Catherine avait quatorze ans quand elle fit ses débuts à la Cour de
France, où elle allait s'élever par degrés jusqu'au premier rang,
duchesse d'Orléans, dauphine et enfin reine. C'était un milieu très
différent de celui où elle avait vécu. Mais elle avait une expérience
au-dessus de son âge.
Dans les séjours qu'enfant et déjà grande fille elle fit à Rome,
capitale religieuse et centre des affaires du monde, l'arrivée des
ambassadeurs des divers pays, leurs entrées et leurs audiences
solennelles lui avaient appris, en une suite de leçons vivantes, les
noms et les intérêts des princes et des peuples, la géographie et
l'histoire politique de l'Europe. Pour avoir d'elle une idée juste, il
ne faut pas se figurer une infante d'Espagne, élevée dans une sorte de
claustration, sans connaissance du dehors ni culture, ni même une
princesse française du temps de la Renaissance, dressée aux élégances et
aux bienséances de la Cour, et le plus souvent ignorante du reste du
monde. Cette jeune Florentine avait le sens des réalités de la vie et de
la politique.
Elle avait été certainement très bien élevée. Ses tantes, Clarice
Strozzi, Lucrèce Salviati, et sa cousine, Maria de Médicis, à qui
Clément VII confia successivement la surveillance de son éducation,
étaient des femmes vertueuses, sages et distinguées. Mais la société des
nonnes et des prêtres, à Rome et à Florence, a dû agir sur elle plus
efficacement. Elle y apprit par l'exemple à contenir ses sentiments, à
régler ses gestes et ses paroles, et même à masquer son irritation d'un
sourire. Les compliments, les caresses, les flatteries dont elle fut
toujours si prodigue, s'expliquent en partie par son sexe, sa race, et
le désir ou le besoin de plaire, de convaincre ou de tromper. Mais la
maîtrise de soi-même, si remarquable chez elle, est un don de nature,
qui a été porté à sa perfection par le séjour au couvent et à la Cour
des papes.
Elle n'oubliait pas non plus par quel coup de fortune elle était entrée
dans la maison royale de France. Elle était la première femme de sa
famille qui eût fait un si grand mariage, et elle sentit vivement
toujours, avec une modestie dont l'expression cause parfois quelque
malaise, le rare honneur qu'elle avait eu d'épouser un fils de roi. Plus
tard, quand elle fut régente du royaume, après la mort de son mari, elle
parlait de ses enfants comme s'ils étaient d'une autre race qu'elle,
«lesquels je ayme, écrivait-elle à une de ses filles, comme du lyeu d'où
vous aytes tous venus»[71]. Bien des complaisances de sa vie
s'expliquent par le sentiment qu'elle avait de la médiocrité de son
origine.
[Note 71: 7 décembre 1560. _Lettres_. L. p. 568. En sa vieillesse,
elle écrivait qu'elle n'aurait pas souffert, comme elle l'avait
fait, la présence à la Cour des maîtresses du roi son mari, si
elle avait été fille de roi. _Lettres_, VIII, 181, 25 avril 1584.]
De précoces épreuves y contribuèrent aussi. Elle avait vu le sac de Rome
et la captivité de son oncle, Clément VII; elle avait vu la révolte de
Florence et l'expulsion des Médicis. Elle avait craint pour elle-même un
sort pire encore. Le jour où le chancelier de la République, Salvestro
Aldobrandini, vint la prendre au couvent des Murate, pour la mener à
celui de Sainte Lucie, elle avait cru marcher à la mort: terreur de
quelques heures qui laissa son empreinte en ce coeur d'enfant et le
rendit pour toujours pusillanime. Elle apprit à céder aux puissants et à
leur complaire, à simuler et dissimuler.
Ce n'était pas trop de son intelligence et de sa culture pour s'adapter
à la Cour de France. Celle de Rome était tout ecclésiastique: un prêtre
pour souverain, un conseil de cardinaux, des clercs de tous grades et de
toute robe dans les offices du palais et dans l'administration de la
ville, de l'État et de la chrétienté. Les plus grandes fêtes étaient des
cérémonies religieuses, qui nulle part n'étaient exécutées par tant de
figurants, célébrées avec autant d'éclat, de pompe et de majesté.
Cependant le Vatican n'était pas un monastère. Léon X avait sa troupe de
musiciens et son équipage de chasse; il courait à cheval par monts et
par vaux à la poursuite du gibier; il donnait des concerts et,
personnellement irréprochable, se plaisait trop aux facéties grossières
de ses bouffons et aux plaisanteries scabreuses de comédies comme _La
Calandria_[72]. Clément VII, plus retenu[73], avait lui aussi les goûts
fastueux d'un prince de la Renaissance[74]. Le temps des papes de la
Contre-réforme n'était pas encore venu; mais il est vrai que celui des
Borgia était pour toujours fini. Les attaques de Luther contre «la
prostituée de Babylone» avaient accru les scrupules et imposé un grand
air de décence. Le souverain de Rome n'oubliait plus qu'il était le
pontife des chrétiens, et, sans renoncer aux ambitions temporelles, il
affectait de s'intéresser avant tout à sa mission spirituelle.
[Note 72: Pastor. _Histoire des papes depuis la fin du moyen âge_,
trad. Alfred Poizat, t. VIII, 1909, p. 8, p. 60 sqq., p. 75.]
[Note 73: _Id._, t. IX, 2e. éd., 1913, p. 191 et note 1; t. X, p.
242.]
[Note 74: _Id._, t. X, p. 245 sqq.]
Encore moins l'entourage d'Alexandre de Médicis, le nouveau duc de
Florence, aurait-il pu donner à Catherine l'idée du monde où elle
entrait. Le gouvernement tenait tout entier dans le palais de la Via
Larga, la demeure patrimoniale des Médicis. Il n'y avait là ni passé, ni
tradition, ni étiquette. Le Duc avait un train de vie plus somptueux que
celui des autres grandes familles florentines, une clientèle plus
nombreuse et le privilège d'une garde. C'étaient toutes les marques
extérieures d'une fortune de fraîche date.
Le roi de France était le souverain héréditaire d'une grande nation,
attachée à sa personne et à sa race par une habitude séculaire de
respect et d'obéissance. Sa Cour était un petit monde de princes, de
grands officiers, de prélats, de seigneurs, de conseillers, une France
en raccourci, mais éminente en dignité, qui vivait avec lui et
l'accompagnait dans ses déplacements et ses voyages, le centre de la vie
politique et des affaires, une vraie capitale ambulante que suivaient
les ambassadeurs, et où affluaient les solliciteurs et les ambitieux,
quiconque désirait une pension, un bénéfice, une charge.
Son originalité, entre les autres cours de la chrétienté, c'était le
nombre et l'importance des dames. Anne de Bretagne, femme de Louis XII,
pour ajouter à l'éclat de sa maison et soulager les familles nobles, que
la disparition des dynasties féodales ou leur destruction par Louis XI
laissait sans emploi, avait appelé auprès d'elle des femmes et des
filles de gentilshommes[75]. François Ier, qui ruina le dernier des
grands vassaux, le connétable de Bourbon, hérita de sa clientèle, et,
par politique comme par goût, accrut encore le personnel féminin. Les
reines et les filles de France eurent chacune leur maison, où des dames
et des demoiselles nobles furent attachées avec un titre et un
traitement: dames et filles d'honneur, dames d'atour, dames et filles de
la chambre, etc.
[Note 75: Brantôme, VII, p. 314-315.]
La présence de tant de femmes, dont beaucoup étaient belles,
intelligentes et cultivées, changea le caractère de cette Cour, et d'une
réunion d'hommes d'État et de capitaines, fit le lieu d'élection des
fêtes et des plaisirs. Les divertissements prirent une très large place
dans le cérémonial. Bals, concerts, assemblées chez la reine, banquets,
défilés et cortèges, furent autant d'occasions d'étaler le luxe des
vêtements et les magnificences de la chair. Mais l'esprit païen de la
Renaissance, qui triomphait dans cette glorification de la richesse et
de la beauté, inspirait aussi la recherche de plaisirs plus délicats. Le
goût des lettres antiques gagnait les plus hautes classes: de très
grandes dames se faisaient gloire de les cultiver, et celles même qui
n'en avaient ni le temps ni la force respiraient dans l'air les idées et
les sentiments que les écrivains y avaient répandus.
La famille royale était composée, en 1533, de la soeur de François Ier,
Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, de sa seconde femme, Éléonore
d'Autriche, une soeur de Charles-Quint, épousée par politique, et des
enfants de sa première femme Claude: trois fils, le dauphin François,
Henri duc d'Orléans, Charles d'Angoulême; et deux filles, Marguerite,
qui épousa sur le tard le duc de Savoie, et Madeleine, qui mourut très
jeune, en juillet 1537, quelques mois après son mariage avec le roi
d'Écosse, Jacques V.
C'est le milieu où Catherine allait vivre. Étrangère, de médiocre
origine épousée pour le secours que le Roi attendait du Pape dans ses
entreprises italiennes et, depuis la mort de Clément VII, privée du
prestige des espérances, sa situation était difficile. Sans doute, ces
parfaits gentilshommes, François Ier et ses fils, étaient incapables de
lui tenir rigueur de leurs mécomptes, mais quelques-uns de leurs
conseillers n'étaient pas aussi généreux. La première relation
vénitienne où il soit question d'elle, en 1535, dit que son mariage
avait mécontenté toute la France. Elle n'avait ni crédit, ni parti. Les
haines religieuses et politiques ont pu seules imaginer beaucoup plus
tard qu'en 1536, âgée de dix-sept ans, elle ait eu les moyens ou l'idée
de faire empoisonner son beau-frère, le dauphin François, pour assurer
la couronne à son mari. Le dauphin fut emporté probablement par une
pleurésie, et son écuyer, Montecuculli, condamné à mort pour un crime
imaginaire, n'avait de commun avec Catherine que d'être Italien.
Devenue par cet accident dauphine et reine en expectative, elle continua
comme auparavant à ne laisser voir d'autre ambition que de plaire. Elle
s'attachait à dissiper les préventions et à gagner les sympathies. Elle
se montrait douce, aimable, prévenante. L'ambassadeur vénitien dit ce
mot caractéristique: «Elle est très obéissante.» C'était un de ses
grands moyens de séduction.
L'homme qu'après son mari elle avait le plus d'intérêt et qu'elle mit le
plus de soin à gagner, ce fut le Roi, que d'ailleurs elle admirait
beaucoup. Plus tard, quand elle gouverna le royaume, elle se proposa et
proposa toujours à ses enfants la Cour et le gouvernement de François
Ier comme le modèle à imiter. Le Roi-chevalier était aimable, et même en
son âge mûr il restait pour les femmes le héros de Marignan et de Pavie.
Des sentiments qu'il inspirait, on peut juger par la lettre que lui
écrivirent les princesses de sa famille et l'amie chère entre les plus
chères, la duchesse d'Étampes, en apprenant qu'il venait de prendre
Hesdin aux Impériaux (mars 1537):
«Monseigneur, nostre joye indicible nous ouste l'esperist et la force de
la main pour vous escripre, car combien que la prise de Hedin feust
fermement espérée, sy (cependant) nous demeuroit-il une peur de toutes
les choses qui pouvoient estre à craindre, sy très (tellement) grande
que nous avons esté despuis lundy comme mortes; et, à ce matin, ce
porteur nous a resuscitées d'une si merveilleusse consolation que après
avons (avoir) couru les unes chés les aultres, pour annoncer les bonnes
nouvelles, plus par larmes que par paroles, nous sommes venues ycy
avesques la Royne, pour ensemble aller louer Celluy qui en tous vos
afaires vous a presté la destre de sa faveur, vous aseurant Monseigneur,
que la Royne a bien embrassé et le porteur et toutes celles qui
participent à sa joye, en sorte que nous ne savons [ce] que nous faisons
ny [ce] que nous vous escripvons».
Au nom de la Reine et des dames, elles le suppliaient de leur permettre
d'aller le voir en tel lieu qu'il lui plairait.
«Car, disent-elles, avesques Sainct Tournas, nous ne serons contantes
que nous n'ayons veu nostre Roy resuscité par heureuse victoire et très
humblement vous en resuplions.
«Vos très humbles et obéissantes subjectes: Catherine, Marguerite (de
France), Marguerite (de Navarre), Marguerite (de Bourbon-Vendôme, plus
tard duchesse de Nevers), Anne (duchesse d'Étampes).[76]»
La lettre est trop jolie pour être de Catherine, bien qu'elle ait signé
la première en sa qualité de dauphine; on y reconnaît la manière de la
reine de Navarre, ce délicat écrivain; et comme elle traduit bien, avec
l'adoration de la soeur, l'enthousiasme de ces jeunes femmes.
