LA JEUNESSE DE CATHERINE DE MÉDICIS

CATHERINE de Médicis, la Catherine des Guerres de Religion, bru de

François Ier, femme d'Henri II, mère des trois derniers rois de la

dynastie des Valois-Angoulême, et qui gouverna presque souverainement le

royaume sous deux de ses fils, Charles IX et Henri III, n'était pas de

pure race florentine. Elle avait pour père Laurent de Médicis,

petit-fils de Laurent le Magnifique, mais sa mère était une Française de

la plus haute aristocratie, Madeleine de La Tour d'Auvergne, comtesse de

Boulogne.

Ce mariage d'une jeune fille apparentée à la famille royale avec le

neveu du pape Léon X, fut, comme le sera celui d'Henri de Valois avec

Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, un calcul de la

diplomatie française.

Après la victoire de Marignan et la conquête du Milanais, François Ier,

désireux de changer en alliance la paix qu'il venait d'imposer à Léon X,

avait pris rendez-vous avec lui à Bologne, et là, dans les entretiens où

fut ébauché le plan du Concordat (déc. 1515), il lui parla de ses

projets sur Naples. Le Saint-Siège étant le suzerain de droit de ce

royaume, dont les Espagnols étaient les maîtres de fait, il offrait au

Pape, en échange de l'investiture, de favoriser ses ambitions de

famille[2]. Léon X, qui avait autant à coeur l'intérêt des siens que le

repos de la chrétienté, accueillit bien les avances du Roi et ne

découragea pas ses prétentions; des avantages qui s'annonçaient

immédiats pouvaient bien être payés d'un vague acquiescement à des rêves

de conquêtes. Les Médicis, qui avaient recouvré leur pouvoir à Florence

en 1512, après un exil de dix-huit ans, devaient craindre que le parti

républicain, mal résigné, ne cherchât, conformément à ses traditions,

encouragement et secours auprès du roi de France. L'amitié de François

Ier, leur proche voisin à Milan et à Plaisance, les garantissait contre

les complots et les agressions. Elle leur permettait par surcroît les

grands desseins.

[Note 2: A. de Reumont, _La Jeunesse de Catherine de Médicis_,

ouvrage traduit, annoté et augmenté par Armand Baschet, Paris,

1866, p. 247-248: lettre de François Ier à Laurent de Médicis, 4

fév. 1516, dont on n'a pas jusqu'ici tiré parti.]

De la descendance légitime de Côme l'Ancien, il ne restait que trois

mâles, le Pape, son frère Julien--qui mourut d'ailleurs à la fin de

1516,--et Laurent, le fils de son frère aîné. Sur ce neveu reposait

l'avenir de la dynastie. Léon X le fit reconnaître par le peuple chef de

la République (après la mort de Julien). En même temps, il le nomma

capitaine général de l'Église, et il lui conféra le duché d'Urbin, un

fief pontifical, dont il dépouilla le titulaire, François-Marie de La

Rovere, que son oncle, Jules II, en avait investi. Il n'aurait pas

risqué ce coup d'autorité (1517) et la guerre qui s'ensuivit, sans la

connivence du maître de Plaisance et de Milan. François Ier applaudit à

cet acte de népotisme. Dans une lettre d'Amboise, du 26 septembre 1517,

il félicitait le nouveau duc de ces faveurs qui en présageaient

d'autres, ajoutant: «C'est ce que pour ma part je désire beaucoup et de

vous y aider de mon pouvoir et en outre de vous marier à quelque belle

et bonne dame de grande et grosse parenté et ma parente, afin que

l'amour que je vous porte aille s'augmentant et se renforçant encore

plus fort (_rinforzi piu forte_)»[3].

[Note 3: Reumont-Baschet, p. 251. Le texte de la lettre est en

italien.]

Les Médicis étaient des parvenus de trop fraîche date pour n'être pas

flattés d'un cousinage, si lointain qu'il fût, avec la Maison de France.

Laurent n'était, comme Côme l'Ancien et Laurent le Magnifique, qu'un

citoyen privilégié entre tous, investi par un vote du peuple du droit

d'occuper, sans exclusions légales ni condition d'âge, toutes les

magistratures, et qui, s'il ne les exerçait pas, employait les moyens et

les expédients légaux pour y faire élire ses parents et ses clients. II

était, non le souverain de Florence mais le chef de la Cité (_capo della

Citta_). Aussi ses prédécesseurs avaient-ils longtemps borné leurs

ambitions matrimoniales à s'allier avec les autres grandes familles

florentines ou avec l'aristocratie romaine. Laurent le Magnifique avait

épousé une Orsini, et fait épouser une autre Orsini, Alfonsina, à son

fils Pierre. Des trois soeurs de Léon X, l'une, Madeleine, était mariée

au fils du pape Innocent VIII, François Cibo; les deux autres, Lucrèce

et Contessina, à de riches Florentins, Jacques Salviati et Pierre

Ridolfi. Sa nièce germaine, Clarice, soeur de Laurent, avait été, pendant

le long bannissement des siens (1494-1512), fiancée à un simple

gentilhomme, Balhazar Castiglione, l'auteur du _Cortigiano_, ce célèbre

traité des perfections du courtisan, et finalement elle était devenue la

femme d'un grand banquier florentin, Philippe Strozzi[4]. Mais Léon X,

après le rétablissement des Médicis à Florence (1512) et son élévation

au souverain pontificat (1513), prétendit à de plus hautes alliances. Il

avait marié, en février 1515, son frère Julien à une princesse de la

maison de Savoie, Philiberte, laide, quelque peu bossue et maigrement

dotée à titre viager de revenus patrimoniaux, mais soeur d'un prince

régnant de vieille race, Charles III, et de la reine-mère de France,

Louise de Savoie[5]. Il accepta bien volontiers l'offre d'un mariage

princier en France. Il fut question pour Laurent d'une fille de Jean

d'Albret, roi de Navarre, mais, la négociation matrimoniale traînant,

Madeleine (Magdelaine ou Magdeleine) de La Tour d'Auvergne, comtesse de

Boulogne, fut choisie.

[Note 4: La généalogie des descendants de Côme l'Ancien, dans

Litta, _Famiglie celebri italiane_. t. XII, tables VIII-XI. Cf

Roscoë. _Vie de Laurent le Magnifique_, trad. Thirot, t. II. p.

190.]

[Note 5: Samuel Guichenon, _Histoire généalogique de la royale

maison de Savoye_, 1660, t. I, p. 606.]

La mère de Madeleine, Jeanne de Bourbon-Vendôme, était une princesse du

sang, veuve en premières noces d'un prince du sang, Jean II, duc de

Bourbon, le frère aîné de Pierre de Beaujeu. Son père, Jean III de La

Tour, mort en 1501, était de la maison de Boulogne qui faisait remonter

son origine aux anciens ducs d'Aquitaine, comtes d'Auvergne[6]. Il

possédait au centre du royaume les comtés de Clermont et d'Auvergne et

les baronnies de La Tour et de La Chaise avec leurs appartenances et

dépendances;--au midi, les comtés de Lauraguais et de Castres, «et

autres choses baillées par le feu roy (Louis XII) au comte Bertrand

(père de Jean III) en récompense (en compensation) du comté de

Boulogne», dont les rois de France s'étaient saisis;--et çà et là, en

Limousin et en Berry, quelques seigneuries: toutes terres et droits[7],

qui ensemble, avec les propres de sa femme, lui constituaient environ

120,000 livres de revenu[8].

[Note 6: Baluze, _Histoire généalogique de la maison d'Auvergne_,

t. I, Préface et p. 350-352.]

[Note 7: Sur les biens de cette famille, Baluze, t. II (Preuves),

p. 687-692.--Cf. Testament de Catherine, _Lettres_, IX, p. 496;

oraison funèbre de la Reine-mère, par l'archevêque de Bourges

Renaud de Beaune, _Lettres_, IX, p. 504; une note de 1585 sur la

garde des châteaux du comté d'Auvergne et de la baronnie de La

Tour, Mercurol, Ybois, Montredon, Busseol, Copel, Crems, de La

Tour, _Lettres_, VIII, 485-486, et X, 471. Catherine, après la

mort de sa soeur et de son beau-frère avait recueilli tout

l'héritage de son père. La bibliothèque de Chantilly possède un

beau terrier illustré du domaine de Besse (près du château de

Montredon). Brantôme fait valoir les grands biens de Catherine,

_Oeuvres_, VII, p. 338.]

[Note 8: C'est-à-dire 470 000 francs de notre monnaie en valeur

absolue, et peut-être un million en valeur relative. D'Avenel,

_Histoire économique de la propriété_, etc., I, p. 481, estime que

la livre tournois (monnaie de compte) équivalait, de 1512 à 1542,

à 18 grammes en poids d'argent, c'est-à-dire à 3 fr. 92 de notre

monnaie. Les tables de Wailly, _Variations de la livre tournois_,

1857, donnent un chiffre un peu différent.]

La soeur aînée de Madeleine, Anne, avait épousé un Écossais, Jean Stuart,

duc d'Albany et comte de la Marche, tuteur du roi d'Écosse, Jacques V.

Les demoiselles de La Tour Boulogne étaient donc de très riches partis.

François Ier espérait tant pour ses entreprises italiennes de son

entente avec le Pape qu'il célébra le mariage à Amboise avec autant de

magnificence que si c'eût été celui d'une de ses filles avec un

souverain étranger (28 avril 1518). Il donna à l'époux une compagnie de

gendarmes et le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel), il dota l'épouse

d'une pension de dix mille écus sur le comté de Lavaur. Au banquet de

noces, il les fit asseoir à sa table. Le service était solennel; les

plats arrivaient annoncés par des sonneries de trompettes. Trois jours

avant, au baptême du Dauphin que Laurent tint sur les fonts pour Léon X,

il y avait eu des danses et un ballet où figuraient soixante-douze

dames, réparties en six groupes diversement «desguisés», dont un à

l'italienne, avec masques et tambourins. De nouveau, le soir du mariage,

à la lumière des torches et des flambeaux, qui éclairaient comme en

plein jour, «fut dansée et ballées jusques à ungne heure après minuict».

Un festin suivit jusqu'à deux heures, et alors, dit le jeune Florange,

qui enviait peut-être le bonheur de cet Italien, on mena coucher la

mariée, «qui estoit trop plus belle que le mariez».

Le lendemain se firent «les joutes les plus belles qui furent oncques

faictes en France». «Et fut là huyt jours le combat dedans les lisses et

dehors les lisses, et à piedt et à la barrière, où à tous ces combatz,

estoit ledict duc d'Urbin, nouveau mariez, qui faisoit, dit avec quelque

ironie le narrateur jaloux, le mieulx qu'ilz povoit devant sa mye.»

