec tout honneur»
ce frère détesté et même fit bon visage à son favori Bussy. Il lui
persuada facilement que son alliance avec les huguenots ne profitait
qu'aux Guise. La Reine-mère, à son passage à Blois, où Henri III la pria
de s'arrêter, eut «le contentement d'y voir son fils, le duc d'Anjou, si
bien réconcilié que j'espère qu'il n'y aura désormais en eux (ses deux
enfants) qu'une mesme volonté à la conservation de ceste couronne»[879].
[Note 879: Lettre du 2 novembre 1576, _Lettres_, t. V, p.
223.--_Mémoires de Villeroy_, éd. Buchon, p. 109.]
Les États généraux, dont le traité stipulait la convocation, se
réunirent à Blois en décembre 1576. Les protestants, découragés par le
rapprochement des deux frères, s'étaient abstenus, sauf dans deux ou
trois bailliages, de prendre part aux élections. Henri III comptait sur
cette assemblée toute catholique pour lui procurer les fonds nécessaires
à la guerre. Il renvoya Sébastien de l'Aubespine, évêque de Limoges, qui
avait assisté Catherine dans les négociations d'Étigny. Il se fit
apporter la liste d'adhésion à la Ligue et «s'y signa le premier comme
chef»; il déclara en plein Conseil que «ce qu'il avait fait à ce dernier
Édit de pacification avoit été seulement pour ravoir son frère et
chasser les reitres et autres forces étrangères hors de ce royaume,...
mais en intention de remettre laditte religion (catholique) le plus tost
qu'il pourroit à son entier....» Il poussa les trois ordres à voter le
rétablissement de l'unité religieuse. C'était signifier à sa mère
qu'elle devait changer de politique ou renoncer au gouvernement. Elle
était plus pacifique que jamais, ayant constaté que le Roi était
incapable de conduire ou même d'organiser la guerre. Elle accusait les
évêques--tout bas--de lui avoir conseillé «de ne tenir ses promesses»
aux hérétiques «et rompre tout ce qu'elle avoit promis et contracté pour
luy»[880]; mais elle se garda bien de lui résister en face. Dans un
nouvel Avis qu'elle lui adressa (2 janvier 1577)[881], elle louait son
dessein de rétablir la religion en son royaume et de supprimer une secte
dont la tolérance est «très desplaisante à Dieu». Mais discrètement elle
glissait une recommandation pacifique sous la forme d'un souhait; elle
espérait, disait-elle, que, conformément à la volonté bien connue du
Roi, cette résolution pourrait s'exécuter sans en venir aux armes. Elle
lui en indiquait les moyens, s'assurant sur son affection «pour excuser
ce que j'en pourrois dire de mal à propos»[882].
[Note 880: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 88.]
[Note 881: _Lettres_, t. V, p. 231-236.]
[Note 882: _Ibid._, p. 232.]
Il devrait envoyer une ambassade de représentants des trois ordres au
prince de Condé, au roi de Navarre et à Damville pour leur faire
connaître son intention et celle des États, et si le roi de Navarre n'y
entendait point, lui déléguer le duc de Montpensier (Louis de Bourbon)
«lequel pour estre prince tel qu'il est de sa maison et d'aage, est à
croire qu'il le respectera et croyra plus que nul autre». Montpensier,
comme de soi-même, lui parlerait d'un mariage possible entre la
princesse de Navarre, Catherine de Bourbon, sa soeur, et le duc d'Anjou,
et lui annoncerait la venue, après les États, de la Reine-mère
accompagnée de Marguerite, sa femme, qu'il réclamait. Le prince de Condé
resté seul s'accordera. «Quant au maréchal d'Amville, c'est celuy-là,
disait-elle, que je crains le plus, d'autant qu'il a plus d'entendement,
de expérience et de suite». Aussi était-il nécessaire de le gagner à
tout prix. Mais si ces trois-là, par leur obstination, rendaient la
guerre inévitable, il faudrait lever trois armées avec les subsides des
États et l'aliénation des biens du clergé. Le Roi marcherait lui-même en
Guyenne après avoir fait nettoyer tout le pays devant lui par le duc de
Montpensier, pour ne trouver rien qui ne lui obéisse. Et «en ce pendant»
qu'il n'était ni «en paix ny en guerre», il devait renforcer les troupes
des gouverneurs, assurer la garde des villes, enrôler des reîtres en
Allemagne et députer aux princes de ce pays pour les détourner d'une
nouvelle invasion[883].