La favorite en titre, Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, qui signait
avec les princesses, était une de ces triomphantes beautés, le désespoir
des reines et l'ornement de la Cour de France[77]. Catherine s'était
liée avec elle, sachant que c'était une voie très sûre pour arriver au
coeur du Roi. En sa vieillesse, comme elle avait souffert cruellement
elle-même de la faveur d'une maîtresse, elle s'excusera sur la nécessité
d'avoir autrefois fréquenté des dames de médiocre vertu. «Aystent
(étant) jeune, j'avès un Roy de France pour beau-père, qui me ballet cet
qui luy pleyset (baillait la compagnie qui lui plaisait) et me fallet
l'aubeir et anter (hanter) tout cet qu'il avoyst agréable et
l'aubeyr»[78]. Mais il ne semble pas que l'obéissance lui ait coûté.
François Ier avait formé une petite bande «des plus belles gentilles et
plus de ses favorites» avec lesquelles «se dérosbant de sa court, s'en
partoit et s'en alloit en autres maisons courir le cerf et passer son
temps». Catherine «fit prière au Roy de la mener tousjour quant et luy
et qu'il luy fist cest honneur de permettre qu'elle ne bougeast jamais
d'avec luy.» François Ier, qui «l'aymoit naturellement», l'en aima plus
encore, «voyant la bonne volonté qu'il voyoit en elle d'aimer sa
compagnie»[79].
[Note 76: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. X, p. 1 et 2.]
[Note 77: Sur la duchesse d'Étampes, voir Paulin Paris, _Études
sur François Ier_, 1885, t. II, p. 209 sqq.]
[Note 78: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. VIII, p. 180.]
[Note 79: Brantôme, éd. Lalanne, t. VII, p. 344-345.]
Elle se plaisait comme lui aux exercices de plein air. C'était un goût
qu'elle tenait probablement des Médicis. Son oncle, Léon X, partait tous
les ans pour les régions giboyeuses de Civita-Vecchia, de Corneto et de
Viterbe avec ses cardinaux favoris, ses musiciens, sa garde et la troupe
des piqueurs, rabatteurs et valets, en tout plus de trois cents
personnes. Il traquait à cheval les bêtes sauvages, petites ou grandes,
non quelquefois sans péril. Dans une de ces battues dont un poète de
cour a célébré les incidents dramatiques, le cardinal Bibbiena avait tué
d'un coup d'épée un sanglier qui fonçait sur le cardinal Jules de
Médicis (le futur Clément VII); le Pape, assailli par un loup, avait été
sauvé par les cardinaux Salviati, Cibo, Cornaro, Orsini; l'éloquent
général des Augustins, Egidio de Viterbe, avait fait voir qu'il valait
«autant par le bras que par la parole»[80]. Avant de quitter l'Italie,
Catherine, déjà grande fille, a dû suivre des chasses. Autrement on ne
s'expliquerait pas qu'aussitôt arrivée en France, elle ait montré
l'ardeur dont parle Ronsard, peut-être avec quelque exagération
poétique:
Laquelle (Catherine) dès quatorze ans
Portoit au bois la sagette
La robe et les arcs duisans (convenant)
Aux pucelles de Taygette.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Toujours dès l'aube du jour
Alloit aux forêts en queste
Ou de reths tout à l'entour
Cernoit le trac d'une beste:
Ou pressoit les cerfs au cours;
Ou par le pendant des roches,
Sans chiens assailloit les ours
Et les sangliers aux dents croches[81].
[Note 80: Rodocanachi, _Rome sous Jules II et Léon X_, 1912, p.
66.]
[Note 81: _Oeuvres de Ronsard_, éd. Blanchemain, t. II. p. 182.]
Elle abandonna la «sambue», sorte de selle en forme de fauteuil où les
dames étaient assises de côté, les pieds appuyés sur une planchette,
mais ne pouvaient aller qu'à l'amble, et elle introduisit l'usage,
qu'elle avait déjà peut-être pratiqué en Italie, de monter à cheval
comme les amazones d'aujourd'hui, le pied gauche à l'étrier et la jambe
droite fixée à la corne de l'arçon[82]. Elle pouvait ainsi courir du
même train que les hommes et les suivre partout. François Ier, grand
chasseur, appréciait fort cette enragée chevaucheuse, que les chutes ne
décourageaient pas. Elle ne renonça qu'à soixante ans à ce plaisir
dangereux[83].
[Note 82: Cependant Brantôme rapporte que Catherine avait appris à
monter en amazone de la duchesse douairière de Lorraine, Christine
de Danemark, c'est-à-dire après sa venue en France. Éd. Lalanne,
t. IX. p 621.]
[Note 83: En 1545, dans une chasse au cerf, la haquenée qu'elle
montait s'emballa et se précipita dans une cabane dont le toit
était très bas. Elle fut désarçonnée et se blessa au côté droit.
En 1563, elle tomba de cheval au sortir du château de Gaillon et
se fit à la tête une blessure si profonde qu'il fallut la
trépaner. Bernardino de Médicis, ambassadeur florentin, à Côme Ier
29 avril 1545. Desjardins, _Négociations diplomatiques de la
France avec la Toscane_, t. III p. 158.--Lettre de Charles IX du
19 septembre 1563 et du cardinal de Lorraine du 2 octobre, dans
_Additions aux Mémoires de Castelnau_, éd. Le Laboureur, 1731, t.
II, p. 288-289.]
Sa vive intelligence, à défaut de ses habitudes de complaisance, lui
rendait facile de s'adapter aux goûts lettrés de cette Cour. Elle avait
très bien appris le français que d'ailleurs elle écrivit toujours en une
orthographe très personnelle et elle le parlait non sans une pointe
d'accent exotique, dont elle ne parvint jamais à se débarrasser.
Il n'y a pas dans ses lettres une citation, une phrase latine[84]. Au
lieu de l'expression courante _in cauda venenum_, elle emploie la forme
française «en la queue gist le venyn». Ce n'est pas d'ailleurs la preuve
qu'elle ignorât le latin[85]. Elle savait du grec. En 1544,
l'ambassadeur de Côme, Bernardino de Médicis, bon lettré et l'un des
fondateurs de l'Académie Florentine, écrivait qu'elle possédait cette
langue «à stupéfier tout homme» (_che fa stupire ogni uomo_). Même en
admettant que ce compatriote de la Dauphine, qui était aussi son
arrière-petit-cousin à la mode de Bretagne, ait un peu exagéré, il doit
y avoir dans cet éloge une part de vérité. Avait-elle commencé à étudier
le grec en Italie? Bernardino ne le dit pas. Elle a bien pu l'apprendre
en France où elle était depuis dix ans. Il est probable qu'elle eut pour
maître notre grand helléniste Danès[86].
[Note 84: Une seule fois, elle aurait cité une phrase latine, mais
c'est un verset de l'Évangile.]
[Note 85: Elle le comprenait assurément. Voir ci-dessous, p. 103,
note 2.]
[Note 86: L'ambassadeur ne nomme pas Danès. Il dit simplement que
des dix hommes très lettrés qui vont se réunir pour arrêter les
articles à présenter au Concile de Trente, l'un est le maître de
la Dauphine (Desjardins, III, p. 140, déc. 1544). Or nous savons
d'autre part que Danès fut envoyé à ce Concile par François Ier et
qu'il s'y distingua comme orateur. Voir Abel Lefranc, _Hist. du
Collège de France_, Paris, 1893, p. 172. L'identification paraît
donc légitime.]
Un fait qui paraît bien établi, c'est sa culture scientifique. Elle est,
dit François de Billon, dans _Le Fort inexpugnable de l'Honneur du sexe
féminin_, 1555, réputée pour sa «science mathématique». Ronsard célèbre
aussi en images poétiques «le comble de son savoir»:
Quelle dame a la pratique
De tant de mathématique?
Quelle princesse entend mieux
Du grand monde la peinture,
Les chemins de la nature,
Et la musique des cieux?
Ce qui probablement veut dire qu'elle était savante en géographie, en
physique et en astronomie. C'était dans la famille royale une
originalité. Elle se distinguait par là des autres princesses de la
Renaissance française, qui étaient de pures lettrées.
Elle se lia étroitement--et ce sera pour la vie--avec Marguerite de
France, plus jeune qu'elle et qui étudiait les anciens avec passion.
Peut-être est-ce pour lui plaire qu'elle a commencé ou continué après
son mariage l'étude du grec. Elle rechercha pour son intelligence et son
crédit la soeur très chère du Roi, Marguerite d'Angoulême, âme tendre
avec quelque mièvrerie, inquiète et joyeuse, conteur gaillard et poète
mystique, claire en son réalisme et confuse en ses aspirations, et,
malgré ces contrastes, ou même à cause d'eux, une des figures les plus
attachantes de la Renaissance littéraire et religieuse du XVIe siècle.
Catherine avait certainement lu ou entendu lire en manuscrit les
_Nouvelles_ de la Reine de Navarre, qui lui rappelaient un autre conteur
célèbre, Boccace, Florentin celui-là. Elle et Marguerite de France
résolurent d'écrire un recueil du même genre, idée d'imitation qui
devait paraître à cette princesse de lettres une flatterie délicate.
Aussi l'aimable femme s'en est-elle souvenue dans le Prologue de
l'_Heptaméron_; et, vraiment généreuse, elle laisse croire que le projet
de ses nièces était du même temps que le sien, ou même un peu
antérieur, et n'avait d'autre modèle que Boccace; mais à la différence
des Nouvelles du _Décaméron_, les leurs devaient être de «véritables
histoires».
Toutes deux et le Dauphin «prosmirent» «... d'en faire chacun dix et
d'assembler jusques à dix personnes qu'ils pensoient plus dignes de
racompter quelque chose». Mais on se garderait de s'adresser à des «gens
de lettres», car Henri, ce robuste garçon, à qui l'on n'a pas coutume de
prêter tant de finesse, «ne voulloyt que leur art y fust mêlé, et aussy
de peur que la beaulté de la rethoricque feit (fît) tort en quelque
partye à la vérité de l'histoire.»
Les grandes affaires de François Ier et les occupations de la Dauphine
firent «mectre en obly du tout ceste entreprinse»[87]. Quel malheur de
n'avoir pas ce Brantôme en raccourci, moins les exagérations de crudité,
un _Triméron_ en trente nouvelles, sans embellissements romanesques, de
la Cour et de la société au temps de François Ier. La correspondance
restera l'unique oeuvre littéraire de Catherine de Médicis[88].
Catherine venait d'un pays où toutes sortes de poèmes étaient chantés à
quatre, cinq, six ou huit voix, que les instruments soutenaient. En
France même, la tradition des jongleurs, conteurs et chanteurs, ne
s'était pas encore perdue, et les poètes contemporains, comme Mellin de
Saint-Gelais, s'accompagnaient du luth autrement que par métaphore[89].
Quand Clément Marot eut rimé en français les trente premiers psaumes de
David, les grands musiciens d'alors, Certon, Jannequin, Goudimel,
s'empressèrent de les mettre en musique. Ces chants où le musicien et le
poète ont chacun, à sa façon, traduit et souvent trahi la grandeur, la
couleur et la passion de la poésie hébraïque, eurent à la Cour de
François Ier un grand succès, mais moins d'édification que de mode.
[Note 87: L'_Heptaméron des nouvelles de Marguerite d'Angoulême
reine de Navarre_, éd. Benjamin Pifteau, t. I, p. 28-29.]
[Note 88: Sous le titre: _Les Poésies inédites de Catherine de
Médicis_, Paris, 1885. M. Edouard Frémy a publié, dans une
biographie d'ailleurs intéressante, des poésies qui ne sont pas de
Catherine. Il suffit pour s'en convaincre de les lire sans parti
pris. Les idées, les sentiments, la langue ne répondent pas à sa
façon de sentir et de penser et l'indication des lieux est en
désaccord avec ses itinéraires bien connus. C'est aussi l'avis de
M. le Comte Baguenault de Puchesse. Je renvoie à sa solide
démonstration, _Revue des questions historiques_, t. XXXIV, 1883,
p. 275-279. Ces vers rappellent la manière de Marguerite de
Navarre, et ils en sont probablement un pastiche.]
[Note 89: Augé-Chiquet. _La vie, les idées et l'oeuvre de Jean
Antoine de Baïf_, Paris et Toulouse, 1909, p. 303-304.]