Ce que Florange ne dit pas, c'est que le duc d'Urbin n'était pas

complètement remis d'une arquebusade à la tête, qu'il avait reçue

pendant la conquête d'Urbin. Aussi se garda-t-on de l'exposer dans un

tournoi, qui représentait trop fidèlement le siège et la délivrance

d'une place forte, «contrefaicte de boys et fossés», et défendue par

quatre grosses «quennons (pièces de canon) faictes de boys chelez

(cerclé) de fer», tirant «avecque de la pouldre». Les assiégés,

renforcés par un secours, que le Roi leur amena, sortirent à la

rencontre des assiégeants. L'artillerie des remparts lançait de «grosses

balles plaines de vent, aussi grosse que le cul d'ung tonneau», qui,

bondissant et rebondissant, frappaient les hommes et «les ruoient par

terre sans leur faire mal.» Mais le choc des deux troupes, «ce

passe-tamps... le plus approchant du naturel de la guerre», fut si rude

qu'il y eut «beaulcoup de tuez et affolez[9]».

[Note 9: _Mémoires du maréchal de Florange, dit le jeune

Adventureux_, p. p. la Société de l'Histoire de France par Robert

Goubaux et P.-André Lemoisne, I (1505-1521), 1913, p. 222-226.]

Le Pape fit même étalage de contentement. Il envoya à Madeleine et à la

famille royale des cadeaux qui furent estimés 300 000 ducats. La

Reine-régnante, Claude, qui venait d'avoir son second enfant, eut pour

sa part la _Sainte Famille_ de Raphaël, et le Roi reçut de Laurent le

_Saint Michel terrassant le Dragon_, deux tableaux symboliques, qui

comptent parmi les chefs-d'oeuvre du Louvre.

Léon X avait, plus que François Ier, lieu de se réjouir; il ne se

repaissait pas seulement d'espérances. Il avait déjà retiré les profits

de l'alliance et, à part soi, il était décidé à en répudier les

obligations. Sans doute, il appréhendait la puissance du jeune roi de

Naples, Charles, déjà souverain des Pays-Bas, de l'Espagne et du

Nouveau-Monde, et qui hériterait à la mort de l'empereur Maximilien, son

grand-père, des domaines de la Maison d'Autriche et peut-être de la

dignité impériale. Mais il estimait que les Français, s'ils joignaient

Naples à Milan, ne seraient pas moins dangereux pour la liberté de

l'Italie et l'indépendance du Saint-Siège. Il voulait, unissant Rome et

Florence, constituer au centre de la péninsule une sorte d'État à deux

têtes, ecclésiastique et laïque, assez fort pour se faire respecter de

ces grandes puissances étrangères et capables avec l'aide de l'une de

s'opposer aux empiètements de l'autre. A-t-il rêvé encore, comme le

racontait plus tard le pape Clément VII à l'historien Guichardin, de

détruire les «barbares» les uns par les autres et de les expulser tous

d'Italie? Mais, même pour servir de contrepoids à la prépondérance

espagnole ou française, il fallait que le groupement romano-florentin

fût compact et durable. Léon X avait donné le fief pontifical d'Urbin à

Laurent de Médicis, moins pour accroître ses revenus de 25 000

ducats[10] que pour resserrer les liens du Saint-Siège avec la

République de Florence. Lui-même, n'ayant que trente-six ans en 1513,

lors de son exaltation, pouvait compter sur un long pontificat. À tout

hasard, il avait fait cardinal son cousin germain de la main gauche,

Jules, pape en expectative et qui le fut en effet, mais non

immédiatement après lui. Deux autres Médicis, des enfants naturels

encore, alors tout petits, Hippolyte et Alexandre, en attendant les fils

de Laurent, s'il en avait, et sans compter les Cibo, les Salviati, les

Strozzi, les Ridolfi, qui étaient des Médicis par leurs mères,

assuraient le recrutement de la dynastie ecclésiastique à Rome. Il y

avait même une autre branche des Médicis, proche parente de la branche

régnante, et que son chef, Jean des Bandes Noires, illustrait à la

guerre[11]. Mais Léon X se défiait du fameux condottiere et préférait

les bâtards de son oncle, de son frère et de son neveu à cet

arrière-petit-cousin très légitime.

[Note 10: C'est le chiffre donné par Pastor, _Histoire des Papes_,

traduction française, t. VII, p. 122.]

[Note 11: Litta, _Famiglie celebri italiane_, t. XII, table

XII.--Gauthiez, _Jean des Bandes Noires_, Paris, 1901. Il y avait

d'autres lignées collatérales, mais plus éloignées. L'un de ces

Médicis, de la branche des Chiarissimi, Ottaviano, fut le père du

pape Léon XI, qui ne régna que quelques mois. Voir Litta,

_Famiglie_, t. XII, table XX. Le pape Pie IV (1559-1565) était un

Médicis de Milan.]

Les contemporains, qui avaient vu les deux Borgia, le pape et son fils,

s'acharner à la destruction de la féodalité romaine, supposaient que

César Borgia avait voulu unifier l'État pontifical pour l'accaparer à

son profit, ou, comme on dit, le séculariser. Ils s'attendaient toujours

à quelque recommencement. L'ancien secrétaire de la République

florentine, Machiavel, disgracié à la rentrée des Médicis et qui

occupait ses loisirs à établir les lois de la science politique, dédia à

Laurent son livre du _Prince_, où il exposait dogmatiquement, sans souci

du bien ni du mal, les moyens de fonder et de conserver un État (1519).

Suspect, pauvre et malade, il parlait au chef de la Cité, non en

quémandeur, mais en conseiller. Machiavel était de ces Italiens qui

rêvaient d'indépendance, à défaut d'unité, et qui détestaient la

monarchie pontificale, ce gouvernement de prêtres, comme incapable de la

procurer[12]. Mais ils la savaient assez puissante au dedans et assez

influente au dehors pour s'opposer, soit avec ses propres forces, soit

avec l'aide des étrangers, à toute tentative qui ne viendrait pas

d'elle. Aussi ces ennemis du pouvoir temporel voyaient-ils avec faveur

grandir un fils d'Alexandre VI, comme César, ou un neveu de Léon X,

comme Laurent, hommes d'épée de l'Église, et qui pourraient être tentés

d'usurper sa puissance au grand profit de l'Italie[13].

[Note 12: Francesco Flamini, _Il Cinquecento_ (t. VI de la _Storia

litteraria d'Italia_, éd. Vallardi), s.d. ch. I de la première

partie. _Il pensiero politico_, passim, p. 24-25, 31 et

bibliographie, p. 527 sqq., et surtout le terrible passage des

_Discorsi sopra la prima Deca di Tito-Livio_; liv. I, ch. XII, qui

commence ainsi: «Abbiamo adunque con la Chiesa e con i preti noi

Italiani...», éd du _Prince_ et des _Discours_, Turin, 1852, p.

139.]

[Note 13: L'idée de fond de Machiavel, elle est probablement dans

le chapitre XXVI et dernier du _Prince_, où il exhorte les

Médicis, appuyés de leur «vertu» et favorisés de Dieu et de

l'Église, dont l'un d'entre eux (Léon X) est le souverain, à

saisir la bannière et à marcher, suivis de tous les Italiens, à la

«rédemption» de l'Italie. Pasquale Villari, _Niccolò Machiavelli e

i suoi tempi_, 2e éd. 1895, t. II, p. 413-414. _Il Principe_, ch.

XXVI, éd. de Turin, p. 99-101.]

Mais Laurent de Médicis emporta en mourant les rêves du penseur laïque

et les espérances du Pape. C'était un brave soldat, sinon un capitaine.

Il passait, comme sa mère, Alfonsina Orsini, pour orgueilleux et

autoritaire; il s'isolait de ses concitoyens, et Léon X l'avait, dit-on,

sévèrement repris de les regarder comme des sujets. Il ne s'était jamais

complètement remis du coup d'arquebuse reçu dans la campagne d'Urbin et

aussi, s'il fallait en croire quelques chroniqueurs français ou

italiens, d'un mal qui aurait dû retarder, sinon empêcher son mariage.

Madeleine aurait épousé le mari et le reste[14].

[Note 14: Florange, p. 224, Cambi, _Istorie_ dans les _Delizie

degli Eruditi toscani_, p. p. Ildefonso di San Luigi, t. XXIII, p.

145.]

Cette belle jeune Française avait fait son entrée à Florence le 7

septembre 1518. Elle tenait à plaire et elle y réussit. C'était, dit le

frère Giuliano Ughi, «une gentille dame, belle et sage, et gracieuse et

très vertueuse (_onestissima_)»[15].

[Note 15: _Cronica di Firenze dell' anno_ 1501 _al_ 1546, Append.

à l'_Archivio storico italiano_, t. VII (1849), p. 133.]

Mais elle eut juste le temps de se faire regretter: le 13 avril 1519,

elle accoucha d'une fille--c'était la future reine de France--et quinze

jours après (28 avril), elle mourut de la fièvre. Laurent, qui, depuis

le mois de décembre, gardait le lit ou la chambre, ne lui survécut que

quelques jours (4 mai).

L'enfant avait été baptisée le samedi 16 avril à l'église de

Saint-Laurent, la paroisse de Médicis, par le Révérend Père Lionardo

Buonafede, administrateur de l'hôpital de Santa Maria Nuova, en présence

de ses parrains et marraines: Francesco d'Arezzo, général de l'Ordre des

Servites, Francesco Campana, prieur de Saint-Laurent, soeur Speranza de'

Signorini, abbesse des Murate, Clara degli Albizzi, prieure du couvent

d'Annalena, Pagolo di Orlando de' Medici, et Giovanni Battista dei

Nobili, deux ecclésiastiques, deux nonnes et deux membres de

l'aristocratie florentine[16]. Elle reçut les prénoms de Catherine et de

Marie, l'un qui lui venait de sa mère ou de son arrière grand'mère

paternelle[17], l'autre de la Madone, à qui le jour du samedi est plus

particulièrement consacré. François Ier avait promis de tenir sur les

fonts baptismaux le premier enfant de Laurent et de Madeleine, si

c'était une fille. Mais l'état des parents ne laissa pas le temps de

prendre ses ordres.

[Note 16: Acte de baptême rapporté par Trollope, _The Girlhood of

Catherine de Medici_, Londres, 1856, p. 345. Le nom et le pays de

la mère ont été dénaturés par le scribe ou le copiste: Maddalena

di Manone Milanese (_sic_) in Francia allevata.]

[Note 17: Le prénom de Romola, qu'il était d'usage, paraît-il, en

ce temps-là d'ajouter à celui des nobles Florentines, en souvenir

de Romulus, le prétendu fondateur de Fesulae (Fiesole), métropole

de Florence, n'est pas mentionné dans l'acte de baptême. Celui de

Catherine, que personne jusqu'ici ne s'est avisé d'expliquer, fut

donné peut-être à l'enfant en mémoire de sa bisaïeule en ligne

paternelle, Caterina d'Amerigo San Severino, mère d'Alfonsina et

grand'mère de Laurent (voir Litta, _Famiglie celebri italiane_, t.