[Note 883: _Lettres_, t. V, p. 232.]
Catherine avait pris depuis longtemps ses précautions contre Élisabeth
d'Angleterre, la protectrice naturelle des huguenots, avec qui ses
rapports, qui ne furent jamais cordiaux qu'en apparence, étaient depuis
la Saint-Barthélemy aigres, froids, défiants. Le point faible de la
puissance britannique, c'était l'Irlande catholique, plusieurs fois
vaincue, jamais soumise, et, ici ou là, toujours prête à s'armer contre
ces maîtres étrangers et hérétiques. Catherine pensait qu'une
insurrection irlandaise serait une bonne riposte à une intervention
anglaise, mais elle ne pouvait, sans se compromettre, entretenir des
relations ouvertes avec les mécontents. Elle laissait faire un de ses
anciens pages, gouverneur de Morlaix, capitaine de Granville, et grand
ennemi, à ce qu'il semble, des Anglais, ce Troïlus de Mesgouez, qui ne
s'est pas illustré dans le rôle amoureux que lui prête la légende[884].
En ces temps de désordre et de faible centralisation, où se déployaient
et quelquefois se déchaînaient les libres initiatives, La Roche avait
l'air de battre les mers d'Irlande, armateur ou corsaire, pour son
propre compte et sous sa responsabilité[885]. On le voit en 1570
débarquer dans le territoire d'un des chefs de la rébellion latente,
Desmond; il s'y attarde plusieurs mois, malgré les instances des Anglais
et sa promesse, et, quand il se décide à partir, il emmène le frère de
Desmond, Fitz-Maurice, et oublie quelques soldats dans un fort[886]. Il
recueille en Bretagne les fugitifs et les bannis, il les cache, il les
aide, il les arme. En juillet 1575, il accompagne à la Cour
Fitz-Maurice, qui, allant en Espagne solliciter Philippe II, avait été
contraint, alléguait-on, par la tempête d'aborder en France[887], et
c'est à lui aussi que s'adresse à quelques jours de là, comme à
l'intermédiaire naturel, un certain capitaine Thomas Bate, qui se disait
chargé par le comte Quillegrew (lisez Kildare) d'offrir à la Reine-mère
les moyens dont disposait ce lord irlandais, prisonnier à la Tour de
Londres, pour faire de «grands services» au Roi de France en Irlande. Ce
Thomas Bate, un espion d'Élisabeth, voulait tenter la Reine-mère et
l'obliger à se découvrir. Catherine, flairant le piège, fit arrêter et
enfermer au bois de Vincennes cet agent provocateur. Le chargé
d'affaires anglais, Dale, qu'elle fit venir pour lui expliquer
l'emprisonnement de ce sujet britannique, saisit cette occasion de se
plaindre des menées de La Roche et de ses liaisons avec les rebelles
irlandais. Elle protesta qu'elle ne savait rien de ces intrigues, mais
elle admit comme possible que La Roche, qui était, disait-elle, au duc
d'Alençon, l'eût entretenu de quelque projet et qu'il en eût été
volontiers ouï, «comme les princes font bien souvent, principalement
ceux qui sont de son âge et mesmement (surtout) quand on leur parle pour
leur grandeur»[888]. Gentilhomme servant du duc d'Alençon, ami des
Guise, les chefs du parti catholique, et gouverneur du Roi, La Roche
était un personnage à plusieurs faces, hardi et ambitieux[889], dont on
ne savait jamais exactement pour qui il opérait, ni même s'il n'opérait
pas pour lui-même. Mais Élisabeth savait bien contre qui. C'est,
disait-elle à l'ambassadeur de France «ung terrible, gallant contre
elle»[890]. Les titres qu'il porte dans les lettres patentes de mars
1577, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec et de la Joyeuse Garde,
conseiller du Roi en son Conseil privé et chevalier de l'Ordre, sont
