La mort d'Henri II avait surpris Catherine. Avant qu'elle eût pris une
décision, le gouvernement était constitué. François II, alors âgé de
quinze ans et majeur d'après les lois du royaume, délégua la direction
des affaires militaires et des finances, c'est-à-dire le pouvoir, au duc
de Guise et au cardinal de Lorraine, oncles de Marie Stuart, et que
recommandaient, l'un ses succès sur les Impériaux et les Anglais,
l'autre la négociation de la paix du Cateau-Cambrésis. La Reine-mère
agréa ce choix, qu'elle n'aurait pas eu d'ailleurs les moyens
d'empêcher. Elle n'avait ni parti ni crédit. L'opinion était faite à
l'idée de son effacement. Sa timide protestation contre l'acte de
régence de 1552 et son initiative dans les affaires italiennes, premiers
indices de son ambition, n'étaient connues que de quelques hommes d'État
français ou étrangers. À l'Hôtel de Ville, en 1557, elle avait fait
impression par sa douceur et sa modestie. Personne ne la croyait capable
ou même ne la soupçonnait de vouloir jouer un rôle politique. Mais on se
trompait. Pour ne pas perdre de vue son fils, elle quitta aussitôt le
palais des Tournelles, où elle laissa le corps de son mari, et
contrairement à la coutume des reines-veuves en France de rester
quarante jours dans le même logis que le mort, elle alla s'installer
auprès de François II, au Louvre. C'était signifier qu'elle ne se
laisserait pas tenir à l'écart, comme pendant le dernier règne.
Entre tous les candidats au pouvoir, ce sont les Guise qu'elle aurait
élus à défaut d'elle-même. Ils étaient riches et puissants, apparentés à
la maison royale[174], et cependant, malgré leurs charges, leurs
alliances et leur gloire, ils n'avaient pas de profondes attaches dans
la noblesse et l'aristocratie de vieille race française. Leurs
ennemis--et ces gens heureux en avaient beaucoup--affectaient de les
considérer comme des étrangers, la Lorraine étant alors un membre du
Saint-Empire romain germanique. Catherine pouvait croire que les deux
ministres dirigeants, pour se fortifier contre l'opposition de
l'influence qu'elle avait sur le Roi son fils, seraient obligés de lui
faire sa part, la meilleure part dans le gouvernement.
[Note 174: Ils étaient fils de Claude de Guise et d'Antoinette de
Bourbon, soeur d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre. François
lui-même avait épousé Anne d'Este, fille d'Hercule, duc de
Ferrare, et de Renée de France, et petite-fille de Louis XII.
_Histoire de France de Lavisse_, t. VI, I, p. 3-4.]
Elle était d'accord avec eux pour éloigner au plus vite le tout-puissant
favori du feu roi, le Connétable de Montmorency, «qu'elle hayssoit à
mort», dit un contemporain en général bien informé[175], assurément par
rancune jalouse et par ressentiment de ses rebuffades. François II, à
qui il alla offrir ses services, lui déclara que, pour soulager sa
vieillesse, il le dispensait des «peines et travaux de sa suite». Quand
il quitta la Cour et fit à la Reine-mère sa visite d'adieu, elle lui
aurait reproché aigrement d'avoir osé dire que, de tous les enfants
d'Henri II, c'était la bâtarde Diane de France, mariée à François de
Montmorency, qui lui ressemblait le plus: un propos qu'elle affectait de
trouver injurieux pour son honneur de femme[176].
[Note 175: Louis Regnier de La Planche, ou l'éditeur de l'Histoire
publiée sous son nom. L'ambassadeur vénitien, Giovanni Michieli,
dans sa Relation, de 1561 dit aussi qu'à cause de son accord avec
Diane de Poitiers et d'une parole de mépris pour cette «fille de
marchand» le Connétable était «_non solo poco amato, ma
intrinsecamente odiato_». Alberi, _Relazioni_, t. III, p. 438.]
[Note 176: Regnier de la Planche, _Histoire de l'Estat de France
tant de la République que de la religion sous le règne de François
II_. Choix de chroniques et mémoires sur l'Histoire de France, éd.
Buchon, p. 204 et 207. Le même ambassadeur vénitien (voie note
précédente) dans une dépêche du 21 août 1559 (citée par Armand
Baschet, _La diplomatie vénitienne_, p. 495) dit que la Reine-mère
reçut au contraire le Connétable avec d'affectueuses paroles et
lui promit de prendre en protection les intérêts de sa maison.
Michieli disait vrai en 1559 comme en 1561. Les violences de
paroles ne sont pas de la façon de Catherine et, si vive que fût
sa rancune, il n'était pas de son intérêt de s'aliéner, en
l'affichant, un si puissant personnage.
En tout cas, un mois après, la Reine-mère annonçait à Montmorency
qu'elle avait fait accorder à sa fille Louise l'abbaye de Maubuisson,
_Lettres_, t. I, p. 125.--Cf. la lettre amicale qu'elle lui écrivit
après l'affaire de la grande maîtrise, _Lettres_, t. I, p. 128-129 (fin
novembre 1559).]
Même après le congé sans terme que le jeune Roi lui avait imposé,
Montmorency était redoutable. Il occupait deux des grands offices de la
Couronne, la Connétablie et la Grande Maîtrise, le commandement en chef
de l'armée et le gouvernement de la maison du Roi. Ses pouvoirs
militaires étaient suspendus en temps de paix; son éloignement
l'empêchait d'exercer sa juridiction sur les officiers de bouche et le
droit de garder les clefs des résidences royales. Mais on ne pouvait
l'en priver pour toujours sans lui faire son procès, et il n'eût pas été
prudent de lui donner des juges. Montmorency était le parent ou l'allié
des plus anciennes familles de l'aristocratie française, les Levis, les
Turenne, les La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Rohan, etc. Son
fils aîné, François de Montmorency, avait le gouvernement de Paris et de
l'Île-de-France. Un des fils de sa soeur, Coligny, était amiral de
France; un autre, d'Andelot, colonel général de l'infanterie française.
Il possédait, dit-on, plus de six cents fiefs et passait pour le plus
riche propriétaire du royaume. Son gouvernement de Languedoc, à
l'extrémité du royaume, lui constituait comme une sorte de vice-royauté
sur une grande part du Midi, des monts d'Auvergne à la Méditerranée, et
de la Provence à la Guyenne. Ce n'était pas un adversaire qu'il eût
fallu pousser à bout. Catherine, après son algarade, si algarade il y
eut, mit sa diplomatie à l'affaiblir par persuasion.
Elle le décida un peu malgré lui à céder la grande maîtrise au duc de
Guise contre une charge de maréchal qui fut donnée à François de
Montmorency.
Elle avait autant de raisons que les oncles du Roi d'appréhender
d'autres compétiteurs possibles au gouvernement de l'État: les princes
du sang[177]. Ils descendaient tous du sixième fils du saint Louis et
formaient la maison de Bourbon, alors divisée en quatre branches:
Vendôme, Condé, La Roche-sur-Yon, Montpensier.
Depuis la trahison du connétable de Bourbon, François Ier et Henri II, à
son exemple, les tenaient dans une sorte de disgrâce et affectaient de
leur préférer des cadets de familles princières étrangères: les La Mark,
les Clèves, les Guise de Lorraine, les Savoie-Nemours et les Gonzague de
Mantoue. Ils donnaient le pas aux ducs et pairs de toute origine sur les
princes du sang qui ne l'étaient pas, et même quand ils l'étaient, ils
réglaient la préséance sur l'ancienneté de la création des pairies,
comme si le choix du souverain devait l'emporter sur la naissance. Au
sacre d'Henri II, les ducs de Nevers (François de Clèves) et de Guise
(Claude de Lorraine) marchèrent comme pairs de plus vieille date avant
Louis de Bourbon, duc de Montpensier. La déclaration du Roi du 25
juillet 1547, portant que ce précédent ne ferait préjudice au duc de
Montpensier, soit «pour semblable acte ou autre», était une satisfaction
platonique. Au sacre de François II, Nevers passa encore avant
Montpensier[178].
Mais la nation continuait à révérer ces descendants de saint Louis,
souverains en expectative, et qui seraient les rois de demain, si les
fils d'Henri II mouraient, comme Charles VIII et Louis XII, sans
héritier mâle. Le Parlement, gardien d'une tradition de respect,
résistait, comme il pouvait, aux innovations du pouvoir absolu. Il
donnait la préférence, n'osant faire plus, aux princes du sang, quelle
que fût la date de leur pairie, sur les pairs qui n'étaient pas princes
du sang. En juin 1541, par dérogation à l'ordre d'ancienneté qui
désignait le duc de Nevers, il permit au duc de Montpensier, de lui
_bailler les roses_, que quatre fois par an les pairs offraient en signe
d'hommage à la Cour suprême. Le greffier en chef du parlement de Paris,
Jean du Tillet, ferme défenseur du droit privilégié des reines-mères à
la régence, est pourtant d'avis que les princes du sang, conseillers-nés
de la Couronne, font de droit partie du Conseil pour le gouvernement et
administration du royaume pendant les minorités. Il professe une sorte
de vénération religieuse pour ces grands personnages «issus de la plus
noble et ancienne maison du monde»[179].
[Note 177: Les raisons contre les princes du sang très bien vues
par Regnier de la Planche p. 218.]
[Note 178: Le comté de Nevers avait été érigé en duché-pairie en
janvier 1538; et le duché de Montpensier un mois seulement après
(février 1538).]
[Note 179: Il convient d'insister sur cette question des princes
du sang, qui est si étroitement mêlée à l'histoire de Catherine de
Médicis et des derniers Valois, et dont l'intelligence éclaire
tant de points obscurs des guerres de religion. Voir Jean du
Tillet, _Les princes du sang_ dans son _Recueil des Roys de
France, leur Couronne et maison, Ensemble le rang des grands de
France_, Paris, 1618, p. 95 sqq. et surtout p. 313-317.]
De tout temps, les sires des Fleurs de Lis avaient, en cas de minorité,
prétendu et quelquefois réussi à être les tuteurs des rois. Leur droit
n'était ni légalement ni historiquement établi, et même il se heurtait à
celui que les reines-mères tiraient de la nature; mais la vénération des
peuples et l'attachement de la noblesse pouvaient leur tenir lieu de
titres. François II, faible d'intelligence et de corps, n'était-il pas,
malgré ses quinze ans, incapable de gouverner? Le duc de Montpensier et
le prince de la Roche-sur-Yon, gens paisibles et qui n'étaient
d'ailleurs que des Bourbons de branches cadettes, n'élevaient aucune
prétention. Mais le chef de leur maison, Antoine, que son mariage avec
Jeanne d'Albret avait fait roi de Navarre, montrait quelque velléité de
disputer le pouvoir aux oncles de Marie Stuart, et il y était poussé par
un de ses frères[180], le prince de Condé, jeune, pauvre et remuant.
S'il parvenait à se faire attribuer la régence comme étant plus apte à
l'exercer à titre de premier prince du sang, sous un roi qui n'était
majeur que d'âge, son droit se trouverait par là même établi contre
celui des reines-mères. C'en était fait des ambitions de Catherine dans
le présent et l'avenir.
[Note 180: Il en avait un autre, Charles, qui était cardinal et
archevêque de Rouen, mauvais théologien, bon amateur d'art et ami
personnel de Catherine. C'est le futur roi de la Ligue.]
Les Guise, au contraire, mettaient leurs soins à la contenter. Ils
obligèrent Diane de Poitiers, bien que leur frère, le duc d'Aumale, eût
épousé une de ses filles, à restituer les joyaux de la Couronne qu'elle
avait en sa possession et à céder à Catherine Chenonceaux en échange de
Chaumont, qui était d'un bien moindre prix. Ils ôtèrent les sceaux au
cardinal Bertrandi, créature de la favorite, et rappelèrent le
chancelier Olivier, un honnête homme qu'elle avait fait disgracier. Mais
ils n'étaient pas disposés à partager le pouvoir avec elle. Le Cardinal
était orgueilleux et jaloux de son autorité; le Duc était un homme de
guerre habitué à commander. Au Conseil, il opinait en termes brefs et
qui n'admettaient point de réplique: «Et faut qu'il soit ainsi, et
ainsi.» La Reine-mère s'aperçut bien vite qu'elle n'obtiendrait d'eux
que des égards. Et cependant elle estimait qu'elle avait son mot à dire.
Mère du Roi et ayant quatre autres enfants tout petits à établir[181],
elle pensait avoir plus d'intérêt que les ministres à gouverner
habilement.
[Note 181: Liste des enfants de Catherine encore vivants en 1559,
d'après une note officielle rédigée entre 1561 et 1563 (Louis
Paris, Négociations, etc., 1841, p. 892):
François, né le samedi 19 janvier 1544, successeur d'Henri II
(août 1559), mort le 3 décembre 1560.
Élisabeth, née le 2 avril 1546, mariée en 1559 à Philippe II.
Claude, née le 12 novembre 1547, mariée à Charles III, duc de
Lorraine, le 5 février 1558.