XXI, table XXIII). Une cousine germaine de Laurent, fille de

Madeleine de Médicis et de François Cibo et femme de Jean-Marie

Varano, duc de Camerino, s'appelait aussi Catherine. Mais il n'est

pas impossible que ce prénom vînt à Catherine de sa mère. Celle-ci

n'a pas d'autre prénom que Madeleine dans l'arbre généalogique de

la maison d'Auvergne dressé par Baluze, mais il n'en faut pas

conclure que ce fût nécessairement le seul, ces sortes de tableaux

étant souvent incomplets. Le contraire peut se déduire d'une

lettre où Vasari, un peintre florentin, fameux surtout comme

historien de la peinture italienne, engageait l'évêque de Paris,

Pierre de Gondi (5 octobre 1569), à recommander comme une

obligation de bienséance à Catherine de Médicis, alors

toute-puissante pendant le règne de son fils Charles IX, de fonder

à Florence un service pour le repos de l'âme de sa mère, de son

père et de son frère naturel, Alexandre (Vasari, _Opere_, éd.

Milanesi, 1878-1885, t. VIII, p. 441-442). C'étaient, disait-il,

de tous les Médicis les seuls qui n'eussent pas leur obit. Il

proposait de placer celui de la mère de Catherine le lendemain de

la fête de sainte Catherine: celui de son père Laurent, le

lendemain de la saint-Laurent, «comme le jour après saint Côme il

se fait pour Côme l'ancien». Le service étant, comme on le voit

par l'exemple de Côme et de Laurent, placé le lendemain de la fête

de leur patron, il n'est pas déraisonnable de conclure que

Madeleine s'appelait Catherine comme sa fille, puisque la messe de

_Requiem_ devait être dite le lendemain de la Sainte-Catherine (26

novembre).]

En août, Catherine fut malade à mourir. Léon X en fut très affecté,

contrairement à son habitude de prendre légèrement les mauvaises

nouvelles. Elle se rétablit vite, et, en octobre, elle fut amenée à Rome

par sa grand'mère, Alfonsina. Le Pape racontait à l'ambassadeur de

Venise qu'il avait été ému par le chagrin de sa belle-soeur, pleurant la

mort des siens, ou, comme s'exprimait ce pontife lettré, «les malheurs

des Grecs». Et ces paroles, continue l'ambassadeur, il les disait les

larmes aux yeux, et il me dit encore quelques mots à ce sujet, et que la

petite à feu D. Lorenzo était «belle et grassouillette[18].»

[Note 18: Reumont-Baschet, p. 263 «Recens fert (Alfonsina) ærumnas

Danaum». Ce n'est pas une citation de Virgile, comme paraît le

croire Baschet. Introd. p. VII: cf. p. 62.]

Cette enfant était le seul rejeton légitime de la dynastie régnante, ou,

pour parler comme l'Arioste, l'unique rameau vert avec quelques

feuilles, dont Florence partagée entre la crainte et l'espérance se

demande si l'hiver l'épargnera ou le tranchera[19]. Si frêle qu'elle

fût, elle comptait déjà dans les calculs de la diplomatie. Ses droits

sur Florence étaient incertains, le principat n'étant pas une véritable

monarchie et l'exercice des magistratures, qui en était la condition,

excluant d'ailleurs les femmes. Mais elle avait hérité de son père le

duché d'Urbin. François Ier, toujours préoccupé de ses projets d'Italie,

réclama la tutelle de la fille de Madeleine, la petite duchesse d'Urbin,

_la duchessina_. Cette prétention inquiéta Léon X, qui ne voulait pas

laisser les Français s'établir à Urbin, et peut-être le contrecarrer

dans le règlement des affaires de Florence. Même avant que son neveu fût

mort, il avait, pour se dérober aux sollicitations du Roi de France,

conclu (17 janvier 1519) avec Charles roi des Espagnes, un traité secret

d'alliance où Florence était comprise «comme ne faisant qu'un avec les

États et la souveraineté propre de Sa Sainteté»,[20] et même il signa

encore avec lui (20 janvier) un traité de garantie mutuelle où Laurent

était compris. Il prenait ses précautions contre François Ier, mais il

ne rompit pas avec lui. L'empereur Maximilien étant mort sur ces

entrefaites (11 janvier), il se déclara contre l'élection de Charles à

l'empire. C'était un des dogmes de la politique pontificale que le même

homme ne devait pas être empereur et roi de Naples, maître du sud de

l'Italie et suzerain nominal ou effectif d'une partie de l'Italie du

Nord. Il favorisa donc tout d'abord la candidature de François Ier et ne

changea de parti que lorsque les électeurs allemands eurent marqué

décidément leur préférence[21]. Mais même après l'élection de Charles

(28 juin 1519), il continua de montrer une faveur égale aux deux

souverains que leur compétition avait irrémédiablement brouillés.

Toutefois il inclinait vers Charles-Quint, dont il avait besoin pour

arrêter les progrès de l'hérésie luthérienne en Allemagne. La mort de

son neveu avait ruiné ses grandes ambitions de famille: il s'en

consolait, disait-il à son secrétaire Pietro Ardinghello, comme d'une

épreuve qui le libérait de la dépendance des princes et lui permettait

de ne plus penser dorénavant «qu'à l'exaltation et à l'avantage du

Saint-Siège apostolique»[22]. Longtemps encore il pratiqua son jeu de

bascule diplomatique, mais quand il fallut prendre parti, il aima mieux,

guerre pour guerre, s'allier aux Impériaux contre les Français qu'aux

Français contre les Impériaux. L'insistance de François Ier à réclamer

le prix d'anciens services et son indiscrétion à rappeler de vagues

promesses lui étaient la preuve que le Roi de France tout-puissant

serait un tuteur tyrannique. Charles-Quint se serait contenté d'une

alliance défensive contre son rival. Ce fut le Pape qui inspira les

décisions énergiques[23]. Puisqu'il fallait rompre, il voulut une action

offensive, c'est-à-dire profitable, qui chasserait les Français de Milan

et de Gênes, et rendrait à l'Église les duchés de Parme et de Plaisance,

dont elle avait été dépossédée par le vainqueur de Marignan (8 mai

1521). François Ier n'avait pas réfléchi qu'après la mort de Laurent de

Médicis, il n'avait plus à offrir à Léon X que des exigences[24], tandis

que Charles-Quint pouvait l'aider à se pourvoir. Il dénonça hautement

«les malins projets du Pape» et sa trahison; mais Milan fut pris par

l'armée pontifico-impériale le 19 novembre 1521. Léon X triomphait de ce

succès, quand il fut emporté, probablement par une crise de malaria, à

quarante-six ans (2 déc. 1521).

[Note 19: Lodovico Ariosto, _Opere minori_, éd. par Filippo-Luigi

Polidori, Florence, 1894. t. I, p. 216.]

[Note 20: Le texte du traité a été publié par Gino Capponi,

_Archivio storico italiano_, t. I, 1842, p. 379-383.]

[Note 21: Pastor, _Histoire des Papes_, trad. française, t. VII,

p. 223.]

[Note 22: Reumont-Baschet, p. 260.]

[Note 23: Sur le revirement et les dernières hésitations de Léon

X. Nitti. _Leone X e la sua politica_. Florence, 1892, p. 412

sqq.]

[Note 24: _Ibid._, p. 428. François Ier ne voulait pas prendre

l'engagement formel d'aider Léon X contre le duc de Ferrare, un

vassal insoumis de l'Église, et Léon X ne croyait pas que le roi

de France, maître de Naples, consentît à céder au Saint-Siège,

comme il l'offrait, les territoires napolitains jusqu'au

Garigliano.]

Son successeur ne fut pas un Médicis, mais le précepteur de

Charles-Quint, Adrien d'Utrecht, un théologien flamand très austère, qui

se passionna pour la réforme de l'Église, et qui, par réaction contre le

népotisme, laissa François-Marie de La Rovere rentrer en possession du

duché d'Urbin. Catherine ne fut plus duchesse qu'en titre. Elle avait

perdu sa grand'mère, Alfonsina Orsini, deux ans avant son grand-oncle (7

février 1520). Pendant l'absence du cardinal de Médicis, qui était parti

pour Florence quelques jours après l'élection d'Adrien, elle vécut à

Rome sous la garde soit de sa grand'tante, Lucrèce de Médicis, mariée au

banquier Jacques Salviati, soit de sa tante germaine, Clarice, femme de

Philippe Strozzi, une Médicis intelligente, vertueuse et si énergique

qu'on l'avait surnommée «l'Amazone».

Avec Catherine vivaient deux bâtards, son cousin Hippolyte, né le 23

mars 1511 de Julien de Médicis et d'une dame de Pesaro, et son frère

Alexandre, que Laurent avait eu, en 1512, d'une belle et robuste

paysanne de Collavechio (un village de la Campagne romaine), sujette ou

serve d'Alfonsina Orsini[25].

[Note 25: Et non d'une esclave noire ou mulâtre, comme le répète

Reumont-Baschet, p. 234. Voir Ferrai, _Lorenzino de Medici e la

Società cortigiana del Cinquecento_, 1891, p. 71.]

Heureusement pour Catherine, Adrien VI mourut après un an et demi de

règne (9 janvier 1522-14 septembre 1523). Les cardinaux, las de

l'outrance réformatrice de ce barbare du Nord, élurent un grand seigneur

italien, ce cardinal Jules, que Léon X avait placé en réserve dans le

Sacré Collège pour continuer la dynastie pontificale des Médicis (19

novembre 1523).

Depuis la mort de Laurent, il gouvernait Florence. Devenu pape, il

voulut y organiser la dynastie laïque. Dans cet État singulier, qui

n'était plus une République et qui n'était pas encore une monarchie, et

où le pouvoir suprême réclamait un homme, Léon X avait pensé concilier

les droits dynastiques de la fille de Laurent avec le caractère du

gouvernement, en fiançant Catherine à son cousin Hippolyte, et en les

déclarant princes de Florence[26]. Peut-être l'aurait-il fait s'il en

avait eu le temps. Ce fut aussi la première idée de Clément VII.

Hippolyte fut envoyé à Florence où il fit son entrée le 31 août 1524. Il

fut reçu comme l'héritier des Médicis et déclaré éligible, malgré son

âge, à toutes les charges de la République. Le cardinal de Cortone,

Passerini, devait diriger le jeune homme et la Cité. L'année suivante,

en juin 1525, arrivèrent Catherine et Alexandre avec leur gouverneur,

Messer Rosso Ridolfi, un parent peut-être des Ridolfi, les alliés des

Médicis. Ils passèrent probablement l'été dans la belle villa de Poggio

à Cajano, que Laurent le Magnifique avait fait bâtir par son grand ami,

l'architecte Giuliano da San Gallo, au milieu des arbres et des jardins,

sur les bords de l'Ombrone, à quelques heures de Florence, et, l'hiver

venu, s'établirent au Palais Médicis de la Via Larga[27].