probablement le prix de cette guerre sourde à l'Angleterre, en prévision
d'une guerre ouverte. Mais l'autorisation qui lui est octroyée par ces
mêmes lettres patentes de s'établir aux Terres Neuves d'Amérique, pour
en jouir perpétuellement, lui et ses héritiers, n'est pas une
récompense. Ce projet de colonisation (mars 1577) coïncide si bien avec
la reprise de la lutte contre les huguenots qu'il y a de bonnes raisons
de ne pas le prendre trop au sérieux. Quelque incohérente qu'ait
toujours été la politique des Valois, il n'est pas vraisemblable qu'ils
se fussent dessaisis d'une partie des navires bretons au moment où ils
pouvaient craindre l'entrée en ligne de la marine anglaise. De même que
Charles IX avait fait en 1571, sous prétexte d'un établissement
outremer, dresser une flotte, qui était destinée à tenir le roi
d'Espagne «en cervelle», Henri III accordait à La Roche le droit de
lever, fréter, équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il
avisera, non pas, comme le publiait la déclaration royale, pour aller
aux Terres Neuves, mais pour prêter aide, le cas échéant, aux rebelles
d'Irlande, si Élisabeth s'avisait de secourir les rebelles de France.
Les agents anglais ne s'y trompèrent pas et, comparant l'importance de
cette entreprise coloniale à l'insuffisance de celui qui en était
chargé, ils avertirent leur gouvernement (juin 1577) qu'il y avait
«quelque dessein traître contre l'Irlande»[891]. La guerre ayant fini
(septembre 1577) avant que la flotte fût prête et qu'Élisabeth eût
bougé, on nomma La Roche, pour sauver la face ou l'indemniser des
avances d'argent qu'il avait faites, vice-roi, lieutenant général et
gouverneur des Terres Neuves à découvrir et à conquérir (janvier 1578).
Il partit avec un vaisseau de trois cents tonnes environ, mais il fut
«bien battu par quatre navires anglais», qu'il «pensait piller»[892], et
probablement regagna le port.
[Note 884: Voir plus haut, ch. V, p. 208-209.]
[Note 885: L'histoire des rapports de la France avec les Irlandais
pendant le règne d'Élisabeth reste à écrire. Il n'en est fait
mention qu'en passant dans les volumes de Froude, _History of
England from the fall of Wolsey to the defeat of the Spanish
Armada_, t. VI-XIII, 1887.]
[Note 886: _Mémoires de Walsingham_, fév. 1570, _passim_, p. 34,
36, 49.--_Correspondance de La Mothe-Fénelon_, t. III, p. 444, 23
janvier 1571.--Cf. _ibid._, p. 450, et t. IV, p. 485.]
[Note 887: Élisabeth fit remercier Henri III de n'avoir pas
encouragé Fitz-Maurice, _Corresp. de La Mothe-Fénelon_, t. VI, p.
488 (13 juillet 1575).]
[Note 888: Sur cet épisode, voir la dépêche de Dale à son
gouvernement, _Calendar of State paper foreing series, of the
reign of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), p. 101, et celle de
Catherine à La Mothe-Fénelon, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p.
127-129.]
[Note 889: Paulet à Walsingham (Juin 1577): «On laisse entendre à
la Cour (de France) que La Roche est un impudent drôle (an
insolent fellow), qu'il dépend absolument des Guise, qu'un royaume
est trop peu pour lui.» _Calendar of State paper_, 1575-1577 (t.
XI), p. 594.]
[Note 890: _Correspondance de la Mothe-Fénelon_, t. VI, p. 468, 13
juillet 1575. Élisabeth, qui ne sait pas très bien le français,
transporte dans notre langue des mots de la sienne et qui en
viennent d'ailleurs, mais qui ont, en cours de route, changé de
sens. Gallant, en anglais, signifie vaillant, hardi.]