L'amateur le plus ardent de cette musique sacrée, c'était le Dauphin,
qui la faisait chanter ou la chantait lui-même «avec lucs (luths),
violes, espinettes, fleustes, les voix de ses chantres parmi». Aussi les
gens de son entourage, en bons courtisans, voulaient tous avoir leur
Psaume, et s'adressaient au maître pour leur en trouver un qui répondit
à leurs sentiments. Il s'était réservé pour lui le Psaume:
Bien heureux est quiconques
Sert à Dieu volontiers, etc.
et il en avait fait lui-même la musique. Catherine choisit le 141e[90],
dont le traducteur est inconnu:
Vers l'Éternel des oppressez le Père
Je m'en yrai...
Dans sa douleur de n'avoir pas d'enfant, après neuf ans de mariage, elle
recourait à Dieu, comme à l'unique espérance. Mais le chant des Psaumes
était si cher aux hérétiques qu'il en devint suspect. La Cour laissa les
cantiques pour les «vers lascifs» d'Horace, qui, disait un réformé,
«eschauffent les pensées et la chair à toutes sortes de lubricitez et
paillardises»[91].
[Note 90: Le 141e de la Vulgate est le 142e du Psautier hébreu et
huguenot, la Vulgate ayant réuni en un seul les psaumes IX et X du
texte hébraïque original (O. Douen, _Clément Marot et le Psautier
huguenot_, t. I, 1878, p. 284, note 5, et p. 285).]
[Note 91: _Joannis Calvini Opera quae supersunt omnia_, éd. Baum,
Cunitz, Reuss, t. XVII, _col._ 614-615.]
Catherine, toujours déférente, fit fête aussi aux «chansons folles»[92].
Ce n'est pas merveille qu'avec cette bonne volonté, elle ait réussi à
retourner l'opinion. L'ambassadeur vénitien, Matteo Dandolo, disait dans
sa Relation de 1542: «Elle est aimée et caressée du Dauphin, son mari, à
la meilleure enseigne. Sa Majesté François Ier l'aime aussi, et elle est
aussi grandement aimée de toute la Cour et de tous les peuples,
tellement qu'à ce que je crois il ne se trouverait personne qui ne se
laissât tirer du sang pour lui faire avoir un fils»[93].
[Note 92: Etait-ce la traduction ou des imitations du poète latin
faites par des poètes de la Renaissance, ou les Odes même
d'Horace, que l'on trouve déjà dans un livre publié à Francfort,
en 1532, mises en musique à quatre voix, sur des airs populaires
de l'époque: _Melodiae in Odas Horatii, Et quaedam alia carminum
genera_, Francofordiae, 1532. (Catalogue de la Bibliothèque de feu
M. Ernest Stroehlin, professeur honoraire à l'Université de Genève,
publié par la librairie Emile Paul et Guillemin, Paris, 1912).
Consulter P.-M. Masson, _Les Odes d'Horace en musique au XVIe
siècle, Revue musicale_, 1906 (t. VI), p. 355 sq.]
[Note 93: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,
serie Ia, Francia, t. IV, p. 47.]
Elle craignait d'être répudiée comme stérile, depuis que son mari avait
su par expérience qu'il pouvait avoir des enfants. En 1537, lors de sa
campagne en Piémont avec le connétable de Montmorency, il connut à
Moncallier (Moncalieri) une jeune fille, Philippa Duc, soeur d'un écuyer
de la grande Écurie, Jean-Antoine, et eut d'elle une fille qu'il
légitima plus tard sous le nom de Diane de France et maria à Hercule
Farnèse, duc de Castro. Les anciens adversaires du mariage florentin
crurent tenir leur revanche. «Il y eust, dit Brantôme, force personnes
qui persuadèrent (c'est-à-dire conseillèrent) au Roy et à M. le Dauphin
de la répudier, car il estoit besoing d'avoir de la lignée de France».
Il assure que «ny l'un ny l'autre n'y voulurent consentir tant ils
l'aymoient»[94]. Mais Brantôme n'était pas né en 1538 et ne parle que
par ouï-dire. L'ambassadeur vénitien, Lorenzo Contarini, qui écrivait
treize ans après la crise, rapporte au contraire que le beau-père et le
mari étaient décidés au divorce, et que Catherine réussit à les fléchir.
Elle alla trouver le Roi et lui dit que pour les grandes obligations
qu'elle lui avait, elle aimait mieux s'imposer cette grande douleur que
de résister à sa volonté, offrant d'entrer dans un monastère, «ou
plutôt, si cela pouvait plaire à Sa Majesté, de rester au service de la
femme assez heureuse pour devenir l'épouse de son mari»[95].
[Note 94: Brantôme, éd. Lalanne, VII, p. 341.]
[Note 95: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,
serie Ia, Francia, t. IV, p. 73.]
François Ier, ému de sa peine et de sa résignation, lui aurait juré
qu'elle ne serait pas répudiée. Mais elle appréhendait sans doute un
retour offensif de la raison d'État. Elle employait tous les moyens pour
avoir des enfants, prenant les remèdes des médecins, buvant les drogues
que lui envoyait le Connétable, et recourant à l'expérience de sa dame
d'atour, Catherine de Gondi, mère d'une nombreuse famille. Enfin, après
dix ans de mariage, le 20 janvier 1544, elle mit au monde un fils, dont
la naissance fit pleurer de joie le Roi et sa soeur Marguerite et fut
célébrée à l'égal d'une victoire par Marot, Mellin de Saint-Gelais et
Ronsard.
Une cause de chagrin qui s'éternisa, ce fut la passion de son mari pour
Diane de Poitiers, veuve du grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé,
une des plus grandes dames de la Cour. Henri avait en 1538, quand il se
lia avec elle, dix neuf ans; elle en avait trente-huit, et pourtant il
l'aima et jusqu'au bout lui resta fidèle de coeur.
On a imaginé que cet amour ne fut si durable que parce qu'il fut pur,
une amitié amoureuse. Sans doute, les romans de chevalerie à la mode,
l'_Amadis des Gaules_, qu'Herberay des Essars commença en 1540 à
traduire ou à adapter de l'espagnol, et les autres _Amadis_ de divers
pays et en diverses langues qui suivirent, célèbrent, entre les
paladins, ceux qui, chastes et constants, aiment en tout respect,
adorent en toute humilité. Si cette littérature eut tant de succès,
c'est qu'elle répondait peut-être à un réveil des idées chevaleresques
et du culte de la femme.
La conception de l'amour dégagé de la servitude des sens, telle que
l'expose Phèdre dans _le Banquet_ et l'interprétation que donna Marsile
Ficin de la doctrine de Platon, contribuèrent, plus encore que les
romans, à élever les sentiments et à épurer les passions[96]. Le
spiritualisme du philosophe grec et de son commentateur florentin,
répandu par les traductions qui parurent à partir de 1540, eut pour
centre d'élection l'entourage de Marguerite d'Angoulème «... Quant à
moy, je puis bien vous jurer, dit un des personnages de l'_Heptaméron_,
que j'ay tant aymé une femme que j'eusse mieulx aymé mourir que pour moy
elle eust faict chose dont je l'eusse moins estimée. Car mon amour
estoit tant fondée en ses vertus que, pour quelque bien que j'en eusse
sceu avoir, je n'y eusse voulu veoir une tache»[97]. À travers ces
nouvelles, qui sont pour la plupart très gaillardes, circule un fort
courant d'idéalisme, et nul document ne prouve mieux le conflit dans la
société polie d'alors entre les aspirations de l'esprit nouveau et la
grossièreté des moeurs. Le «Pétrarquisme» des poètes de la Renaissance
tendait aussi à spiritualiser la passion[98].
[Note 96: Abel Lefranc, _le Platonisme et la littérature en France
à l'époque de la Renaissance_. Revue d'histoire littéraire, 15
janvier 1896. Bourciez, _Les moeurs polies et la littérature de
Cour sous Henri II_, ch. III et ch. IV.]
[Note 97: Dixième nouvelle, t. I, p. 148, éd. Pifteau. Cf. p. 157
et 158, et comme allusion plus directe à la doctrine
platonicienne, p. 83 (huitième nouvelle).]
[Note 98: Sur l'influence de Pétrarque, Vianey, _Le Pétrarquisme
en France_, Montpellier et Paris, 1909, ch. II: à l'École de Bembo
et des Bembistes.]
Ce rêve sentimental avait ses dangers. Il menaçait le mariage, qui n'a
pas l'amour pour unique ou même pour principal objet, et, à vrai dire,
il ne se déployait à l'aise qu'en dehors de lui. Les plus raffinés,
parmi ces admirateurs de Platon, n'estimaient pas suffisamment héroïque
une constance qui serait, après un temps d'épreuve, payée de retour; ils
voulaient un renoncement sans espoir et un sacrifice sans récompense. Ce
serait un sacrilège de ravaler à son plaisir l'être à qui l'on avait
dressé un autel et un culte. Mais la nature a ses exigences et la vie
ses obligations. Aussi la morale romanesque, pour concilier le besoin
d'idéal et les nécessités physiques ou sociales, admettait comme
légitime qu'on eût une femme et une «parfaite amye», celle-là mère des
enfants et continuatrice de la race, celle-ci inspiratrice de grandes et
nobles pensées. L'attachement du mari de Catherine pour Diane de
Poitiers serait l'exemple le plus illustre, quoique rare, de ce
compromis amoral du temps.
Voilà la thèse que j'ai fortifiée de mon mieux, comme si je l'avais
adoptée. Et voici maintenant les témoins. Les Français sont récusables.
Suivant les temps et les intérêts de parti, ils se sont déclarés pour ou
contre la vertu de Diane. Pendant le règne de François Ier, les
partisans de la duchesse d'Étampes, favorite du Roi, ne se firent pas
faute d'incriminer les moeurs de la favorite du Dauphin. Après
l'avènement d'Henri II, l'éloge de la vertu de Diane fut de règle:
diffamation ou louange qu'il y a lieu de tenir pour également suspecte.
Il n'est pas nécessaire de demander si Brantôme, qui enregistre avec
tant de plaisir l'histoire et la légende amoureuse du XVIe siècle,
pouvait croire à l'innocence des rapports d'Henri II et de la favorite.
Mais les étrangers et même les Vénitiens, d'ordinaire si bien informés,
ne sont pas d'accord sur la nature de cette liaison. Marino Cavalli, qui
fut ambassadeur de la République en France en 1546, pense que le Dauphin
était peu adonné aux femmes (en quoi il se trompait) et qu'il s'en
tenait à la sienne. Pour ce qui est de la «Grande Sénéchale», il se
serait contenté de son «commerce» et «conversation». Celle-ci aurait
entrepris de l'«instruire», le «corriger», l'«avertir» et l'«exciter ...
aux pensées et actions dignes d'un tel prince»[99]. Elle serait parvenue
à lui inspirer de meilleurs sentiments pour sa femme, et à faire de lui
un bon mari. C'est le rôle de la «parfaite amie» dans ces sortes de
ménages à trois des romans de chevalerie. Cavalli n'affirme pas pourtant
que Diane ne fût que l'Égérie du Dauphin. Lorenzo Contarini, qui, en
1551, résume l'histoire intérieure de la Cour de France, rapporte que,
d'après le bruit public, Diane a été la maîtresse de François Ier et de
beaucoup d'autres avant de devenir celle du Dauphin[100]. Giovanni
Soranzo, dans une relation de 1558, ne parle que de sa liaison avec
Henri, dauphin et roi. Il dit qu'elle a été très belle, qu'elle avait
été grandement aimée, et que l'amour était resté le même (elle était
alors dans sa soixantième année), mais «qu'en public il ne s'est jamais
vu aucun acte déshonnête»[101].
[Note 99: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, t. I, p. 243, ou
Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vénitiens_, trad. française,
(Coll. Doc. inédits), I, p. 287.]
[Note 100: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, t. IV, p. 77-78.]
[Note 101: _Id._ serie Ia, t. II, p. 437.]
C'est probablement la vérité. Henri aimait beaucoup les dames, et se
plaisait «à aller au change». Si Brantôme dit vrai, ses nombreuses
expériences lui auraient permis un jour de faire par comparaison un
éloge fort indiscret de sa femme. Ses poètes favoris étaient Lancelot de
Carles et Mellin de Saint-Gelais, qui ne sont pas des chantres de
l'amour transi. Mais il est vrai qu'il n'aimait pas le scandale et se
débarrassait vite des femmes qui, glorieuses de son choix, faisaient,
comme dit Catherine, «voler les éclats» de leur faveur. Aussi donna-t-il
congé à une grande dame écossaise, Lady Fleming[102], qui, ayant eu de
lui un enfant, affectait les prétentions d'une maîtresse en titre. Et
cependant il reconnut le fils qu'il avait eu d'elle, Henri d'Angoulême,
comme il avait reconnu Diane de France, la fille de Philippa Duc. S'il
n'a pas avoué l'enfant de Nicole de Savigny[103], c'est peut-être que la
mère étant mariée, l'attribution de paternité restait douteuse. Il a eu
bien d'autres caprices qui n'ont pas laissé de traces.