[Note 26: Reumont-Baschet, p. 264.]

[Note 27: Aujourd'hui Palais Riccardi, Müntz, _Histoire de l'art

pendant la Renaissance_, t. I, p. 459. Sur Poggio à Cajano, voir

Müntz, _ibid._, t. II, p. 355.]

Catherine avait, semble-t-il, plus de sympathie pour ce cousin, dont on

lui avait dit peut-être qu'elle serait la femme, que pour son frère

Alexandre. Mais l'avenir des Médicis fut bientôt remis en question.

Après la défaite de François Ier à Pavie et son emprisonnement à Madrid,

Clément VII s'était concerté avec les autres États libres d'Italie pour

sauvegarder leur commune indépendance contre l'hégémonie de

Charles-Quint. Lorsque Francois Ier fut remis en liberté, les alliés

l'envoyèrent supplier de les secourir. Le Roi de France, malgré les

engagements du traité de Madrid, avait adhéré à la Ligue contre

l'Empereur et promis des subsides, une flotte, une armée (Cognac, 22 mai

1526), mais il ne s'était pas pressé de tenir sa parole. Les coalisés

italiens, abandonnés à leur initiative et réduits à leurs moyens,

n'avaient rien fait. Charles-Quint, faute d'argent, gardait la

défensive. La guerre traînait. Mais au printemps de 1527, l'armée

impériale d'Italie, où le manque de solde provoquait des mutineries

furieuses, ayant été renforcée de dix mille lansquenets presque tous

luthériens, se dirigea, pour s'y refaire, vers Rome, cette Babylone

gorgée d'or par l'exploitation du monde chrétien. Elle la prit d'assaut

(6 mai), la saccagea et bloqua le Pape dans le château Saint-Ange. Les

Florentins étaient mécontents de l'administration de Passerini, un

brouillon qui voulait tout faire et ne faisait rien, et furieux de ses

extorsions fiscales. Ils profitèrent de l'occasion pour se révolter et

bannirent Hippolyte et Alexandre de Médicis. Clarice Strozzi, qui, de

tout son coeur d'honnête femme, détestait les bâtards et leur patron,

Clément VII, arriva trop tard pour sauvegarder les droits de Catherine.

Elle l'emmena à Poggio à Cajano.

Le gonfalonier élu par le peuple soulevé, Niccolô Capponi, était un

homme de grande famille, doux et clairvoyant, qui n'aurait pas voulu

rompre tout rapport avec Clément VII et qui, en tout cas, conseillait à

ses compatriotes de rechercher l'appui de Charles-Quint; l'expérience

montrait assez quel fonds il fallait faire sur une intervention

française. Mais le peuple, fidèle à l'alliance des lis, imposa sa

politique au gouvernement. Capponi, convaincu de correspondre avec

Clément VII, fut déposé (avril 1529) et remplacé par le chef du parti

populaire, Francesco Carducci. Les adversaires intransigeants des

Médicis, ou, comme on disait, les _Arrabiati_ (enragés), brisèrent

partout les emblèmes de la dynastie, et détruisirent les effigies en

cire de Léon X et de Clément VII, qui avaient été, par honneur,

suspendues aux murs de l'église de l'Annunziata. Le Pape fut tellement

ému de cet outrage qu'il déclara à l'ambassadeur d'Angleterre qu'il

aimait mieux être le chapelain et même le «_stalliere_» (le garçon

d'écurie) de l'Empereur que le jouet de ses sujets (29 mai 1529)[28].

[Note 28: Dépêche de l'ambassadeur vénitien, Gaspar Contarini, au

Sénat, citée par de Leva, _Storia documentata di Carlo V, in

correlazione all'Italia_, t. II, 532.]

Un mois après, il signa avec Charles-Quint, à Barcelone, un traité de

réconciliation, qui stipulait le rétablissement des Médicis à Florence.

Mais ce n'était plus Hippolyte qu'il destinait au principat. Pendant une

grave maladie dont il pensa mourir (janvier 1529), il l'avait fait

cardinal malgré lui. C'était couper court, s'il mourait, à toute

compétition entre les deux cousins, qui eût aggravé la situation des

Médicis. Peut-être jugea-t-il que, bâtard pour bâtard, Alexandre, fils

de Laurent était, d'après les règles de succession dynastique, plus

qualifié qu'Hippolyte, fils de Julien, pour prendre le gouvernement de

la Cité. Il vécut, et les avantages de sa décision se révélèrent encore

plus grands. Il put, au traité de Barcelone, en arrêtant le mariage de

son neveu avec une bâtarde de Charles-Quint, Marguerite d'Autriche,

intéresser personnellement l'empereur à la réduction de Florence[29].

D'autre part, l'élévation d'Hippolyte au cardinalat laissait la main de

Catherine disponible pour de nouvelles combinaisons diplomatiques, et

par exemple pour une entente avec la France. Réconciliation avec

Charles-Quint, accord avec François Ier, c'était le retour au jeu de

bascule dont l'abandon lui avait été si funeste. Naturellement, le Pape

ne dit à personne ses raisons. Aussi certains contemporains, surpris de

ce revirement, soupçonnèrent à tort Clément VII d'avoir eu pour

Alexandre une affection qui dépassait celle d'un oncle.

[Note 29: _Ibid._, p. 535. Le traité dans Du Mont, t. IV, partie

2, p. 1.]

En tout cas le sort de Florence était réglé. Comme Capponi l'avait

prévu, François Ier fit lui aussi la paix avec l'Empereur (Cambrai, 5

août 1529), et, moyennant l'abandon des clauses les plus onéreuses du

traité de Madrid, il abandonna sans façon ses alliés et ses clients

d'Italie, le duc de Ferrare, les Vénitiens et les Florentins au bon

vouloir de Charles-Quint. Une armée impériale se joignit aux troupes

pontificales pour attaquer Florence. En octobre 1529, l'investissement

de la place commença.

La petite Catherine fit l'expérience d'un siège. François Ier avait bien

offert aux Florentins, après le bannissement d'Hippolyte et d'Alexandre,

de recueillir la duchessina, qu'il traitait de parente. Mais les ennemis

des Médicis trouvaient qu'elle était déjà trop loin à Poggio à Cajano,

et, appréhendant entre le Pape et le Roi de France quelque négociation

matrimoniale, dont leur indépendance paierait les frais, ils l'avaient

fait rentrer dans la ville pour prévenir une fuite ou un enlèvement.

Catherine avait été mise d'abord au couvent de Sainte-Lucie, ou à celui

de Sainte-Catherine de Sienne. De là, elle fut transférée, à la demande

de l'ambassadeur de France, M. de Velly, chez les _Murate_, où il savait

qu'elle trouverait bon accueil, en reconnaissance des dons et des

faveurs dont les Médicis avaient gratifié cette communauté[30]. On se

rappelle que l'abbesse en 1519--et peut-être était-elle encore vivante

en 1527?--avait servi de marraine à Catherine. Celle-ci n'eut donc pas

trop à souffrir de la perte de sa tante Clarice, morte en mai 1528.

[Note 30: Sur les _Murate_, consulter, avec les réserves

nécessaires, Reumont-Baschet, p. 97-100. Trollope, ch. IX, p. 129

sqq.]

Ce couvent de Bénédictines ou de Clarisses, où l'enfant demeura trente

et un mois, du 7 décembre 1527 au 31 juillet 1530, n'était pas une de

ces retraites austères où les pécheurs s'enferment pour pleurer leurs

fautes et les justes pour ajouter à leurs mérites. Il n'y avait pas

beaucoup de ces couvents-là en Italie en l'an de grâce 1527, avant que

la Réforme protestante eût suscité la Contre-Réforme catholique. Le nom

d'_Emmurées_ (Murate) n'était plus qu'un souvenir; il ne restait de

l'époque lointaine où des recluses volontaires s'emprisonnaient leur vie

durant entre quatre murs qu'un nom et une cérémonie symbolique.

Lorsqu'une novice prononçait les voeux éternels, on la faisait entrer

dans le monastère par une brèche ouverte dans l'enceinte. Mais les

portes n'étaient rigoureusement closes que ce jour-là. Le cloître

servait de retraite à de grandes dames. Catherine Sforza, l'héroïque

virago, mère de Jean des Bandes Noires, avait voulu y être enterrée[31].

C'était aussi une excellente maison d'éducation où les plus nobles

familles mettaient leurs filles. Sa réputation s'étendait très loin. Les

rois de Portugal, de 1509 à 1627, envoyèrent tous les ans aux Murate--on

ne sait pour quelle raison--un cadeau de sept caisses de sucre. Elles

servaient probablement à faire des confitures. Catherine put apprendre,

en mangeant des tartines, l'existence d'un royaume, où avait régné trois

siècles auparavant une de ses parentes, Mathilde de Boulogne, et le

grand événement des découvertes maritimes; savoureuse leçon d'histoire

et de géographie. La communauté des Murate était à la mode. Les

cérémonies religieuses y étaient très belles, et le grand monde de

Florence affluait aux vêpres pour y entendre une musique et des chants

si doux qu'on eût dit, rapporte le prologue d'un mystère de l'époque,

«Anges saints chanter au ciel», et «qu'on se serait attardé un an à ouïr

pareille mélodie»[32]. Les religieuses excellaient aussi à fabriquer de

petits objets en filigrane. L'âpre réformateur, qui, conformément au

plus pur ascétisme chrétien, voyait un danger pour l'âme dans tous les

plaisirs de l'imagination, de l'oreille et des yeux, Savonarole,

s'excusait presque en chaire, dans la cathédrale de Santa Maria del

Fiore, d'avoir consenti, trois ans après la prière qui lui en avait été

faite, à prêcher chez ces nonnes mondaines: «J'ai été aux Murate

vendredi dernier... Je leur ai parlé de la lumière qu'il faut avoir,

j'entends la lumière supranaturelle, et de celle qui fait qu'on laisse

les sachets, les rets et les réticules et les brins d'olivier (_ulivi_),

qu'elles fabriquent en or et en argent, ainsi que leurs cahiers de

musique (_libriccini_)... et je leur ai dit que de ce chant noté

(_figurato_) l'inventeur était Satan, et qu'elles jetassent bien loin

ces livres de chant et ces instruments»[33].

[Note 31: Mais elle n'y a pas passé les derniers temps de sa vie,

comme le dit Reumont, p. 100. Voir Pasolini, _Caterina Sforza_,

1903, t. II, p. 337.]

[Note 32: Cité par Trollope, p. 370-371.]

[Note 33: Trollope p. 371 et p. 185.]

Elles n'en firent rien heureusement; l'enfant entendit de la bonne

musique.

