Catherine prenait le gouvernement dans des conditions difficiles: un roi
enfant, des États généraux réunis (après environ quatre-vingts ans
d'interruption)[262], les partis et les religions en lutte, les Guise
jaloux de leur pouvoir perdu, Antoine de Bourbon envieux de celui qu'il
avait cédé; elle, l'étrangère, «n'y ayent (n'y ayant), disait-elle, heun
seul [homme] à qui je me puise du tout fyer, qui n'aye quelque pasion
partycoulyère». Mais elle avait confiance, comme elle l'écrivait à sa
fille le surlendemain de l'avènement de Charles IX: «...Vous diré (je
vous dirai de) ne vous troubler de ryen et vous aseurer que je ne feré
pouyne (peine) de me gouverner de fason que Dyeu et le monde aront
aucasion d'estre contens de moy, car s'et mon prinsypale bout (but) de
avoir l'honneur de Dyeu an tout devent les yeulx et conserver mon
authorité, non pour moy, més pour servir à la conservation de set (ce)
royaume et pour le byen de tous vos frères»[263].
[Note 261: Catherine de Médicis n'a pas eu en titre la régence que
les États généraux, comme on le verra plus loin, auraient été
plutôt portés à décerner au roi de Navarre. Dans une note sur les
dates de la naissance de ses enfants, écrite entre la mort de
François II (5 déc. 1560) et la majorité de Charles IX (17 août
1563), le secrétaire d'État, Claude de l'Aubespine, la qualifie de
«_Gouvernante de France_» (Louis Paris, _Négociations_, etc. p.
892). C'est le pouvoir de régente sans le nom. Aussi ne me suis-je
pas fait scrupule de l'appeler Régente au lieu de «Gouvernante de
France».]
[Note 262: Les États de 1506 sous Louis XII et de 1558 sous Henri
II ne sont pas de véritables États généraux. En 1506 les députés
des villes étaient seuls; en 1558 les représentants du clergé, de
la noblesse, de la justice et du tiers état avaient été désignés
par le roi. Mais les États de 1560 furent une vraie Assemblée
générale élue des trois ordres de la Nation.]
[Note 263: 2 décembre 1560. _Lettres de Catherine_, I, p. 568, ou
I. p. 158.]
Les États généraux, élus du vivant de François II, se réunirent à
Orléans cinq jours après sa mort. C'était la première fois depuis 1484
que les trois ordres de la nation étaient consultés ensemble sur leurs
griefs et sur leurs voeux. La bataille électorale avait été très disputée
et, malgré la pression gouvernementale, la Noblesse et le Tiers état
avaient choisi nombre de représentants hostiles aux Guise et favorables
à la réformation de l'Église, sinon à la Réforme. Catherine pouvait
craindre que cette assemblée sans expérience ni tradition, entraînée
par les passions religieuses ou politiques, ne fût tentée de jouer un
grand rôle à ses dépens. Pendant tout le principat des Guise, les
réformés n'avaient pas cessé de soutenir dans les «livrets» et de crier
dans les libelles qu'en cas de minorité les États généraux étaient seuls
aptes à constituer une régence et les princes du sang à l'exercer, et
cette polémique avait fait impression. Outre cette raison de principe,
les députés très ardents des provinces d'Aquitaine (Sud-Ouest) et de
quelques bailliages de Normandie, Touraine, Maine, etc.[264], en avaient
une autre pour exclure la Reine-mère. Inspirés par les prédicants
calvinistes, ils voulaient, pour régénérer l'Église, amputer les abus,
les superstitions, les vices qui la corrompaient et ils jugeaient
Catherine incapable, par défaut de zèle ou manque de vigueur, de porter
le fer dans les parties gâtées du corps ecclésiastique. Sous prétexte
qu'ils avaient été convoqués par François II et qu'ils avaient été
délégués par devers lui, ils se déclaraient sans pouvoirs sous son
successeur et demandaient soit de nouvelles élections, soit le temps de
consulter leurs bailliages et d'en recevoir un nouveau mandat. Mais
Catherine craignait que les électeurs, enhardis par la défaite des Guise
et du parti catholique, ne nommassent une majorité résolument
calviniste, qui donnerait ou même imposerait la régence au roi de
Navarre. Elle fit si bien que la majorité des deux ordres laïques
déclara que, la dignité royale ne mourant point, les pouvoirs dont ils
avaient été investis sous François II restaient valables sous Charles
IX.
[Note 264: On en trouvera la liste dans [Lalourcé et Duval],
_Recueils des cahiers généraux des trois ordres_, t. I, p.
176-177. Naturellement ils protestaient qu'ils n'avaient pas eu
l'intention de diminuer «l'autorité» de la Reine-mère.]
Sauf en ce qui concernait son autorité, Catherine était disposée aux
concessions. Son accord avec Antoine de Bourbon et l'aide qu'elle
attendait de lui contre un retour offensif des Guise l'auraient, à
défaut d'autres motifs, obligée à suspendre la persécution contre les
protestants. Mais elle avait de plus constaté que la rigueur était
impuissante à détruire une croyance invétérée et à convertir les
dissidents, quand ils sont multitude. Il fallait de toute nécessité
changer de méthode, employer la douceur et la persuasion là où la force
et la violence avaient échoué. Confiante avec excès dans son habileté,
elle ne croyait pas impossible de satisfaire les réformés sans soulever
les catholiques et de les acheminer les uns et les autres dans les voies
de la tolérance.
Le chancelier Michel de l'Hôpital était lui aussi partisan de la
conciliation. Dans la séance royale d'ouverture des États, le 13
décembre, il fit avec quelque rudesse la leçon à tout le monde[265]. «Ne
soyons si prompts à prendre et suyvre nouvelles opinions, chacun à sa
mode et façon... Autrement s'il est loisible à un chacun prendre la
nouvelle religion à son plaisir, voyés et prenés garde qu'il n'y ait
autant de façons et manières de religions qu'il y a de familles ou chefs
d'hommes. Tu dis que ta religion est meilleure, je défends la mienne;
lequel est le plus raisonnable que je suyve ton opinion ou toy la
mienne.» C'était à l'Église universelle, non aux particuliers, de
décider les points de foi. Le Roi et la Reine n'oublieraient rien pour
hâter la réunion du Concile général que le pape venait d'annoncer (20
novembre); et «où ce remède faudroit (manqueroit), ils useront de toutes
autres provisions, dont ses prédécesseurs roys ont usé», c'est-à-dire
assembleraient un Concile national.
[Note 265: Le discours dans Duféy, _Oeuvres complètes de
l'Hôpital_, t. I, p. 403 sqq., et dans [Lalourcé et Duval],
_Recueil de pièces originales et authentiques_, t. I, p. 42-66.]
Il reprocha aux catholiques de n'avoir pas employé les meilleurs moyens
pour ramener les dissidents. «Nous avons cy devant fait comme les
mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec
toutes leurs forces, laissans despourveus et desnués leurs logis. Il
nous faut doresnavant garnir de vertus et de bonnes moeurs, et puis les
assaillir avec les armes de charité, prières, persuasions, paroles de
Dieu qui sont propres à tel combat. La bonne vie, comme dit le proverbe,
persuade plus que l'oraison. Le cousteau vaut peu contre l'esprit, si ce
n'est à perdre l'âme ensemble avec le corps.... Prions Dieu incessamment
pour eux et faisons tout ce que possible nous sera, tant qu'il y ait
espérance de les réduire et de les convertir. La douceur profitera plus
que la rigueur.»
Mais contre «aulcuns» «qu'on ne peut contenter et qui ne demandent que
troubles, tumultes, et confusions», le Roi déploiera à l'avenir toute sa
puissance. «Si est ce que jusques icy a esté procédé si doulcement que
cela semble plutost correction paternelle que punition. Il n'y a eu ni
portes forcées, ne murailles des villes abbatues, ne maisons bruslées,
ne privilèges ostés aux villes comme les princes voisins ont fait de
nostre temps en pareils troubles et séditions»[266]. C'était
l'affirmation d'une politique qui, indulgente aux erreurs de l'esprit,
réprimerait sans pitié les désordres.