[Note 891: _Calendar of State paper foreing series, of the reign
of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), n° 1467, p. 594. Voir l'échange
de récriminations entre Paulet ambassadeur d'Angleterre, et Henri
III et la Reine-Mère dans _Lettres_, t. V, p. 258, note 1 (20 juin
1577) et plus amplement t. V, p. 268, dépêche de Catherine à
Mauvissière du 1er août, à propos des agissements de Fitz-Maurice
et de La Roche. La Roche, dit-elle à Paulet, n'était «allé en nul
lieu» et lui avait promis de n'entreprendre «aucune chose contre
sadicte maistresse» (Élisabeth) et «s'il faisoit au (le)
contraire, il ne faudroit (manquerait) d'estre bien chastié».]
[Note 892: Paulet à la reine Élisabeth, 7 juillet 1578, _Calendar
of State papers_, 1578-1579 (t. XIII) no 71, p. 53.]
La Reine-mère avait employé un autre moyen qu'elle pensait aussi
efficace pour empêcher l'Angleterre de se déclarer en faveur des
huguenots; elle avait remis en avant le projet de mariage du duc d'Anjou
avec Élisabeth. Elle travaillait au dedans comme au dehors à préparer au
Roi une victoire facile. Elle parvint non sans peine à rassurer Damville
qui, sachant que le Roi lui en voulait mortellement de sa révolte
passée, demandait des garanties. Les assurances ne coûtaient pas à
Catherine. Elle lui faisait dire par le duc de Savoie, l'ami du Roi de
France et l'allié de tous ses ennemis, que s'il se remettait, comme il
devait, en son devoir, elle consentait, tant elle était sûre du
contraire, que tout le mal qu'il aurait du Roi, on le lui fasse à
elle-même et que Dieu lui en envoie autant[893]. Elle sollicitait sa
femme, Antoinette de La Marck, ardente catholique, de le détacher des
huguenots. Mais Damville voulait mieux que des paroles. Il obtint que le
marquisat de Saluces lui fût donné de surcroît s'il réussissait à
soumettre tout le Languedoc à l'obéissance du Roi. Catherine se porta
garante de cet accord, affirmant que son fils «aymeroit mieulx mouryr
que faillir à ses promesses»[894]. C'était rompre à bon marché, la
cession étant conditionnelle, l'alliance des protestants et des
politiques (mai 1577).
[Note 893: Au duc de Savoie, 9 janvier 1577, _Lettres_, t. V. p.
236.]
[Note 894: A Damville, 27 janvier 1577, _Lettres_, t. V, p.
240.--Cf. la lettre du 16 décembre, p. 228.--Sur la cession de
Saluces, voir t. V, p. 240, note.]
Catherine avait justement prévu qu'Henri III se dégoûterait vite de la
guerre. Il avait donné à son frère le commandement de la principale
armée et il le lui retira par jalousie après la prise d'assaut de la
forte place d'Issoire (11 juin). L'argent manqua; les États généraux,
qui avaient applaudi à son dessein de rétablir l'unité de foi, lui
avaient refusé les moyens de l'imposer. Mais les huguenots, affaiblis
par la défection des catholiques unis, acceptèrent la paix de Bergerac
(7 septembre 1577).
L'Édit de Poitiers, confirmatif de ce traité, restreignait l'exercice du
culte réformé à une ville par bailliage, outre les villes et bourgs où
le libre exercice existait avant la dernière prise d'armes. Henri III,
fier de cette paix--sa paix--qui réparait la honte de la paix de
Monsieur, oublia les conseils de sa mère et ne pensa plus qu'à ses
plaisirs.