On a quelques renseignements sur elle dans une chronique du couvent

écrite, entre 1592 et 1605[34], par la soeur Giustina Niccolini, qui

avait entendu «nos très vieilles et révérendes mères» parler du séjour

de Catherine au couvent. Les «mères avaient bien accueilli et choyé

cette mignonnette de huit ans, de manières très gracieuses et qui

d'elle-même se faisait aimer de chacun»... et qui «était si douce avec

les mères et si affable, qu'elles compatissaient à ses ennuis et à ses

peines extrêmement». Le charme de cette petite personne fut si efficace

que quelques unes des religieuses, la majorité peut-être, se déclarèrent

pour les Médicis. Mais d'autres résistèrent à l'entraînement et la

communauté fut partagée.

[Note 34: Et non pas au moment même, comme ont l'air de le croire

Trollope, p. 139 et Reumont-Baschet, p. 97-99. Cette chronique est

aujourd'hui égarée, mais quelques fragments ont été recueillis par

le chanoine Domenico Moreni. Il les a publiés, avec une étude

inédite de Mellini, sous le titre: _Ricordi intorni ai costumi

azioni e governo del Sereniss. Gran Duca Cosimo I scritti da

Domenico Mellini di commissione della Sereniss. Maria Cristina di

Lorena ora per la prima volta pubblicati con illustrazzioni_,

Florence, 1820, p. 126-129.--L'époque où la soeur écrivit cette

partie de la chronique est établie par l'allusion au pape régnant,

Clément VIII (1592-1605), fils du chancelier Salvestro

Aldobrandini, p. 128.]

Le fait est confirmé par l'un des défenseurs de Florence, Busini. «La

reine de France actuelle (Catherine de Médicis), écrivait-il en 1549,

était pendant le siège chez les Murate, et elle mit tant d'art (_arte_)

et de confusion parmi ces femmelettes (_nencioline_) que le couvent

était troublé et divisé; les unes priaient Dieu (n'ayant pas d'autres

armes) pour la liberté, les autres pour les Médicis»[35].

[Note 35: _Lettere di Giambattista Busini à Benedetto Varchi_,

Florence, 1861, p. 165.]

Busini, l'ancien combattant, n'est pas éloigné de croire à quelque noir

dessein contre la République. Un complot au couvent! Il oublie l'âge de

la fillette.

Mais il est toutefois notable que Catherine, à peine au sortir de

l'enfance, ait eu un pareil succès de séduction. Les nonnes, que sa

bonne grâce enthousiasmait, s'enhardirent jusqu'à envoyer aux partisans

de sa maison qui avaient été emprisonnés des pâtisseries et des

corbeilles de fruits, avec des fleurs disposées de façon à figurer les

six boules héraldiques (_palle_) des Médicis.

C'était une insulte à ce peuple qui, malgré le nombre des assiégeants,

l'inertie calculée d'un haut condottiere à sa solde, Hercule d'Este, la

trahison du gouverneur, Malatesta, la canonnade, le blocus, la peste et

la famine, s'opiniâtrait à résister. Des furieux, Lionardo Bartolini et

Ceo, parlaient de faire mourir l'enfant, ou de l'exposer sur les

remparts aux coups des ennemis; d'autres, plus forcenés encore, de la

mettre dans un lupanar.

Les Dix de la Liberté, qui dirigeaient la défense, s'étaient eux aussi

émus de la provocation des religieuses; et comme d'autre part ils

savaient que le Pape et le Roi projetaient de faire évader la

pensionnaire, ils décidèrent de l'enfermer à Sainte-Lucie, une

communauté de religieuses que dirigeaient les Dominicains de Saint Marc,

toujours fidèles à l'esprit républicain de Savonarole. Un soir, tard,

raconte la soeur Giustina Niccolini, des commissaires, escortés

d'arquebusiers, vinrent la chercher, et, sur le refus des Murate de la

livrer, ils menacèrent de briser la porte et de mettre le feu au

couvent. Les nonnes en larmes finirent par obtenir un jour de répit.

Catherine croyait qu'on allait la conduire à la mort. Avec une décision

remarquable pour son âge, elle coupa ses cheveux et revêtit une robe de

religieuse, espérant qu'on n'oserait pas porter la main sur une vierge

consacrée. C'est dans ce costume que la trouva, le lendemain, de très

grand matin, le chancelier Salvestro Aldobrandini, chargé d'exécuter les

ordres de la Seigneurie. «Il la pria de bien vouloir remettre ses

vêtements ordinaires, mais elle refusa d'en rien faire, et avec beaucoup

de hardiesse répondit qu'elle s'en irait ainsi, afin que tout le monde

vît qu'ils arrachaient une religieuse de son couvent. Par là, elle

laissait voir la lourde angoisse qui lui serrait le coeur....»

Aldobrandini la rassura, lui promettant qu'avant un mois elle

reviendrait aux Murate, et la décida ainsi à le suivre. Elle traversa la

ville à cheval, en son habit de nonnette (_monachina_), sous la garde de

magistrats et de citoyens en armes, et fut conduite chez les

Dominicaines, à Sainte-Lucie, où elle avait peut-être passé quelques

mois avant d'entrer aux Murate (21 juillet 1530)[36].

[Note 36: La soeur Giustina Niccolini ne dit rien de ce premier

séjour à Sainte-Lucie. Ce serait, d'après elle, au couvent de

Sainte-Catherine de Sienne que Catherine aurait été placée à son

retour de Poggio à Cajano. La soeur Niccolini est peut-être

exactement informée sur ce point, mais elle se trompe d'un an

quand elle indique le 21 août 1529 comme le jour où Catherine a

quitté les Murate.]

Elle y resta jusqu'à la fin du siège. Florence, à bout de force, fut

réduite à traiter (12 août 1530). La capitulation portait que

Charles-Quint réglerait à sa volonté la forme du gouvernement, sans

toutefois porter atteinte aux libertés. Mais, en attendant, les

partisans des Médicis s'emparèrent du pouvoir et mirent en jugement les

hommes de la révolution, dont quelques-uns furent exécutés, plusieurs

bannis, un plus grand nombre condamnés à de lourdes amendes. Clément VII

laissa faire; mais pour ne pas compromettre la popularité de sa maison,

il ne voulut pas qu'aucun Médicis restât spectateur de ces vengeances.

Il fit venir à Rome sa nièce, qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans

(octobre 1530). Sa Sainteté, écrit un agent français, le protonotaire

Nicolas Raince, lui fit «un cordial et vrai accueil paternel et s'est pu

connaître que c'est bien la chose du monde qu'il aime le mieux. Il la

reçut les bras tendus, les larmes aux yeux, mêmement (surtout) par la

grande joie et plaisir de la ouïr parler tant sagement et la voir en si

prudente contenance»[37].

[Note 37: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. p. Hector de

La Ferrière, Introd., p. XI.]

Le secrétaire de Clément VII remarque aussi qu'elle est «bien disante et

sage au-dessus de son âge». Cette enfant de onze ans parle sans colère,

ou, comme dit Raince, avec «fort bonne grâce» «du maltraitement qu'on

lui a fait»; mais elle «ne peut oublier». Le vicomte de Turenne, que

François Ier avait chargé de la visiter à son passage à Florence, en

septembre 1528, écrivait au duc d'Albany, «qu'il ne vit oncques personne

de son âge qui se sente mieux du bien ou du mal qui lui est fait.»

La première lettre qu'on ait d'elle, et qui est de 1529 ou de 1530, est

une recommandation adressée au Roi de France en faveur du fils de son

gouverneur, ce Messer Rosso Ridolfi, qui l'avait servie six ans avec un

entier dévouement[38]. Après la reddition de Florence, elle sauva la

vie à Salvestro Aldobrandini, qui, dans l'accomplissement de son devoir,

s'était montré bon pour elle. Elle fit la fortune des fils de Clarice

Strozzi. Elle garda toujours un tendre souvenir aux bonnes dames des

Murate. Dès le plus jeune âge, elle se révèle capable de sentiment et de

ressentiment. C'est un trait de caractère à retenir.

[Note 38: Baluze, _Histoire généalogique_, t. II, p. 698.]

À Rome, où elle demeura d'octobre 1530 à avril 1532, elle habita le

palais Médicis (plus tard le palais Madame, et aujourd'hui le palais du

Sénat). Elle y vivait avec son cousin, le cardinal Hippolyte, et son

frère Alexandre, de six à sept ans plus âgés qu'elle, et qui aimaient

les fêtes et le luxe. Ils inspirèrent leurs goûts à Catherine, si elle

ne les avait pas déjà naturellement. Le vieux banquier, Jacques

Salviati, le beau-frère de Léon X, qui habitait le palais, avait été

probablement chargé par Clément VII de fournir l'argent et de régler les

comptes de la maison. Économe et caissier, il conseillait au Pape de

tenir les mains bien serrées et par là il se rendit si odieux à ces

jeunes gens qui avaient grand appétit, raconte l'ambassadeur vénitien,

Antonio Soriano, «de dépenser et de répandre» (_Spendere e spandere_)

que le cardinal Hippolyte fut sur le point de tuer Salviati de sa

main[39].

[Note 39: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,

série II, vol. III. p. 287.]

Ce cousin de Catherine avait en 1531 vingt ans. Il n'avait

d'ecclésiastique que l'habit, et encore ne le portait-il guère. Le

portrait que Titien a fait de lui le représente en costume de cavalier,

vêtu d'un long justaucorps serré à la taille, d'un violet sombre, et sur

lequel s'accroche aux épaules un manteau de même couleur. À sa toque

étincelle une double aigrette de diamants. De la main droite il tient un

bâton de commandement, et de la gauche étreint son épée. Il n'a pas

l'air commode avec ses lèvres pincées, son nez mince, son regard dur, et

qui justifie sa réputation de «_cervello gagliardo et insopportabile_»

comme dit un contemporain, ce que Brantôme traduit si bien, sans le

savoir, par «mutin, fort escalabrous». Mais il était si élégant et si

cultivé! Il aimait les beaux chevaux, les vêtements magnifiques et

marchait escorté de barbares pittoresques: Maures, habiles à

l'équitation et au saut; Tartares, incomparables archers; Éthiopiens,

invincibles à la course et à la lutte; Indiens, habiles nageurs; Turcs,

adroits tireurs et chasseurs. Bon musicien, il chantait en

s'accompagnant de la cithare et de la lyre, et jouait en virtuose de la

flûte[40]. Il était poète. Sa traduction en vers italiens non rimés du

second livre de l'Énéide passait pour un chef-d'oeuvre. Quelle merveille

qu'avec ces goûts et ces talents, il ait fait impression sur cette

fillette d'intelligence précoce! «J'ai entendu murmurer par quelques

personnes, raconte en 1531 l'ambassadeur vénitien Antonio Soriano, que

l'intention du cardinal de Médicis était de se défroquer

(_dispretandosi_) et de prendre pour femme la duchessina, nièce du Pape,

sa cousine au troisième degré, pour laquelle il a un grand amour, et

dont il est lui aussi aimé. Elle n'a de confiance qu'au Cardinal et ne

s'adresse qu'à lui pour les choses qu'elle désire ou pour ses affaires.»