Charles-Maximilien, né le 27 juin 1550, duc d'Angoulême, puis
d'Orléans, puis roi à la mort de François II, son frère. Mort le
30 mai 1574.
Édouard-Alexandre, né le 10 septembre 1551, duc d'Anjou, de
Poitiers, puis duc d'Angoulême, puis duc d'Orléans, et qui reçut à
sa confirmation le nom d'Henri, depuis duc d'Anjou, puis roi à la
mort de Charles IX, son frère.
Marguerite, née le 14 mai 1553, et qui épousa en 1572 le roi de
Navarre, Henri de Bourbon.
Hercules, né le 18 mars 1555, et qui reçut à la confirmation le
nom de François, duc d'Anjou, puis d'Alençon, et enfin de nouveau
duc d'Anjou.
Catherine avait à l'avènement de François II perdu trois enfants:
un fils, Louis d'Orléans né le 3 février 1549, mort le 24 octobre
1550, et deux jumelles, Victoire et Jeanne (ou Julie) qui nées le
24 juin 1556, vécurent, l'une quelques jours, et l'autre deux
mois.]
La politique religieuse était le grave problème du moment. Comment
traiter les dissidents dont le nombre ne cessait d'augmenter malgré les
persécutions? François Ier avait, au début de son règne, protégé autant
qu'il l'avait pu, contre la Sorbonne et le Parlement, les humanistes
«mal sentants de la foi» et l'Église de Meaux, comme on appelle le
groupe de réformateurs paisibles dont Marguerite de Navarre était la
protectrice, Lefèvre d'Etaples le théologien, Briçonnet l'évêque, et qui
voulait, sans violences, supprimer l'abus des oeuvres et l'idolâtrie des
images et rétablir le culte en esprit et en vérité[182]. Il avait même
longtemps ménagé, par politique ou par humanité, les ennemis déclarés de
l'unité et de la foi catholique, les luthériens et les sacramentaires,
dont les uns niaient le changement de substances dans l'Eucharistie, et
les autres, plus hardis encore, la présence réelle. Même après
l'affichage de placards contre la messe à la porte de sa chambre à
Amboise, il n'avait sévi que par à-coups, passant de sursauts de
rigueur--mais quels sursauts!--à des relâches de tolérance.
[Note 182: Imbart de la Tour, _Les Origines de la Réforme_. T.
III: _L'Évangélisme_. Paris, 1914. Sur, l'Église de Meaux, voir le
chap. III: Lefèvre d'Étaples, p. 110-153, et sur le mysticisme de
Marguerite de Navarre, p. 290-293, avec les références, p. 290.]
Mais Henri II, poussé par les Lorrains et Diane de Poitiers, avait
organisé la persécution, érigé la terreur en système, rêvé
d'extermination. D'ailleurs les novateurs à qui il eut affaire, ce
n'étaient plus les quiétistes de Meaux, ennemis du désordre et
respectueux des pouvoirs établis, ni des luthériens et des
sacramentaires épars et divisés par leur querelle sur l'Eucharistie, ni
quelques anabaptistes, révolutionnaires sociaux, odieux à tout le monde,
mais des milliers de fidèles, groupés par la même foi en une communion
dont le nom, Église réformée, montrait qu'elle pensait être l'image de
la primitive Église retrouvée et ressuscitée. Elle avait pour fondateur
un Picard, Jean Calvin, humaniste et théologien, qui avait quitté la
France pour échapper à la persécution.
Après beaucoup de traverses, il s'était fixé à Genève, une petite
république de langue française (alliée aux cantons suisses),
qu'affaiblissaient ses discordes intestines et que guettait l'ambition
des ducs de Savoie. Appelé à réformer l'État et l'Église, il imposa la
pratique du pur Évangile pour règle de la vie politique et religieuse.
Président du conseil des pasteurs, sorte de théologien consultant de la
Cité, il en fut, de 1541 à sa mort, l'inspirateur et le maître.
Ce n'est pas par l'originalité de la doctrine que se distingue Calvin,
bien qu'il donne cette impression par la rigueur de sa logique. Venu
après Zwingle, Bucer, Oecolampade, et tant d'autres réformateurs qui
avaient dépassé Luther et tiré les conséquences de ses principes, il ne
faisait que les imiter quand il rejetait, ce que Luther n'osa point, les
pratiques et les croyances que les Écritures n'autorisaient pas
expressément. Par même respect scrupuleux du texte sacré, il continuait
à voir dans la Cène un repas spirituel où Jésus-Christ nourrit nos âmes
de sa substance--un sacrement[183]--alors que Zwingle la considérait
déjà comme une simple commémoration de la dernière Pâque, célébrée par
le Fils de Dieu avec ses disciples. Mais s'il n'a pas innové, il a
ramassé ou retrouvé et lié en système les raisons et les preuves pour la
réformation et contre le catholicisme qui sont éparses dans les écrits
et les prédications de ses devanciers. Son «_Institution de la religion
chrestienne_» est la première et la plus forte synthèse d'un Évangélisme
plus radical que celui de Luther; et il est sorti de là une nouvelle
forme d'Église.
[Note 183: _L'Histoire ecclésiastique_, dit: «Qu'encores que le
corps de Jésus-Christ soit maintenan au ciel et non ailleurs, ce
nonobstant nous sommes faits participans de son corps et de son
sang par une manière spirituelle et moyennant la foy». Ed. Baum et
Cunitz, t. I, p. 582-583.]
Le modèle qu'à Genève il en a donné est marqué de son empreinte austère.
La hiérarchie que Luther maintenait a disparu: point d'évêques; des
pasteurs tous égaux entre eux. Le temple aux murs nus, sans autel, sans
images, est fait pour un culte dont les cérémonies ordinaires sont le
chant des psaumes et le prêche. Aucune pompe, aucun spectacle qui puisse
solliciter les yeux et distraire l'âme de son véritable objet,
l'adoration intérieure. La musique seule est admise pour donner plus de
force et d'ardeur aux élans d'amour et aux supplications des fidèles. Le
point de doctrine sur lequel Calvin revient sans cesse, c'est le péché
originel, l'impuissance de l'homme déchu à faire son salut. Même le
sacrifice volontaire du Christ, ce titre de l'humanité tout entière à la
miséricorde divine, ne suffit pas à effacer la souillure de la première
faute. Les oeuvres ne sont rien en regard de la grandeur et de la bonté
de Dieu; elles n'ont de mérite que par sa grâce, et celle-ci ne peut
être qu'arbitraire, élisant de toute éternité les uns et réprouvant les
autres. Mais ce cruel dogme de la prédestination--où Calvin se
complaît,--et qui semblerait devoir décourager l'effort échauffa le zèle
et trempa les énergies. Les fidèles firent par amour de Dieu plus qu'ils
n'auraient fait par amour de leur salut. Le martyre même, accepté, non
comme un titre de la créature à la faveur du Créateur, mais comme le
prix de sa reconnaissance, fut pour des âmes passionnées la plus
puissante des séductions et le mobile le plus ardent de
prosélytisme[184].
[Note 184: Lemonnier, _Histoire de France de Lavisse_, t. V, 2, p.
183 sqq. Une forte analyse de la doctrine de Calvin, dans Faguet,
_Seizième siècle. Études littéraires_, Paris, 1891, p. 151-188.]
La doctrine de Calvin se répandit en Allemagne, en Angleterre et dans
les Pays-Bas. Elle conquit l'Écosse. En France, elle absorba les
dissidents de toute origine et entama les masses catholiques. L'Église
de Genève fut la mère des Églises réformées, et son enseignement reçu
comme l'interprétation la plus pure de la parole divine. Capitale
religieuse du protestantisme français, son foyer de rayonnement et de
propagande, le séminaire de ses ministres et le point de départ de ses
apôtres, la petite république du lac Léman eut, grâce à la forte
discipline de Calvin, une très grande place dans le monde.
L'effort d'Henri II s'était brisé contre ce bloc compact de fidèles unis
par la communauté de croyance et la passion de la vérité. Au cours du
règne, malgré tous les supplices et peut-être à cause d'eux, le nombre
des réformés alla sans cesse en augmentant. Soixante-douze églises,
grandes ou petites, se constituèrent dans les diverses parties du
royaume, et les ministres et les anciens de onze d'entre elles, réunis à
Paris en un synode, le premier synode national (mai 1559), avaient
arrêté une «confession de foi»[185].
La «Réforme» avait des adhérents dans toutes les classes. Elle tentait
les hommes que les abus et les superstitions de l'Église établie
dégoûtaient, ceux que la logique convainc, ceux que les épreuves
attirent et qui prennent l'acceptation joyeuse du martyre pour la preuve
de la vérité. Même des grands seigneurs avaient été ou émus de pitié ou
gagnés par l'attrait du pur Évangile, ou bien encore séduits par les
espérances d'avenir d'une Église dont ils constataient les progrès. Un
neveu du Connétable, d'Andelot, avait cessé d'aller à la messe; et,
comme Henri II lui en demandait la raison, il avait répondu que c'était
une abomination sacrilège de vouloir renouveler tous les jours «pour les
péchés des morts et des vivants» l'immolation du Christ sur la
croix[186]. Le Roi, furieux, l'avait fait emprisonner au château de
Melun et ne l'avait remis en liberté que par égard pour son oncle et
après une sorte de rétractation[187]. Coligny, prisonnier aux Pays-Bas
après la capitulation de Saint-Quentin, avait dans sa captivité
(1557-1559) lu la Sainte Écriture et un autre «livre plein de
consolation» et pris goût à la vérité. Le premier prince du sang,
Antoine de Bourbon, roi de Navarre, s'était lui-même enhardi jusqu'à se
mêler aux réformés qui, profitant d'une absence du Roi, se promenaient
dans le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes (mai 1558)[188].
[Note 185: Lemonnier, _Histoire de France, Lavisse_, t. V, 2, p.
230-237.]
[Note 186: Le ministre Macar à Calvin, 22 mai 1558, _Opera Omnia_,
XVII, Col. 179. La Place, p. 9 et 10. _Hist. ecclés._, I, p.
168-169.]
[Note 187: Lemonnier, _Histoire de France_, t. V, 2, p.
240-242.--Cf. sur toute cette affaire, Romier, t. II, p. 282-286,
d'après Alvarotti, agent du duc de Ferrare.]
[Note 188: _Romier_, t. II, p. 272-278.]
Henri II renvoya bien vite Antoine de Bourbon en son royaume pyrénéen.
Irrité, dit-on, de ce pullulement d'hérétiques, il se serait hâté de
signer la paix du Cateau-Cambrésis pour se consacrer tout entier à
l'oeuvre d'épuration. Mais il ne trouvait plus chez les magistrats la
ferveur d'intolérance qu'il eût voulu. La chambre criminelle du
Parlement ou Tournelle acquitta deux réformés[189]: ce fut un scandale.
Les zélés demandèrent que le Parlement délibérât en corps sur
l'application des ordonnances contre les hérétiques et interdît à ses
membres une jurisprudence de douceur. Dans les séances du mercredi, ou
mercuriales, où se débattaient les questions de discipline, quelques
conseillers courageux, Paul de Foix, Antoine Fumée, Eustache de La
Porte, remontrant que les novateurs se défendaient d'être des
hérétiques, demandèrent la suspension «de la persécution et jugements
capitaux» jusqu'à ce qu'un concile général, librement consulté, se fût
prononcé sur leur doctrine. Le Roi averti alla tenir son lit de justice
au Parlement (10 juin) et commanda de continuer la discussion en sa
présence. Du Faur «dit qu'il falloit bien entendre qui estoient ceux qui
troubloient l'Église, de peur qu'il n'advint ce qu'Élie dit à Achab:
C'est toi qui troubles Israël»[190]. Le conseiller-clerc, Anne Du Bourg,
rendit «graces à Dieu de ce qu'il avoit là amené le Roy pour estre
présent à la décision d'une telle cause et ayant exhorté le Roy d'y
entendre, pour ce que c'estoit la cause de nostre Seigneur Jésus Christ,
qui doit estre avant toutes choses maintenue des Roys, il parla en toute
hardiesse comme Dieu luy avoit donné. Ce n'est pas, disoit-il, chose de
petite importance que de condamner ceux qui, au milieu des flammes,
invoquent le nom de Jésus Christ»[191]. Le Roi, qui se crut visé, fit
conduire à la Bastille ces officiers infidèles et nomma des commissaires
pour les juger.
[Note 189: _Mémoires de Condé_, I, p. 217.]
[Note 190: _Ibid._, p. 220-221.]
[Note 191: _Histoire ecclésiastique des églises réformées_, t. I,
223-224. De La Place, _De l'estat de la religion et république_
(éd. Buchon), p. 12-14.]