Les réformés ardents s'indignèrent que le Chancelier les eût accusés de
vouloir «planter leur religion avec espées et pistoles». Mais pourtant
l'_Histoire ecclésiastique_, qui reflète si fidèlement leurs idées,
reconnaît que «puisqu'il n'y a qu'une vraye religion à laquelle tous les
petits et grands doivent viser, le magistrat doit sur toutes choses
pourvoir à ce qu'elle seule soit advouée et gardée es pays de sa
subjection...»[267]. C'est dire que le jour où ils seraient les maîtres,
ils réformeraient, autrement dit changeraient la religion, doucement,
s'ils le pouvaient, par force, s'ils y trouvaient de la résistance.
[Note 266: _Oeuvres complètes de Michel de l'Hôpital, chancelier de
France_, publiées par Duféy, t. I, 1824, p. 403.]
[Note 267: _Histoire ecclésiastique_, I, p. 426.]
Aussi poussaient-ils Antoine de Bourbon, l'espoir des Églises, à
disputer à Catherine la première place. C'est à lui et non à elle que
les ordres laïques habilement travaillés allèrent, le 14 décembre,
porter leurs cahiers de doléances et demander l'autorisation de siéger
jusqu'à ce qu'ils eussent reçu mandat de leurs électeurs sur
l'organisation du gouvernement. Mais Antoine tint loyalement sa parole
et le Conseil privé régla, sans consulter les États généraux, le partage
des pouvoirs entre la Reine-mère et le premier prince de sang (21
décembre 1560). Catherine assisterait aux conseils ou, quand elle s'en
dispenserait, se ferait faire rapport sur les délibérations. Elle
recevrait les dépêches de France et de l'étranger et ouvrirait les
paquets pour en prendre connaissance la première. Les lettres du Roi ne
seraient expédiées qu'après qu'elle les aurait lues et elles partiraient
accompagnées toujours d'une lettre d'elle[268]. Présidence des conseils,
droit d'initiative et droit de contrôle, direction de la politique
extérieure et intérieure et, comme il va de soi, sans que le règlement
le dît, nomination aux offices et bénéfices, c'était le pouvoir
souverain que l'arrêt du Conseil conférait à la Reine-mère. Le roi de
Navarre resterait auprès d'elle, «d'aultant que les louys (lois) de set
royaume, reconnaissait Catherine, le portet ainsyn» et il avait «le
premier lieu» après elle, mais c'était un surveillant honoraire. Sa
principale fonction était de recevoir les gouverneurs et les capitaines
des places frontières ou d'ouvrir leurs dépêches et d'en faire rapport à
la Reine-mère, qui déciderait les mesures à prendre et les réponses à
faire. La part du premier prince du sang était bien petite et Catherine
pouvait écrire à sa fille, la reine d'Espagne, qu'il était tout à fait
«aubéysant et n'a neul comendement que seluy que je luy permés»[269].
Les États, n'étant pas soutenus, reconnurent à leur tour à la Reine-mère
«le gouvernement et administration du royaume».
[Note 268: Dupuy, _Traité de la majorité des rois_, 1655, Preuves,
p. 353-354.]
[Note 269: _Lettres de Catherine_, t. I, p. 569, 19 déc. 1560.]
La Régente avait hâte de se débarrasser d'eux. Le 1er janvier 1561, elle
mena Charles IX et la Cour entendre leurs réponses au programme exposé
par le Chancelier dans la séance solennelle d'ouverture. Ce fut la
manifestation éclatante des divisions du pays. Les trois ordres,
contrairement au précédent des derniers États généraux tenus à Tours en
1484, ne siégeaient ni ne délibéraient ensemble; répartis en trois
chambres, ils ne s'assemblaient que pour les séances solennelles. Ils ne
s'étaient même pas entendus pour désigner un orateur commun. Le Tiers ne
voulut pas du cardinal de Lorraine que le Clergé proposait; les
sentiments de la Noblesse étaient si connus que les Guise n'osèrent pas
même la solliciter. De dépit, le cardinal de Lorraine s'excusa de parler
pour l'Église seule. L'orateur du Clergé, Quintin, docteur régent en
droit canon de l'Université de Paris, rappela que Dieu avait dans
l'Ancien Testament interdit à son peuple de lier amitié, de contracter
mariage avec les idolâtres et les gentils, à qui les hérétiques devaient
être assimilés. «Garde-toi bien, faisait-il dire à ce maître
impitoyable, qu'ils n'habitent en la terre, n'aye aucune compassion
d'eux, frappe-les jusqu'à internecion, qui est la mort»[270]. Les ordres
laïques attaquèrent violemment l'ordre ecclésiastique. L'orateur du
Tiers état, Jean Lange, avocat au Parlement de Bordeaux, s'éleva contre
l'avarice et l'ignorance des clercs: et celui de la Noblesse, Jacques de
Silly, baron de Rochefort, exhorta le Roi à supprimer les justices
ecclésiastiques et à réformer «l'estat de prebstrise», si le prêtre, au
lieu de prier, prêcher, et administrer les sacrements, «s'entremesle et
embrouille des affaires temporelles et du monde»[271].
[Note 270: Lalourcé et Duval, _Recueil de pièces_, I. p.
220-221.]
[Note 271: Pierre de La Place, _Commentaires de l'estat de la
religion et république soubs les roys Henry et François seconds et
Charles neufviesme_, éd. Buchon, p. 91.]
Les trois ordres n'étaient d'accord que pour refuser au gouvernement les
moyens de gouverner. La dette publique était de 43 millions de livres,
le quadruple du revenu annuel du royaume. Quoi qu'eût pu dire le
Chancelier de la détresse de l'enfant-roi «engagé, endebté, empesché»,
il ne décida point les députés aux sacrifices nécessaires. Le Tiers se
déclara sans pouvoirs pour voter une augmentation d'impôts; la Noblesse
et le Clergé repoussèrent une demande de subsides. La Régente, n'en
pouvant rien tirer, les congédia (31 janvier 1561), et ordonna la
réunion à Melun, au mois de mai, d'une autre assemblée d'États, «pour
donner advis des moyens d'acquitter le roy», mais qui serait composée
seulement de deux députés, un du Tiers et un de la Noblesse, de chacun
des treize gouvernements de France, «tant pour éviter aux frais que à la
confusion d'une par trop grande multitude de personnes». Quant au
Clergé, il tiendrait ses séances à part.