De la part de Catherine, cette affection si tendre, premier éveil du

coeur, n'est pas invraisemblable; mais il est plus difficile de croire

qu'Hippolyte ait partagé cette passionnette. Catherine ne fut jamais

jolie, et elle traversait l'âge ingrat. «Elle est, dit toujours Soriano,

petite de taille et maigre; ses traits ne sont pas fins et elle a de

gros yeux, tout à fait pareils à ceux des Médicis»[41]. Dans

l'inclination d'Hippolyte pour sa parente, il entrait certainement

beaucoup de calcul.

[Note 40: Pauli Jovii, _Elogia verorum bellica virtuis

illustrium_, Bâle, 1577, p. 307-310.]

[Note 41: Alberi, _Relazioni_, serie IIe, vol. III, p. 282.]

L'Empereur avait arrêté, d'accord avec Clément VII (octobre 1530),

qu'Alexandre serait duc de Florence, à titre héréditaire, mais Hippolyte

ne se résignait pas à son exclusion. Il affectait de mépriser l'élu, ce

fils d'une servante. Lui se disait né d'une noble dame, unie à Julien de

Médicis par un mariage secret. Il quitta secrètement Rome, avant que

Charles-Quint eût publié l'acte d'investiture, et parut à l'improviste à

Florence, pensant y provoquer une manifestation en sa faveur (avril

1531)[42]. Il put constater l'indifférence du peuple et s'en revint

immédiatement. Le Pape était confondu de l'escapade de son neveu. «Il

est fou, _Diavolo_, il est fou, disait-il à l'ambassadeur de Venise; il

ne veut pas être prêtre.» Pour le décider à se tenir tranquille, il paya

ses dettes, et lui donna une part des bénéfices du cardinal Pompeo

Colonna, qui venait de mourir. Il fit partir sa nièce pour Florence

après la fête de Saint-Marc, (c'est-à-dire à la fin d'avril ou au

commencement de mai 1532)[43]. L'agent du duc de Milan, qui donne ce

renseignement, écrivait encore le 15 mai à son maître qu'Hippolyte de

Médicis avait consenti à rester cardinal. Le 20 juin, il fut nommé légat

à l'armée que l'Empereur rassemblait en Hongrie contre les Turcs, et le

26 août il faisait son entrée solennelle à Ratisbonne. Cette

renonciation aux ambitions laïques et cette mission lointaine sont

intéressantes à rapprocher du départ de Catherine; mais peut-être

n'est-ce qu'une coïncidence.

[Note 42: Cf. Agostino Rossi. _Francesco Guicciardini_, t. I. p.

260-265.]

[Note 43: Lettre de l'agent milanais au duc de Milan, dans

Reumont-Baschet. p. 290, Saint Marc tomba le 25 avril. Trollope se

trompe d'un an quand il conteste, p. 243, que Catherine soit

revenue à Florence avant le 16 avril 1533.]

Clément VII avait intérêt à montrer aux Florentins l'héritière légitime

réunie fraternellement au bâtard, chef de l'État, et autorisant en

quelque sorte par sa présence l'organisation définitive du gouvernement.

Le décret impérial promulgué en mai 1531 avait rétabli les Médicis dans

les droits dont ils jouissaient avant 1527 et perpétué par surcroît

Alexandre et sa descendance dans le pouvoir de fait que ses

prédécesseurs se transmettaient de génération en génération. Mais si le

Pape s'était réjoui que les Médicis fussent élevés au rang des familles

princières, il lui était désagréable qu'ils tinssent leurs droits

souverains de l'Empire à titre de vassaux, avec les obligations et les

responsabilités que l'investiture comporte. Sous main il avait

encouragé les partisans de sa maison à abolir l'ancienne Constitution

que Charles-Quint prétendait maintenir, en la modifiant. Un vote du

peuple (statuts du 27 avril 1532), qui était une manifestation

d'indépendance à l'égard de l'Empire en même temps qu'une renonciation

aux libertés traditionnelles, déclara Alexandre duc perpétuel et

héréditaire de la République florentine.

Catherine, en personne sage, s'était prêtée aux volontés de son oncle,

quels que fussent ses sentiments. Clément VII lui préparait une superbe

compensation. François Ier n'était pas sitôt sorti d'Italie qu'il

pensait à y rentrer. Il recherchait avec passion l'alliance du Pape, et,

pour l'obtenir, proposait de marier son fils cadet, Henri, duc

d'Orléans, à Catherine. La jeune fille était riche d'espérances:

duchesse honoraire, mais qui pouvait devenir effective, d'Urbin, nièce

du Pape. Aussi les prétendants étaient nombreux. Charles-Quint, pour

l'empêcher de se marier en France et débarrasser son futur gendre

Alexandre d'une compétition possible, voulait la donner au duc de Milan,

François Sforza, qui n'était plus jeune et passait pour impuissant. Le

duc d'Albany, oncle de Catherine, proposait son ancien pupille, Jacques,

roi d'Écosse. Clément VII était surtout tenté par l'offre d'un fils de

France; mais l'honneur lui paraissait si grand, comme il est vrai, qu'il

refusait d'y croire. Il s'imaginait que François Ier, en le pressant

depuis longtemps de lui confier Catherine jusqu'à la célébration du

mariage, n'avait d'autre intention que de mettre la main sur la nièce

pour diriger l'oncle, et qu'en fin de compte il se bornerait à lui

donner pour mari quelque grand seigneur. Mais François Ier estimait tant

le concours de Rome qu'il était décidé a y mettre son fils comme prix.

Clément VII ne résistait que pour se faire prier davantage. Cette

alliance si glorieuse lui était plus que jamais nécessaire. L'Empereur

ne s'était-il pas avisé d'accorder aux protestants d'Allemagne une trêve

religieuse, en attendant la réunion d'un concile général. L'idée d'une

consultation de l'Église universelle était un cauchemar pour le Pape,

qui, promu cardinal, malgré sa bâtardise, contrairement aux saints

canons, et resté grand seigneur de la Renaissance en un commencement de

réforme, craignait d'être déposé par une majorité de prélats rigides,

d'accord avec l'Empereur. Il n'avait pas non plus oublié le sac de Rome.

Il consentit, par un accord qu'il voulait absolument secret, aux

fiançailles de Catherine avec le duc d'Orléans (9 juin 1531)[44]. Il

promettait en dot à sa nièce Modène et Reggio, et même Parme et

Plaisance, et se disait prêt à l'aider à reconquérir le duché d'Urbin.

Quant aux prétentions de François Ier sur Gênes et Milan, il les

trouvait «très raisonnables». La célébration du mariage fut remise à un

temps opportun. Les agents français, par indiscrétion ou par calcul,

ébruitèrent la nouvelle de ce contrat. Charles-Quint, informé des

pratiques de Clément VII, et bien instruit des liaisons du Roi de France

avec les protestants d'Allemagne, le roi d'Angleterre les Hongrois et

les Turcs, demanda ou plutôt imposa au Pape une entrevue qui eut lieu à

Bologne (décembre 1532-février 1533). Il ne put obtenir de lui la

convocation d'un concile; mais il lui fit prendre l'engagement écrit

d'agir ensemble pour obliger François Ier, si le mariage se faisait, à

embrasser de bonne foi l'affaire du concile, la défense de la Chrétienté

contre les Turcs et l'observation des traités de Madrid et de Cambrai

(24 février 1533)[45]. Il le força aussi d'adhérer à une ligue italienne

qui défendrait contre tout agresseur le _statu quo_ territorial dans la

péninsule. Ces précautions prises, il jugea qu'il pouvait laisser à la

maison de France les maigres profits d'une mésalliance[46].

[Note 44: Le document dans Reumont-Baschet, App., p. 297.]

[Note 45: Hector de La Ferrière (_Lettres de Catherine_, t. I, p.

XVIII), dit que Clément VII refusa de signer, mais Leva affirme le

contraire, t. III, p. 109, d'après Guichardin. Voir d'ailleurs les

articles dans Granvelle, _Papiers d'État_. t. II, p. 1-7.]

[Note 46: Henri VIII détournait aussi François Ier de cette

alliance par trop inégale, à moins qu'il n'y trouvât grand profit.

Trollope, p. 241 et p. 377, note 55.]

Pendant que les cours d'Europe étaient occupées de cette question de

mariage, Catherine vivait à Florence sa dernière année de jeune fille,

dans le palais Médicis (aujourd'hui palais Riccardi). Le Pape l'avait

placée sous la garde d'Ottaviano de Médicis, un vieux parent, qui

pendant le siège l'avait protégée de son mieux, et il l'avait confiée

aux soins de Maria Salviati, veuve de Jean des Bandes Noires, dont le

fils Côme était du même âge que sa cousine et partagea probablement ses

jeux. Elle avait en 1532 treize ans accomplis. Soeur du duc régnant et

promise d'un fils de France, elle avait sa place immédiatement après son

frère dans les cérémonies officielles et les fêtes. Jamais elles ne

furent si nombreuses et si brillantes qu'en cette première année du

règne, pour donner occasion aux Florentins de comparer aux misères de

l'anarchie les plaisirs et les magnificences de l'ordre monarchique.

Il existait depuis longtemps à Florence des associations de gens du

peuple et d'artisans ayant chacune son étendard, son costume, et des

chefs aux noms ronflants, duc, roi, empereur. Les Puissances

(_Potenzie_), comme on les appelait, paraissaient aux cérémonies et aux

réjouissances publiques, défilant avec leurs enseignes et leurs lances

de bois multicolores, paradant, manoeuvrant et joutant. Mais, depuis les

souffrances du siège, la famine et la peste, le populaire n'avait plus

coeur à s'amuser. Alexandre fit revivre (mai 1532) les «Potenzie». Il

leur donna de beaux étendards neufs «en taffetas», plus riches que ceux

qu'elles avaient jamais eus, et décorés d'insignes symboliques: à

l'Empire du Prato (_Lonperio di sul Prato_), un Puits; à _Monteloro_, un

Mont d'Or; à _Città Rossa_, une Cité toute rouge; aux _Melandastri_, un

guerrier à cheval: à la _Nespola_, une jeune fille au pied d'un

néflier[47]. Florence reprit sa vie animée, et les cérémonies

religieuses y eurent une large place.

[Note 47: Sur les «Potenzie», voir, pour les références, Mellini,

_Ricordi..._, 1820, p. 35.]