[Note 102: Johanna ou Janet Stewart, fille naturelle de Jacques IV
d'Écosse et veuve du lord Haut-Chambellan Fleming, avait
accompagné en France, à titre de gouvernante, la petite reine
Marie Stuart, fiancée au fils aîné d'Henri II.]
[Note 103: Cependant l'abbé Pierfitte dit que Nicole de Savigny
eut cet enfant d'Henri II avant d'épouser son cousin Jean II de
Ville, baron de Saint-Rémy. Mais alors pourquoi Henri II n'a-t-il
pas légitimé le fils de cette maîtresse, une dame noble, et
pourquoi celui-ci s'appelle-t-il Henri de Saint-Rémy, un titre qui
appartenait au mari de sa mère? Abbé Pierfitte, _Journal de la
société d'archéologie de Lorraine_, 1904, p. 101 et note 1 de la
page 102.--C'est de cet Henri de Saint-Rémy, qui fut gentilhomme
ordinaire d'Henri III, que descendait la fameuse comtesse de
Lamotte-Valois, l'aventurière de l'affaire du Collier.]
Est-il vraisemblable que cet homme de tempérament amoureux ait, dans
l'ardeur de sa jeunesse, adoré de loin Diane de Poitiers, cette beauté
savoureuse, alors dans l'épanouissement de sa maturité?
S'il ne l'avait pas aimée d'amour, lui aurait-il écrit pendant qu'elle
était absente: «Je croy que pourés asés panser le peu de plésyr que
j'aré (aurai) à Fontainebleau sans vous voyr, car estant ellongné de
sele de quy dépant tout mon byen, il est bien malésé que je puysse avoir
joye».--«Je ne puis vivere (vivre) sans vous».--Et il signe «Seluy qui
vous ayme plus que luy mesmes».--«Vous suplye avoyr toujours souvenance
de celuy qui n'a jamés aymé ni n'aymera jamés, que vous». Elle est,
comme il le lui dit en vers, «sa princesse», la «dame roine et
maistresse» de la «forteresse» de sa «foi», une «déesse», de qui il
avait craint qu'elle «ne se voulut abeser» (abaisser) jusqu'à faire
«cas» de lui[104]. Il avait, en 1547, quand il succéda à son père,
vingt-huit ans. L'agent du duc de Ferrare savait qu'il allait à toute
heure, après dîner, après souper, voir la Sénéchale. L'ambassadeur de
Charles-Quint, Saint-Mauris, qui avait intérêt à renseigner son
gouvernement sur les influences de la nouvelle Cour, avait appris
d'Éléonore d'Autriche, veuve de François Ier, des détails qu'elle tenait
de Mme de Roye, une très grande dame, dont le prince de Condé épousa
plus tard la fille. Tous les jours le jeune Roi, qui s'était empressé de
faire Diane duchesse de Valentinois, allait lui rendre compte des
affaires importantes qu'il avait traitées avec les ambassadeurs
étrangers ou ses ministres. Et puis après, «il se assiet au giron d'elle
avec une guinterne (cithare) en main de laquelle il joue et demande
souvent au Connétable, s'il y est, ou à Omale (François de Guise, alors
duc d'Aumale) si led. Silvius (Diane) n'a pas belle garde touchant quant
et quant les tetins et _la regardant ententivement comme homme surprins
de son amitié_»[105]. Diane minaudait, protestant «que désormais elle
sera ridée».
[Note 104: Voir quelques lettres et des vers d'Henri II à Diane de
Poitiers dans les _Lettres inédites de Dianne de Poytiers_, p. p.
Georges Guiffrey, Paris, 1866, p. 220, 223, 226, 228.]
[Note 105: Lettre de Saint-Mauris à sa Cour, _Revue Hist._, t. V,
1877. p. 112.--Contre la «thèse ingénieuse reprise récemment» des
amours platoniques d'Henri II avec Diane, voir d'autres références
dans le livre de M. Lucien Romier, _Les Origines politiques des
guerres de religion_. t. I, 1913: _Henri II et l'Italie_,
(1547-1555). p. 26, note 1.]
Quelle adoration et qui s'accorde si bien avec ses lettres d'amant
humble et tendre! Pour qu'il lui ait gardé jusqu'à la mort le même
amour, et comme une sorte de reconnaissance émue, il faut bien qu'elle
ne l'ait pas rebuté dans la crise de désir de sa jeunesse; et peut-être
qu'éprise elle-même--elle avait en 1538, quand il la connut, près de
quarante ans, l'âge des grandes passions,--elle se soit donnée et
abandonnée.
La principale intéressée, Catherine n'avait aucun doute sur la nature
des rapports de son mari avec Diane. Elle dissimula la haine que lui
inspirait la maîtresse en titre tant que vécut Henri II, et même après
la mort du Roi elle s'abstint, par respect pour sa mémoire, de trop
vives représailles. Mais elle n'oubliait pas. Veuve depuis vingt-cinq
ans, elle remontrait à sa fille, la reine de Navarre, dans une lettre du
25 avril 1584, qu'elle ne devait pas caresser les maîtresses de son
mari, car celui-ci pourrait croire que, si elle se montrait si
indulgente, c'est qu'elle trouvait son contentement ailleurs. Et, allant
au-devant de l'objection probable, elle ajoutait: [Qu'elle] (ma fille)
«ne m'alègue [mon exemple] en sela; car cet (si) je fesé bonne chère à
Madame de Valentinois, c'estoyt le Roy (à cause du Roi) et encore je luy
fésèt tousjour conestre (au Roi) que s'estoyt à mon très grent regret:
car jeamès famme qui aymèt son mary, n'éma sa p...., car on ne le peust
apeler aultrement, encore que le mot souyt vylayn à dyre à (par) nous
aultres»[106].
[Note 106: _Lettres de Catherine_, t. VIII, p. 181.]
Il est possible qu'au déclin de son automne, la favorite, intelligente
et avisée, comme on le voit par ses lettres, ait compris qu'un tel
attachement, pour durer toujours, devait changer de nature. Elle pouvait
craindre, à mesure que la différence d'âge apparaissait mieux, le
ridicule et la désaffection.
Le rôle d'amie, prôné par les doctrines littéraires et sentimentales du
temps, la gardait de ce risque. Ce fut dès lors, pour les courtisans et
les poètes qui voulaient plaire, une vérité établie que Diane, plus
belle qu'Hélène et plus chaste que Lucrèce, était chérie du Roi, dit
Ronsard, «comme une dame saige, de bon conseil et de gentil couraige».
Mais le souvenir de la possession, si la possession a cessé, resta si
vif chez Henri II que, pour expliquer l'empire sans limite ni terme de
cette femme qui n'était plus jeune sur cet homme qui l'était encore, le
grave historien De Thou admet l'emploi de moyens magiques, le charme
d'un maléfice.
Catherine avait pour l'infidèle, son mari et son roi, une tendresse
mêlée de respect. Plus tard, au commencement de sa régence, en pleine
période d'incertitude et de trouble (7 décembre 1560) elle rappelait à
sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, le temps où, disait-elle, je
n'avais «aultre tryboulatyon que de n'estre asés aymaye (aimée) à mon
gré du roy vostre père qui m'onoret plus que je ne mérités, mais je
l'aymé tant que je avés toujours peur»[107]. Elle avait toujours
souffert du partage, et quand Henri fut devenu roi, elle en souffrit
plus encore, mais pour d'autres raisons. Henri II était aimable et plein
d'égards pour sa femme. A son avènement, il lui avait assigné deux cent
mille francs par an et retenu à son service «trop plus de femmes qu'il
n'y avoit du vivant du feu roy, que l'on dit excéder d'un tiers»[108].
Mais personne n'ignorait que Diane avait la première place dans son coeur
et sa faveur. Lorsqu'il fit son entrée solennelle à Lyon, en 1548, 23
septembre, les consuls, bons courtisans, imaginèrent de le faire
recevoir, au portail de Pierre Encize, par une Diane chasseresse, qui
menait en laisse un lion mécanique «avec un lien noir et blanc», les
couleurs de la favorite[109]. Une Diane figurait aussi au fronton de
l'arc triomphal dressé à la porte du Bourg-Neuf. Le lendemain, quand la
Reine fit son entrée (24 septembre), la Diane arriva encore avec son
automate qui «s'ouvrit la poitrine montrant les armes» de Catherine «au
milieu de son coeur, et, à l'heure», elle «luy dit quelques vers». La
Reine «lui ayant fait la révérence» passa outre et s'attarda ailleurs à
des symboles plus plaisants. Dans les fêtes que donna le cardinal Jean
du Bellay à Rome pour la naissance du quatrième enfant du roi (en mars
1549) un défilé de nymphes précéda le tournoi. «Desquelles, raconte
Rabelais, témoin oculaire, la principale, plus éminente et haute de
toutes autres représentant Diane portoit sur le sommet du front un
croissant d'argent, la chevelure blonde esparse sur les épaules, tressée
sur la teste avec une guirlande de lauriers, toute instrophiée de roses,
violettes et autres belles fleurs»[110]. Lors du sacre de la Reine à
Saint-Denis (juin 1549), Diane de Poitiers marchait à sa suite en
compagnie des princesses du sang[111].
[Note 107: 7 déc. 1560. _Lettres_ I, p. 568.]
[Note 108: Saint-Mauris, _Revue Hist._, t. V, p. 115.]
[Note 109: Théodore Godefroy, _Le Cérémonial françois_, t. I, p.
837. Cf. p. 851.]
[Note 110: Rabelais, _La Sciomachie_, oeuvres complètes, éd.
Moland, p 596.]
[Note 111: On sait que les reines étaient sacrées, quelquefois
longtemps après les rois, et non à Reims, mais à Saint-Denis. Le
récit du sacre par Simon Renard, ambassadeur de Charles est en
appendice, p. 245, dans le livre de M. de Magnienville, _Claude de
France, duchesse de Lorraine_. Paris, 1885.]
La favorite et un favori, Anne de Montmorency, accaparaient le pouvoir
et tenaient la Reine à l'écart des affaires. C'était, explique le
Vénitien Contarini, parce que, malgré sa sagesse et sa prudence, «elle
n'étoit pas l'égale du roi ni de sang royal». Mais n'en pouvait-on pas
dire autant de la toute-puissante maîtresse? Les poètes et les
courtisans arrangèrent l'histoire. Ronsard mettant en scène le dieu
fluvial du Clain, un petit cours d'eau qui passe à Poitiers, lui faisait
prédire à l'ancêtre de la maison des Poitiers une descendance royale. Il
apparentait probablement de parti pris et confondait avec intention les
comtes de Valentinois, la grande famille dauphinoise d'où Diane était
issue, avec les anciens souverains du pays, les Dauphins de Vienne, qui
se sont constitués, pour ainsi dire, par adoption une lignée royale, en
léguant leur titre avec leurs domaines au fils aîné du roi de France. On
imagine combien Catherine devait souffrir de voir exalter l'origine de
la favorite et rabaisser la sienne. Et cependant, pour complaire à son
mari, elle dissimulait sa jalousie et même faisait bonne grâce à sa
rivale.
Les égards même que la favorite lui montrait ne devaient pas la lui
rendre plus chère. Diane s'occupait des enfants royaux comme s'ils
étaient siens. Elle servit à la Reine de garde-malade. Souvent, dit une
relation vénitienne de 1551, elle envoyait le Roi coucher avec elle.
Mais c'était une attention humiliante et qui n'était pas désintéressée.
Sans doute elle aimait mieux qu'il prît son plaisir en lieu légitime que
de courir les aventures, où, entre autres risques, il pouvait rencontrer
une nouvelle passion. Les deux femmes s'étaient unies contre Lady
Fleming[112].
Le grand amour de Catherine apparaît surtout dans la correspondance,
quand son mari fait campagne. Henri II, à l'exemple de François Ier,
s'était allié avec les protestants d'Allemagne contre Charles-Quint et,
pour prix de son concours, il avait obtenu d'occuper Metz, Toul et
Verdun, ces trois évêchés de langue française, qui étaient membres du
Saint-Empire (traité de Chambord, 15 janvier 1552)[113]. Il alla
lui-même en prendre possession avec une armée que commandait son ami de
coeur, le connétable de Montmorency, et il y réussit presque sans coup
férir[114].