De l'hostilité des ordres laïques contre l'ordre ecclésiastique, le
gouvernement profita pour adoucir le sort des réformés. Des lettres de
cachet du 28 janvier 1561 et des lettres patentes du 22 février
enjoignirent aux parlements de relâcher les prisonniers arrêtés pour
cause de religion, avec obligation pour les amnistiés de vivre
catholiquement à l'avenir et sans faire aucun acte scandaleux ni
séditieux[272]. C'était le début d'une politique nouvelle. Catherine en
exposa les motifs à son ambassadeur en Espagne, l'évêque de Limoges,
chargé de faire agréer cet essai de tolérance au plus intolérant des
souverains (31 janvier 1561). Le mal datait de trop loin pour que les
remèdes ordinaires fussent efficaces. «Nous avons, écrit-elle, durant
vingt ou trente ans, essayé le cautère pour cuyder arracher la contagion
de ce mal (l'hérésie) d'entre nous et nous avons veu par expérience que
ceste violence n'a servy qu'à le croistre et multiplier, d'aultant que
par les rigoureuses pugnitions qui se sont continuellement faictes en ce
royaume une infinité de petit peuple s'est confirmé en ceste oppinion
jusques à avoir été dict de beaucoup de personnes de bon jugement qu'il
n'y avoit rien plus pernicieux pour l'abollissement de ces nouvelles
opinions que la mort publique de ceulx qui les tenoyent, puisqu'il se
voyoit que par icelles (les rigoureuses punitions) elles (les nouvelles
opinions) estoyent fortiffiez». La rigueur serait plus dangereuse en ce
moment que jamais. «Vray est qu'estant le Roy monsieur mon filz en la
minorité qu'il est et les cendres du feu qui s'est estaint (conjuration
d'Amboise et troubles qui suivirent) encores si chauldes que la moindre
scintille (étincelle) le flamberoit plus grand qu'il n'a jamays esté»,
elle avait été «conseillée par tous les princes du sang et aultres
princes et seigneurs du Conseil du Roy»,... ayant «esgard à la saison où
nous sommes», «d'essayer par honnestes remontrances, exhortations et
prédications de réduire ceulx qui se trouveront errer au faict de la
foy», et d'autre part «de pugnir sévèrement ceulx qui feront scandales
ou séditions, affin que la sévérité en l'ung et la douceur en l'aultre
nous puissent préserver des inconvéniens d'où nous ne faisons que
sortir»[273].
[Note 272: _Mémoires de Condé_, II, p. 268 et 271. Cf. _Joannis
Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 360 et les notes 8 et 9.]
[Note 273: _Lettres_, I, p. 577-578, 31 janvier 1561.]
Sous les raisons d'opportunité, les seules que Philippe II fût capable
de comprendre, le dégoût de la violence et l'esprit de charité se
devinent. Mais c'étaient de dangereuses illusions. Pour imposer la
tolérance aux intolérants, c'est-à-dire à presque tout le monde, il
aurait fallu un gouvernement absolu en fait comme en droit. Or le
pouvoir de Catherine, bien qu'il fût en principe la délégation de celui
du Roi, était en réalité beaucoup plus faible, n'ayant guère d'autre
force propre qu'une tradition d'obéissance et de respect. Les princes du
sang, les grands officiers de la couronne, les gouverneurs de provinces,
chargés d'exécuter les ordres de la Régente, étaient pour la plupart des
chefs de partis, passionnés, ambitieux, indociles et qui, selon les
idées du temps, trouvaient bien moins criminel de désobéir au
représentant du roi qu'à un roi majeur, et commandant en personne.
Catherine comptait surtout sur son habileté. Elle se flattait d'obliger
les catholiques à quelques sacrifices et de satisfaire les protestants
par ces demi-concessions. Elle pensait aussi s'attacher les Bourbons et
le Connétable sans désespérer les Guise, et les tenir tous unis sous sa
main. A défaut, elle s'aiderait des uns pour faire contrepoids aux
autres. Mais ce jeu de bascule demandait un imperturbable sang-froid.
Femme, et à l'occasion nerveuse, ne risquait-elle pas, en appuyant sur
l'un des plateaux, de rompre l'équilibre?
Le Premier Prince du sang constatait avec humeur qu'elle ne lui laissait
aucun pouvoir effectif; il lui reprochait aussi de ménager les Lorrains,
dont il n'avait pas encore oublié la conduite. A Fontainebleau, où la
Cour s'était installée le 5 février (1561), il réclama le renvoi du duc
de Guise, qui, en sa qualité de grand maître, avait les clefs du
château. Catherine, sentant que, si elle cédait cette fois, elle se
donnait un maître, refusa. Antoine annonça qu'il s'en irait lui-même et
décida le Connétable et les Châtillon à le suivre. Cette sécession était
une menace de guerre civile. La Reine-mère fit la leçon au petit Roi qui
pria Montmorency de ne pas l'abandonner. Le vieux favori d'Henri II fut
touché et promit d'obéir. Antoine, qui ne savait rien faire seul, se
résigna lui aussi à rester (27 février). Mais Catherine ne cachait pas à
son ambassadeur en Espagne que «l'alarme» avait été «grande»[274]. Pour
adoucir le roi de Navarre, elle permit à Condé, qui depuis sa sortie de
prison vivait en Picardie, de reparaître à la Cour[275]. Le Conseil
privé le déclara innocent, et comme Condé n'acceptait pas cette
absolution politique, il fallut que le Parlement admît son instance en
revision[276]. Mais les fils de la politique étaient tellement
embrouillés qu'elle avait beaucoup de peine à en dévider les «fusées»
(fuseaux). Les électeurs de la prévôté de Paris, convoqués le 18 février
pour élire leurs députés aux États généraux, posaient comme mandat
impératif le refus de tout subside; le Tiers dressait la liste d'un
Conseil de Régence, d'où les Guise étaient exclus. La Noblesse désignait
comme régent le roi de Navarre.
[Note 274: 3 mars 1561, _Lettres_, I, 586. De Ruble, _Antoine de
Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. III, p. 55-56.]
[Note 275: _Lettres_, t. I, p. 171, mars 1561.]
[Note 276: De Ruble, _ibid._, t. III, p. 61. L'instruction dura
plusieurs mois et le Prince fut déclaré innocent (13 juin).]
Catherine alla trouver Antoine de Bourbon et lui demanda s'il avouait
cette agitation. «Il me feit response, raconte-t-elle, qu'il estoit bien
ayse de ce qu'il voyoit, car par là je congnoistrois ce qui lui
appartenoit et ce qu'il faisoit pour moi en me le ceddant». Elle
répliqua que, de lui avoir obligation d'une chose qu'elle pensait lui
appartenir, elle ne le pouvait nullement du monde endurer. La duchesse
de Montpensier, Jacqueline de Longwy, négocia et fit accepter un
compromis. Antoine fut nommé lieutenant général du royaume (27 mars)
avec le commandement suprême des armées, mais il abandonna ses droits à
tout ce qui pouvait lui être attribué par les États de puissance et
d'autorité: renonciation que tous les princes du sang contresignèrent.
«Je retiens toujours, écrit Catherine à sa fille, la reine d'Espagne, la
principalle authorité comme de disposer de tous les estats (charges) de
ce royaume, pourveoir aux offices et beneffices, le cachet et les
depesches et le commandement des finances». Les opérations
électorales furent annulées, et, pour donner aux esprits le temps de se
calmer, on remit à la fin de juillet, après le sacre, la réunion des
États.
L'élévation du chef des réformés à la lieutenance générale indisposa les
Guise qui, en attendant le sacre, se retirèrent en leurs maisons.
Catherine, qui savait leurs rapports avec Philippe II, appréhendait
qu'ils ne lui fissent accroire «qu'i (ils) feusent aylongné ou pour
l'ayfaist (le fait) de la religion ou pour aultre aucasion»[278]. Le
Connétable, que sa femme, ardente catholique, travaillait à détacher du
roi de Navarre et des Châtillon, était lui aussi mécontent et il le fit
bien voir[279]. Catherine avait choisi pour prêcher le carême à la Cour
l'évêque de Valence, Jean de Monluc, ce prélat selon son coeur, qui se
montrait aussi facile aux nouveautés qu'il l'avait été aux séductions du
siècle. Montmorency trouva à dire à l'orthodoxie de ses sermons et il
s'en fut entendre dans les communs du château un moine jacobin, qui
endoctrinait catholiquement la valetaille. Il y rencontra le duc de
Guise et, après l'entretien qu'ils eurent, ces deux ennemis se
réconcilièrent. Unis avec le maréchal de Saint-André, ancien favori
d'Henri II et gouverneur du Lyonnais, ils formèrent pour la défense du
catholicisme un _triumvirat_, dont ils déclarèrent la nature et l'objet,
en communiant ensemble le lundi de Pâques (7 avril). L'alliance des
chefs catholiques et la pression qu'elle pouvait craindre poussa
Catherine à se rapprocher un peu plus qu'il n'eût fallu, et peut-être
qu'elle n'eût voulu, des chefs réformés. Mais l'appui qu'elle leur
demandait l'obligeait à des concessions. Coligny avait fait venir de
Genève un ministre, Jean Raymond Merlin, dit M. de Monroy, qui prêchait
dans ses appartements, où étaient admis à l'entendre des gentilshommes
et des gens du commun. La duchesse douairière de Ferrare, Renée de
France, et la princesse de Condé, Éléonore de Roye, tenaient aussi des
réunions de prières. Monroy s'enhardit jusqu'à parler en public devant
un nombreux auditoire, non loin du château. Les catholiques se
plaignirent de cette violation des édits. Catherine invita doucement
(_blande_) le ministre à cesser ses prédications en plein air, mais ce
fut sans succès. «Il est décidé, écrit Calvin, à tout risquer plutôt que
de reculer»[280].