Deux mois après, il était mort, et François II lui succédait. Les
réformés comptaient que le changement de règne amènerait un changement
de politique. Mais les Guise n'avaient nulle volonté d'arrêter la
persécution. Ils étaient zélés pour la cause catholique et intéressés à
la défendre. Le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, abbé de
Saint-Denis, de Cluny, de Marmoutier, de Tours, de Fécamp, etc., et qui
tirait de tous ses bénéfices 300 000 livres de revenu, devait détester
une secte qui voulait abolir la hiérarchie ecclésiastique, organiser
démocratiquement l'Église et l'appauvrir pour la régénérer. Les réformés
avaient d'ailleurs des relations inquiétantes avec le premier prince du
sang, Antoine de Bourbon, le héros du Pré-aux-Clercs, de qui ils
attendaient le triomphe de l'Évangile. Dès le premier jour ils
opposèrent les droits qu'il tenait de sa naissance à ceux que conférait
aux oncles de Marie Stuart la désignation royale. Les jurisconsultes de
l'Église réformée--et il en était d'éminents, comme François
Hotman,--recueillirent, dans la plus ancienne histoire de France, les
précédents qui assignaient aux princes du sang un rang privilégié dans
l'État, bien au-dessus des sujets et tout à côté des rois. Sous prétexte
que François II était incapable de gouverner, ils soutenaient qu'il y
avait lieu de constituer une régence dont le titulaire ne pouvait être
qu'Antoine de Bourbon, premier prince du sang. Les Guise ne furent que
plus ardents à appliquer les édits. Ils pressèrent le jugement des
quatre conseillers arrêtés le jour de la fameuse mercuriale, et en
particulier d'Anne Du Bourg, conseiller-clerc qui passait pour avoir
bravé Henri II en face[192].
[Note 192: Interrogatoires de Du Bourg et des autres conseillers,
_Mémoires de Condé_, t. I, p. 224-246.]
C'est alors qu'en leur désespoir, les réformés, sur le conseil de Condé,
de sa belle-mère, Mme de Roye, et de l'Amiral, écrivirent à la
Reine-mère pour la prier de s'opposer à la fureur des Guise.
Le bruit courait qu'elle n'était pas «ennemie de la religion». Elle
aimait tendrement Marguerite de France, la nouvelle duchesse de Savoie,
une catholique si tiède que Calvin l'exhortait un peu plus tard à faire
défection. Elle avait vécu dans l'intimité de Marguerite d'Angoulême, le
poète de l'amour divin, et y avait connu un certain Villemadon. Ce vieux
gentilhomme lui rappela (lettre du 26 août), qu'au temps où elle
désespérait d'avoir des enfants, il lui avait conseillé de recourir à
Dieu et que l'ayant fait, elle avait été exaucée. Elle gardait alors
dans son coffre une Bible,--la traduction peut-être de Lefèvre d'Etaples
ou d'Olivetan[193]--où elle lisait quelquefois ou laissait lire ses
serviteurs; elle avait, lors du grand engouement de la Cour pour la
musique sacrée, chanté, et certainement de tout coeur, le psaume 141, qui
exprimait mieux que les autres la souffrance d'une épouse stérile et
délaissée.
[Note 193: La traduction en français du Nouveau Testament, par
Lefèvre d'Etaples, parut en 1523. Le Trésor des Saints Livres,
d'Olivétan, ou, comme on dit, la Bible de Serrières, du lieu où
elle fut imprimée (près de Neuchâtel, en Suisse), parut en 1535.]
Cette crise de religiosité avait été courte, mais on voulait croire à un
sentiment profond, refoulé par les attraits du monde, et qui, à la
première occasion favorable, reparaîtrait. Un indice, pensait-on, c'est
que la Reine, si timide et si déférente aux volontés de son mari, eût
pendant les dernières années du règne montré une fois quelque regret de
la persécution. Un mois environ après la défaite de Saint-Quentin (5
septembre 1557), on avait surpris dans une maison de la rue
Saint-Jacques, en face du collège du Plessis, près de cent cinquante
réformés, hommes et femmes, dont plusieurs nobles dames, réunis là pour
prier ensemble et célébrer la Cène. Écoliers, prêtres et gens du
quartier, qui rendaient l'hérésie responsable des malheurs du royaume,
leur firent escorte jusqu'aux prisons du Châtelet, où le guet les
conduisait, en les invectivant et les frappant, au désespoir de ne
pouvoir faire pis[194]. Les juges en condamnèrent quelques-uns au feu,
et parmi eux un vieux maître d'école, un avocat au parlement de Paris et
une jeune femme de vingt-trois ans, «Damoiselle Philippe de Luns», veuve
du sieur de Graveron. Les deux hommes furent brûlés vifs; leur compagne,
flamboyée aux pieds et au visage avant d'être étranglée et jetée au
feu[195]. Tous trois moururent avec une «constance» admirable. Le récit
de ce supplice, et peut-être du courage de la jeune femme, émut
Catherine, qui le laissa voir. Elle fit plus, à ce qu'il semble. Une de
ses dames, Françoise de La Bretonnière ou de Warty, veuve de Charles
d'Ailly, seigneur de Picquigny, et mère de Marguerite d'Ailly, qui
épousa en 1581 François de Châtillon, comte de Coligny[196], assistait à
l'assemblée de la rue Saint-Jacques, et elle avait été, elle aussi,
emprisonnée. Comme le président La Place, un contemporain, dit qu'elle
«fut renvoyée à la Reine», il n'est pas exagéré de croire que Catherine
demanda sa mise en liberté[197].
[Note 194: Les références dans Calvin, _Opera Omnia_, t. XVI, col.
602 et 603, note. Ajouter La Place, _Commentaires_, p. 4.--Romier,
t. II, p. 254, note 1, a publié la liste des prisonniers.]
[Note 195: [Jean Crespin], _Histoire des martyrs persecutez et mis
à mort pour la vérité de l'Évangile depuis le temps des Apostres
jusques à l'an 1574, revue et augmentée d'un tiers en ceste
dernière édition_, 1582, livre VII, fo 434. Cf. N. Weiss, _B. S.
H. P. F._, 1916, p. 195-235.]
[Note 196: _Lettres de Catherine_, X, 509, note 9, et 510, note
8.]
[Note 197: Les ministres Farel, Bèze et Carmel, sollicitant le
Conseil de Berne d'intervenir au nom des Cantons auprès d'Henri II
en faveur des prisonniers (lettre du 27 septembre 1557, citée par
Romier, _Les Origines politiques des guerres de religion_, t. II,
1914, p. 263, note 3), lui rappellent «qu'il y a des plus gros de
la Court [de France] qui favorisent à nostre cause, mays sont
timides», et immédiatement le supplient d'«escripre à la Royne
(Catherine), à Madame Marguerite [de France], au roy de Navarre et
à Monseigneur de Nevers (François de Clèves) qu'ils prennent
couraige pour parler au Roy....». Cette lettre prouve tout au
moins que Catherine ne passait pas pour hostile aux réformés.]
Les réformés interprétaient ce mouvement de compassion comme une marque
de sympathie pour leurs croyances. Ainsi peut-on s'expliquer que dans
leur recours à Catherine, ils ne lui aient pas écrit comme à une
inconnue. «Vivant le feu roy Henri et de longtemps, disaient-ils, ils
avoyent beaucoup espéré de sa douceur et bénignité, en sorte qu'oultre
les prières qui se faisoyent ordinairement pour la prospérité du roy,
ils prioient Dieu particulièrement qu'il luy pleust la fortifier
tellement en son esprit qu'elle peust servir d'une seconde Esther». Ils
la suppliaient de «ne permetre ce nouveau règne estre souillé de sang
innocent», ajoutant avec la rude gaucherie des gens de foi entière:
«lequel [sang] avoit tant crié devant Dieu qu'on s'estoit bien peu
appercevoir son ire avoir esté embrasée». Catherine avait le droit de
s'irriter que, deux ou trois semaines après la perte d'un mari très
cher, sa mort lui fut présentée comme un juste châtiment du ciel, mais
il n'était pas de son intérêt de repousser les avances. La prévision,
par où la supplique finissait, de nouveaux malheurs, si la persécution
continuait, lui donnait envie d'en apprendre davantage. Elle répondit,
écrit le ministre Morel à Calvin (1er août), «avec assez de bonté
(_satis humaniter_)»[198].
Les réformés insistèrent. Ils tremblaient pour Du Bourg et les autres
conseillers dont le cardinal de Lorraine hâtait la condamnation.
Quelques jours après, ils lui écrivirent encore qu'elle ne permît pas,
en dissimulant toujours, de verser à flots le sang des fidèles. Elle fit
une réponse assez bienveillante (_satis comiter_), promettant de faire
améliorer leur sort «pourvu qu'on ne s'assemblast et que chacun vescut
secrètement et sans scandale»[199].
[Note 198: Regnier de La Planche, _Histoire de l'estat de
France... sous le règne de François II_, éd. Buchon (Panthéon
littéraire), p. 211. Cette supplique est antérieure au 1er août,
date d'une lettre de Morel à Calvin où il en est question.
_Calvini Opera_, t. XVII, col. 590.]
[Note 199: Seconde lettre des fidèles: Morel à Calvin, 3 août
1559. _Calvini Opera Omnia_, XVII, col. 591. Réponse de la Reine:
Morel à Calvin, 15 août. _Ibid._, col. 597. Voir aussi Regnier de
La Planche, p. 211, dont les lettres de Morel permettent ici et
ailleurs de préciser et de rectifier la chronologie.]
Mais elle entendait rester juge du mode et de l'heure de son
intervention. Les suppliants apprirent avec colère qu'elle avait
d'autres affaires que de sauver les «pieux».... Comme, en sa présence,
le cardinal de Lorraine donnait des ordres pour l'extermination des
prisonniers, non seulement elle n'essaya pas d'apaiser cette bête
féroce, mais elle ne donna pas le moindre signe de tristesse. Alors le
Consistoire de l'Église de Paris, ou, comme s'exprime Morel, «notre
Sénat[200]», lui écrivit en des termes que probablement les politiques
de la secte conseillèrent sans succès d'adoucir: «Que sur son asseurance
de faire cesser la persécution, ils s'estoyent de leur part contenus
selon son désir et avoyent faict leurs assemblées si petites que l'on ne
s'en estoit comme point apperceu, de peur qu'à ceste occasion elle ne
fust importunée par leurs ennemis de leur courir sus de nouveau; mais
qu'ils ne s'appercevoyent aucunement de l'effect de ceste promesse, ains
(mais) sentoyent leur condition estre plus misérable que par le passé,
et sembloit, veu les grandes poursuites contre Du Bourg, qu'on n'en
demandast que la peau.... Quoy advenant, elle se pouvoit asseurer que
Dieu ne laisseroyt une telle iniquité impunie, veu qu'elle cognoissoit
l'innocence d'iceluy et que tout ainsi que Dieu avoit commencé à
chastier le feu roy, elle pouvoit penser son bras estre encore levé pour
parachever sa vengeance sur elle et ses enfans...» Catherine fut, comme
de raison, outrée de ce langage. «Eh bien! dit-elle, on me menace,
cuidant me faire peur, mais ils n'en sont pas encore où ils
pensent»[201]. On lui parlait comme si elle trahissait une cause qui fût
sienne; mais, déclarait-elle à l'Amiral, à Condé, à Mme de Roye, qui
cherchaient à l'apaiser, elle n'entendait rien à leur religion «et ce
qui l'avoit paravant esmeue à leur désirer bien estoit plustost une
pitié et compassion naturelle qui accompaigne volontiers les femmes, que
pour estre autrement instruite et informée si leur doctrine estoit vraie
ou fausse»[202].
[Note 200: _Calvini Opera Omnia_, t. XVII, col. 597, 15 août.]
[Note 201: Cette lettre est antérieure au 15 août, comme on peut
le voir d'après la lettre de Morel à Calvin où il en est fait
mention. Elle est rapportée tout au long par Regnier de La
Planche, mais pas à sa date (p. 219-220).--Morel à Calvin,
_Calvini Opera Omnia_, XVII, col. 597: «Quibus perfectis, hem,
inquit, etiam mihi minantur».]
[Note 202: Regnier de La Planche, p. 220.]
Ainsi commençaient par un malentendu les rapports entre Catherine et les
réformés. Elle, attentive aux mouvements de l'opinion et au parti
qu'elle en pourrait tirer, et d'ailleurs naturellement encline à la
douceur; eux, convaincus que la timidité seule ou quelque calcul
l'empêchait de se déclarer pour eux, et s'irritant de ce qu'ils
appelaient sa dissimulation. Dans leur première lettre, ils la priaient;
dans la seconde, ils la pressaient; et dans la troisième--une quinzaine
de jours après--ils la sommaient de sauver leurs frères prisonniers, la
menaçant, si elle n'agissait pas, de nouvelles représailles célestes.
C'était lui demander de se déclarer contre les ministres du Roy son
fils. Mais elle n'était pas disposée à se compromettre pour des clients
si exigeants et dont elle ne savait pas encore ce qu'elle pouvait
attendre.