Après la mort de Du Gast, un favori de grande allure, il avait commencé
en 1576 à vivre dans l'intimité de dix ou douze jeunes gens beaux et
bien faits, qu'il trouvait un plaisir équivoque à voir parés, coiffés,
attifés avec une recherche et des raffinements de femmes. Les Mignons,
comme on les appelait, Quélus, Maugiron, Saint-Luc, d'Arques,
Saint-Mesgrin, etc., jaloux d'accaparer la faveur et les faveurs de leur
maître, excitaient ses rancunes et ses défiances contre son frère. Ils
assaillirent Bussy, qui les qualifiait crûment de mignons de couchette,
et le manquèrent. Quelques jours après, aux noces de Saint-Luc (9
février 1578), ils narguèrent le duc d'Anjou que Catherine, conciliante,
avait décidé à paraître au bal. Celui-ci, de dépit et de colère, quitta
la fête et alla raconter à sa mère ce qui venait de se passer, «de quoy
elle fut très marrie». Il lui dit son intention, qu'elle trouva «très
bonne», de s'en aller pour quelques jours, à la chasse, «soulager et
divertir un peu son esprit des brouilleries de la Cour». Mais le Roi,
inquiet de cette brusque sortie, et appréhendant une fuite, envoya
réveiller la Reine-mère et pénétra dans la chambre du Duc, suivi du
sieur de Losses, capitaine des gardes, et de quelques archers écossais.
Catherine, «craignant qu'en cette précipitation, il (le Roi) fist
quelque tort à la vie» de son fils, accourut «toute déshabillée...,
s'accomodant comme elle peust avec son manteau de nuit»[895]. Henri
fouilla la chambre et le lit, et arracha des mains du suspect, malgré
ses prières, une lettre où il croyait trouver la preuve d'un complot, et
qui n'était qu'un poulet de Mme de Sauve. Mais, encore plus irrité de
cette déception, il sortit, commandant à Losses de garder son frère et
de ne le laisser parler à personne. Le prisonnier passa la nuit dans une
mortelle inquiétude. Catherine, qui s'était tue ce soir-là pour ne pas
exaspérer les passions, envoya le lendemain «quérir tous les vieux du
Conseil, Monsieur le chancelier, les princes, seigneurs et mareschaulx
de France», qui tous furent d'avis qu'elle «devoit remonstrer au Roy le
tort qu'il se faisoit», et tâcher de «r'habiller cela le mieux que l'on
pourroit». Elle alla trouver Henri III «avec tous ces messieurs» et fit
agir aussi le duc de Lorraine, son gendre, qui se trouvait à la Cour. Le
Roi, «ayant les yeux dessillez», consentit à une réconciliation,
s'excusant de ce qu'il avait faict sur «le zèle qu'il avoit au repos de
son État». Le Duc se déclara «satisfaict si son frère recognoissoit son
innocence». Sur cela la Reine-mère «les prit tous deux et les fist
embrasser»[896].
[Note 895: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 135-137.]
[Note 896: _Ibid._, p. 143-146.]
Mais cinq jours après, le duc d'Anjou, qu'Henri III tenait consigné dans
le Louvre, s'enfuit par la fenêtre de l'appartement de la reine de
Navarre, sa soeeur, et se retira à Angers, capitale de son apanage.
Cette fuite serait-elle, comme en 1575, l'annonce d'une prise d'armes
générale. Il y avait d'autant plus lieu de le craindre que le nombre des
malcontents était plus grand. Pour suffire aux dépenses des dernières
guerres, aux appétits de son entourage et à ses prodigalités, Henri III
continuait et aggravait les expédients financiers de sa mère. Il
augmentait les tailles, empruntait de force aux particuliers et aux
villes, levait sur le clergé des décimes ordinaires et extraordinaires,
aliénait les biens d'Église et projetait d'établir à la sortie du
royaume un nouveau droit, la traite foraine domaniale, sur les blés, les
toiles, les vins et le pastel (plante tinctoriale), au risque de tarir
ces quatre sources de la richesse française[897]. Il généralisait les
droits d'importation, revisait, pour les hausser, les anciens tarifs, et
concentrait la levée des aides, des gabelles et des traites entre les
mains de quelques Italiens experts à pressurer les contribuables[898].
[Note 897: Sous le nom d'imposition foraine, domaine forain, rêve
et haut passage, étaient levées ensemble trois espèces de droits
sur les produits du sol et les marchandises, soit à la sortie du
royaume, soit au passage de la ligne des douanes intérieures. En
février 1577, Henri III greva les blés, les toiles, les vins et le
pastel d'un nouveau droit, la traite foraine domaniale, qui était
perçu en outre des précédents, mais seulement à la frontière du
royaume.]
[Note 898: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p.