[Note 278: Lettre à la reine d'Espagne (avril 1561), _Lettres_, I,
p. 593.]
[Note 279: Sur les causes du revirement du Connétable, voir La
Place _Commentaires de l'estat de la religion et république_, liv.
V, éd. Buchon, p. 122-124.]
[Note 280: Comte J. Delaborde, _Gaspard de Coligny, amiral de
France_, t. I, 1879, p. 504.--De Ruble, _Antoine de Bourbon et
Jeanne d'Albret_, III, p. 69.--Lettre de Calvin du 24 mai 1561,
dans _Calvini Opera Omnia_, t. XVIII, col. 466-467.]
À ces première essais de tolérance, les catholiques répondirent par des
menaces et des agressions. Le 24 avril, les étudiants de l'Université
chassèrent à coups de bâton une bande de réformés qui se promenait dans
le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes; deux jours après, ils
revinrent en nombre assiéger la maison du sieur de Longjumeau, où les
battus s'étaient réfugiés. À Beauvais, la populace envahit le palais
épiscopal, où l'évêque--c'était le cardinal de Châtillon, frère de
Coligny--avait, disait-on, le dimanche de Pâques, 6 avril, célébré la
Cène à la mode de Genève. Au Mans, le jour de la fête de l'Annonciation,
les artisans du faubourg Saint-Jean assaillirent les protestants, qui
tenaient des assemblées, et dans la bagarre en tuèrent un. À Angers, et
dans beaucoup d'autres villes, comme au Mans, le populaire s'ameuta
contre ceux de la religion. Le parlement de Toulouse et celui de
Provence s'entêtaient, malgré Catherine, à persécuter.
Le gouvernement crut couper court aux violences par l'édit du 19 avril
qui défendait d'employer les termes injurieux de huguenots et de
papistes, réservait aux gens de justice le droit de pénétrer dans les
maisons pour découvrir les «assemblées illicites», et réitérait l'ordre
de mettre en liberté les personnes détenues pour le fait de la religion.
Michel de l'Hôpital, un modéré autoritaire, envoya l'Édit aux baillis et
sénéchaux et même au prévôt de Paris sans le soumettre à la vérification
du Parlement. Les magistrats protestèrent contre cette façon nouvelle de
promulguer les lois et parlèrent même d'ajourner le Chancelier[281].
[Note 281: L'Édit dans _Mémoires de Condé_, t. II, p. 334 sqq; les
remontrances du Parlement, _ibid._, t. II, p. 352 et La Place, p.
124-126. Sur l'irritation contre le Chancelier, voir le Journal de
Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, chanoine de Notre-Dame de Paris
et conseiller-clerc au Parlement de Paris, _Mémoires de Condé_, t.
I, p. 27.]
L'Édit du 19 avril n'autorisait pas les prêches en privé, mais Catherine
invitait le procureur général Bourdin à «ne pas trop curieusement
resercher ceulx qui seront en leurs maisons, ny trop exactement
s'enquérir de ce qu'ilz y feront», et, au contraire, elle lui commandait
de faire «roide punition» des émeutiers du Pré-aux-Clercs, de quelque
«qualité, estat, condition et religion» qu'ils fussent[282]. Le roi de
Navarre, qu'elle avait dépêché à Paris, réunit au Louvre les curés des
paroisses, les délégués des ordres religieux, le recteur de
l'Université, les régents et théologiens de Sorbonne. Après qu'il eut
fait lire des lettres du Roi assez sévères pour les catholiques
séditieux, il reprocha vivement au recteur de souffrir les désordres des
écoliers, aux curés de souffler le fanatisme, aux officiers municipaux
de tolérer l'émeute. L'assemblée se retira, confondue de cette leçon.
Mais les chefs catholiques répliquèrent. Lors de la cérémonie du sacre
(15 mai 1561), le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, déclara au
jeune Roi que «quiconque lui conseillerait de changer de religion lui
arracherait en même temps la couronne de la tête». Il remontra, au nom
de tout le Clergé, à la Reine-mère, «que les édicts donnés pour le faict
de la religion n'estoyent aucunement gardés»,... les juges s'excusant de
ne pas les appliquer «sur maintes lettres qui leur estoyent
envoyées»[283]. A Nanteuil, où elle s'arrêta au retour de Reims, le duc
de Guise, son hôte, lui dit en face qu'il obéirait à son fils et à elle
tant qu'ils resteraient catholiques.
[Note 282: Lettre du 27 avril 1561, _Lettres_, I, p. 193.]
[Note 283: La Place, _De l'estat de la religion_, etc., éd.
Buchon, p. 127.]
D'Espagne lui venaient de sévères avertissements. Un envoyé
extraordinaire de Philippe II, Don Juan Manrique de Lara, lui avait
apporté, avec les compliments de condoléances sur la mort de François
II, le conseil impératif de «ne permettre jamais aux nouveautés qui ont
pris naissance dans son royaume d'y faire plus de progrès», de ne
favoriser en aucune manière et de n'admettre jamais «dans sa familiarité
aucuns de ceux qui ne sont pas fermes, comme ils devraient l'être, dans
leur religion»[284]. L'ambassadeur ordinaire Chantonnay, frère du
cardinal Granvelle, guettait tous ses manquements et la harcelait de
reproches. Elle s'excusait sur la nécessité, qui l'avait «conduite» à
s'accommoder «à quelque doulceur et démonstration de clémence pour les
choses passées, qui n'est que pour mectre le repos en ce royaulme et
mieulx establir l'advenir»[285]. Mais dans ses lettres à sa fille, femme
de Philippe II, elle qualifiait hardiment de «menteries» les bruits qui
couraient en Espagne sur ses complaisances envers les réformés, et elle
en accusait les Guise. «Vous pouvés panser que _sous qui soulet aystre
roy_... (ceux qui étaient habitués à être rois) meteron toujours pouyne
(peine) de faire trouver mauvese mes actyons.» C'est leur faute si elle
ne peut pas faire «tout soudeyn ce que désirés», car ils «nous aunt ten
embroullé nous afayres (ils nous ont tant embrouillé nos affaires)».
Philippe II aurait bien tort de les croire. «Quant yl avest (ils
avaient) le moyen qu'il etet (ils étaient) comme roys», ils excitaient
François II contre lui et cela, pour la brouiller elle-même avec son
fils à qui elle conseillait de vivre en bonne amitié avec le roi
d'Espagne[286]. Elle ne réfléchit pas qu'en les accusant de n'avoir eu
d'autre dessein que de la ruiner elle les disculpe de tout parti pris
d'hostilité contre Philippe II. Mais elle aime mieux s'embarrasser dans
les récriminations que de répondre aux reproches. Elle les accuse encore
d'avoir fait courir le bruit qu'en haine d'eux elle ne tenait plus
compte de sa fille, Claude, duchesse de Lorraine, leur cousine par
alliance, et elle s'indigne. C'est de toutes leurs calomnies la plus
perfide, car «se je falle (si je manque) à ma propre fille, quelle
seureté l'on pourré avoyr en moi?» «Mès, conclut-elle, je prans tout en
pasiense. Le prinsipal ayst que Dyeu mersi j'é tout le
comendement...»[287]. C'est le cri du coeur.