À ce moment les Guise frappèrent un grand coup. Instruits par des
apostats du nom et des lieux de réunion des religionnaires, ils
mobilisèrent commissaires et sergents et cernèrent le faubourg
Saint-Germain, surnommé «la petite Genève», et les rues avoisinantes. Un
conseiller au Châtelet assaillit avec cinquante archers la maison du
nommé Le Vicomte, dans la rue au Marais, où descendaient beaucoup de
gens suspects, mais il fut chaudement reçu. Les hommes qui s'y
trouvaient s'ouvrirent un chemin à la pointe de l'épée. La police
n'arrêta qu'un vieillard, une femme, des enfants, en tout une douzaine
de personnes. Mais elle saisit «certains escripts en rime françoise
faisant mention de la mort advenue au roy Henri par le juste jugement de
Dieu, esquels aussi ladicte dame (Catherine) estoit taxée de trop
déférer au Cardinal»[203]. Il y eut d'autres perquisitions dans les
divers quartiers de Paris (25-26 août). Les curés au prône sommèrent les
fidèles, sous peine d'excommunication, de dénoncer tous les «mal
sentants» de la foi[204]. Pour exciter le fanatisme populaire, on
faisait courir le bruit que les hérétiques s'assemblaient pour
paillarder à chandelles éteintes. Le Cardinal, qui savait bien le
contraire, mais qui cherchait à détourner la Reine-mère de ses velléités
de modération, lui fit amener pour la convaincre deux apprentis bien
stylés. Ils récitèrent la leçon apprise: qu'en la place Maubert, dans la
maison d'un avocat, le jeudi avant Pâques, en une réunion nombreuse, on
avait mangé le cochon, et puis après on s'était mêlé au hasard dans les
ténèbres. Catherine était si ignorante de l'esprit d'austérité de la
nouvelle Église qu'elle fut «merveilleusement aigrie et étonnée». Elle
déclara à quelques siennes demoiselles qui favorisaient ceux de la
religion, que «si elle savoit pour tout certain qu'elles en fussent elle
les feroit mourir, quelque amitié ou faveur qu'elle leur portast». Mais
celles-ci obtinrent qu'on interrogeât les apprentis, et l'imposture fut
découverte[205]. En cette circonstance, Mme de Roye, une «héroïne»,
écrivait le ministre Morel à Calvin, se porta garante de la vertu des
réformés. «Mais, objectait la Reine, j'entends beaucoup de gens dire
qu'il n'y a rien de plus dissolu (flagitiosius) que cette sorte de
gens.» À quoi la dame de Roye répondit qu'il était facile de nous
charger, «puisque personne n'ose nous défendre et que si elle nous
connaissait, nous et notre cause, elle en jugerait tout autrement.»
L'entretien continuant, Catherine exprima le désir de voir quelqu'un des
ministres de la nouvelle secte, et plus particulièrement un d'entre eux,
Antoine de Chandieu, dont on parlait beaucoup, et qui était gentilhomme.
Elle assura qu'il n'aurait rien à craindre et qu'elle disposerait tout
pour que l'entrevue eût lieu dans le plus grand secret[206].
[Note 203: Regnier de La Planche, p. 222-223.]
[Note 204: Une déclaration datée de Villers-Cotterets, 4 septembre
1559, et enregistrée au Parlement le 23 décembre, ordonna de raser
les maisons où se tiendraient des conventicules; un édit du 9
novembre, enregistré le 23, prononça la peine de mort contre les
auteurs d'assemblées illicites (Isambert, _Recueil des anciennes
lois françaises_, XIV, p. 9 et 11).]
[Note 205: Regnier de La Planche, p. 223-225.]
[Note 206: Lettre de Morel à Calvin du 11 septembre, (_Calvini
Opera Omnia_, XVII, col. 634-635). Antoine de Chandieu, seigneur
de la Roche-Chandieu, né au château de Chabot, dans le Mâconnais,
vers 1534, fut d'abord pasteur à Paris, et enfin à Genève, où il
mourut en 1591. Haag, _La France protestante_, 2e éd., t. III,
col. 1049-1058.]
Mme de Roye expédia immédiatement un courrier aux fidèles de Paris, les
exhortant à ne pas laisser échapper cette occasion d'entrer en relations
avec la Reine-mère.» C'était à tort, leur disait-elle,--et ce témoignage
est important à retenir ce--qu'on avait cru auparavant que la Reine
avait lu des livres de piété (_pios libros_) ou entendu des hommes
doctes ou vraiment chrétiens» et elle exprimait l'espoir que si la Reine
rencontrait Chandieu, elle changerait d'opinion et deviendrait favorable
à leur cause[207]. Après beaucoup d'hésitation, le Consistoire donna son
consentement.
Ce n'était pas uniquement pour des raisons religieuses que Catherine
désirait se rencontrer avec ce pasteur gentilhomme. Elle savait la
sympathie des réformés pour les princes du sang et tenait à se
renseigner sur ce point. Antoine de Bourbon arrivait du Béarn à petites
journées pour assister au sacre. Peut-être avait-elle appris qu'il avait
été, dans toutes les villes où il passait, visité par les ministres, et
qu'à Vendôme, en sa présence, s'était tenue une assemblée mi-politique,
mi-religieuse, de réformés et de ses partisans, qui l'avait exhorté à
revendiquer son droit au gouvernement de l'État. Villemadon, l'ancien
serviteur de la reine de Navarre, ne lui recommandait pas seulement
comme un moyen de mériter la bénédiction divine le chant «des beaux
Psalmes Davidiques», ainsi qu'elle avait fait autrefois, et «la
quotidiane ouye ou lecture de la parole de Dieu», il la pressait aussi
d'éloigner les Guise, «monstres étranges», «qui ne sont de la maison»
[royale], «occupant par dol et violence la puissance du Roy et de Vous»,
et qui vont «récultans (reculant) et affoiblissans et mettans comme sous
le pied les Princes et le Sang de ceste couronne»--«Les princes du
sang», insistait-il «vous soyent en honneur[208]» (26 août). La lettre
de Villemadon, dit Regnier de La Planche, émut la Reine-mère «à penser à
ses affaires conjecturant que les princes du sang n'estoyent ainsi mis
en avant qu'ils ne fissent jouer ce jeu aux autres»[209]. Les autres,
c'étaient les ennemis des Guise et entre autres les réformés, dont il
lui importait tant de connaître les intentions. Que gagnerait-elle ou
que perdrait-elle au renversement des oncles de Marie Stuart? Elle
pensait qu'une conversation avec La Roche-Chandieu l'éclairerait sur ce
point. Il fut convenu que vers le 18 septembre, date du sacre, La
Roche-Chandieu attendrait bien caché, aux environs de Reims, qu'elle le
fît secrètement appeler.
[Note 207: Morel, 11 septembre, _Calvini Opera_, XVII, col. 635.]
[Note 208: _Calvini_, XVII, col. 618.]
[Note 209: Regnier de La Planche, p. 212.]
Mais, après réflexion, elle n'osa pas ou ne voulut pas lui faire
signe[210]. Écouter un représentant des doctrines nouvelles, c'était
prendre parti contre les Guise qui les persécutaient. Et puis le
changement d'attitude des réformés l'inquiétait. Sous Henri II, ils
souffraient patiemment la prison et le martyre sans discuter le pouvoir
qui les opprimait. Mais maintenant certains d'entre eux, et non des
moindres, «se faschoyent de la patience chrestienne et évangélique». Des
alliés s'offraient à les aider à rendre coup pour coup: soldats et
capitaines que la paix et l'embarras des finances avaient obligé les
Guise à licencier[211], gentilshommes pauvres et batailleurs, amis
d'Antoine de Bourbon et du Connétable, tous ceux enfin que sollicitait
le ressentiment d'une injure ou l'amour des nouveautés. La Réforme
allait servir de mot d'ordre à tous les opposants. Mais ces fidèles
d'occasion, plus sensibles à la tyrannie des Lorrains qu'aux «abus du
pape», poussaient les vrais fidèles à la rébellion. L'histoire du parti
protestant commençait.
[Note 210: Regnier de La Planche, p. 220, dit cependant que ce
jour-là elle en fut empêchée par la visite de plusieurs cardinaux
et autres seigneurs venus au sacre.]
[Note 211: Ordonnance du 14 juillet 1559; de Ruble, _Antoine de
Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. II, p. 127. Brantôme t. IV, p.
224.]
L'alliance des mécontents politiques et des novateurs religieux se fit
sur la question des droits des princes du sang. Les ennemis des Guise
prétendaient qu'en raison de la mauvaise santé du Roi et de la faiblesse
de son entendement, il y avait lieu, malgré sa majorité, de réunir les
États généraux du royaume et de confier le gouvernement aux princes de
son sang, à l'exclusion de tous autres, conformément à leur degré de
parenté. Un peu plus d'un mois seulement après la mort d'Henri II, le
ministre de l'Église de Paris, Morel, avait exposé à Calvin cette
théorie nouvelle de droit constitutionnel. Les gens d'action du parti
allaient encore plus loin, comme l'écrivit plus tard Calvin à
Coligny[212]. En septembre ou octobre 1559, car ses indications ne
permettent pas de préciser davantage la date de la consultation,
«quelqu'un, raconte-t-il, ayant charge de quelque nombre de gens, me
demanda conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la tyrannie dont
les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez, et quel moyen il y
auroit. Pour ce que je voyoye (voyais) que desjà piusieurs s'estoyent
abreuvez de ceste opinion, apres luy avoir donné response absolue qu'il
s'en faloit déporter, je m'efforçay de luy monstrer qu'il n'y avoit nul
fondement selon Dieu, et mesme que selon le monde il n'y avoit que
legereté et presomption qui n'auroit point bonne issue.» «Il n'y eut
pas, continue Calvin, faute de réplique, voire avec quelque couleur. Car
il n'estoit pas question de rien attenter contre le Roy ny son
authorité, mais de requerir un gouvernement selon les lois du pais
attendu le bas aage du Roy.» Et puis, «d'heure en heure on attendoit une
horrible boucherie pour exterminer tous les povres fidèles». Mais Calvin
répondit «simplement» que s'il s'espandoit une seule goutte de sang, les
rivières en découlleroyent par toute l'Europe» et qu'il valait mieux
périr «tous cent fois que d'estre cause que le nom de Chrestienté et
l'Évangile fust exposé à tel opprobre». Toutefois, il concéda «que si
les Princes du sang requerroyent d'estre maintenus en leur droit pour le
bien commun, et que les Cours de Parlement se joignissent à leur
querele, qu'il serait licite à tous bons sujects de leur prester main
forte». L'homme alors demanda: «_Quand on auroi induit l'un des princes
du sang à cela, encore qu'il ne fust pas le premier en degré_, s'il ne
serait point permis». Mais, ajoute Calvin, «il eut encore response
négative en cest endroit. Bref je luy rabbati si ferme tout ce qu'il me
proposoit que je pensoye bien que tout deust estre mis sous le
pied»[213].
[Note 212: 16 avril (?) 1561, _Opera Omnia_, XVIII, col. 425-431.
Ce «quelqu'un» n'est pas La Renaudie, qui, quelque temps après,
alla voir Calvin et fut d'ailleurs mal reçu. _Ibid._, col. 427 et
429.]
[Note 213: _Calvini Opera Omnia_, XVIII, col. 425-426.--Sur
l'opinion de Calvin, voir Mignet, _Journal des savants_, 1857, p.
95.]
Il y avait des casuistes qui, comme le jurisconsulte François Hotman,
estimaient que le consentement d'un seul prince du sang autorisait
l'insurrection contre les Guise. Si le premier, Antoine de Bourbon, se
dérobait, ou, comme on disait par euphémisme, «en son absence», son
frère le prince de Condé pouvait, selon la tradition et la loi écrite,
réclamer la charge de suprême conseil du Roi[214].
[Note 214: Calvin à Pierre Martyr, mai 1560, _Opera Omnia_, XVIII,
col. 82 et les notes. Cf. Regnier de La Planche, p. 237.]
C'était en effet à l'intention de ce Bourbon, énergique, pauvre et
ambitieux, qu'avait été imaginée la théorie de l'unique prince du sang.
L'opposition désespérait d'Antoine de Bourbon. Après l'assemblée de
Vendôme, il n'avait paru à la Cour que pour s'y faire bafouer. À
Saint-Germain, où il était allé trouver le Roi, les Guise ne lui
assignèrent pas de logement et il en fut réduit à se contenter de
l'hospitalité que le maréchal de Saint-André lui donna par pitié. Il
n'avait pas été convoqué aux séances du Conseil. À Reims, lors du sacre,
il souffrit qu'on arrêtât en sa présence un de ses gentilshommes,
Anselme de Soubcelles, suspect d'avoir diffamé les ministres dirigeants.
Prétendant honteux, il n'eut pas le courage de déclarer son droit et
accepta avec empressement la mission que lui offrit Catherine de
conduire en Espagne Élisabeth de Valois, la jeune femme de Philippe
II[215].
[Note 215: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t.
II, p. 41-45 et p. 58.]