[Note 112: Toutefois, il me paraît invraisemblable, malgré
l'affirmation de l'agent ferrarais Alvarotti (Romier, t. I, p. 85
et note), que Diane, ayant guetté Henri II, qui se rendait de nuit
chez Lady Fleming, lui ait reproché de déshonorer la reine
d'Ecosse, Marie Stuart, sa future belle-fille, en lui donnant une
p..... pour gouvernante.]
[Note 113: Lemonnier, _Histoire de France de Lavisse_, t. V, 2, p.
145 sq.]
[Note 114: Metz fut pris le 10 avril, Toul le 13, et Verdun le 2
juin. L'armée royale poussa jusqu'au Rhin, et parut le 3 mai
devant Strasbourg, dont les portes restèrent fermées. En juillet,
la campagne était finie.]
La Cour avait suivi de loin. A Joinville, en Champagne, Catherine tomba
malade, en fin mars 1552, d'une fièvre pourpre dont elle faillit mourir.
Le médecin Guillaume Chrestien affirme qu'elle fut sauvée par les soins
et les prières de Diane. Mais Diane elle-même indique, avec peut-être
quelque ironie, un meilleur remède: «Vous puys asseurer, écrivait-elle
au maréchal de Brissac (4 avril 1552), que le Roi a fait fort bien le
bon mari, car il ne l'a jamais abandonnée»[115]. En cet extrême danger,
Henri II se montra pour sa femme si attentif et si tendre, qu'on en fut,
écrit le 5 avril l'agent du duc de Ferrare, «stupéfié»[116]. Mais cette
crise d'affection dura aussi longtemps que la fièvre.
[Note 115: Guiffrey, _Lettres de Diane_, p. 96.]
[Note 116: Romier, qui rapporte cette lettre d'Alvarotti, I, p.
19, note 2, en conclut qu'Henri II entourait se femme de «soins»
et de «respects», mais si les attentions du Roi causaient tant de
surprise, «un stupore», c'est qu'elles n'étaient pas habituelles.]
Pendant cette campagne, et pendant les deux qui suivirent, en 1553 et
1554, le Roi fut souvent absent de la Cour. Catherine alors s'habillait
de noir et de deuil et obligeait son entourage à faire comme elle. «Elle
exhorte chacun, rapporte Giovanni Cappello, à faire de très dévotes
oraisons, priant Notre Seigneur Dieu, pour la félicité et la prospérité
du Roi absent»[117]. Michel de l'Hôpital, alors chancelier de Marguerite
de France, duchesse de Berry, disait en vers latins au cardinal de
Lorraine, qui avait suivi le Roi dans ce voyage d'Austrasie. «Que s'il
te plaît peut-être de savoir ce que nous devenons, ce que fait la Reine,
si anxieuse de son mari, ce que font la soeur du Roi et sa bru, et Anne
(d'Este) la femme de ton frère, et toute leur suite impropre à porter
les armes, sache, que par des prières continuelles et par des voeux,
elles harcèlent les Puissances célestes implorant le salut pour vous et
pour le Roi et votre retour rapide après la défaite des ennemis»[118].
[Note 117: Alberi, _Relazioni_, serie Ie, t. II, p. 280, ou
Tommaseo, I, p. 358.]
[Note 118: Duféy, _Oeuvres complètes de Michel de l'Hospital,
chancelier de France_ 4 vol. dont un de planches. Paris,
1824-1825, t. III, p. 193.]
La femme et la maîtresse faisaient au Connétable, chef de l'armée, les
mêmes recommandations. Veillez sur le Roi, écrit Diane, «car il ly a
bien de quoy le myeux garder que jamès, tant de poyssons (poisons) que
de l'artyllerye»[119]. Battez les ennemis, écrit Catherine (août 1553),
mais tenez le Roi loin des coups, «car s'il advient bien come je
m'aseure tousjour, l'aunneur et le byen lui en retournera; s'yl advenet
aultrement, [le Roi] n'y estant point, le mal ne saret aystre tieul
(saurait être tel) que y ne remedyé (vous n'y remédiiez). Je vous parle
en femme.» Peu lui importe le reste, «pourvu que sa personne n'aye
mal»[120]. Les lettres de la maîtresse semblent d'une épouse, inquiète
sans doute, mais sûre de l'affection de l'absent; celles de la femme
sont d'une maîtresse amoureuse. Catherine écrit à la duchesse de Guise,
qui a rejoint son mari à l'armée: «Plet (plût) à Dyeu que je feusse
aussi byen aveques le myen»[121]. Elle est irritée contre Horace
Farnèse, duc de Castro, le mari de Diane de France, qui venait de
capituler dans Hesdin, après avoir reçu d'ailleurs un coup d'arquebuse
dont il mourut: «J'é grand regret qu'i (Horace Farnese) ne l'eut [reçu]
avant rendre Hédin.» Ce n'est pas qu'elle paraisse sensible à la perte
de cette place forte; mais Henri II étant retenu à la frontière pour la
couvrir contre l'ennemi. Horace Farnese est «cause, dit-elle, de quoy je
ne voy point le Roy»[122].
[Note 119: Sur cette crainte assez inattendue du poison, voir
l'explication de G. Guiffrey, _Lettres de Diane de Poytiers_, p.
101, note 2.]
[Note 120: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. 78.]
[Note 121: Fin août 1553, _Lettres_, I, p. 50.]
[Note 122: Fin juillet 1553, _Lettres_, I, p. 77.]
Mais lui n'est pas à l'unisson. Diane parait informée jour par jour des
événements; mais Catherine reste longtemps sans l'être. Elle apprend en
juin 1552, par l'entourage de son mari, qu'elle va se rapprocher de
l'armée et se rendre à Mézières. «Mes, dit-elle, je ne m'an ause réjeuir
pour n'an n'avoyr heu neul comandemant du Roy»[123]. Elle se plaint
quelquefois de ne pas recevoir de réponse à ses lettres. Henri II laisse
tomber la correspondance, peut-être pour éviter les effusions
conjugales. Il n'aime que Diane et Montmorency, et c'est à eux qu'il
réserve ses déclarations d'amour. Catherine en est réduite à demander de
ses nouvelles à tout le monde et à se recommander par intermédiaire à sa
bonne grâce. Elle multiplie les lettres au Connétable, qu'elle prie de
dire au Roi la passion qu'elle a pour son service et pour sa personne.
«Mon conpère, lui écrit-elle, fin juin 1552, je vis arsouyr set que me
mandès teuchant ma maladye, mès y fault que je vous dye que se n'é pas
l'eau qui m'ay fayst malade, tant come n'avoyr point dé novelles deu
Roy, car je pansès que luy et vous et teu le reste ne vous sovynt plulx
que je aystès ancore en vie: aseuré vous qu'il n'i a sayrayn qui me seut
fayre tant de mal que de panser aystre aur de sa bonne grase et
sovenance; par quoy, mon conpère, set désirés que je vive ay sauy sayne
antertené m'i le plulx que pourès et me fayste savoir sovant de ses
novelles; et vela le meilleur rejeyme que je sarès tenir»[124].
[Note 123: Lettre écrite entre le 18 et le 25 juin 1552,
_Lettres_, I, p. 66.]
[Note 124: _Ibid._, Voici cette lettre en orthographe moderne:
«Mon compère, je vis hier soir ce que [vous] me mandez touchant ma
maladie, mais il faut que je vous die (dise), que ce n'est pas
l'eau (l'humidité du soir), qui m'a faite malade, tant comme [de]
n'avoir point des nouvelles du Roi, car je pensais que lui et vous
et tout le reste, [il] ne vous souvînt plus que j'étais encore en
vie: assurez-vous qu'il n'y a serein qui me sût faire tant de mal
que de penser être hors de sa bonne grâce et souvenance; par quoi
mon compère, si [vous] désirez que je vive et sois saine (bien
portante), entretenez-m'y (en la bonne grâce du Roi), le plus que
[vous] pourrez et me faites savoir souvent de ses nouvelles; et
voilà le meilleur régime que je saurais tenir».]
Dans une autre lettre au Connétable (6 mai 1553), elle s'excusait de ne
rejoindre son mari que le lendemain. Mais la lettre du Roi portait
qu'elle devait venir le plus tôt qu'elle pourrait avec toute la
compagnie, ses enfants compris. S'il lui eût écrit d'arriver tout de
suite, elle n'aurait pas manqué de partir seule, même sans chevaux. Ce
n'était qu'un retard d'un jour, et cependant elle s'en justifiait comme
d'une faute, protestant que «... Dieu mercy, depuis que j'ay l'onneur de
lui estre (au Roi) ce que je luy suis, je n'ay jamais failly de faire ce
qu'il m'a commandé, m'aseurant qu'il me faict cest honneur de le croire
ainsi dans son cueur, [ce] qui me faict estre contante et m'aseurer que
j'aye cest heur que d'estre en sa bonne grace et qu'il me cognoist pour
telle que je luy suis.»
Elle revient plusieurs fois, comme pour s'en bien convaincre elle-même,
sur cette assurance où elle est de n'être «jamais esloignée» de sa
bonne grâce, ajoutant pour le Connétable «tant plus quen (d'autant plus
quand) je sçay qu'estes auprès de luy qui estes et faictes profession
d'homme de bien[125].»
[Note 125: _Lettres_, I, p. 75-76, 6 mai 1553.]
Comme elle craint de déplaire! Et cependant, à la même époque, elle
montrait quelque velléité de rompre avec ses habitudes d'effacement.
Elle osa se plaindre de la façon dont le Roi, partant en campagne, avait
organisé le gouvernement[126]. Il l'avait déclarée régente (25 mars
1552), mais au lieu de lui conférer pleine et entière autorité, comme
c'était l'usage et comme il le lui avait promis, elle se découvrit pour
compagnon le garde des sceaux, Bertrandi, une créature de Diane. Ainsi
que l'écrivait au Connétable le sieur du Mortier, Conseiller au Conseil
privé, c'est Bertrandi lui-même qui avait fait réformer le pouvoir de la
Reine, lors de la première lecture qui en fut faite au Roi, «pour s'y
faire adjouster au lieu même qu'il est nommé»[127], hardiesse
qu'assurément, on peut le croire, il ne se fût pas permise s'il n'y
avait été poussé par la toute-puissante favorite. En outre, les affaires
occurrentes devaient être délibérées avec «aucuns grands et notables
personnages» du Conseil privé, qui donneraient leur «avis pour y
pourvoir». Ainsi la Régente partageait avec le garde des sceaux la
présidence du Conseil privé, et dans le Conseil les décisions seraient
prises à la majorité des voix. Pour plus de complication, Catherine
était autorisée--avec l'avis du Conseil--à lever les troupes que le
besoin requerrait pour la défense du royaume; et l'Amiral de
France--c'était alors Claude d'Annebaut[128]--avait charge lui aussi de
s'occuper des mêmes choses concernant le fait de la guerre, dont il lui
serait toujours «conféré et communiqué». L'Amiral ne savait comment
concilier ses attributions avec celles du Conseil privé et du Garde des
sceaux.
[Note 126: En 1548, elle n'avait pas protesté quand Henri II,
passant en Piémont, laissa à Mâcon le cardinal de Lorraine, le duc
de Guise, le chancelier (Olivier), le seigneur de Saint-André et
l'évêque de Coutances (Philippe de Cossé-Brissac), pour entendre
avec elle à ses affaires de deçà (lettre du 27 juillet 1548). Il
est possible, contrairement à ce que pense M. Romier (Bibliothèque
de l'École des Chartes, t. LXX, p. 431-432), qu'il ne s'agisse pas
ici d'un véritable Conseil de régence, mais simplement d'un
Conseil d'expédition des affaires courantes pendant l'absence du
Roi. En tout cas, Catherine n'y avait que sa place sans
spécification de pouvoirs, et cependant elle ne s'était pas
plainte.]
[Note 127: Ribier, _Lettres et mémoires d'Estat des roys, princes,
ambassadeurs et autres ministres sous les règnes de François
premier, Henry II et Françoys II_, Paris, 1666, t. II, p. 389.]
[Note 128: Il mourut le 11 novembre 1552. Lettres au Roi dans
Ribier, _ibid._, t. II, p. 387-388, Joinville, 11 avril 1552.]
Le Connétable, ce vieux renard, avait refusé, sous quelque prétexte, de
communiquer ce pouvoir à la Reine; et ce fut sur ces entrefaites qu'elle
tomba malade à Joinville. Quand elle fut rétablie, elle demanda de le
lui apporter, désir de convalescente qu'il fallut satisfaire. «Et alors,
en se souriant, a dit qu'en aucuns endroits on luy donnoit beaucoup
d'autorité, et en d'autres bien peu, et que quand ledit pouvoir eust
esté selon la forme si ample qu'il avait pleu au Roy de luy dire qu'il
estoit, elle se fust toutefois bien gardée d'en user autrement que
sobrement, et selon ce que ledit seigneur luy eust fait entendre son
intention en particulier, soit de bouche ou par écrit, car elle ne veut
penser qu'à luy obéir....»