[Note 284: Instruction de Don Juan Manrique de Lara, du 4 Janvier
1561, dans _Lettres_, I, p. 168, note.]
[Note 285: 3 mars 1561, _Lettres_, I, p. 587.]
[Note 286: Mars 1561, _Lettres_, I, p. 581.]
[Note 287: Mai 1561, _Lettres_, I, p. 597.]
Elle avait d'autres raisons d'en vouloir aux Guise. Ne prétendaient-ils
pas marier leur nièce, Marie Stuart, une veuve, à Don Carlos, fils
unique de Philippe II, alors qu'elle avait elle-même une fille à marier,
la petite Marguerite. Elle pressait la reine d'Espagne de rompre à tout
prix ce projet, car si l'infant épousait Marie Stuart et que Philippe II
vînt à mourir, elle serait, reine douairière sous cette reine régnante,
la femme la plus malheureuse du monde, tandis qu'elle assurerait sa vie
en mariant sa soeur, une autre elle-même[288], à l'héritier de son mari.
Catherine indiquait à sa fille un plan de sa façon pour écarter Marie
Stuart et pousser au premier rang Marguerite. Qu'elle engageât tout
d'abord la soeur de Philippe II, doña Juana, reine douairière du
Portugal, à prétendre pour elle-même à la main de son neveu.
Probablement Juana, parente si proche de Don Carlos et beaucoup plus
âgée que lui, repousserait cette suggestion, mais elle en serait tout de
même flattée et, reconnaissante à sa belle-soeur de vouloir la marier au
souverain en expectative, elle travaillerait à faire de Marguerite la
femme de Don Carlos. «Et me sanble que y devés mestre tous vos sin san
(cinq sens) pour fayre l'eun au (ou) l'autre mariage»[289].
[Note 288: «Qui fust heun vous mesme», _Lettres_, I, p. 576, fin
janvier 1561.]
[Note 289: Fin janvier 1561, _Lettres_, I, p. 576.]
Comme les affaires de France seraient faciles à régler si Philippe II se
prêtait aux convenances de sa belle-mère! Ne devrait-il pas satisfaire
Antoine de Bourbon, en qui elle cherchait un support contre les Guise?
S'il ne voulait pas lui restituer la Navarre outre monts, dont Ferdinand
le Catholique s'était emparé en 1513, il pourrait lui donner une
compensation en Italie, Sienne ou la Sardaigne. Tout le monde gagnerait
à cet arrangement, même la religion catholique y trouverait son profit.
Elle ne disait pas comment et ne le savait pas. C'était une de ces
promesses vagues, dont elle prit l'habitude pour tâcher d'obtenir des
avantages certains.
Le gouvernement espagnol était bien résolu à ne faire ni cadeaux ni
mariages, uniquement pour complaire à Catherine, mais il se gardait de
dire non. Antoine de Bourbon fut si surpris de ne pas se heurter à un
refus catégorique qu'il commença naïvement à espérer, et, voulant donner
des gages à Philippe II, il cessa de montrer du zèle pour la cause
réformée. Mais tout irait bien plus vite, pensait Catherine, si elle
pouvait voir son gendre et lui parler. Elle était sûre de le convaincre
de l'opportunité de sa politique religieuse et de l'intérêt qu'il avait
à marier Don Carlos avec Marguerite et à indemniser le roi de Navarre.
Déjà en avril 1561, elle lui avait fait proposer une entrevue
immédiatement après le sacre[290]. De Reims elle reviendrait à Paris et
partirait immédiatement pour le Midi avec le roi de Navarre. On
s'expliquerait et tous les malentendus seraient levés. Philippe II
s'excusa. Homme d'État circonspect et lent et qui avait pour maxime de
«cheminer à pieds de plomb», il n'expédiait pas à la légère les intérêts
de l'Espagne et du catholicisme. Il avait fait dire et répéter à la
Régente que ses complaisances pour les réformés étaient dangereuses et
criminelles et elle avait répondu par des justifications qui étaient un
aveu et par des démentis que les justifications infirmaient. Il ne
voulait pas d'un tête-à-tête qui pourrait passer pour une approbation.
[Note 290: Catherine à Élisabeth du 21 avril, _Lettres_, I, p.
189.]
Catherine affirmait hardiment que tout allait bien en France... «pour le
fayst de la relygion», mais elle savait le contraire. Les religionnaires
violaient les édits qui défendaient les prêches publics ou privés; ils
s'assemblaient de jour, de nuit, même en armes. Dans le Midi, ils
rendaient aux catholiques coup pour coup. A Paris le bruit courut qu'ils
projetaient de troubler la procession solennelle du Saint Sacrement le
jour de la Fête-Dieu (15 juin). L'Édit du 19 avril était resté lettre
morte, les magistrats refusant d'appliquer une loi que le Chancelier
avait soustraite à l'enregistrement et les réformés la jugeant trop
rigoureuse et s'obstinant à réclamer des temples.
La Régente décida de faire de nouvelles concessions, mais de ne pas en
prendre seule la responsabilité. A Reims, le Cardinal de Lorraine, après
les reproches que l'on sait sur le «nonchaloir» dans l'application des
lois, l'avait engagée à faire délibérer sur la question religieuse les
princes, seigneurs et autres membres du Conseil privé avec les
présidents et conseillers du Parlement, et de «garder puis après
inviolablement ce qui serait arresté». Elle voulut tenter la chance et
obtenir d'une assemblée, qui serait presque toute catholique,
l'approbation de sa politique religieuse. Elle caressa les Guise, appela
le Duc à Paris pour escorter la procession de la Fête-Dieu; écrivit à
son ambassadeur en Espagne de recommander à Philippe II les intérêts de
Marie Stuart. Alors, se croyant sûre du résultat, elle mena le Roi et le
Conseil privé tenir séance au Parlement «pour adviser aux différends de
la religion en ce qui concernoit le fait d'estat»[291].
[Note 291: La «grande consultation» de la Cour de Paris avait été
précédée de dix jours de conférences juridico-théologiques entre
le Parlement, le Clergé, la Sorbonne. Maugis, _Histoire du
Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort de
Henri IV_, t. II, 1914, p. 29.]
Le Chancelier, fut bien obligé de reconnaître que les «troubles et
esmotions» pullulaient et multipliaient de jour en jour en ce royaume et
il pria l'Assemblée d'indiquer «quelque bon remède et propre» à y
pourvoir, mais il n'eut pas celui qu'il attendait. Après de longs débats
(23 juin-11 juillet 1561), cette «grande compagnie» fut d'avis à trois
voix de majorité d'interdire «sous peine de confiscation de corps et de
biens de faire aucuns conventicules et assemblées publiques ou privées
avec armes ou sans armes».
Conformément au voeu que la Reine avait provoqué, le Chancelier dressa
l'Édit de juillet (1561), qui interdisait l'exercice public ou privé du
culte réformé et déférait la connaissance des faits «de simple hérésie»
aux gens d'Église. Mais la peine de mort se trouvait d'une manière
implicite abolie, les hérétiques convaincus n'étant déclarés passibles
que du bannissement. L'Édit défendait «sur peine de la hart» les
injures, les irruptions «dans les maisons», «soubs quelque prétexte ou
couleur que ce soit de religion ou autre», et commandait aux
prédicateurs de «n'user en leurs sermons ou ailleurs de paroles
scandaleuses ou tendantes à exciter le peuple à esmotion». Enfin il
octroyait à nouveau grâce, pardon et abolition pour «toutes les fautes
passées procédans du faict de la religion ou sédition provenue à cause
d'icelle depuis la mort du roi Henri II, en vivant paisiblement et
catholiquement et selon l'Église catholique et observation
accoutumée»[292].