Mais Condé agissait pour lui ou sans lui. Il faisait instruire
mystérieusement le procès des Guise, et, comme bien l'on pense,
«l'information faite, il se trouva, dit Regnier de La Planche, par le
témoignage de gens notables et qualifiés, iceux (les Guise) estre
chargés de plusieurs crimes de lèze-majesté ensemble d'une infinité de
pilleries, larrecins et concussions». «Ces informations veues et
rapportées au Conseil du Prince, attendu que le Roy, pour son jeune
aage, ne pouvoit cognoistre le tort à luy faict et à toute la France, et
encore moins y donner ordre, estant enveloppé de ses ennemis (les
Guise), il ne fut question que d'adviser les moyens de se saisir de la
personne de François, duc de Guise, et de Charles, cardinal de Lorraine,
son frère, pour puis après leur faire procès par les Estats»[216].
Cependant l'entreprise était si hasardeuse que Condé n'osa s'y risquer.
Il en laissa la conduite à un certain La Renaudie, gentilhomme
périgourdin, qui, ayant eu des démêlés avec la justice, en rendait les
Guise responsables. La Renaudie enrôla en France et à l'étranger des
soldats et des capitaines et réunit secrètement à Nantes (1er février
1560) les principaux conjurés. Il fut autorisé par cette assemblée, qui
était censée tenir lieu d'États généraux, à se saisir des ministres et à
les mettre dans l'impossibilité de nuire. Les fauteurs du complot
voulaient, par tout cet appareil de procédure: enquête, procès,
consultation d'États, apaiser les scrupules de chrétiens comme Calvin et
donner à un coup de main le caractère d'une action légale. Ils
résolurent d'envahir en forces le château d'Amboise, où était la Cour,
et de demander à François II humblement, l'épée en main, le renvoi et la
mise en jugement de ses ministres. L'exécution, fixée d'abord au 10 mars
1560, fut définitivement ajournée au 16.
[Note 216: Regnier de La Planche, p. 237-238.--Paillard,
_Additions critiques à l'histoire de la Conjuration d'Amboise_,
Revue historique, t. XIV, 1880, 61-108 et 311-355 (analyse de la
correspondance de Chantonnay, frère du cardinal Granvelle et
ambassadeur d'Espagne en France).]
Le secret du complot, si bien gardé qu'il fût, transpira. Le 12 février
les Guise eurent un premier avertissement, vague d'ailleurs, donné par
un prince protestant d'Allemagne; puis vint, quelques jours après, la
dénonciation d'Avenelles, un avocat de Paris, qui avait logé La Renaudie
à son passage et avait reçu ses confidences[217]. Catherine s'émut de ce
danger de guerre civile. Elle commençait à trouver que les ministres de
son fils étaient trop violents. Ne s'étaient-ils pas avisés d'ailleurs
de contrecarrer ses volontés? Elle n'avait rien tenté, peut-être par
affectation de piété conjugale, pour sauver Du Bourg, qui fut exécuté le
23 décembre 1559. Mais elle s'intéressait à Fumée, à cause de Jean de
Parthenay-Larchevêque, sieur de Soubise, à qui «elle portoit de longue
main faveur». Or le cardinal de Lorraine éludait ses bonnes intentions
et l'amusait de promesses. A la fin elle lui déclara «que ces façons de
faire luy desplaisoient et que s'ils en usoient plus, elle en auroit
mescontentement». Le Cardinal, dépité, offrit de se retirer en sa
maison. Mais son départ, suivi naturellement de celui de son frère,
l'aurait laissée seule en face des réformés, sans qu'elle fût sûre des
catholiques; elle l'apaisa. Il mit alors la faute de la poursuite,
raconte l'_Histoire des Églises réformées_, sur le procureur général,
Bourdin, sur certains conseillers et commissaires du Châtelet et sur
l'inquisiteur de la Foi, Démocharès, et quelques Sorbonistes, qu'il
disait «estre les plus méchants garnemens du monde et dignes de mille
gibets.... Sur quoy la dicte dame respondit qu'elle s'esbahissoit
donques et trouvoit merveilleusement estrange qu'il se servoit d'eux
puisqu'il les connoissoit tels»[218]. Fumée fut absous à pur et à plein
(février 1560).
[Note 217: La chronologie des révélations est difficile à établir.
Voir Paillard, _Additions critiques à l'histoire de la conjuration
d'Amboise_, Revue hist., 1880, t. XIV, p. 81-84 et _passim_.]
[Note 218: _Histoire ecclésiastique des Églises réformées du
royaume de France_, éd. nouvelle par Baum et Cunitz, 1883, I, p.
294-298.]
Les Guise, pensant avec raison que les «belîtres», dont on leur
dénonçait l'entreprise, ne pouvaient être que les prête-noms de tout
autres ennemis, sentaient plus que jamais le besoin de se concilier la
Reine-mère. En leur inquiétude, ils la prièrent d'appeler à la Cour
l'Amiral, d'Andelot et le cardinal de Châtillon, les neveux du
Connétable. Elle y consentit bien volontiers, car elle avait «confiance»
dans «les vertus de ces personnages» et «portoit» «amitié à
l'Admiral»[219]. Coligny, bien qu'il inclinât décidément à la Réforme,
n'avait pas paru à l'assemblée de Vendôme[220]. Il estimait probablement
que la nouvelle Église risquait de s'aliéner la Reine-mère, en montrant
un zèle exclusif pour la cause des princes du sang. Peut-être aussi
jugeait-il Antoine de Bourbon à sa valeur. Il arriva le 24 février à la
Cour, et, prié par Catherine de dire son avis, «il luy déclara le grand
mescontentement de tous les subjects du roy... non seulement pour le
faict de la religion, mais aussi pour les affaires politiques, et que
l'on avoit mal à gré et du tout à contre-coeur que les affaires du
royaume fussent maniées par gens qu'on tenoit comme étrangers, en
eslongnant les princes et ceux qui avoient bien déservy de la chose
publique»[221], il voulait dire le Connétable. Alors elle fit un premier
pas. Elle, jusqu'alors si prudente, alla trouver le Roi et lui persuada
de consulter le Conseil sur la situation religieuse. Les Guise la
laissaient faire. Le Conseil fut d'avis d'accorder et le gouvernement
publia une amnistie pour tous les religionnaires qui vivraient désormais
en bons catholiques, exception faite des prédicants et de tous ceux qui,
sous prétexte de religion, avaient conspiré contre la Reine-mère,
nommée, remarquons-le, la première, le Roi, la Reine, les frères du Roi,
et les principaux ministres (mars). L'Édit, pour couvrir les Guise,
imaginait que leurs ennemis avaient projeté de détruire avec eux la
famille royale et même les Bourbons, et il excluait du pardon ces grands
coupables, ainsi que les prêcheurs des doctrines nouvelles suspects de
propager l'esprit de révolte[222]. Mais cette simple distinction entre
les réformés paisibles et les fauteurs de désordre était de grande
conséquence. La pratique de l'hérésie n'était donc pas aussi criminelle
qu'un complot, puisque celle-là était pardonnable et que celui-ci
restait punissable? L'État prenait donc moins à coeur les affaires de
Dieu que les siennes? Aussi l'Édit fut-il trouvé «fort estrange» par
plusieurs catholiques, dit le journal de Nicolas Brûlart, chanoine de
Notre-Dame de Paris[223]. Pour bien marquer que Catherine en était
l'inspiratrice, le conseiller et secrétaire des finances du roi, Jacques
de Moroges, chargé de le porter au Parlement, déclara «qu'il a eu
commandement exprès de la Reine-mère pour dire à la Cour de sa part
qu'elle procède le plus promptement qu'elle pourra à la vérification des
dites lettres». Sans user de ses lenteurs ordinaires, le Parlement
enregistra le 11 mars.
[Note 219: Regnier de La Planche p. 247.]
[Note 220: Erichs Marcks, _Gaspard von Coligny_, I, 1893, p. 350.]
[Note 221: Regnier de La Planche, p. 247.]
[Note 222: Fontanon, _Les Edicts et Ordonnances des roys de
France_, 1611, t. IV, p. 263-264.]
[Note 223: Journal de Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, dans
_Mémoires de Condé_, I, p. 9.]
C'était l'entrée en scène de Catherine et la première manifestation
publique d'une politique personnelle. Mais les concessions venaient trop
tard; les bandes de La Renaudie étaient aux portes d'Amboise. Les Guise,
qui n'avaient pas cessé d'armer, dispersèrent, massacrèrent ou livrèrent
au bourreau les soldats, gentilshommes, bourgeois et gens «mécaniques»
qui marchaient à l'attaque du château. Catherine n'osa pas s'opposer aux
exécutions par jugement, qui suivirent les tueries en pleine campagne.
Elle estimait certainement criminelle cette façon d'adresser requête au
Roi par soulèvement, surprise, assaut et bataille. Mais elle trouva que
les Guise outrepassaient la rigueur de la justice. Elle aurait voulu
pardonner à un prisonnier qui dans l'un des interrogatoires où elle
assista, fit «à demy confesser au cardinal [de Lorraine] sa doctrine
estre vraye, mesmes en la doctrine de la Cène». Mais on se hâta de le
dépêcher, pendant qu'elle était occupée ailleurs, «de quoy elle fut
aulcunement faschée, se disoit-elle, car elle l'avoit jugé innocent».
Pour sauver Castelnau, un brave capitaine, dont Coligny et d'Andelot
représentaient les «grands services faicts par ses prédécesseurs et par
luy à la Couronne et maison de France», «elle fit tout ce qu'elle peut
(put) disoit-elle, jusques à aller chercher et caresser en leurs
chambres _ces nouveaux rois_». Le mot doit être d'elle, car elle l'a
employé plusieurs fois contre les Guise dans sa correspondance, mais ils
«se montrerent invincibles et de fureur irréconciliables». La duchesse
de Guise elle-même allait pleurer chez la Reine-mère sur les «cruautés
et inhumanités qui s'exercent», car «elles deux ensemble avoient fort
privéement devisé de l'innocence de ceux de la religion»[224].
[Note 224: Regnier de La Planche, p. 257, 265, 266. Regnier de La
Planche ou plutôt l'Histoire publiée sous son nom ne veut pas que
la Reine ait été sincère. C'est un parti pris chez les ennemis de
Catherine qui lui dénie tout bon sentiment.]
Elle fit plus. Elle envoya Coligny en Normandie pour enquêter sur la
cause des troubles, et elle montra aux Guise la lettre où l'Amiral les
imputait à la violence de leur politique. Elle les força, conformément
aux Édits, de relâcher les prisonniers arrêtés pour cause de religion.
L'Édit de Romorantin (mai 1560), qu'elle a certainement inspiré,
remettait le jugement du crime d'hérésie aux évêques, et la punition des
assemblées et des conventicules aux juges présidiaux[225]. C'était une
nouvelle tentative, aussi hardie qu'elle pouvait l'être au lendemain du
complot d'Amboise, pour distinguer le spirituel du temporel, et la
religion de la police du royaume.
[Note 225: Fontanon, _Les Edits et Ordonnances des roys de France_, éd.
1611, t. IV, p. 229-230.]
Elle cherchait en même temps à renouer avec les réformés, qui, depuis le
«Tumulte», avaient laissé tomber les relations. Elle dépêcha donc à
Tours deux de ses serviteurs favorables à leur cause: Chastelus, abbé de
La Roche, son maître des requêtes, et Hermand Taffin, son gentilhomme
servant, chargés de «faire parler à elle» La Roche-Chandieu, de qui elle
voulait savoir «la vraye source et origine des troubles» et le «moyen de
donner estat paisible» à ceux de la religion, sans provoquer toutefois
les catholiques. Mais les fidèles de Tours répondirent «que le ministre
que la Roine demandoit n'estoit pas à Tours ny mesmes au royaume». Et
comme les messagers les pressaient d'envoyer à sa place le ministre du
lieu, Charles d'Albiac, dit Duplessis, «ils refusèrent», l'Église de
Tours «ayant ses pasteurs trop chers pour les hasarder ainsi». Ils
ajoutèrent que «la dicte dame avoit donné peu de témoignage de son bon
vouloir envers eux par les actions passées, aussi que ce qu'elle
désiroit sçavoir se pourroit bien escrire par lettres». Elle ne parut
pas s'offenser de leur méfiance, «promettant qu'elle monstreroit par
effect n'avoir dédaigné leur conseil». Et cependant elle les priait de
«se contenir en la plus grande modestie que faire se pourroit, afin que
leurs adversaires n'eussent occasion de leur courir sus». Par-dessus
tout elle leur recommandait «de tenir secret tout ce qu'ils voudroient
lui envoyer, car elle vouloit s'en aider en telle sorte que l'on pensast
que les ouvertures qu'elle feroit vinssent seulement de son advis et
industrie, et non d'autres mains, aultrement elle gasteroit tout, leur
pensant aider»[226].
Ils dressèrent alors pour elle une belle remontrance sous le nom
emprunté de Théophile, que Le Camus, fils de son ancien pelletier, lui
fit remettre le 24 mai, jour de l'Ascension[227].
[Note 226: Regnier de La Planche, p. 298-299.]
[Note 227: Et non de l'Assomption, comme dit le texte imprimé de
Regnier de La Planche, p. 302. Cf. p. 304, les faits qui
permettent de rectifier cette fausse indication.]