223-233.]
L'assemblée générale de la Ville de Paris, dans ses doléances au Roi de
1575, avait protesté déjà contre «les grandes daces et impositions
nouvellement inventées ès fermes desquelles on n'a jamais voullu
recevoir les naturels François», et elle concluait par ce sérieux
avertissement: «Comme vous avez la domination sur vostre peuple, aussy
Dieu est vostre supperieur et dominateur, auquel debvez rendre compte de
vostre charge. Et sçavez trop mieulx, Sire, que le prince qui lève et
exige de son peuple plus qu'il ne doibt alliene et perd la volunté de
ses subjects de laquelle deppend l'obéissance qu'on luy donne»[899]. En
1578, l'orateur des États de Normandie, Nicolas Clérel, chanoine de
Notre-Dame de Rouen, représentait au lieutenant général du Roi «les
povres villageois de Normandie ... maigres, deschirez, langoureux, sans
chemise en dos ny soulier en pieds, ressemblans mieux hommes tirez de la
fosse que vivans», et il s'écriait: «Se souviendront point les
inventeurs des Édits pernicieux à l'Estat du Roy et repos public que
Dieu qui est par dessus les Roys les peut confondre en abisme comme il
sait bien, quand il luy plaist, transférer les royaumes et monarchies où
l'iniquité abonde et la justice est ensevelie, ainsi qu'il menace en
Osée, chap. 13: _Aufferam_, inquit, _regem in indignatione mea_». Je
vous ôterai votre roi dans ma colère (Osée. XIII)[900]. Nicolas
Boucherat, abbé de Cîteaux, porte-parole des États de Bourgogne (mai
1578), ne craignit pas de rappeler à Henri III que Roboam avait, par
«une aigre et dure réponse» aux plaintes de ses sujets, perdu
l'obéissance de dix tribus[901].
[Note 899: _Remontrances très humbles de la Ville de Paris et des
bourgeois et cytoiens d'icelle_. Registres du Bureau de l'Hôtel de
Ville de Paris, t. VII, p. 313-317.]
[Note 900: Ch. Robillard de Beaurepaire, _Cahiers des Etats de
Normandie sous le règne de Henri III. Documents relatifs à ces
assemblées_, t. I (1574-1581), p. 324 et 326.]
[Note 901: Weill, _Les Théories sur le pouvoir royal en France
pendant les guerres de religion_, 1891, p. 151.]
C'est au nom de ses privilèges que la Bourgogne repoussait
l'établissement de nouvelles taxes, sans un vote de ses États généraux.
Les autres provinces alléguaient aussi les droits historiques: la
Bretagne, les stipulations du contrat de mariage de la reine Anne; la
Normandie, la charte aux Normands de Louis le Hutin. La grande Ligue de
1576 était morte de l'étreinte royale, mais la surcharge des impôts
ravivant ici et là l'esprit particulariste et s'ajoutant à toutes les
autres causes de mécontentement, des ligues de toutes sortes se
formaient et s'organisaient en Périgord, en Auvergne, en Dauphiné, en
Provence, etc.
Au moins Henri III aurait-il dû s'attacher le duc de Guise, si populaire
à Paris et dans la plupart des grandes villes. Mais il prétendait
gouverner d'après les préjugés de puissance absolue, comme s'il n'avait
rien ni personne à ménager. Il traita Guise avec hauteur et laissa voir
l'intention de lui ôter la grande maîtrise pour en gratifier Quélus. Les
Mignons, privés du plaisir d'humilier Monsieur, tournèrent «leur
desbordée outrecuidance» contre ce nouvel ennemi. Mais ils trouvèrent à
qui parler. Quélus et Maugiron, assistés de Livarot, furent, en un duel
de trois contre trois, l'un tué, l'autre mortellement blessé par le
jeune d'Entragues, Ribérac et Schomberg, qui étaient de la bande des
Lorrains (27 avril 1578). Saint-Mesgrin, autre mignon, qui faisait à la
duchesse de Guise une cour compromettante, fut, au sortir du Louvre,
dans la nuit du 21 juillet, assassiné par une troupe que dirigeait,
dit-on, le frère du duc, Mayenne. Guise avait quitté Paris en mai et le
bruit courut qu'en prenant congé du Roi il lui avait signifié qu'il
s'abstiendrait, à l'avenir, de porter les armes contre le duc d'Anjou,
son frère et l'héritier présomptif de la couronne[902].