[Note 292: Édit du 30 juillet dans Fontanon, _Edicts et
Ordonnances des rois de France_, éd. 1611 t. IV, p. 264-265.]
D'ailleurs le gouvernement, avec une inconséquence généreuse, se
disposait à violer l'Édit qu'il venait de publier. Le ministre Merlin
écrivait, le 14 juillet 1561, aux fidèles: «Les moins puissans d'entre
nous auront occasion... d'estre assuretz en leurs maisons ou de leurs
voysins, jouissant de la prédication de la parole de Dieu». Il leur
faisait même prévoir «quelques aultres meilheures nouvelles» qu'il ne
voulait pas divulguer, de peur que «nos adversaires» ne pussent brasser
«les moyens de nous priver du bien qui nous peut revenir en les tenant
secrettes et cachées»[293]. A Saint-Germain, où la Cour s'était
installée au retour du sacre, «il se faist tousjours, écrit
l'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, quelque presche en la maison de
quelque seigneur et dame, et s'est presché plus hardiment ces jours
passez dedans le chasteau de Saint-Germain qu'il n'y fust oncques devant
l'Édit»[294]. Le président du présidial de Poitiers, menacé d'une émeute
par les réformés s'il publiait l'Édit, consulta la Reine-mère qui lui
ordonna de le faire lire «au siège sans en faire la publication à son de
trompe, comme il est accoustumé», ajoutant: «Ne vous mectez en nulle
peyne d'en requérir l'observation si exacte».[295] La jurisprudence du
gouvernement était toujours plus libérale que la loi.
[Note 293: Comte J. Delaborde, _Les protestans à la Cour de
Saint-Germain, lors du colloque de Poissy_, 1874, p. 79.]
[Note 294: _Mémoires de Condé_, t. II, p. 13 et 16, 31 août 1561.]
[Note 295: 2 septembre 1561, _Lettres_, I, p. 233-234.]
La plupart des huguenots ne savaient aucun gré à Catherine de ses
complaisances. Ils avaient si vivement mené la campagne aux élections de
mai qu'ils eurent la majorité dans les ordres laïques aux États généraux
de Pontoise. Les sectaires et les gens à principes du parti jugèrent le
moment venu d'ôter la régence à la Reine-mère et d'en investir Antoine
de Bourbon, qui, nouveau David, fonderait la nouvelle Jérusalem[296].
Mais le roi de Navarre, alors tout occupé de gagner le roi d'Espagne,
repoussa leurs avances; et Coligny leur fit «approuver l'accord passé
entre la Reyne et le roi de Navarre pour le faict du gouvernement». Le
Clergé paya les frais de l'entente. Au château de Saint-Germain, où se
réunirent (26 août), pour la séance royale, les ordres laïques venus de
Pontoise et l'ordre ecclésiastique, assemblé à Poissy, l'orateur du
Tiers, Bretagne, vierg (maire) d'Autun, justifia la liberté de
conscience par le «grand zèle» que les sujets avaient «au salut de leurs
âmes». Il rappela au Roi que «le faict principal [le] plus précieux et
salutaire» de son office était «à l'exemple des bons roys, comme David,
Ezechias et Josias, de faire» qu'en son royaume «le vray et droict
service du Seigneur soit administré», et, en attendant, il réclama des
temples ou autres lieux à part pour ceux «qui croyent ne pouvoir
communiquer en saine conscience aux cérémonies de l'Église
romaine»[297]. L'orateur de la Noblesse appuya ce voeu. Le cahier du
Tiers proposait la confiscation des biens du Clergé comme un moyen qui
«surpassoit tous les autres en profict et commodité» pour rembourser les
emprunts de l'État. Le gouvernement profita des dispositions hostiles
des ordres laïques pour amener le Clergé, qui ne payait pas d'impôts
directs, à verser au Roi une subvention de 1 600 000 livres pendant six
ans et à prendre l'engagement d'amortir en dix ans les rentes de l'Hôtel
de Ville, autrement dit la dette publique[298]. C'est l'accord connu
sous le nom de Contrat de Poissy et qui fut définitivement arrêté le 21
septembre 1561[299].
[Note 296: Sur la «similitude» du roi de Navarre avec David, voir
une lettre de Renée de France, duchesse de Ferrare, _Opera
Calvini_, XX, col. 271.]
[Note 297: La Place, p. 146.]
[Note 298: La ville de Paris faisait office de banque d'émission
et recevait de l'État, pour le paiement des arrérages, la
disposition de certaines taxes.]
[Note 299: Louis Serbat, _Les assemblées du clergé de France_,
Paris, 1906, p. 36.]
Catherine poursuivait un plus grand objet. La coexistence de deux
religions dans le même État apparaissait aux croyants de cette époque
comme l'affirmation sacrilège de deux vérités et aux politiques comme
une atteinte à l'unité nationale. «Nous... voyons, avait dit L'Hôpital
aux États d'Orléans, que deux François et Anglois qui sont d'une mesme
religion ont plus d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens
d'une mesme ville, subjects à un mesme seigneur, qui seroyent de
diverses religions»[300]. Aussi la tolérance, dans les idées du temps,
n'était pas un hommage aux droits de la conscience, mais la constatation
qu'une des deux confessions était impuissante à supprimer l'autre ou
qu'elle n'y réussirait qu'à la ruine de tout le peuple. Les protestants
ne pensaient pas autrement que les catholiques. S'ils fussent devenus
les maîtres en France, ils auraient travaillé à la décatholiciser. Quand
ils réclamaient le droit de bâtir des temples et de célébrer leur culte
en public, c'était avec l'espérance de faire assez de prosélytes pour
imposer légalement leur credo au reste du pays. Pour les mêmes motifs de
conscience, que renforçait la crainte des représailles, les catholiques
défendaient par tous les moyens leur suprématie dans l'État. L'histoire
de l'Europe éclaire d'un jour brutal la conception du siècle en matière
religieuse. L'Italie et l'Espagne catholiques avaient exterminé les
groupes épars de dissidents; l'Angleterre protestante comprimait
méthodiquement la majorité catholique; la Suède et le Danemark l'avaient
convertie de force. Quant à l'Allemagne, elle ne sortit de l'indivision
religieuse que par la division politique; l'accroissement de la
souveraineté des princes au préjudice du pouvoir impérial fut la
conciliation empirique de l'impossibilité matérielle de maintenir une
seule religion et de l'impossibilité morale d'en admettre deux. Le
Saint-Empire, État fédéral en droit, se transforma en une confédération
de fait pour permettre à deux et même trois confessions d'avoir chacune
son territoire: _Cujus regio hujus religio_.
[Note 300: Lalourcé et Duval, _Recueil de pièces..._, t. I, p.
58-59.]
Aussi les esprits sages et modérés ne voyaient d'autre remède au
morcellement politique ou à la persécution que l'union des Églises
rivales et, la jugeant nécessaire, ils l'estimaient possible. Catherine
se flattait de réussir là où Charles-Quint avec toute sa puissance avait
échoué. Depuis quelque temps elle préparait une rencontre des ministres
réformés avec les représentants de l'Église établie et elle y avait fait
consentir l'assemblée tenue en Cour de Parlement qui avait inspiré
l'Édit de juillet. Des six cardinaux présents à Poissy, trois étaient à
sa dévotion: le cardinal de Bourbon, par sympathie personnelle, le
cardinal de Tournon par vieille habitude d'obéissance, le cardinal de
Châtillon par dévouement à la Réforme. Le cardinal d'Armagnac était un
diplomate; le cardinal de Lorraine avait accepté, voulant jouer aux
réformés le tour de les mettre en contradiction avec les docteurs
luthériens qu'il ferait venir d'Allemagne; le cardinal de Guise était
toujours du même avis que son frère. La Reine espérait que théologiens
protestants et catholiques, mis en présence, débattraient leurs
différends et, comme en un congrès de diplomates, les régleraient par
des concessions réciproques.