C'était, affirmait Théophile, une vérité établie que les «forces...
apparues près Amboyse n'estoyent contre la majesté du Roy ny contre elle
ou aucun prince du sang, mais seulement pour se munir contre ceux qui
les voudroyent empescher de se présenter à Leurs Majestés pour leur
remontrer les choses qui concernoyent l'estat du Roy et la conservation
du royaume». Il allait de soi «qu'il n'y a droict ni divin ni humain qui
permette aux subjects d'aller en armes faire doléance à leurs princes,
ains seulement avec humbles prières». Aussi combien de fois--la
Reine-mère pouvait s'en souvenir--les réformés, ayant les moyens de se
défendre, avaient-ils mieux aimé «mettre les armes bas» et «encourir la
note de cueur lasche que de faire acte approchant de rébellion et de
désobéissance contre leur prince et naturel seigneur». Mais ces preuves
de leur fidélité ayant uniquement servi d'occasion «aux meschans d'estre
tant plus audacieux jusques à faire acte de tyrans, usurpateurs du roy
et du royaume, contre toutes les loix et statuts inviolablement observés
en France, il a été finalement licite de repoulser ceste violence par
aultre violence, veu que leurs ennemys empruntoient les forces du roy
pour les destruire.» «Et ce qui les esmouvoit davantage,» c'est que les
édits faits «durant les dangers» n'étaient pas appliqués, et que l'on
avait lieu de croire qu'ils ne le seraient pas, tant que les Guise
seraient près de Sa Majesté. En effet, ils «poursuivoyent», pour les
faire mourir et s'emparer de leurs biens, les gentilshommes qui
s'étaient retirés de l'entreprise, confiants dans le pardon du Roi.
Aussi ceux-là et même «ceux qui n'estoyent encore bougés de leurs
maisons... se préparoyent à marcher comme désespérés, jugeant qu'il leur
convenoit plutost mourir tous ensemble en combattant qu'estant prins en
leurs maisons l'un après l'autre tendre le col à un bourreau.»
C'est ce que la Reine-mère «devoit bien considérer et penser en
elle-mesme à la conséquence où pourroyent tomber ces désespérées
entreprinses, où l'on jouoit à quitte ou à double. Car encores que ce
fut la ruyne de ceux qui s'eslesveroyent, si est-ce qu'elle devait
plutost y remédier promptement que l'effect advenu procéder à la
destruction entière de ceux qui autrement estoyent de ses meilleurs
subjects». Le remède, c'était en premier lieu de «pourveoir au
gouvernement du royaume et bailler un Conseil au Roy, non à l'appétit de
ceux de Guyze, mais selon les anciennes constitutions et observations de
France»; en second lieu, de tenir un «Concile sainct et libre, sinon
général, à tout le moins national», où toutes choses étant «décidées par
la parolle de Dieu,» «ceux qu'on condamnoit maintenant sans estre ouys
s'attendaient de gaigner leur cause». Et jusque-là Théophile requérait
pour les fidèles le droit de demeurer «en la simplicité des Escriptures»
et «de vivre selon le contenu d'une confession de foy accordée et receue
en toutes les églises réformées de France»[228].
[Note 228: Analyse du _Théophile_, dans Regnier de La Planche, p.
299-302.]
La Reine mère venait de lire cette consultation politico-religieuse
quand Marie-Stuart, «qui la suyvoit, comme estant aux aguets de toutes
ses actions», entra et la surprit le mémoire en main. Elle lui demanda
ce que c'était, et Catherine, pour se tirer d'embarras, nomma le porteur
du paquet. Les Guise firent arrêter Le Camus.
Catherine n'était pas brave, et vite elle abandonnait les gens qui la
compromettaient. D'ailleurs l'insistance des réformés à mettre en avant
les droits des princes du sang, qui étaient destructifs des siens, ne
pouvait que lui déplaire. Quand Le Camus fut plus tard conduit devant
elle, le 5 juin, à Villesavin (près de Romorantin), elle lui reprocha,
en présence des Guise, ces remontrances «pleines d'injures et animosité
contre le Roy son fils et elle». Et comme Le Camus répondit que «sous sa
correction les dites remontrances n'estoient telles», elle répliqua que
«c'estoit bien contre elle en tant qu'elles s'adressoyent contre les
sieurs de Guise, ministres et oncles du Roy». Le Camus protesta qu'elles
ne tendaient «qu'à induire le Roy et ladicte Dame à faire assembler les
Estats du royaume pour remédier aux confusions» du pays «et au
mescontentement de ce que lesdicts de Guyse s'estoient emparés de la
personne du Roy et du gouvernement du royaume contre la volonté des
princes du sang et des Estats». On l'envoya prisonnier au château de
Loches[229].
[Note 229: Regnier de La Planche, p. 304.]
Il importait beaucoup à Catherine de savoir si les «connétablistes»
s'accordaient avec les réformés sur cette question des princes du sang.
À Saint-Léger[230], où la Cour alla en ce même mois de juin (1560), elle
manda «un certain Louis Regnier, seigneur de La Planche», «qu'on
estimoit dès lors servir de conseil bien avant au mareschal de
Montmorency », fils du Connétable. L'histoire publiée sous son nom[231],
_De l'Estat de France sous François II_, précieuse par les documents
qu'elle cite, quelquefois tout au long, et par les faits qu'elle
rapporte, est le récit le plus complet et le plus vivant, quoique
partial et passionné, des débuts politiques de Catherine. La Planche,
qu'elle questionna sur la conjuration d'Amboise, s'excusa tant qu'il put
de dire son avis; mais, sommé de parler, il expliqua que les troubles
avaient à la fois des causes religieuses et politiques, et qu'il y avait
«deux diverses sortes» de «huguenauds». Les uns, qui «ne regardent qu'à
leur conscience» avaient été «esmeus» par La Renaudie à prendre les
armes, «ne pouvant plus à la vérité supporter la rigueur, laquelle on a
si longtemps continuée contre eux»; les autres, qui «regardent à l'estat
public», sont irrités de voir l'estat du royaume estrangement conduit
par estrangers, les princes du sang estant forclos».
[Note 230: Saint-Léger (Seine-et-Oise), est à 12 kilomètres de
Rambouillet; les rois de France y avaient une résidence, au milieu
de la forêt.]
[Note 231: Elle n'est probablement pas de lui, au moins en entier.
Il ne s'appellerait pas lui-même (éd. Buchon, p. 316) «_un
certain_ Louis Regnier», et ne donnerait pas comme une opinion
qu'il fût le confident du maréchal de Montmorency. Après avoir dit
à la Reine-mère, dans l'entretien analysé ici, que La Renaudie
voulait, «soubs prétexte de présenter une requeste, venger la
mort» d'un sien beau-frère, il ne se serait pas démenti en ces
termes (éd. Buchon, p. 318). «Tel fust le pourparler de La
Planche, homme politique plustost que religieux, s'abusant en ce
qu'il mict en avant des différends de la religion, non moins qu'en
ce qu'il dict de l'intention qui avoit esmeu La Renaudie». La
critique de beaucoup de documents du XVIe siècle reste à faire.]
Il serait aisé--en quoi La Planche se trompait--d'apaiser les huguenots
de religion «par une assemblée de quelques suffisans personnages,
lesquels, soubs couleur de traduire fidèlement la Bible, cotteroyent les
différends (les points de désaccord entre les réformés et les
catholiques), et trouveroyent finalement qu'il n'y a pas si grande
discorde qu'il semble entre les parties». Mais les huguenots d'État «ne
s'apaiseroyent aiséement, sinon mettant les princes du sang en leur
degré et demettant tout doucement ceux de Guyse par une assemblée des
Estats». La Planche reprocha aux Guise, simples cadets de la maison de
Lorraine, de prétendre au gouvernement de l'État et même au titre de
princes, le roi ne pouvant faire des princes qu'avec la reine. «Sa
conclusion fut que si elle (Catherine) vouloit éviter un remuement bien
dangereux, il falloit contenir ceux de Guyse en leurs limites ou pour le
moins leur bailler comme une bride et contrepoix de François naturels et
tenir les uns et les autres en raison.» Elle répondit qu'en employant
les Guise, elle n'avait fait que suivre «les traces du feu roy son mary»
et «qu'elle eust bien voulu que le roy de Navarre et le prince de Condé
se fussent rangés à la Cour, à l'exemple de messieurs de Montpensier et
de La Roche-sur-Yon, qui s'y voyoient favorablement traictés et
honorés.» Mais... «c'estoit mesmes contre la personne du Roy» que
l'entreprise d'Amboise avait été dressée. La Planche répliqua que «ceux
qui occupoyent la place des princes du sang, sçachant iceux ne pouvoir
estre déboutés, selon leurs anciens privilèges, que par le seul premier
chef du crime lèze-majesté, avoyent plustost forcé (? forgé) ceste
accusation, substituant la personne du Roy au lieu de la leur.»
Le cardinal de Lorraine avait entendu cette attaque contre sa maison,
«caché derrière la tapisserie». La Planche fut «renvoyé disner», puis
rappelé l'après-midi. La Reine-mère alors lui déclara «qu'elle ne se
pouvoit persuader que ceste querelle fut advenue pour les honneurs
prétendus par ceux de Guyse» et qu'en tout cas «il se trouveroit bon
remède, donnant le premier lieu aux princes du sang et le second à ceux
de Guyse, de sorte qu'après le premier prince du sang marcherait le
premier prince de Lorraine; après le second prince du sang, le second
prince de Lorraine, et ainsi consécutivement; mais qu'il sçavoit bien
d'autres choses s'il les vouloit dire.» Par promesses claires, par
menaces vagues, elle essaya de le faire parler et même elle le pria de
l'aider à prendre «certains principaux rebelles sans luy nommer de près
ny de loing la maison de Montmorency». Mais La Planche courageusement
remontra «que ceux de Lorraine ne devoyent nullement tirer au colier
avec les princes du sang, ains (mais) leur céder et faire place». «Et
quant à la capture de ces prétendus rebelles, il trancha le mot, qu'il
n'estoit ni prévost des mareschaulx ni espion.» Elle le fit arrêter,
mais «il se purgea si évidemment d'avoir eu intelligence avec La
Renaudie qu'au bout de quatre jours il fut relâché[232].
[Note 232: Regnier de La Planche, p. 316-318.]
De toutes ces consultations, Catherine conclut qu'il fallait à tout prix
rompre la coalition des huguenots d'État et des huguenots de religion.
Peut-être pensait-elle, comme Regnier de La Planche, qu'il serait plus
aisé de satisfaire ceux-ci que ceux-là et en tout cas c'étaient les
concessions qui devaient le moins lui coûter. L'état du royaume
demandait qu'on se hâtât. L'Édit de Romorantin n'avait pas calmé les
passions; les réformés tenaient des prêches et s'assemblaient en armes;
ils faisaient aux Guise une guerre de pamphlets qui était le prélude de
l'autre. Déjà des bandes couraient la Provence, le Dauphiné, la Guyenne
et saccageaient les églises. Sur l'avis de Coligny, la Reine-mère fit
décider la réunion à Fontainebleau des plus grands personnages pour
aviser aux nécessités du royaume. Ce fut une sorte de Conseil élargi, où
le Roi appela, outre ses conseillers ordinaires, les princes du sang,
les grands officiers de la Couronne et les chevaliers de l'Ordre [de
Saint-Michel]. Le Connétable y vint accompagné de huit cents ou mille
chevaux. Mais, malgré ses exhortations, Antoine de Bourbon et son frère
restèrent en Béarn et laissèrent passer l'occasion d'exposer
solennellement leurs droits et leurs griefs, et d'ôter à leur cause
l'allure d'un complot.
L'assemblée s'ouvrit le 21 août, «en la chambre de la Reine-mère», sous
la présidence du jeune Roi. Catherine pria les personnages «que le Roy
son fils» avait convoqués de le «vouloir conseiller.... en sorte que son
sceptre fust conservé et ses subjects soulagés et les malcontents
contentés s'il estoit possible»[233].
Le nouveau chancelier, Michel de l'Hôpital, ancien conseiller au
Parlement de Paris et ancien Président de la Chambre des comptes, était
une créature des Guise, mais «sitost qu'il eust été estably en sa
charge», il se proposa «de cheminer droict en homme politique et de ne
favoriser ny aux uns ny aux autres, ains de servir au Roy et à sa
patrie»[234].
[Note 233: Pierre de La Place, _Commentaires de l'estat de la
religion et république sous les roys Henri et François seconds et
Charles neuviesme_, éd. Buchon, p. 53-54.]
[Note 234: Regnier de La Planche, p. 305.]
Mais il cheminait prudemment. C'était l'homme qu'il fallait à Catherine.
Il prit la parole après elle pour développer sa pensée. Il compara le
royaume où «tous estats» étaient «troublés» et corrompus «avec un très
grand mécontentement d'un chascun» à un malade et il invita l'assemblée
à rechercher la cause du mal. Si on pouvait la «découvrir, le remède
seroit aisé.... _Hoc opus, hic labor est._» Le duc de Guise et le
cardinal de Lorraine rendirent ensuite compte du fait de leurs charges:
gendarmerie et finances.