Ce fut le 15 novembre 1532 l'entrée solennelle du nouvel archevêque,

Andrea Buondelmonte. À cheval, en vêtements pontificaux, isolé sous un

baldaquin de soie et d'or, et suivi de tout le clergé, il alla droit à

San Piero Maggiore, une communauté de nonnes, dont une coutume

immémoriale voulait qu'il épousât mystiquement l'abbesse, en lui passant

au doigt une superbe bague de saphir. Pendant que s'accomplissait le don

de l'anneau, les spectateurs, selon la tradition aussi, se jetèrent sur

le dais et l'équipage et s'en disputèrent les parts de vive force. Des

citoyens notables donnèrent l'exemple de se lancer à la curée. Matteo

Strozzi, ayant conquis la selle, la plaça sur la tête d'un de ses

serviteurs et la fit transporter chez lui au son des trompettes. Ce

furent ensuite (décembre 1532) pendant plusieurs jours d'interminables

processions, où l'archevêque, les prêtres et les réguliers promenèrent,

dans une chasse recouverte de brocart d'or, à travers les principales

églises et par les rues, les reliques de saints dont Clément VII avait

gratifié sa bonne ville.

L'année suivante, au printemps, arriva à Florence, pour y passer

quelques jours, la fiancée d'Alexandre, Marguerite d'Autriche, une

enfant de neuf ans, qui s'en allait attendre à Naples l'âge d'être

épousée. Catherine, «très bien parée», accompagnée de douze demoiselles

ou fillettes de nobles maisons, alla au-devant de sa future belle-soeur

jusqu'à Caffagiolo, une villa des Médicis, à six ou sept lieues de

distance. L'entrée fut digne d'une fille de Charles-Quint, qui était

destinée à régner à Florence. Gravement, en tête chevauchaient le

cardinal Cibo, légat du Pape, un cardinal allemand, ambassadeur de

l'Empereur, et le duc Alexandre, tous trois sur la même ligne. Derrière

ces représentants des trois puissances qui dominaient sur la Cité,

venait la troupe virginale entourant Marguerite et Catherine. La garde

du Duc, à pied et à cheval, servait d'escorte. Toute la population

assistait au spectacle. Les boutiques avaient été fermées, mais les

prisons ouvertes par grâce souveraine et les détenus mis en liberté, à

l'exception de neuf prisonniers pour dettes, crime impardonnable dans

une ville commerçante. Le cortège se rendit processionnellement au

palais Médicis (16 avril 1533). Les jours suivants, il y eut

illuminations et feu d'artifice (_girandola_), place Saint-Laurent, et

course de taureaux, place Santa Croce, à l'autre bout de la ville. Le 23

avril, fête de Saint-Georges, le Duc donna en l'honneur de sa fiancée un

grand banquet où il avait invité cinquante jeunes Florentines, toutes

vêtues de soie. Le palais était plus superbement décoré qu'il ne le fut

jamais. Le repas, qui devait avoir lieu dans les jardins, fut, à cause

de la pluie, servi dans les _loggie_. Pendant que les convives, le

festin fini, se récréaient de comédies et de danses mauresques, au

dehors, dans la rue, les quatre «Potenzie» populaires s'escrimaient avec

leurs lances de bois peint, parées des brillants costumes qu'on leur

avait distribués le jour même: Lonperio, en drap vert; Monteloro, en

jaune; la Nespola, en tanné, et Melandastri en blanc.

Le 26 avril, Marguerite, avec le même apparat et le même cortège, sortit

de la ville et se dirigea vers Naples[48]. Catherine jouait son rôle

dans les représentations officielles; mais elle était naturellement vive

et gaie, et, à l'occasion, le laissait voir. Le peintre Vasari, alors

tout jeune mais déjà célèbre, avait été chargé de faire son portrait

pour Henri d'Orléans, son fiancé, et il s'était installé au palais avec

tout son appareil. Un jour qu'il était sorti pour aller dîner, Catherine

et sa compagnie prirent les pinceaux et peignirent une image de moresque

en tant de couleurs et si éclatantes qu'on aurait cru voir trente-six

diables. Lui-même, quand il revint, allait être traité de la même façon,

et enluminé comme sa toile, s'il n'avait descendu l'escalier à toutes

jambes.

[Note 48: Sur ces fêtes que vit Catherine, voir Cambi, _Istorie

fiorentine_, dans les _Delizie degli eruditi toscani_ p. p. Fra

Ildefonso di San Luigi, 1770-1789, t. XXIII, p. 124 sqq. Mais

Catherine ne put pas, comme l'imagine Trollope, p. 250-252,

assister à l'entrée de Charles-Quint à Florence en 1536,

puisqu'elle en partit en 1533.]

Vasari, qui avait vingt ans, était ravi de cette espièglerie. Il

promettait à un ami de Rome, Messer Carlo Guasconi, de lui faire une

copie de ce portrait, après celle qu'il destinait à Ottaviano de

Médicis, le bon vieux parent de Catherine.

«L'amitié que cette Signora nous témoigne, lui écrivait-il, mérite que

nous gardions auprès de nous son portrait d'après nature et qu'elle

demeure réellement devant nos yeux, comme, après son départ, elle

demeurera gravée dans le plus profond de notre coeur. Je lui suis

tellement attaché, mon cher Messer Carlo, pour ses qualités

particulières et pour l'affection qu'elle porte non pas seulement à moi,

mais à toute ma patrie, que je l'adore, s'il est permis de parler ainsi,

comme on adore les saints du paradis»[49].

[Note 49: Vasari, _Opere_, éd. Milanesi, VIII, p. 243.]

Ainsi, tous les témoignages s'accordent à donner de Catherine l'idée

d'une jeune fille précocement intelligente, libérale et prodigue,

capable d'affection et de rancune, et qui avait à un haut degré le don

de plaire. Mais ils ne disent presque rien de son éducation. Quels

maîtres a-t-elle eus à Rome et à Florence, et que lui ont-ils enseigné?

Que savait-elle quand elle partit pour la France? On en est le plus

souvent réduit à des conjectures.

Elle a commencé à apprendre le français en 1531, quand il a été question

de son mariage avec Henri d'Orléans, et probablement elle le parlait et

l'écrivait en 1533, à son départ de Florence; mais longtemps encore elle

correspondit plus volontiers en italien. En outre de ces deux langues,

on lui a enseigné sans doute, comme il était d'usage, les éléments des

lettres et des sciences, et par exemple, l'histoire sainte et le calcul.

Mais c'était un minimum et, qui devait paraître tel, pour une femme de

son rang, aux religieuses du couvent mondain des Murate. Sans doute, les

Isabelle d'Este, les Éléonore de Gonzague, les Vittoria Colonna, pour ne

parler que des grandes dames italiennes, qui égalaient par leur culture

les hommes les plus cultivés, et qui les surpassaient par le charme et

la distinction de l'esprit, étaient et ne pouvaient être que des

exceptions. Mais, sans viser à cet idéal, les éducateurs de la

Renaissance estimaient que l'intelligence des femmes devait être

développée autant que celle des hommes, et que le moyen de ce

développement, c'était, pour les uns et pour les autres, l'étude des

anciens. Malheureusement, il n'est pas possible de savoir combien de

temps Catherine a été soumise à cette discipline, ni si même elle y a

été soumise[50].

[Note 50: Rodocanachi, _La femme italienne à l'époque de la

Renaissance. Sa vie privée et mondaine, son influence sociale_,

Paris, 1907.--Julia Cartwright, _Isabelle d'Este, marquise de

Mantoue_, traduit et adapté par Mme Schlumberger, Hachette, 1912.

Voir aussi, pour la bibliographie, de Maulde La Clavière, _Les

femmes de la Renaissance_, Paris, 1898.]

Elle a eu à Rome, à sa disposition, la plus riche bibliothèque, celle

des Médicis, où le cardinal Jean (plus tard Léon X) avait réuni les

manuscrits de Laurent le Magnifique, dispersés par la révolution de 1494

et qu'il avait rachetés, les oeuvres de beaucoup de philosophes, de

poètes et d'orateurs de l'antiquité, des écrits à la louange de Côme, de

Pierre et de Laurent de Médicis et tant d'autres livres: les

_Commentaires_ de Marsile Ficin sur Platon, le _Traité d'Architecture_

de L. B. Alberti, etc.. Mais Catherine était-elle d'âge à profiter de ce

trésor de connaissances et de ce puissant moyen de culture? Son

éducation en Italie a dû se faire surtout par les yeux. Elle a passé à

Rome ou à Florence ces années d'enfance et de jeunesse où les

impressions toutes neuves sont si vives. Il y a des preuves directes

qu'elle était capable à douze et treize ans--l'âge de la

passionnette--d'une émotion esthétique profonde et même durable. Huit

ans après son arrivée en France, elle demandait au pape Paul III le

portrait de «Donna Julia» qu'elle avait vu étant enfant dans la chambre

du cardinal Hippolyte et «pour lequel elle s'était prise d'amour[51]».

C'était l'image de la femme la plus belle d'Italie, une très grande dame

chère au Cardinal, qui l'avait fait peindre par le meilleur élève de

Raphaël, Sébastien del Piombo. Beaucoup plus tard encore, reine-mère et

toute-puissante elle offrait de payer d'un bénéfice l'Adonis «qui est si

beau», probablement l'Adonis mourant de Michel Ange[52]. Elle a vu à

Rome l'immense champ de ruines d'où émergeaient quelques monuments

presque intacts et les débris peut-être encore plus impressionnants de

la grandeur romaine. Elle vivait dans la Rome nouvelle que, parmi l'amas

des églises, des couvents et des masures, les papes à partir de Nicolas

V, et surtout Jules II et Léon X, avaient travaillé à construire, sinon

à la taille, du moins à l'image de l'ancienne Rome, élargissant la

basilique de Saint-Pierre pour édifier au siège de la Chrétienté la plus

vaste église du monde, agrandissant le Vatican, le décorant de tableaux,

de fresques, de statues et l'enrichissant de livres et de manuscrits

pour en faire la plus belle et la plus noble des demeures souveraines.

[Note 51: Romier, _Les origines politiques des guerres de

religion_. T. I: _Henri II et l'Italie_ (1547-1555), Paris, 1913,

p. 17.--J'ai identifié cette Donna Julia». Voir ch. VII, p. 235,

note 2.]

[Note 52: H. Thode, _Michelangelo und das Ende der Renaissance_,

t. III, Berlin, 1912, p. 111, a l'air d'admettre comme Grünwald,

que le sculpteur de l'Adonis est Vincenzo de Rossi. Cf. du même le

tome I, p. 43-46, Berlin, 1908 de ses _Kritische Untersuchungen_,

sur les oeuvres de Michel-Ange et comme appendice à son Michel-Ange

et la fin de la Renaissance. Mais il est douteux que la Reine-mère

voulût acheter si cher l'oeuvre d'un sculpteur de second ordre. Je

reviendrai un jour sur ce point.]