[Note 902: _Négociations diplomatiques de la France avec la
Toscane_, t. IV, 1872, p. 169.]
La «paix du Roi» était aussi odieuse à beaucoup de catholiques qu'à la
plupart des huguenots, ceux-là s'indignant qu'Henri III se fût arrêté en
plein succès et n'eût pas interdit partout l'exercice public de
l'hérésie, ceux-ci ne se résignant pas à perdre dans la plus grande
partie du royaume la liberté de culte que «la paix de Monsieur» leur
avait octroyée partout. Les politiques, dont le revirement avait décidé
du succès de la dernière guerre, s'étonnaient de la défaveur de leurs
chefs. Aussi les «brasseurs» de troubles, qui allaient de parti en parti
et de province en province, porteurs de plaintes et de projets de
coalition, trouvaient partout des oreilles complaisantes.
Qu'adviendrait-il s'ils réussissaient à entraîner le duc d'Anjou, roi en
expectative?
Catherine se le demandait avec inquiétude. Elle savait par deux
expériences successives de quel poids serait la détermination du Duc.
Lui seul était capable de grouper en faisceau compact pour une offensive
commune les catholiques et les protestants, divisés et même opposés de
sentiments, de griefs, d'intérêts, et, seul, il pouvait donner à
l'insurrection un caractère de légitimité. Une prise d'armes qu'il
désavouerait ou même n'avouerait pas ne serait jamais que partielle,
sans grande chance de succès ou tout au moins de durée, mais celle dont
il prendrait le commandement exposait à tous les hasards, par le nombre
et la force des assaillants, la puissance et la personne royales. Il
tenait dans ses mains la paix et la guerre.
Catherine était en conséquence décidée à payer au plus haut prix son
alliance ou sa neutralité. Mais il lui fallait convaincre le Roi de la
nécessité des sacrifices, et elle y trouvait bien des difficultés. Les
négociations de 1576 avec Monsieur font date dans son histoire. Les
critiques contre sa faiblesse ou sa complaisance avaient fait impression
sur Henri III, jaloux et fier, dont l'orgueil royal avait été
cruellement éprouvé et qui doutait d'être, comme il l'avait cru
jusqu'alors, l'enfant «uniquement chéri». Dans la séance d'ouverture des
États généraux de Blois, tout en donnant «des louanges immortelles» à la
«vigilance, magnanimité» et «prudence» de sa mère, il avait parlé des
tourmentes de sa «minorité», quoiqu'il eût à son avènement vingt-deux
ans, en homme décidé à prendre lui-même à l'avenir le «gouvernail»[903].
«Il y a bien douze ans, disait en 1588 Catherine, que mon fils n'écoute
plus mes conseils...»[904]. Elle exagérait assurément. Son fils
continuait à l'aimer et l'estimait plus capable que personne de conduire
les grandes affaires. Il revenait à elle en toutes ses difficultés comme
à une mère très tendre et au serviteur le plus sûr. Par habitude de
paresse ou quand il était malade, il lui abandonnait même toute la
charge du gouvernement, mais il l'y contrecarrait souvent et lui faisait
sentir toujours que c'était par délégation. Désormais, elle fut obligée
de rendre compte de ses actes, d'expliquer sa politique ou de ruser et
biaiser. Son règne était bien fini; elle tombait au rang de principal
ministre.
[Note 903: [Lalourcé et Duval], _Recueil de pièces authentiques_,
t. II, p. 45.]
[Note 904: C'est l'aveu qu'elle faisait en gémissant à un capucin
qui s'étonnait qu'elle eût permis le meurtre des Guise. Cette
pièce intéressante a été publiée par Charles Valois, _Histoire de
la Ligue. Oeuvre inédite d'un contemporain_, Soc. Hist. France, I,
1914, app., p. 300.]