Le 23, François II se disposait à prendre les avis, et «... comme il
eust commandé d'opiner à l'évêque de Valence», Monluc, le dernier en
date des conseillers, l'Amiral se levant s'approcha du Roi, et, après
deux grandes révérences, il lui présenta deux requêtes des réformés,
l'une à lui adressée, l'autre à sa mère. Dans la première «les fidèles
chrétiens épars en divers lieux et endroicts de son royaume» suppliaient
le roi leur souverain seigneur «très humblement de faire surseoir les
rigoureuses persécutions», et de leur permettre «qu'ils se pussent
assembler en toute révérence et humilité» pour célébrer ensemble leur
culte, et en attendant un concile général de «leur ordonner quelques
temples en ce royaume» afin que «leurs assemblées ne fussent plus
secrètes et suspectes»[235]. Mais la requête à la Reine demandait bien
davantage: «Vous, disait-elle, comme vertueuse et magnanime princesse,
ensuyvant l'exemple de la Royne Esther, ayez pitié du peuple esleu de
Dieu pour le délivrer des griefs périls esquels il s'est senti exposé
jusques à présent.... Très illustre et souveraine princesse, nous vous
supplions... pour l'affection que devez à Jésus Christ, à establir son
vray service et deschasser toutes erreurs et abus qui empeschent qu'il
ne règne comme il faut. Vueillez faire ce bien aux povres chrestiens
afin que par ce moyen Dieu soit servi et honoré publiquement en ce
royaume, et le sceptre de vostre fils, nostre souverain roy, soit
conservé en intégrité soubs Jésus Christ, le Roy des Roys»[236].
[Note 235: P. de La Place, p. 54-55, résume les deux requêtes sans
les distinguer.]
[Note 236: L'adresse à la Reine est dans les _Mémoires de Condé_,
II p. 647-648.]
C'était lui parler comme à une personne confidente, dont l'Église
réformée attendait, non seulement un régime de tolérance, mais
l'avènement du règne de Dieu.
Après ce coup de théâtre, l'évêque de Valence, Monluc, «personnage de
grand sçavoir et littérature, mesme ès lettres saintes», parla, en homme
bien informé, des services rendus par la Reine-mère, lors de la
conjuration d'Amboise où «avec sa prudence accoustumée, aidée de celle
des sieurs de Guyse soubs son authorité», elle «avoit usé de telle
intelligence que des souspeçons qui sembloyent estre legiers et de nulle
apparence, elle avoit soudainement descouvert l'entreprise des
tumultes», et puis y avait avisé «plus avec la douceur qu'avec la
force». Le moyen de pourvoir «aux vices et abus» de l'Église et de
l'État, c'était la «réunion d'un nombre de gens de bien» «de toutes les
provinces» et la convocation d'un concile national, si le pape n'en
voulait pas tenir un général. Il jugeait «inexcusables» et par
conséquent punissables ceux des sectaires qui, «soubs le prétexte et
manteau de religion, estoyent devenus séditieux et rebelles», oubliant
que «Sainct Pierre et Sainct Paul nous commandent de prier Dieu pour les
roys, de leur rendre toute subjection et obéissance et à leurs
ministres, ores qu'ils fussent iniques et rigoureux.» Mais il ne
trouvait ni juste, ni utile, ni conforme aux traditions de l'Église
primitive de traiter en factieux ceux qui «retenoyent» la nouvelle
doctrine «avec telle craincte de Dieu et révérence au Roy et ses
ministres qu'ils ne vouldroyent pour rien l'offenser». Ceux-là faisaient
bien connaître «par leur vie et par leur mort» «qu'ils n'estoyent meus
que d'un zèle et ardent désir de chercher le seul chemin de leur salut,
cuidans l'avoir trouvé». Aussi «l'expérience avoit appris à tout le
monde que les peines en cest endroict ne profitoyent de rien, ains au
contraire...» Les «empereurs chrestiens de saincte et recommandable
mémoire», Constantin, Valentinien, Théodose, Marcien n'avaient voulu
user «de plus de rigueur envers les autheurs des hérésies que de les
envoyer en exil et de leur oster le moyen de séduire les bons». Quant
aux assemblées, Monluc n'était pas d'avis de les permettre, «pour le
danger qui en peult advenir», mais il s'en remettait «au bon jugement»
du Roi pour avoir égard «en la punition des transgresseurs»... «à
l'heure, au nombre, à l'intention et à la façon qu'ils se seroient
assemblés»[237].
[Note 237: Le discours de Monluc, dans La Place, p. 55-58.]
L'avis de Monluc, c'était celui de la Reine-mère, dont ce prélat humain
et mondain était le confident. Elle estimait nécessaire de relâcher la
persécution sans compromettre l'ordre, de ménager les consciences sans
désarmer le pouvoir. Monluc s'était gardé de prononcer le nom des États
généraux, et il avait eu en passant un mot d'éloge pour les Guise. A
tous ces traits, on reconnaît la façon prudente de Catherine.
Mais l'archevêque de Vienne, Marillac, parla, lui, avec une hardiesse
qu'on n'aurait pas attendue d'un client des Guise, mais qui cependant
s'expliquait. Ancien ambassadeur de France en Allemagne, en Angleterre,
en Suisse, il pouvait craindre que l'intolérance de ses patrons ne
compromît les alliances protestantes, et en tout cas il constatait
qu'elle troublait le royaume[238]. Il signala le fardeau toujours
croissant des impôts et la corruption du clergé déclarant qu'il n'y
avait autre moyen pour «asseurer»... «la bénévolence du peuple et
l'intégrité de la religion» que d'assembler les États généraux et de
tenir un concile national, quelque empêchement que le pape y mît. Il
insista sur le devoir de réformer l'Église et «d'ouyr les plaintes du
peuple» sans s'arrêter aux dangers imaginaires que quelques-uns
concevaient de ces grandes assemblées. «Si les premiers ministres du
Roi, dit-il, sont calomniés comme autheurs et cause de tout le mal passé
et qui peut advenir, comme ceux qui tournent toutes choses à leur
advantage et font leur proffit particulier de la calamité de tous, y
a-t-il d'autre moyen pour se nettoyer de tous souspeçons que de faire
entendre en telle assemblée en quel estat l'on a trouvé le royaume [et]
comme il a été administré...» C'était presque dire que les accusations
avaient quelque apparence. Et quand Marillac montrait le Roi, gardé par
l'amour de sa mère, «de tant de princes du sang», de l'Église et de la
noblesse, ne signifiait-il pas aux oncles de Marie Stuart que leurs
services n'étaient pas indispensables[239]?
[Note 238: Cf. sur le revirement de Marillac, connu jusque-là pour
un partisan des Guise, Pierre de Vaissière, _Charles de Marillac,
ambassadeur et homme politique sous les règnes de François Ier,
Henri II et François II_, Paris 1896, p. 383-384.--Le discours de
Marillac est dans Regnier de La Planche, p. 352-360.]
[Note 239: Regnier de La Planche, p. 357.]
L'Amiral, qui décidément se posait en porte-parole des réformés, attaqua
vivement la politique religieuse et le gouvernement des Guise. Le Duc
répliqua sur le même ton. Le Cardinal, calme et ironique, remarqua que
si les novateurs se disaient «très obéissans, c'estoit toutesfois avec
condition que le roy seroit de leur opinion et de leur secte ou pour le
moins qu'il l'approuveroit»[240].
[Note 240: [De Mayer], _Des États généraux et autres Assemblées
nationales_, t. X, p. 306-307.--La Place, p. 66-68.]
Il dissuada le Roi de leur «bailler temples et lieu d'assemblée», car
«ce seroit approuver leur idolatrie», ce qu'il «ne sçauroit faire sans
estre perpétuellement damné». Toutefois il fut d'avis que tout en
continuant à punir «griesvement» les séditieux et «perturbateurs du
peuple et du royaume» on ne «touchast plus par voye de punition de
justice,» à ceux «qui sans armes, et de peur d'estre damnés, iroyent au
presche, chanteroient les psalmes et n'iroyent point à la messe.» Il se
prononça pour la réunion des États généraux, et, quant à la réforme de
l'Église, il proposa de faire ouvrir par les évêques et les curés une
enquête sur les abus «pour en informer le Roy à fin de regarder la
nécessité d'assembler un concile général ou national». Les chevaliers de
l'Ordre opinèrent tous comme le cardinal de Lorraine, dont l'avis passa
à la majorité des voix. En conséquence, les États généraux furent
convoqués pour le 10 décembre suivant à Meaux (31 août 1560).
La Reine-mère avait pris une telle importance que l'Amiral et quelques
grands seigneurs en qui elle se fiait la sollicitèrent de se saisir du
pouvoir et de renvoyer pour quelque temps les Guise en leur maison. Mais
elle les «cognoissoit de si grand coeur que malaisement» endureraient-ils
de n'être rien. Le Duc se fortifiait de toutes sortes de gens, et
«disoit haut et clair avoir la promesse de mille ou douze cens
gentilshommes signalés et le serment de leurs chefs, avec lesquels et
les vieilles bandes venues du Piedmond et autres dont il s'asseuroit, il
passerait sur le ventre à tous ses ennemis». Disgracier les Guise, ce
«seroit pour entrer de fiebvre en chaud mal»[241]. Il lui faudrait
rappeler le Connétable qu'elle n'aimait pas et s'appuyer sur les princes
du sang et les réformés, dangereux alliés qui ne manqueraient pas, lors
de la réunion des États généraux, de bailler au Roi un conseil où elle
était sûre de n'avoir pas la première place.
[Note 241: Regnier de La Planche, p. 313-314.]
Il n'est pas imaginable combien les protestants, à part quelques hommes
comme Coligny[242], se souciaient peu de la gagner. Ils la pressaient de
se compromettre pour eux, et en même temps déclaraient dans tous leurs
écrits qu'en cas de minorité les princes du sang devaient avoir le
premier rang dans l'État, à l'exclusion des étrangers et des
reines-mères. Ils l'estimaient, à ce qu'il semblait, trop heureuse de
les servir gratuitement. C'était se méprendre du tout sur ses
sentiments. Son ambition, naturellement très grande, s'était encore
accrue à la faveur des événements et du succès. Elle voyait jour pour
arriver au pouvoir suprême; elle y aspirait pour elle et dans l'intérêt
de ses enfants. Or les novateurs religieux, qui auraient dû s'assurer
son concours à tout prix, jetaient en travers de sa route et
consolidaient sottement la théorie des princes du sang. La _Briesve
Exposition_, qu'ils publièrent après la conjuration d'Amboise, et la
_Response chrestienne et défensive_, qui est du même temps que le
«Théophile» de l'Église de Tours, et Le Camus, porteur de ce mémoire
consultatif, invoquaient contre les Guise l'ancienne constitution du
royaume et soutenaient tous que la loi salique et la coutume excluaient
du gouvernement les étrangers[243].
Pour entraîner Antoine de Bourbon, qui suivant son habitude atermoyait,
les représentants des Églises tinrent à Nérac une sorte de grand conseil
auquel se trouvèrent le jurisconsulte huguenot Hotman, réfugié à
Strasbourg depuis le tumulte d'Amboise, et Théodore de Bèze, poète,
écrivain, humaniste, maintenant théologien et le principal coadjuteur de
Calvin à Genève. Ils rédigèrent pour le roi de Navarre et le prince de
Condé une «Remontrance» où les prétentions des princes du sang étaient
appuyées de précédents historiques spécieux et d'attaques passionnées
contre la tyrannie des Guise[244].
[Note 242: Coligny n'assistait pas, comme on l'a vu, à la réunion
de Vendôme, Erichs Marcks, _Gaspard von Coligny_, 1893, t. I, p.
350.]
[Note 243: Aussi approuva-t-elle, si elle ne l'inspira pas, la
réfutation de la thèse des protestants par Jean du Tillet,
greffier en chef du Parlement de Paris, _Pour la majorité du roy
tres chrestien contre les escrits des rebelles_, Paris, 1560,
in-4º (B. N., Lb. 32). Les protestants répondirent par un
_Légitime conseil des rois de France pendant leur jeune aage
contre ceux qui veulent maintenir l'ilégitime gouvernement de ceux
de Guise, soubz le titre la majorité du roy, ci-devant publié_
(Mémoires de Condé, t. I, p. 471 sqq.) Du Tillet répliqua: _Pour
l'entière majorité du roi tres chrestien contre le Légitime
conseil_, Paris, 1560 (dans Dupuy, _Traité de la majorité de nos
rois et des régences du royaume_, Paris, 1655. Preuves, p. 329
sqq.,) où se trouve aussi, p. 319 sqq., le premier écrit de Du
Tillet. Du Tillet maintient que les rois sont majeurs à quatorze
ans, qu'ils règlent, comme ils l'entendent, par testament les
régences; que les reines-mères sont, par lois et coutumes,
préférées aux princes du sang en cas de mort _ab intestat_; qu'il
n'y a pas de régents nés, qu'on ne saurait sans «impugner»
l'autorité de François II et de sa mère blâmer le choix qu'ils ont
fait des Guise pour ministres. «C'est, dit-il à la Reine-mère,
vouloir vous asservir à d'autres non mis ne destituables par vous,
et c'est ce tuteur [forcé] qu'ils amènent et nomment légitime
conseil.» Dupuy, _Preuves_, p. 333.]