Elle ne savait pas qu'au jugement d'un croyant le moindre désaccord est
capital, puisqu'il y va du salut éternel. Catholique de naissance et
d'éducation, elle pratiquait par habitude et par goût un culte dont le
cérémonial, la grandeur et l'éclat touchaient son imagination. Mais elle
prenait ailleurs ses règles de conduite. Dans les conseils de morale que
plus tard elle adressait à sa fille Marguerite, dans les explications
qu'elle donne de ses actes, elle n'invoque jamais que des raisons de
sagesse humaine. La religion n'avait pas pénétré jusqu'à son for
intérieur. Sa façon de concevoir les rapports de la créature avec le
Créateur était restée païenne. Les devoirs qu'elle rend à Dieu ne sont
pas une manifestation de reconnaissance et de tendresse, mais un choix
de moyens pour se concilier sa bienveillance ou apaiser sa colère. C'est
un échange. Elle n'est pas tourmentée par le mystère de l'au-delà. Elle
est incapable de regarder longuement en ce miroir de l'âme où la reine
de Navarre reconnaissait ses péchés et les grâces de Jésus-Christ, son
néant et son tout, à la fois humiliée de sa misère et ravie d'amour pour
l'époux divin qui l'en avait tirée[301]; elle n'a pas le sens religieux.
Il est étrange, mais il semble vrai, qu'ayant, pendant les vingt-cinq
premières années de sa vie en France, entendu sans aucun doute parler de
la répression de l'hérésie, elle n'ait pas songé à s'informer de
l'erreur des persécutés. La Réforme n'a commencé à l'intéresser que
lorsqu'elle apparut constituée en parti, mais ce n'est pas de la
doctrine qu'elle voulait s'instruire. Du retour à la pureté de
l'Évangile, du rétablissement du culte en esprit et en vérité, elle
avait un médiocre souci. Elle n'est pas hostile à ces nouveautés, elle y
est indifférente. Et c'est parce qu'elle ignore la force de
l'enthousiasme et du fanatisme qu'elle s'exagère l'action des chefs de
partis et croit que de leur bonne intelligence dépend la fin des
troubles. Aussi tenait-elle à montrer une Cour unie aux deux Églises
qu'elle voulait convaincre de l'inutilité de l'intransigeance. Elle
négocia la réconciliation du duc de Guise et du prince de Condé, qui se
fit solennellement en présence de toute la Cour. Les paroles d'accord
avaient été convenues d'avance et un secrétaire d'État requis pour
dresser le procès-verbal. «... Monsieur, dit le duc de Guise au Prince,
je n'ay ni ne voudrais avoir mis en avant aucune chose qui fust contre
vostre honneur et n'ay esté autheur, motif ne instigateur de vostre
prison. Sur quoy monsieur le prince de Condé a dit: Je tiens pour
meschant et malheureux celuy et ceux qui en ont été cause. Et la dessus
mondit sieur de Guise a respondu: Je le croy ainsi, cela ne me touche en
rien. Ce fait, le Roy les a priés de s'embrasser et, comme ils estoient
proches parens, de demeurer bons amis. Ce qu'ils ont faict et promis.»
(24 août)[302]. La trêve des partis était au moins assurée pendant le
colloque de Poissy.
[Note 301: «_Le miroir de lame pecheresse, ouquel elle recongnoit
ses faultes et pechez aussi les graces et benefices a elle faicts
par Jesuchrist son epoux_». Alençon, 1531; et dans l'édition de
Paris, 1533: «_auquel elle voit son néant et son tout_».]
[Note 302: _Histoire ecclésiastique des Églises réformées_, I, p.
522-523.]
Sur l'invitation du roi de Navarre, les Églises réformées de France
avaient député à Poissy, entre autres représentants, des ministres
chargés de débattre avec les docteurs catholiques les points de doctrine
et les moyens d'entente. Calvin, trop caduc pour faire le voyage et que
le gouvernement d'ailleurs eût craint de ne pouvoir protéger contre un
attentat catholique, avait envoyé à sa place Théodore de Bèze, son
éloquent coadjuteur. De Suisse vint un des plus savants théologiens de
l'Église réformée, Pierre Vermigli, autrement dit Pierre Martyr, Italien
de naissance, chassé de son pays par la persécution et alors pasteur à
Zurich. Bèze, le lendemain de son arrivée, fut «esbahi», suivant sa
propre expression, de trouver le soir, chez le roi de Navarre où il
était attendu, la Reine-mère elle-même avec Condé, les cardinaux de
Bourbon et de Lorraine, Mme de Crussol et une autre dame. Aux assurances
qu'il lui donna de «servir» avec ses compagnons «à Dieu et à Sa Majesté
en une si sainte et nécessaire entreprise», elle, «avec un fort bon
visage» «respondit qu'elle serait très aise d'en veoir un effect si bon
et heureux que le royaume en peust venir à quelque bon repos»[303]. Le
cardinal de Lorraine immédiatement attaqua Bèze sur le dogme de
l'Eucharistie, mais il le fit sans aigreur, en s'excusant même d'être
«rude en ces affaires», comme un grand seigneur qui parle devant des
princes et une Reine, et qui a grand désir de conciliation. Bèze montra
même volonté, convenant que bien que «le corps [du Christ] soit
aujourd'huy au Ciel et non ailleurs..., toutefoys aussi véritablement
nous est donné ce corps et receu par nous moyennant la foy en vie
éternelle». Le Cardinal, qui, dit-on, ne croyait guère au changement du
pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ, effleura la question de
la transsubstantiation et, préoccupé avant tout de la foi en la présence
réelle, il put croire, après la déclaration de son interlocuteur, que
sur ce point fondamental ils s'entendaient. «Je le croy ainsi, madame,
dit-il à Catherine, et voilà qui me contente». «Alors, raconte Bèze, me
tournant vers la Reine, voilà donc ces sacramentaires si longtemps
tourmentés et chargés de toutes sortes de calomnies»[304]. Sous ce nom
de sacramentaires les catholiques englobaient diverses sortes de
dissidents, bien à tort d'ailleurs. En effet, les disciples de Zwingle
ne voyaient dans la Cène qu'une commémoration du sacrifice expiatoire du
Sauveur, mais pour les calvinistes elle était une vraie participation,
quoique purement spirituelle, au corps et au sang de Jésus-Christ. Bèze
relevait avec ironie l'erreur des adversaires de son Église. Catherine,
attentive à tout indice de rapprochement, souligna sa protestation.
«Escoutez-vous, dit-elle, monsieur le Cardinal? Il dit que les
sacramentaires n'ont point aultre opinion que ceste cy à laquelle vous
accordez.» Après quelques autres propos «touchant l'accord et union», la
Reine-mère s'en alla «fort satisfaite». Les jours suivants, elle se
montra très aimable, elle demanda ou fit demander des nouvelles de
Calvin, de son âge, de sa santé, de ses occupations. Elle s'enquit avec
intérêt de Pierre Martyr Vermigli, son compatriote, qui n'arriva qu'un
peu plus tard. Elle permit à Bèze de prêcher au logis du prince de Condé
et de l'Amiral. Elle crut que les docteurs des deux confessions
parviendraient à s'entendre.
[Note 303: Bèze, dans la lettre à Calvin du 25 août, _Calvini
Opera Omnia_, t. XVIII, col. 631-632, se contente de dire qu'il
lui déclara la cause de sa venue, «à quoi elle me respondit très
humainement».]
[Note 304: Lettre de Bèze dans les _Calvini Opera Omnia_, XVIII,
col. 63-633. La lettre est en français et toutefois cette phrase
adressée à la Reine est en latin: Catherine comprenait donc cette
langue.]