Elle faisait remarquer à du Mortier que Louise de Savoie «eut une
ampliation telle que l'on n'y eust sceu rien adjouster; et de plus elle
n'avoit point de compagnon comme il semble que l'on luy veuille bailler
Monsieur le Garde des Sceaux qui est nommé audit pouvoir». Elle notait
aussi que, dans une autre clause, le Roi disait qu'il emmenait avec lui
«tous les Princes de ce royaume». Il s'ensuivrait donc que «s'il fust
demeuré aucuns desdits princes par deçà, elle n'y eut pas été régente».
Et toujours en protestant qu'elle n'eût jamais usé du pouvoir le plus
ample «autrement qu'il eust plu audit Seigneur», elle se refusait à
faire publier la déclaration de régence «es Cours de Parlement ny
Chambre de Comptes», car elle «diminueroit plus qu'elle n'augmenteroit
de l'authorité que chacun estime qu'elle a, ayant cet honneur d'estre ce
qu'elle est au Roy.» D'Annebaut, du Mortier tentèrent sans succès de la
ramener. Du Mortier, qui au fond était de son avis, écrivit au
Connétable de décider le Roi «à mettre en termes généraux les
particularitez contenues audit pouvoir»[129].
Le Connétable répondit qu'il fallait qu'il fût publié. Doucement elle
insista «... Quant à set (ce) que me mandès de mon pouvoir, je suys bien
ayse, puisqu'i (il) fault qui (qu'il) souyt (soit) veu, qui (qu'il)
souyt de façon que l'on conese que set que me mandés ay (est) vrai que
je suys an la bonne grase deu Roy»[130]. Probablement, pour en finir,
Henri lui écrivit, et la voilà contente, «car, écrit-elle au Connétable,
j'é aystés an grant pouyne (peine) pour la longueur deu temps qui l'y
avest que n'en avés seu (eu de lettres), par quoy je vous prye si ledist
signeur et vous avés anvye que je ne retombe poynt malade que je aye le
byen d'an savoir (avoir) plux sovant»[131].
Et aussitôt elle s'empresse. Elle annonce au Connétable que tous ceux du
Conseil ont été d'avis que l'Amiral devait demeurer ici jusqu'à ce que
le Roi en eût ordonné autrement. «Par quoy mandé nous vystement sa
volonté, afin que ne fasyon (fassions) faulte à l'ensuyvre.» Elle met
avec joie la main à l'administration. «Mon compère, écrit-elle au
Connétable, vous verrez par la lectre que j'escris au Roy que je n'ay
pas perdu temps à apprendre l'estat et charge de munitionnaire»[132].
Mais, pour tout remerciement, Montmorency la rabroua: «Il me semble
estant ledit seigneur (Roy) si prochain de vous qu'il sera doresnavant
que vous ne devez entrer en aucune despense ny plus faire ordonnance
d'autres deniers sans premièrement le luy faire sçavoir et entendre son
bon plaisir»[133].
[Note 129: Sur cette affaire, voir Ribier, _Lettres et Mémoires
d'Estat... sous les règnes de Françoys premier, Henry II, Françoys
II_, 1666, t. II, lettre du sieur du Mortier au Connétable, p.
388.]
[Note 130: Fin avril 1552, _Lettres_, I, 52.]
[Note 131: Autre lettre de fin avril, I, p. 52.]
[Note 132: 20 mai 1552, _Lettres_, I, p. 56.]
[Note 133: Citée par De Cruc, _Anne de Montmorency_, p. 115, sans
indication de date.--Une lettre très ironique du Roi dans
Lemonnier, _Hist. de France_, t. V, 2, p. 132.]
Ses initiatives inquiétaient. Pour la première fois, elle laissait voir
le désir assurément légitime de tenir son rang. Sa prétention d'être
régente pour tout de bon, et cette passion d'activité, c'était une
révélation. Une Catherine apparaît que la Cour ne soupçonnait pas. La
femme d'État perçait sous l'épouse obéissante.
Dans les affaires italiennes, elle montre à la même époque la même
volonté d'intervenir. À son départ pour la France, Alexandre de Médicis
était depuis deux ans duc héréditaire de Florence, par la grâce de
Clément VII et de Charles-Quint et le consentement du peuple. Elle
n'aimait guère ce frère bâtard, estimant peut-être qu'il occupait une
place où elle se croyait, comme fille légitime, plus justement destinée.
Quand la nouvelle survint qu'il avait été assassiné par un de leurs
cousins, Lorenzino de Médicis (5 février 1537), elle prit la chose si
doucement, racontait la reine de Navarre à un agent florentin, «que
mieux ne se pouvait imaginer»[134]. Alexandre ne laissait pas d'enfant.
Un Médicis, d'une branche cadette, intelligent et énergique, Côme, fils
de Maria Salviati et de Jean des Bandes Noires, l'ancien compagnon de
jeux de Catherine, accourut à Florence et se fit reconnaître pour chef
par le peuple, et quelques mois après par l'Empereur. François Ier n'eut
pas même le temps de décider s'il ferait valoir les droits de sa bru ou
travaillerait à rétablir la République. L'oncle de Catherine, le fameux
banquier Philippe Strozzi, souleva les ennemis du nouveau duc; mais il
fut vaincu à Montemurlo (1538) et enfermé dans une prison où il mourut,
non sans soupçon d'aide.
François Ier avait gardé rancune à Côme de son bonheur et de ses
attaches avec Charles-Quint. Il refusa d'accorder à son ambassadeur la
préséance sur celui de Ferrare[135]. Henri II, qui pouvait se prévaloir
des droits de sa femme, était encore plus mal disposé[136]. Entre tous
les _fuorusciti_ (bannis), napolitains, milanais, génois, etc., que la
Cour de France recueillait pour s'en servir dans ses entreprises
italiennes, il montrait une particulière faveur aux Florentins. «La
mauvaise volonté du Roi envers vous, écrivait à Côme son ambassadeur à
Rome, vient de ce que vous avez servi et servez l'Empereur... _et de ce
que vous êtes maître de cet État de Florence auquel aspire Sa Majesté
très Chrétienne_»[137].
[Note 134: «Che ella se ne passava tanto bene, che plu non si
poteva imaginare.» Ferrai, _Lorenzino de Medici e la Società
Cortigiana del Cinquecento_. Milan, 1891, p. 282.]
[Note 135: Eletto Palandri, _Les négociations politiques et
religieuses entre la Toscane et la France à l'Époque de Cosme Ier
et de Catherine de Médicis_ (Recueil de travaux publiés par les
membres des Conférences d'histoire et de philologie de
l'Université de Louvain), Paris, Picard, 1908, p. 41 sqq.]
[Note 136: À Reims, le jour du sacre, l'ambassadeur du duc de
Mantoue prit le pas sur celui de Florence. _Id. ibid._ p. 54-55.]
[Note 137: Averardo Serristori à Côme, 27 mai 1551, dans Elleto
Palandri, _Ibid._, p. 73. Cf. p. 67.]
Pendant le règne de François Ier et les premières années de celui
d'Henri II, Catherine affecta de rester étrangère à ce conflit des
puissances. Elle avait des revendications à faire valoir sur les propres
de son frère Alexandre et ne tenait pas à se brouiller avec le souverain
de la Toscane; elle entretenait une correspondance amicale avec lui et
faisait gracieux accueil aux ambassadeurs qu'il envoyait de temps à
autre en France pour tenter un rapprochement.
Elle disait, en 1539; à l'un d'eux, l'évêque de Saluces, Alfonso
Tornabuoni qu'elle se recommandait à Côme et à la mère de Côme, Maria
Salviati, et que si elle avait occasion de rendre service au Duc elle le
ferait de bon coeur, «comme pour son propre frère, car elle tient Votre
Excellence pour tel, et elle m'a donné commission de le lui dire de sa
part»[138]. Lors du règlement de l'affaire de préséance, elle en écrivit
à Côme ses regrets: «Je veodré (voudrais) que lé choses feusent pasé
autrement, et sy je use plulx pleusant esté (et si j'eusse été plus
puissante)»[139]. Elle reçut l'ambassadeur Ricasoli, lorsqu'il vint
féliciter Henri II sur son avènement «avec une bénignité (_dolcezza_) et
une démonstration d'affection qui ne se peut redire»[140]. Mais Côme, un
Médicis aussi fin qu'elle et qui savait la valeur des compliments, ne
croyait pas à tant d'amour.
[Note 138: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France
avec la Toscane_, III, p. 17.]
[Note 139: _Lettres_, t. I, p. 12, fin juillet 1545. Il faut
entendre: et les choses se seraient passées autrement si j'avais
été plus puissante.]
[Note 140: Desjardins, _Négociations diplomatiques_, III, p. 191.]
Elle était entourée de fuorusciti ardents à qui la maison de son maître
d'hôtel, le poète Luigi Alamanni, servait de «synagogue». Elle prit en
1552 pour dame d'atour Maddalena Bonaiuti, femme d'Alamanni, qui lui
peignait en noir (_sinistramente_) le gouvernement de Florence[141]. Ses
cousins, Pierre, Léon, Robert et Laurent Strozzi, avaient leur père
Philippe à venger. Ils cherchaient partout des ennemis à Côme et n'y
épargnaient ni peine ni argent. Robert faisait fructifier les capitaux
de la famille dans ses banques de Rome et de Lyon: Laurent était
d'Église; Léon, chevalier de Malte; Pierre avait essayé du service de
l'Empereur avant de passer à celui du roi de France. C'était un
condottiere de race, brave, aventureux, haut à la main, et si lettré
qu'il pouvait traduire en grec les Commentaires de César. Il avait
épousé Laudomia (ou Laudomina) de Médicis, la soeur du meurtrier
d'Alexandre. Catherine avait pour ce cousin à mine rébarbative une
préférence marquée. Lorsqu'il avait rejoint François Ier au camp de
Marolles[142] «avec la plus belle compagnie qui fut jamais veue de deux
cens harquebuziers à cheval les mieux montez, les mieux dorez et les
mieux en poinct qu'on eust sceu voir», la Dauphine, «qui estoit cousine
dudict sieur Estrozze qu'elle aymoit, s'en cuyda perdre de joye, raconte
Brantôme, pour voir ainsi son cousin parestre et faire un si beau
service au roy et le tout à ses propres despans»[143]. Sans imaginer
qu'elle l'ait aimé au sens où se plait à l'entendre l'historien des
_Dames galantes_, il faut que son affection ait été bien vive pour se
manifester avec un éclat presque compromettant.
[Note 141: Romier, I, p. 146 et 147. Cf. Hauvette, _Un exilé
florentin à la Cour de France: Luigi Alamanni_, 1903, p. 137.]
[Note 142: François Ier avait dressé son camp à Marolles pour
secourir Landrecies que Charles Quint assiégeait. Brantôme, t. II,
p. 269.]
[Note 143: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, II, 269-270. Cf. VI,
163.]
C'était bien le serviteur qu'il lui fallait, entreprenant et fidèle. Au
nom de la liberté, ce fils du vaincu de Montemurlo pouvait soulever
contre Côme les partisans de Catherine et ceux de la République. Henri
II, qui avait mêmes vues sur lui, le nomma, aussitôt après son
avènement, capitaine général de l'infanterie italienne[144]. Il le fit
chevalier de l'Ordre le jour de son sacre. Strozzi, si cher à la Reine,
avait eu le talent de plaire à la favorite, à un favori, le maréchal de
Saint-André, et aux Guise. Mais Montmorency le considérait comme un
aventurier, et son crédit était grand.
La défiance du Connétable parut justifiée par la conduite du frère de
Pierre, Léon, qui commandait les galères du Levant. C'était quelques
mois avant la campagne d'Austrasie et l'occupation des Trois-Evêchés.
Henri II avait pris parti pour les Farnèse, que le pape Jules III
voulait dépouiller du duché de Parme, un fief de l'Église romaine, pour
en investir l'Empereur, et il les soutenait d'hommes et d'argent[145].