[Note 244: Bèze partit pour Nérac le 10 juillet (1560) (_Calvini
Opera Omnia_, t. XVIII, col. 98, note 5). Il y était à la fin de
juillet (_ibid._, col. 154, note 4). Hotman y arriva peu après
lui. Les conférences ont dû avoir lieu soit fin juillet, soit
plutôt au commencement d'août. La consultation est dans La
Planche, p. 318-338. Elle est probablement d'Hotman; De Ruble, t.
II, p. 315. Mais il n'en est pas fait mention dans l'_Essai sur
François Hotman_, de Rodolphe Dareste, Paris, 1850, ni dans ses
deux articles de la _Revue historique_, t. II, 1876, p. 1 et p.
367.]
En même temps, la guerre civile commençait. Un des hommes d'épée les
plus remuants du parti, Maligny le jeune, s'empara de Lyon, la capitale
du Sud-Est, et il s'y serait maintenu si Antoine de Bourbon, effrayé de
ce coup d'audace, ne lui avait commandé de licencier ses bandes et
d'évacuer la ville (septembre 1560). Mais il lui faisait dire en même
temps de faire couler les soldats un à un vers Limoges, où il pensait
les employer--du moins le bruit en courut--à surprendre Bordeaux et
assurer ses communications par mer avec l'Angleterre protestante[245].
Le prince de Condé avait dépêché un certain La Sague à plusieurs grands
seigneurs qu'il priait «de ne luy faillir au besoin». Les Guise
parvinrent à saisir ce messager et trouvèrent sur lui les réponses du
Connétable et du vidame de Chartres, François de Vendôme. Anne de
Montmorency, qui savait le danger des écritures, «exhortoit le prince à
la paix, lui conseillant qu'il se gardast bien d'entreprendre chose que
Sa Majesté peust trouver mauvaise». Mais le Vidame lui mandait «qu'il se
devoit asseurer de luy comme de son très humble serviteur et parent et
qu'il maintiendrait son party et ceste juste querelle contre tous, sans
excepter que le Roy, messieurs ses frères et les roynes.»[246] Les Guise
enfermèrent cet imprudent à la Bastille (29 août).
[Note 245: De Ruble, t. II, p. 336-337, prête peut-être au roi de
Navarre des desseins sans proportion avec son intelligence et son
énergie.]
[Note 246: Regnier de La Planche, p. 345-346.]
La Reine-mère, à qui François de Vendôme était particulièrement
agréable[247], approuva l'arrestation. Épouvantée de ces bruits d'armes,
dégoûtée de ses avances aux huguenots, tremblant pour ses fils et pour
elle-même, elle se rapprocha des Guise et se fit leur alliée contre les
Bourbons. Elle écrivit à Philippe II et au duc de Savoie pour leur
demander appui et seconda le gouvernement de toute façon. François II
avait sommé le roi de Navarre de lui amener son frère pour que celui-ci
se justifiât de l'embauchage des hommes d'armes dont on le chargeait,
«vous pouvant asseurer que là où il refusera de m'obéyr, je sauroy fort
bien faire congnoistre que je suis roy»[248], et elle, dans une lettre
au comte de Crussol, porteur de cet ordre impérieux, elle le chargeait
de dire à Antoine que le Connétable et ses deux fils, Montmorency et
Damville, avaient «en jens de bien» fait sur l'entreprise de Condé des
révélations qui avaient «esté en partie cause de la prise de La Sague et
du Vidame»[249]. C'était une «charité» que Montmorency se hâta de
démentir (26 septembre)[250] mais qu'elle avait lancée à tout hasard
pour rompre l'accord des connétablistes et des partisans des Bourbons.
[Note 247: Voir ci-dessous, p. 207-208.]
[Note 248: De Ruble, t. II, p. 361 et 363.]
[Note 249: _Lettres_, t. I, p. 347.]
[Note 250: Louis Paris, _Négociations...relatives au règne de
François II_, p. 577.]
Cependant les Guise massaient des soldats dans Orléans, où ils avaient
fait transférer les États généraux. C'est là qu'ils attendaient leurs
ennemis.
Le roi de Navarre, forcé de choisir entre l'obéissance et la révolte et
menacé d'être pris à dos par les miliciens de la Navarre espagnole, dont
Philippe II avait ordonné la levée en masse, s'était décidé à conduire
son frère à François II. Ses partisans, ses amis, la femme de son frère
l'avertissaient du danger qu'ils couraient tous deux[251]. Il put vite
s'apercevoir que les gouverneurs le traitaient en suspect et gardaient
soigneusement les villes qu'il traversait. Le sénéchal du Poitou,
Montpezat, avait reçu de Catherine l'ordre écrit de ne pas le laisser
entrer dans Poitiers, une des places les plus fortes de l'Ouest, dont on
craignait qu'il ne s'emparât. Il lui signifia la défense «de par le
roi», ajoutant de son cru: «sur la peine de la vie». Antoine fut si
outré de l'insulte qu'il délibéra de revenir sur ses pas; il demanda une
explication à la Reine-mère, qui répondit sans hésiter que «personne n'a
eu charge ne commandement de luy (le Roi) ne de moi de vous tenir ce
langage»[252], ce qui n'était vrai que de la menace. Femme, elle se
croit autorisée, ou même elle se complaît à se défendre avec les armes
des faibles, le mensonge et la ruse. Antoine, rassuré, continua sa
route, et le soir même de l'arrivée à Orléans (31 octobre), Condé fut
emprisonné.
[Note 251: Comte J. Delaborde, _Éléonore de Roye_, p. 68; De
Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. II, 1882, p.
370.]
[Note 252: _Lettres_, I, p. 150 (17 octobre 1560).]
Catherine avait aidé à la capture des Bourbons pour enlever à la révolte
ses chefs naturels. Mais les Guise estimaient que ce n'était pas assez
et qu'il fallait faire un exemple. Ils en voulaient surtout au prince de
Condé dont ils avaient senti la main dans tous les remuements.
La santé de François II, qui n'avait jamais été bonne, était à ce moment
encore plus mauvaise; de là leurs inquiétudes et leur passion contre le
plus redoutable des ennemis du lendemain. Ils n'osèrent le traduire
devant le Parlement garni de pairs, le seul tribunal légitime, de peur
d'un acquittement, et ils lui donnèrent pour juges, par autorité
absolue, des commissaires: magistrats, conseillers d'État, chevaliers de
l'Ordre[253]. Catherine répugnait aux cruautés superflues. D'ailleurs
elle réfléchissait que les Guise, débarrassés de l'esprit agissant de
l'opposition, n'auraient plus les mêmes raisons de la contenter et la
relégueraient au second plan. Sans tarder, elle se tourna vers le
connétable de Montmorency, qui, sous prétexte de maladie, s'était excusé
de venir à Orléans. Le jour même où commença l'instruction contre Condé
(13 novembre), elle lui écrivait: «Je voldrès que vostre santé peut
(pût) permettre que feusiés avecques nous, car je cré fermement que l'on
seroyt plus sage et, ne l'étant, vous ayderié à sortir le roy aur (hors)
de page, car vous aves tousjour voleu que vos mestres feusset aubéi
partout»[254]. Elle ne nommait personne, mais il est clair que les gens
qui n'étaient pas suffisamment sages et qui tenaient le Roi en tutelle,
ce ne peut être que les ministres dirigeants. Pour s'opposer à leurs
violences, elle appelait à l'aide son vieil ennemi.
[Note 253: Le procès de Condé dans le Comte Delaborde, _Éléonore
de Roye_, p. 81-92.]
[Note 254: _Lettres de Catherine_, t. I, p. 153.]
Elle se ménageait même un recours du côté du roi de Navarre. Un jour
qu'Antoine de Bourbon, ému du danger de son frère, rappelait dans une
séance du Conseil privé les services rendus par les princes de sa maison
et s'écriait que si le Roi avait tant soif du sang des Bourbons....,
elle l'avait interrompu, promettant que la justice seule triompherait
des hésitations de son fils[255]. Plusieurs fois elle l'aurait fait
prévenir de desseins tramés contre lui: coup maladroit dans une partie
de chasse, assassinat dans la chambre royale et de la main même du
Roi[256]. Mais est-il sûr que les Guise aient voulu supprimer ce pauvre
rival? On peut croire avec plus de vraisemblance que la Reine-mère a
discrètement enrayé la poursuite contre son frère. Après la condamnation
pour crime de lèse-majesté (26 novembre), deux des commissaires, le
chancelier de L'Hôpital et le conseiller d'État Du Mortier, «reculoyent
tousjours» de signer la sentence, «en donnant toutefois bonne
espérance»[257]. Or, c'étaient deux hommes à Catherine; ils réussirent à
gagner du temps. Le jeune Roi, cet adolescent débile que son mariage
précoce avec Marie Stuart avait achevé d'affaiblir, eut le 9 novembre et
le 16 des syncopes alarmantes. Son état s'aggrava subitement et fut
bientôt désespéré. Dans l'appréhension de cette fin, les Guise
proposèrent, dit-on, à Catherine de hâter l'exécution du prince[258].
C'était, s'ils le firent, avoir une très médiocre idée et très fausse de
son intelligence. Alors que l'avènement de son fils Charles, un enfant
de dix ans, lui offrait l'occasion inespérée de se saisir du pouvoir,
pouvaient-ils croire qu'elle se mettrait à leur merci et s'aliénerait à
jamais les huguenots, en sacrifiant Condé? Mais elle était fermement
résolue à priver Antoine de Bourbon de la régence. Il n'y avait pas de
loi expresse qui réglât la transmission du pouvoir en cas de minorité.
Le précédent de Blanche de Castille était favorable aux reines-mères,
mais la loi salique, en excluant les femmes du trône, semblait par
analogie les exclure du gouvernement et y appeler les princes du sang.
Demander aux États généraux ou au Parlement de trancher ce grand débat,
c'était provoquer une décision qui pourrait être contraire à ses droits,
et qui, si elle ne l'était pas, risquait d'être contestée par son
concurrent, les armes à la main. Le mieux était de s'assurer la
direction paisible de l'État par un accord à l'amiable avec le premier
prince du sang. Mais il fallait l'y amener.
[Note 255: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t.
II, 1882, p. 417-418.]
[Note 256: _Ibid._, p. 419.]
[Note 257: Regnier de La Planche, p. 401.]
[Note 258: C'est ce que raconte de Thon, _Histoire_, Londres,
1734, liv. XXVI, t. III, p. 373-374.]
Elle conduisit l'affaire habilement. Plusieurs fois elle déclara de
façon à être entendue qu'elle se procurerait le pouvoir à tout prix.
Puis quand elle jugea le roi de Navarre bien apeuré, elle le manda dans
son cabinet[259]. Il croyait marcher à la mort (2 décembre). Au passage,
une dame, peut-être la duchesse de Montpensier, sa cousine et la
confidente de la Reine, lui dit à l'oreille de tout accepter, sinon
qu'il y allait de sa vie. Il entra. Le duc de Guise et le cardinal de
Lorraine étaient présents. Après qu'un secrétaire eut donné lecture d'un
mémoire établissant, par les précédents historiques, le droit des
reines-mères à la régence, Catherine, sévèrement, rappela tous les
complots des Bourbons. Les dénégations étaient inutiles. Antoine avait
perdu par sa conduite les prétentions qu'il aurait pu élever comme
premier prince du sang au gouvernement du royaume. Le roi de Navarre
protesta de son innocence, ajoutant toutefois qu'il faisait volontiers
abandon de ses droits. Catherine lui fit signer cette renonciation et
lui «promit à (de) bouche qu'il seroit lieutenant du roy en France... et
que rien ne seroit ordonné sinon par son advis et des autres princes du
sang». Mais elle voulait plus encore: inaugurer son avènement par la
réconciliation des chefs de partis. Elle ne craignit pas d'affirmer à
Antoine que le Roi avait de sa propre autorité décidé seul l'arrestation
et le jugement de Condé et que les Guise n'en étaient pas responsables.
Antoine admit encore cette explication et consentit à «embrasser» les
deux frères, les pires ennemis de sa maison[260]. Trois jours après,
François II mourut (5 décembre), et Charles d'Orléans lui succéda sous
le nom de Charles IX. Le règne de Catherine commençait. Elle s'était
élevée au premier rang à pas si comptés et d'un mouvement si doux
qu'elle avançait sans avoir l'air de cheminer.
[Note 259: De Ruble, t. II, p. 434 ne soupçonne pas le jeu.]
[Note 260: Regnier de La Planche, p. 415-417. D'après cet
historien (p. 416), le Roi lui-même, trois jours avant sa mort,
aurait déclaré au roi de Navarre qu'il avait «de son propre
mouvement et contre leur advis» (des Guise) fait emprisonner le
prince de Condé.]