Mais elle se faisait illusion. Catholiques et réformés avaient même fin
qui était de détruire l'Église rivale. Bèze remontrait à Condé, le jour
de son «apoinctement» avec Guise, que «quant à sa querelle
particuliere»... il «(Condé) savoit assez à qui il en faloit remettre la
vengeance. Mais que nul ne povoit estre tenu pour amy de Dieu s'il ne se
declairoit ennemy des ennemys jurez d'iceluy et de son Église en ceste
qualité»[305]. L'Église gallicane se sentait même devoir contre les
hérétiques. Elle autorisa, par zèle catholique, l'établissement en
France de l'ordre des jésuites que jusque-là elle avait repoussé, en
haine de ses principes ultramontains. Elle avait consenti à entendre les
novateurs en leur justification, mais comme un tribunal chargé de
prononcer l'arrêt. Les ministres réformés sollicitèrent du Roi la
déclaration «que les evesques, abbés et ecclésiastiques» ne fussent
point leurs «juges», attendu qu'ils étaient leurs «parties». Mais la
Reine-mère estima que «pour lors il n'estoit expedient» de délivrer cet
acte, «joinct qu'ils se devoient bien contenter de sa simple parole et
promesse que les dits ecclésiastiques ne seroient aucunement juges en
cette partie»[306].
Le clergé catholique n'admettait point d'égalité. Il attendit les
défenseurs de l'hérésie dans le réfectoire des nonnains de Poissy, lieu
ordinaire de ses séances. Cardinaux, évêques, docteurs occupaient,
chacun à son rang, les deux côtés de la salle. Au fond, dominant
l'assemblée, siégeaient sur un échafaud, le Roi, la Reine-mère,
Monsieur, frère de Charles IX, Marguerite, sa soeur et le roi et la reine
de Navarre. Après un discours du Chancelier sur les avantages que le Roi
se promettait de cette réunion, les ministres furent introduits. Ils
apparurent dans leur simple et sévère costume, escortés par le duc de
Guise et les archers, et se rangèrent debout le long d'une barrière qui
les séparait des docteurs catholiques assis[307]. (9 septembre 1561).
Théodore de Bèze exposa la doctrine de l'Église réformée[308]. Il dit en
quoi elle s'accordait avec celle de l'Église romaine, en quoi elle s'en
distinguait, et franchement il aborda la question de l'Eucharistie.
Jusque-là l'admiration, mêlée de surprise, de sa parole élégante et
noble, forte et précise, avait contenu les passions de l'auditoire, mais
quand il en vint à dire que le corps du Christ «est esloingné du pain et
du vin, autant que le plus haut ciel est esloingné de la terre»[309], un
murmure de protestation s'éleva. Le cardinal de Tournon dit au Roi et à
la Reine: «Avez-vous ouï ce blasphème?» Bèze, entendant cette rumeur,
resta un moment «étonné». Quand il eut fini, le cardinal de Tournon
«pria le Roy, la Reine mère et l'assistance de n'adjouster pas foy aux
erreurs qu'ils avaient ouïes!» Catherine, embarrassée, répondit «que le
Roi, son fils, et elle vouloient vivre et mourir en la foy catholique,
en laquelle avoient vécu ses prédécesseurs Roys de France»[310].
[Note 305: Bèze à Calvin, 25 août 1561, _Calvini Opera omnia_, t.
XVIII, col. 631.]
[Note 306: _Histoire ecclésiastique_, t. I, p. 553-555.]
[Note 307: Sur le colloque, ajouter aux références indiquées par
La Ferrière, _Lettres de Catherine_, I, 238, De Ruble, _Le
Colloque de Poissy septembre-octobre 1561_, dans _Mémoires de la
Société de l'Histoire de Paris_, XVI, 1889.]
[Note 308: Le discours de Bèze dans _Calvini Opera omnia_, XVIII,
col. 688-702.]
[Note 309: _Ibid._, col. 699.]
[Note 310: Relation de Claude Despence, un des docteurs
catholiques insérée par De Ruble dans les _Mémoires de la Société
de l'Histoire de Paris_, t. XVI, 1889, p. 29. C. _Histoire
ecclésiastique_, I, p. 578.]
Le lendemain Bèze lui écrivit pour s'expliquer. On accusait à tort les
réformés de vouloir «forclorre (mettre hors) Iesus Christ de la Cene,
[ce] qui seroit une impiété toute manifeste.... Et de faict, s'il estoit
autrement, ce ne seroit point la Cene de nostre Seigneur».... «Mais il y
a grande différence de dire que Iesus Christ est présent en la Saincte
Cène, en tant qu'il nous y donne véritablement son corps et son sang, et
de dire que son corps et son sang soyent conjoincts avec le pain et le
vin»[311]. Catherine aurait mieux aimé qu'il ne distinguât point. Bèze,
écrivait-elle à son ambassadeur à Vienne, «s'oublia en une comparaison
si absurde et tant offenssive des oreilles de l'assistance que peu s'en
fallut que je ne luy imposasse silence et que je ne les renvoyasse tous
sans les laisser passer plus avant»[312]. Le cardinal de Lorraine se
prévalut de la «comparaison». Dans sa réplique du 16 septembre, au nom
du Clergé, il s'attacha presque uniquement aux deux points qui
divisaient le plus: l'autorité doctrinale de l'Église et des Conciles et
le dogme de l'Eucharistie et il concentra son effort à établir contre
l'opinion de ces nouveaux hérétiques la présence réelle, substantielle
et charnelle du corps et du sang de Jésus-Christ. «... A tout le moins,
s'écria-t-il en s'adressant aux ministres, de ce différent ne refusés
l'Église Grecque pour juge si tant vous abhorrés la Latine, c'est-à-dire
Romaine, recourant à une particulière puisque l'universelle vous
deplaist. Que dyray-je Grecque? Croyez-en la confession Augustane (la
confession d'Augsbourg)[313] et les Églises qui l'ont receue. De toutes
incontinent vous vous trouverez convaincus»[314].
Bèze aurait voulu répondre, mais on ne le lui permit pas. C'en était
fait des tentatives d'union. L'arrivée d'un légat, le cardinal de
Ferrare, Hippolyte d'Este, chargé d'annoncer la réunion prochaine d'un
Concile général, aurait empêché toute transaction, même si l'Église
gallicane y eût été disposée. Catherine réduisit le Colloque à un débat
obscur entre théologiens à portes closes. Lainez, second général des
Jésuites, qui avait accompagné le légat, lui dit en face «que si elle ne
chassoit telles gens sentants mal de la Religion chrestienne, ils
gasteroient le royaume de France». Il parlait avec tant de «vehemence à
la mode italienne qu'il fit venir les larmes aux yeux de la Reine mère,
à ce qu'on dit»[315].
[Note 311: _Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 703.]
[Note 312: _Lettres_, t. I, p. 608, 14 septembre.]
[Note 313: Luther, en effet, admettait comme les catholiques la
présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, sous les
espèces du pain et du vin (consubstantiation), tout en rejetant le
dogme catholique du changement du pain et du vin en corps et sang
de Jésus-Christ (trans-substantiation).]
[Note 314: _Histoire ecclésiastique_, T. I, p. 160.--La Place, p.
176.]
[Note 315: Relation de Claude Despence, _Mémoires de la Société de
l'Histoire de Paris_, XVI, p. 39.]
Elle s'obstina pourtant dans la politique de tolérance qui était son
oeuvre et qu'elle se flattait de mener à bien. Elle mettait son orgueil à
résister à la pression des triumvirs et de l'Espagne. Sa grande crainte,
écrit le nonce Prosper de Sainte-Croix, qui avait rejoint le Légat,
c'est de paraître «gouvernée». L'Amiral lui savait gré de ses bonnes
intentions. Condé s'effaçait derrière son frère aîné et celui-ci,
uniquement préoccupé de ses ambitions navarraises, se désintéressait des
affaires de France. Elle n'en était que plus disposée à favoriser les
chefs protestants.