Pendant ces premières hostilités, Léon, qui avait été, par intrigue ou
pour incapacité, privé de sa charge en faveur du sieur de Villars, neveu
du tout puissant Connétable, tua, de colère, un de ses serviteurs,
Jean-Baptiste Corse, qu'il accusait d'avoir comploté sa disgrâce et même
voulu attenter à sa vie, et il s'enfuit de Marseille à Malte avec deux
galères (septembre 1551)[146]. Cette défection, à la veille d'une grande
guerre--presque une trahison--risquait de ruiner tous les Strozzi et de
compromettre la Reine, leur cousine et leur patronne. Aussi Catherine ne
perdit-elle pas de temps. Six jours seulement après la naissance
d'Édouard-Alexandre (le futur Henri III), elle se mettait à son
écritoire, écrivait au Roi, au Connétable: «Je vouldrois, disait-elle à
Montmorency, que Dieu eust tant faict pour luy de l'avoir osté de ce
monde à l'heure qu'il luy donna la volunté de s'en aller»[147]. Elle ne
pensait pas revoir jamais «chose qui aprochast de ceste faute» et
pourtant elle était sûre «qu'il ne l'a point faict par meschanceté»,
s'étonnant «qu'ung si meschant homme comme Jehan Baptiste Corse eut eu
puissance de luy faire peur ou doubte». Avant tout elle avait à coeur de
certifier la fidélité de Pierre. Elle priait le Connétable de faire que
«le Roy ayt tousjours le seigneur Pietre pour recommandé, car bien que
son frère ayt failli, je suis, affirmait-elle, certaine de luy qu'il
mourra à son service»[148] (26 septembre 1551).
[Note 144: _Corresp. de Saint-Mauris, ambassadeur de
Charles-Quint_, Rev. hist, t. V (septembre-décembre 1877), p.
107.]
[Note 145: Romier, I, p. 230 sqq.]
[Note 146: Brantôme, t. IV, p. 393.]
[Note 147: 26 septembre 1551, _Lettres_, I, 44.]
[Note 148: _Ibid._, _Cf._ I, 46.]
Dans une lettre à Henri II, tout en déclarant que son plus grand désir
serait de savoir le coupable noyé, elle ne laissait pas d'indiquer les
circonstances atténuantes. Quant à Pierre, elle se portait garante qu'il
mourrait plutôt «de san (cent) myle mort que de vous faire jeamès faulte
ny oublyer l'aublygazyon quy (qu'il) vous ha». Elle le suppliait de lui
pardonner cette longue lettre, «pansant le deplésyr que je hay» dont
rien ne la pourra ôter que l'assurance de n'être pas éloignée, par la
faute de ce malheureux, «de votre bonne grâce an laquele, disait-elle,
très humblemant me recommande». Et elle signait: «Vostre tres humble
et tres hobéysante famme»[149].
[Note 149: _Lettres_, 45 et aussi p. 47.]
Elle n'obtint pas pour Laurent un sauf-conduit pour venir se justifier,
mais le seigneur «Pietre», les affaires d'Italie aidant, fut plus en
faveur que jamais.
Les fuorusciti s'étaient jetés avec passion dans la guerre de Parme,
espérant y entraîner toute la péninsule. Ceux de Florence projetaient
d'attaquer Côme. Catherine favorisait leurs menées et partageait leurs
espérances. Quand elle apprit que le pape Jules III, las de sa politique
belliqueuse, négociait avec Henri II une alliance de famille entre les
Farnèse, clients de la France, et Côme, vassal de l'Empereur, elle se
plaignit à son mari de n'avoir pas été consultée. «En cette
circonstance, mandait à Côme son secrétaire d'ambassade en France, B.
Giusti. la Reine a fait la folle: elle a pleuré devant le Roi, disant
qu'on n'avait nul égard pour elle»[150].
[Note 150: Desjardins, _Négoc._, t. III, p. 278.]
Mais Henri II, comme on le vit bientôt, jouait double jeu. Quand les
Siennois eurent chassé (26 juillet 1552) la garnison espagnole qui,
depuis douze ans, occupait la citadelle, il leur envoya des secours.
Sienne, à deux ou trois journées de Florence, pouvait servir de point
d'appui aux ennemis de Côme. Après quelques hésitations, il nomma Pierre
Strozzi, leur chef, son lieutenant général à Sienne (29 octobre 1553).
Catherine crut que le moment était venu de faire valoir ses droits sur
Florence. Elle obtint de son mari l'autorisation d'engager ses domaines
d'Auvergne pour aider Strozzi à délivrer Florence de l'esclavage, et
elle en vendit, paraît-il, pour cent mille écus[151]. Elle déclara aux
ambassadeurs de Sienne, qui sollicitaient sa protection, qu'elle voulait
être «la procuratrice» de la Cité. «Il est impossible, écrivait le 4 mai
le Siennois Claudio Tolomei, de peindre l'ardeur et l'amour avec
lesquels la Reine se dévoue aux affaires de Sienne et le courage qu'elle
montre, non seulement en paroles, mais par ses actes»[152]. Le cardinal
de Tournon déclarait à l'ambassadeur vénitien, Giovanni Capello, (10
juillet 1554) que «si la liberté de Florence était rétablie, la Reine en
aurait tout le mérite»[153]. Henri II avait rappelé Léon Strozzi à son
service (janvier 1554); il nomma Pierre maréchal de France pour
accroître son prestige (20 juillet 1554).
[Note 151: Par une procuration du 28 novembre 1533, Henn II, à la
sollicitation de sa femme, l'autorise à vendre, aliéner, engager
tout ce qu'elle tient et possède... «par succession de ses feu
père et mère en nostre pays d'Auvergne... afin de nous bailler les
deniers qu'elle en pourra tirer et recouvrer.» _Correspondance
politique de Dominique du Gabre_ (évêque de Lodève), _trésorier
des armées à Ferrare_ (1552-1557), publiée par Alexandre Vitalis,
Paris 1903, Append., p. 291-292.--Romier, p. 418.]
[Note 152: Romier, t. I, p. 418 et notes.]
[Note 153: _Id._, I, 428.]
Mais Strozzi fut vaincu à Marciano (2 août 1554) par les troupes
espagnoles, renforcées de celles de Côme, et ces grands espoirs furent
détruits. On cacha quelques jours la mauvaise nouvelle à Catherine, qui
était enceinte de deux mois. Quand elle l'apprit, elle pleura beaucoup;
mais avec cette maîtrise, «dont elle donna plus tard tant de preuves»,
elle se ressaisit vite. Elle envoya un de ses valets de chambre visiter
Pierre, qui avait été grièvement blessé. Elle écrivit aux Siennois, pour
relever leur courage, une lettre curieuse où un mot fait impression:
«Davantage (de plus) de notre côté, pour la dévotion que nous avons (non
moindre que la vôtre) _à la Patrie_, nous vous prions d'être assurés que
nous nous emploierons et procurerons continuellement envers le Roi, mon
dit Seigneur, de sorte et manière que sa puissance ne vous manquera en
compte aucun pour l'entretenement et conservation de votre État et
liberté en son entier»[154].
La patrie dont elle parle, ce n'est ni Sienne, ni Florence, ni même la
Toscane, mais l'Italie. Le souvenir de Rome maintenait vivante parmi les
divisions territoriales de la péninsule l'idée d'une patrie commune. Et
puis le mot sonnait si bien.
Catherine put croire encore quelque temps que ses revendications sur
Florence et sur le duché d'Urbin resteraient le principal objet de la
politique française; mais Henri II avait bien d'autres affaires. Il se
dégoûtait d'une lutte stérile en Italie et ne pensait qu'à sauvegarder
ses conquêtes en Lorraine. Quand Sienne, que les Espagnols assiégeaient,
eut capitulé, après une défense héroïque (17 avril 1555)[155], il
conclut une alliance avec le pape et négocia la paix avec Charles-Quint.
Catherine fut mécontente de cette «volte-face»[156], mais on se passa de
son approbation. Une trêve glorieuse conclue à Vaucelles (5 février
1556) laissa les Trois-Évêchés et le Piémont à la France.
[Note 154: Lettres, X, p. 13, Villers-Cotterets, 29 septembre
1554. C'est visiblement une lettre écrite en français et traduite
en italien.]
[Note 155: Courteault, _Blaise de Monluc historien_, ch. VI: la
défense de Sienne, p. 229-298.]
[Note 156: Romier, I, 522.]
L'année suivante, Henri II, à la sollicitation du pape Paul IV Carafa et
du cardinal-neveu, un condottiere revêtu de la pourpre, recommença la
lutte contre la maison d'Autriche, malgré le Connétable, grand ennemi
des aventures italiennes. Une armée française, commandée par le duc de
Guise, passa les Alpes. Mais, contrairement aux désirs de la Reine,
c'était pour conquérir le royaume de Naples et non la Toscane. Côme
avait négocié avec tout le monde pour éviter une attaque. Peut-être
Catherine espérait-elle qu'après Naples le tour de Florence viendrait.
En attendant elle réclamait du Pape, pour ses clients et ses parents, le
prix de l'intervention française. Elle rappelait avec quelque humeur, en
mars 1557, au cardinal Carafa que, lors de sa légation en France
(juin-août 1556) il lui avait promis «que Monsieur de Saint-Papoul
(Bernard Salviati, évêque de Saint-Papoul, son cousin) serouyt (serait)
le premyer cardynal» que le Pape ferait. Et cependant une promotion de
cardinaux avait eu lieu (15 mars 1557), où il n'était pas compris. Elle
s'en déclarait «heun peu aufansaye (offensée)», «veu, disait-elle, que
je l'aves ynsin (ainsi) dist à tout le monde, m'aseurant que vous ne
m'eussiès veolu porter heune parole pour vous moquer de moy.» Elle
réclamait pour Salviati une promotion «aur (hors) de l'aurdinayre». Que
le Pape «panse au lyeu que je tyens et que j'é moyen de reconestre le
plesyr que vous me fayrés»[157].
[Note 157: Mars 1557, _Lettres_, X, 17-18. Salviati ne fut fait
cardinal que quatre ans après.]
Elle se vantait. Depuis la chute de Sienne et l'abandon des projets sur
la Toscane, elle ne comptait guère. Mais elle ne se résignait pas à se
désintéresser des affaires d'Italie. Elle multipliait les lettres,
répétait les nouvelles, les assurances, les promesses et s'agitait dans
le vide, ne pouvant employer autrement son besoin d'activité. Elle
annonce au cardinal Carafa (avril 1557) comme s'il ne le savait pas, que
le Roi a décidé de secourir le Pape et «que y (il) ne changera plulx de
aupynyon». Elle lui conseille d'écrire «quelque auneste lestre à
Monsyeur le Conestable», reconnaissant par là même qu'elle ne peut
rien[158]. Elle avait avec lui une correspondance qu'elle tenait,
semble-t-il, à cacher. Le secrétaire français du Cardinal s'étant enfui,
il s'empressa de lui faire dire, pour la rassurer, que ce serviteur
infidèle n'avait lu aucune de ses lettres (1er mai 1557)[159]. Son
«secret» d'Italie, c'est la revanche de son effacement en France. Elle
intervient, mais à des fins très personnelles, dans la politique
étrangère.
[Note 158: _Ibid._, p. 19.]
[Note 159: Georges Duruy _Le cardinal Carafa_, Paris, 1882, App.,
p 387.]
Quand les Carafa, effrayés par la marche sur Rome du duc d'Albe,
vice-roi de Naples, se hâtèrent de traiter avec Philippe II, elle
écrivit doucement au duc de Palliano, l'aîné des neveux de Paul IV, que
le Roi son mari, «a esté bien ayse de ce que Sa Saincteté s'est
accommodée en ses affaires par l'accord qu'il a faict avec le Roy
d'Espeigne, ayant (Henri II) mieulx aymé se mectre en poyne pour la (Sa
Sainteté) mectre en repoz et tranquillité que d'en avoir usé
aultrement»[160]. Elle glissait sans dignité sur la défection, mais elle
n'oubliait pas ses intérêts. Elle recommandait au Duc les procès qu'elle
avait engagés en Cour de Rome contre sa belle-soeur, Marguerite
d'Autriche, à qui elle disputait l'héritage de son frère bâtard,
Alexandre, le duc de Florence assassiné, et de son cousin, le cardinal
Hippolyte, mort lui aussi. Elle remerciait le Pape, ce pape qui venait
de trahir la cause française, d'avoir ordonné aux juges de passer outre
aux artifices de procédure et elle le suppliait «de leur commander
derechef qu'ayant son bon droit en bonne recommandation» ils missent fin
au procès[161]. La plaideuse paraît oublier qu'elle est Reine de
France[162].
[Note 160: _Lettres_, t. I, p. 111, 27 octobre 1557.]
[Note 161: _Ibid._, p. 112 (décembre).]
[Note 162: Toutefois il n'est pas croyable qu'elle ait écrit en ce
même mois de décembre 1557 à Carafa la lettre publiée au tome X de
ses _Lettres_, p. 20, et où elle proteste de sa reconnaissance et
de son dévouement. C'eût été se compromettre que d'écrire en ces
termes au Cardinal-neveu, qui avait rejoint Philippe II à
Bruxelles, comme légat du Pape, et qui négociait le prix de la
défection des siens. Les faits dont il est question dans cette
lettre sans date prouvent d'ailleurs qu'elle a été mal datée par
les éditeurs. Catherine remercie le Cardinal de son zèle pour la
grandeur de ses fils et du bon accueil fait à Rome au maréchal
Strozzi. Or Strozzi arriva à Rome fin janvier ou commencement
février 1556 (Duruy, _Le cardinal Carlo Carafa_, 1882, p.
100-101). L'allusion aux fils de France ne peut s'entendre que du
traité d'alliance entre Henri II et Paul IV (13 octobre 1555),
dont l'article XXII donnait le royaume de Naples et le duché de
Milan à deux des fils cadets d'Henri II (Duruy, _ibid._, p.
80-81.) La lettre est donc probablement de février ou mars 1556.]
Pourtant elle venait d'avoir occasion d'en faire figure. Ce fut quand
les Espagnols eurent mis en déroute, devant Saint-Quentin (août 1557),
l'armée du Connétable et menacèrent Paris. Henri II, qui rassemblait de
toutes parts des troupes pour faire tête à l'ennemi, envoya sa femme
demander aux bourgeois de sa capitale un secours immédiat d'argent.
Catherine se rendit à l'Assemblée Générale, qui avait été réunie à
l'Hôtel de Ville (13 août), accompagnée de Marguerite de France, sa
belle-soeur, et de plusieurs autres dames. «Et estoit, la dite dame et sa
compaignée, dit le procès-verbal du greffier, vestues d'abillemens
noirs, comme en deul». La Reine exposa la grandeur du désastre, le
danger du royaume et «la nécessité de lever gens pour empescher l'ennemy
de venir plus avant». Brantôme dit qu'elle parla très bien. «Elle excita
et esmeut messieurs de Paris....» Le procès-verbal en sa sécheresse n'y
contredit pas. Elle demanda «humblement» à l'Assemblée «de ayder au Roy
d'argent pour lever en diligence dix mile hommes de pied». On la pria de
vouloir bien se retirer dans une petite salle pendant la délibération,
mais on la rappela aussitôt. Les bourgeois avaient voté sans débat les
dix mille hommes de pied, «pour lesquels seroit levé sur tous les
habitants de ladite ville et faulxbourgs, sans en excepter ni exempter
aucun, la somme de trois cent mil livres tournois». La Reine remercia
bien fort «et _humblement_». Ce mot «humblement», qui revient pour la
seconde fois, a été ensuite effacé, évidemment comme peu convenable à la
dignité royale, mais le greffier ne l'a pas inventé, et d'ailleurs il
s'accorde trop bien avec les façons modestes de Catherine pour n'être
point vrai[163].
Après cette apparition en pleine lumière, elle s'effaça. Toutes ses
pensées ne tendent qu'à complaire au Roi son mari. Elle le suit partout.
Par déférence et par tendresse, elle se contraint d'honorer et
«caresser» la favorite[164]. Elle n'a aucune autorité dans l'État, mais
elle tient superbement sa Cour, à l'imitation de celle de François Ier.
Elle dépense beaucoup pour elle et son entourage, en frais de table, en
vêtements. Libérale et généreuse, elle donne à pleines mains et
sollicite infatigablement pour ses parents, ses amis et les clients de
ses amis. Elle a une réputation bien établie de douceur et de
«bénignité».
[Note 163: Brantôme, t. VII, 348.--_Registre des délibérations du
Bureau de la Ville de Paris_ (Publications de la Ville de Paris),
t. IV (1552-1558), éd. et annoté par Bonnardot, p. 496-497 et la
note.]
[Note 164: En décembre 1557, écrivant au roi de Navarre, Antoine
de Bourbon, pour le prier de favoriser le mariage de son neveu
germain, Jacques de Clèves, comte d'Orval, avec Diane de La Mark,
petite-fille de Diane de Poitiers, elle déclarait avec assurance
qu'elle s'intéressait à cette union pour l'amour «que j'é tout
jour portaye à Madame de Valantynois et à sa fille», Lettres, t.
X, 540.]
Exclue du pouvoir, elle entend se réserver le gouvernement de sa
famille. Elle était une mère tendre, mais autoritaire, comme on le voit
par les Mémoires de sa fille Marguerite. L'ambassadeur vénitien,
Giovanni Soranzo, dans sa Relation de 1558, dit qu'elle a élevé le
Dauphin, plus tard François II, dans de telles habitudes de respect à
son égard «qu'on voit bien qu'il dépend en tout de sa volonté»[165].
[Note 165: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, vol. II, p. 400.]
Mais l'action de la mère était contrecarrée par celle de la fiancée du
Dauphin, Marie Stuart, reine d'Écosse, qui avait été envoyée en France,
en 1548, à l'âge de cinq ans, pour être élevée à la Cour. Marie Stuart
était la fille de Jacques V d'Écosse, mort de chagrin (16 décembre 1542)
après la défaite de ses troupes par les Anglais, et de sa seconde femme,
Marie de Lorraine, soeur du duc de Guise et du cardinal de Lorraine. Elle
était naturellement attachée à ses oncles germains, prenait leurs
conseils, entrait dans leurs intérêts et consolidait leur crédit, que
leurs services à l'armée et dans le gouvernement et une alliance de
famille avec Diane de Poitiers égalaient presque à celui du Connétable.
Cette «reinette» intelligente, vive et gracieuse, faisait les délices
d'Henri II; mais elle déplaisait à sa future belle-mère, qui ne la
trouvait pas docile et qui craignait pour son fils, faible et maladif,
les risques d'une union précoce. Mais après la prise de Calais et de
Thionville par le duc de Guise, il ne fut plus possible d'ajourner les
épousailles (24 avril 1558). Le mari avait quatorze ans, et la femme
quinze. Elle accaparait ce pâle adolescent, blême et bouffi, s'isolait
avec lui, et même le caressait trop. La mère était inquiète et jalouse.
La Dauphine, infatuée de la grandeur de la maison de Lorraine et de sa
couronne d'Écosse, se serait un jour oubliée jusqu'à traiter sa
belle-mère, cette Médicis, de fille de marchand[166]. Catherine
dissimula en public sa rancune, mais elle ne pardonna pas, comme elle le
montra plus tard.
[Note 166: «Che non sarete mai altro che figlia di un mercante»,
d'après le nonce Prosper de Sainte-Croix, cité par Chéruel,
_Catherine de Médicis et Marie Stuart_, ch. II, p. 17.]
L'année 1559 est la date décisive de sa vie. Elle avait alors quarante
ans. Ses traits commençaient à s'empâter; les yeux saillaient à fleur de
tête, embrumés de myopie. Ses dix maternités lui avaient donné l'ampleur
des formes, ou, comme dit Brantôme, «ung embonpoint très riche». Mais,
avec ses belles épaules, une gorge «blanche et pleine, la peau fine, la
plus belle main qui fust jamais veue», une jambe bien faite que
dessinait un bas bien tiré[167], elle était en somme une Junon
appétissante en sa maturité et qui paraissait telle, sauf à Jupiter.
[Note 167: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VII, p. 242.]
La guerre entre la France et l'Espagne, alliée de l'Angleterre, fut
close par le traité du Câteau-Cambrésis. Henri gardait Calais que le duc
de Guise avait conquis sur les Anglais, mais il restituait au duc de
Savoie tous ses États, sauf quelques villes qu'il retenait en gage[168],
et il renonçait à toutes ses prétentions sur l'Italie. Les sacrifices
lui paraissaient compensés par la cessation de la guerre et les
bienfaits de la paix, par le mariage de sa soeur, Marguerite de France,
avec le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, et de sa fille Élisabeth avec
le roi d'Espagne, Philippe II, veuf de Marie Tudor, reine d'Angleterre,
et par le plaisir de revoir son ami de coeur, le Connétable, qui,
prisonnier aux Pays-Bas, depuis la bataille de Saint-Quentin, avait été
le médiateur et le négociateur de cet accord. Mais Catherine n'avait pas
autant de raisons de se réjouir. Il est possible que dans son chagrin de
perdre à jamais Florence et Urbin elle soit allée, dès qu'elle sut les
préliminaires de la paix, se jeter aux pieds du Roi, accusant le
Connétable de n'avoir jamais fait que mal. Mais Henri aurait répliqué
que le Connétable avait toujours bien fait et que ceux-là seuls avaient
mal fait qui lui avaient conseillé de rompre la trêve de Vaucelles[169].
En tout cas, elle ne s'attarda pas aux récriminations, et, moins d'un
mois après la signature de la paix (2-3 avril 1559), elle écrivit au duc
de Savoie: «...J'aye souhaitté pour vous ce que je voye, me resentant de
l'alliance que autrefois vostre maison et la mienne ont eue ensemble...
si jusques à ceste heure j'aye eu envye de m'employer en ce qui vous
touche, je vous prie croire que d'icy en avant je m'y employrai de toute
telle affection que pour mes enfans propres....»[170] Elle se consolait
probablement de ses déceptions en pensant au grand mariage de sa fille
et au bonheur de sa chère belle-soeur Marguerite, cette vieille fille de
lettres qu'agitait--en ses trente-six ans[171]--le «démon de midi».
[Note 168: Turin, Quiers, Pignerol, Chivas et Villeneuve d'Ast, Du
Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 39.]
[Note 169: Dépêche de l'agent ferrarais, Alvarotti, du 18 novembre
1558, citée par Romier, t. II, p. 314, note 1. Mais il n'est pas
vraisemblable que Diane de Poitiers, qui avait poussé à la paix,
la trouvant ensuite un livre à la main et lui ayant demandé «ce
qu'elle lisait de beau», elle ait répondu: «Les histoires de ce
royaume où elle trouvait que toujours de temps en temps les _donne
putane_, pour parler comme elle fit, ont été cause de la politique
des rois». Ces bravades ne sont pas de sa façon.]
[Note 170: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. 120, 25
août 1559.]
[Note 171: Romier, t. II, p. 374 sqq.]
À l'occasion des noces, de grandes fêtes furent données à Paris, parmi
lesquelles un tournoi. Henri II y porta les couleurs blanches et noires
de Diane. Sous les yeux des deux reines, la légitime et l'autre, il
fournit plusieurs courses, rompit des lances, montra sa vigueur et son
adresse. Il voulut finir par un coup d'éclat et donna l'ordre à
Mongomery, son capitaine des gardes, de courir contre lui. Catherine
qui, dit-on, la nuit précédente, l'avait vu en rêve, la tête sanglante,
le fit prier, superstition d'Italienne et d'amoureuse, de se dédire,
mais il persista. Les deux adversaires prirent du champ, lancèrent leurs
chevaux à toute vitesse, et, en se croisant, s'entre-frappèrent de leurs
lances. L'arme de Mongomery se brisa et le tronçon qu'il avait en main,
soulevant la visière du casque royal, blessa Henri au sourcil droit et à
l'oeil gauche[172]. On l'emporta évanoui au palais des Tournelles où il
expira le 10 juillet.
[Note 172: Notice du Dr Lannelongue, dans les _Grandes scènes
historiques du XVIe siècle. Reproduction fac-simile du Recueil de
J. Tortorel et J. Perissin_, publiée par Alfred Franklin, Paris,
1886.]
La Reine assista, priant et pleurant, à la fin de ce mari tendrement
aimé. Elle porta dorénavant le deuil, «et ne se para jamais de mondaines
soies», sauf aux noces de ses fils, Charles IX et Henri III, afin de
«solemniser, disait-elle, la feste par ce signal par dessus les
autres».[173] Elle prit pour armes parlantes une lance brisée, avec ces
mots en banderole: «Hinc dolor, hinc lacrymae» (de là ma douleur, de là
mes larmes); et aussi une montagne de chaux vive, avec cette devise:
«Ardorem extincta testantur vivere flamma», voulant dire que, comme la
chaux vive «arousée d'eau brusle estrangement... encor qu'elle ne face
point apparoir de flamme», ainsi l'ardeur de son amour survivait à la
perte de l'être aimé.
[Note 173: Brantôme, _Oeuvres_, t. VII, p. 398. Cf. le F. Hilarion
de Coste, _Les Éloges et vies des Reynes, princesses, Dames et
demoiselles illustres en piété courage et doctrine..._ Paris,
1630, p. 169: «Par là elle declaroit que les flammes du vrai et
sincère amour qu'elle portoit au Roy son époux jettoient encore
des étincelles après que la vie de ce bon prince qui les allumoit
estoit eteinte».]