Catherine habitait le palais Médicis (aujourd'hui palais du Sénat),

banque et palais tout ensemble, avec quelques vestiges de forteresse

féodale[53], dont un guide du commencement du XVIe siècle, le _De

Mirabilibus novae Urbis Romae,_ vante les belles porte de marbre

polychrome et la bibliothèque ornée de peintures et de statues. Elle

passait probablement les mois chauds de l'été aux portes de Rome, dans

la villa Médicis (depuis villa Madame), aujourd'hui abandonnée et

délabrée, que Clément VII, alors cardinal, avait fait construire par

Jules Romain, sur les dessins de Raphaël, au flanc du Monte Mario[54].

Le premier étage, où l'on accédait par une pente douce en venant de

Rome, était une vaste salle, dont le plafond au centre s'arrondissait en

coupole et dont la voûte et les murs étaient décorés en stuc ou à la

fresque d'une foule de petites scènes d'inspiration bucolique ou

amoureuse, que dominait de sa taille gigantesque un Polyphème pleurant

les dédains de Galatée. La loggia s'ouvrait sur un jardin, véritable

escalier de larges terrasses plantées d'arbres et de fleurs et vivifiées

par les eaux d'un immense réservoir. Un éléphant, image populaire à Rome

depuis la procession solennelle de celui que le roi de Portugal,

Emmanuel le Fortuné, le découvreur des Indes, avait envoyé à Léon X,

allongeait sa trompe en fontaine. Deux Hercules robustes, armés

d'énormes massues, semblaient garder cette retraite de verdure. L'oeil

avait pour horizon, de l'Étrurie aux monts Albains, un cercle de

montagnes bleues et la cime abrupte et souvent neigeuse du Soracte.

[Note 53: Rodocanachi, _Rome au temps de Jules II et de Léon X_,

Paris, 1912, p. 35, dit qu'Alfonsina Orsini l'avait apporté en dot

à son mari. Mais Schmarsow, dans son édition (Heilbron, 1886), de

_l'Opusculum Francisci Albertini, De Mirabilibus novae Urbis

Romae_, note 24 de la page 27, avance que les Médicis avaient

acheté leur palais de Guido Ottieri frère d'un «domestique» bien

en cour de Sixte IV. Sur la bibliothèque, _ibid._, p. 35.]

[Note 54: Il ne faut pas confondre cette villa avec la villa

Médicis du Pincio où est installée l'Académie française des

Beaux-Arts. La villa Médicis du Monte Mario passa à Marguerite

d'Autriche, après la mort du duc Alexandre, d'où son nom de villa

Madame; elle revint à Catherine à la mort de Marguerite et fut

définitivement cédée par elle au cardinal Farnèse. Description

assez inexacte de la villa dans Müntz, II, p. 355, avec un plan

assez fantaisiste de Geymüller.]

Nièce de deux papes et vivant dans leur intimité, Catherine circulait

librement dans le Vatican, dont les cours et les jardins servaient alors

de musée aux chefs-d'oeuvre retrouvés de la sculpture antique: le

Laocoon, le Torse, l'Apollon du Belvédère, etc. Elle a vu de ses yeux

curieux d'enfant resplendir en leurs fraîches décorations sur les murs

des chapelles et des appartements les sujets sacrés ou quelquefois

profanes traités par les peintres du Quattrocento et du Cinquecento.

Elle a regardé au plafond de la Sixtine la fameuse fresque où

Michel-Ange a raconté, avec une grandeur et une poésie surhumaines,

l'histoire du monde, de la Création jusqu'au Déluge et jusqu'à la

conclusion d'une nouvelle alliance entre Dieu et sa créature en faveur

des mérites de Noé. Elle a parcouru le long des «Loges» la Bible que

Raphaël et ses élèves y ont illustrée, et dans les «Chambres» la

succession des grands panneaux allégoriques, où le maître a distribué en

groupes harmonieux autour du Christ, d'Apollon, de Platon et d'Aristote,

et comme proposé ensemble à l'admiration de la Chrétienté, les saints de

l'Ancien Testament, les docteurs de la nouvelle loi, les philosophes de

l'antiquité avec des savants, des hommes d'État, des artistes et les

plus grands poètes de tous les âges.

De cette Rome des papes, qui s'harmonisait si bien avec la Rome des

Césars, Catherine a eu plusieurs années le spectacle[55]. Le sac de Rome

n'en avait pas sensiblement altéré l'aspect. Les soudards de l'armée

impériale avaient saccagé les palais et les églises, transformé en

étables les plus belles chambres du Vatican et la chapelle Sixtine,

enfumé les fresques, emporté les trésors d'orfèvrerie, dépouillé les

autels, détruit ou volé nombre de tableaux[56], mais les édifices

restaient debout et Clément VII, aussitôt rentré à Rome, avait employé à

réparer le mal, autant qu'il était réparable, les artistes qui avaient

échappé à la catastrophe, restaurant les palais, rafraîchissant les

peintures et purifiant les églises[57]. Malgré les dévastations de ces

nouveaux Vandales, la jeune fille quitta Rome les yeux pleins d'une

vision de grandeur.

[Note 55: De 1521 à 1525 et de 1530 à 1532.]

[Note 56: Pastor, _Histoire des papes depuis la fin du moyen âge_,

trad. Alfred Poizat, t. IX, p. 295-321.]

[Note 57: _Ibid._, t. X, p. 255-268.]

À Florence, où elle a passé plus de temps encore qu'à Rome, le palais

Pitti sur sa base de blocs rustiques, le palais Strozzi, en la grâce de

son austérité, et enfin le palais Médicis, sa maison patrimoniale, avec

ses cours et ses jardins animés de marbres antiques, répondaient à

l'idéal classique et en renforçaient l'impression.

Et combien plus les oeuvres qui l'intéressaient personnellement, comme

les monuments funéraires de son oncle Julien et de son père, que Léon X

avait commandés à Michel-Ange, et que Clément VII lui fit exécuter. Ils

n'étaient pas encore en place dans la nouvelle sacristie de

Saint-Laurent, et Michel Ange laissa ce soin à d'autres; mais il avait

achevé les statues des deux Médicis et les figures symboliques des

piédestaux. Il était encore à Florence la dernière année que Catherine y

passa. Elle a pu voir l'oeuvre et même l'ouvrier. Son père, idéalisé, en

costume d'impérator, est assis, soutenant de la main gauche sa tête

lourde de pensées. L'oeil, qui semble se cacher dans la ligne d'ombre du

casque, les lèvres closes sous les doigts, _il Pensieroso_ médite un

secret--quel secret? celui de Léon X ou celui de Machiavel?--que son

regard ni sa bouche ne trahissent. À ses pieds sont couchés l'Aurore,

une jeune femme, qui s'éveille tout alanguie, et le Crépuscule,

vieillard fortement musclé, aux joues creuses, au front plissé et au

sourire amer, sans qu'il soit possible de dire quel rapport il y a ni

même s'il y a un rapport entre le principat de Laurent, si plein

d'espérances, si court de durée, si vide de réalisations, et le matin et

le soir du jour ou de l'activité humaine personnifiés en ces corps

glorieux[58].

[Note 58: Peut-être que l'Aurore et le Crépuscule, avec le Jour et

la Nuit du tombeau de Julien représentent simplement les quatre

parties de la journée ou les quatre âges de la vie. Les derniers

interprètes sont allés chercher bien loin des explications.

Celui-ci (Brockhaus, _Michel angelo und die Medici-Kapelle_, 2e

éd., Leipzig, 1911, p. 64) explique l'oeuvre du sculpteur par les

hymnes ambroisiennes, où il est question du jour, de la nuit, du

crépuscule et de l'aurore, comme s'il n'en était question que là:

celui-là (Ernst Steinmann, _Das Geheimnis der Medicigraeber_,

Leipzig, 1907, p. 78) à qui il convient d'ailleurs de reconnaître

le mérite d'avoir énuméré tous les commentaires depuis l'origine,

propose à son tour comme motif d'inspiration un chant de Carnaval,

_le Triomphe des quatre complexions_ de la nature et de l'homme:

belliqueuse, amoureuse, flegmatique, mélancolique. Après ces

belles hypothèses, je ne crains plus d'en risquer une autre sur

l'attitude méditative de Laurent de Médicis et le sens allégorique

des statues du piédestal. On sait que dans le fameux sonnet sur la

Nuit Michel-Ange fait allusion aux malheurs de Florence. Pourquoi

n'aurait-il pas pensé aussi aux rêves toujours renaissants et

toujours déçus des patriotes italiens?]

Catherine doit encore à sa ville natale une conception plus large de

l'art. Le milieu florentin a résisté ou échappé à cet excès d'idéalisme

qu'a provoqué ailleurs la superstition de l'antiquité. Le quattrocento

où il a donné sa mesure et produit ses chefs-d'oeuvre est une époque de

sincérité et de spontanéité plus que d'inspiration savante ou de

recherche éperdue de la perfection. Il ne s'est pas détourné de la

réalité par dégoût de ses tares; il a embelli sans affadir. Michel-Ange

est un génie isolé, qui, par delà les âges chrétiens, retrouve et

traduit la grandeur de la vieille Rome et l'ardente poésie d'Israël.

Léonard de Vinci, interprète pénétrant de l'âme et qui excelle à

représenter en beauté sensible sa grâce et sa morbidesse, échappe lui

aussi à l'influence du milieu et du temps. Mais la plupart des

Florentins sont de leur temps et de leur pays. Masaccio, Ghirlandajo,

Botticelli, pour n'en citer que quelques-uns, sont les peintres

véridiques de la vie et de la figure florentine. Benozzo Gozzoli, dont

Catherine voyait l'éclatante fresque à la messe dans la chapelle de son

palais, avait représenté le fils et le petit-fils de Côme l'Ancien,

Pierre et Laurent, l'empereur d'Orient, Jean Paléologue, le patriarche

de Constantinople, Joseph, tels que Florence, lors du célèbre concile de

1439, les avait vus passer en procession solennelle, avec leurs costumes

éclatants d'or et de pierreries, montés sur des chevaux richement

harnachés et suivis d'une troupe somptueuse de serviteurs, de soldats et

de clients. Plus réalistes encore sont, à quelques exceptions près, les

sculpteurs florentins de la même époque, Verrocchio, Donatello, etc.,

qui avaient peuplé d'images l'intérieur ou les façades des églises et

des palais. Beaucoup de monuments étaient debout dont Vitruve, le

théoricien consultant de la Renaissance, avait ignoré la forme. Le

Palazzo Vecchio, avec son beffroi à mâchicoulis d'où Alexandre venait de

faire descendre la cloche qui sonnait les assemblées du peuple (12

octobre 1532)[59], rappelait probablement de trop mauvais souvenirs à

Catherine pour qu'elle fût sensible à sa grandeur sévère, mais l'avenir

prouvera qu'elle a aimé, en la gaieté de leurs marbres polychromes,

Santa Maria del Fiore, le Campanile et le Baptistère. Ce que Florence a

de différent de Rome et de l'antiquité a laissé son empreinte dans

l'imagination de la jeune fille.

[Note 59: Cambi, _Istorie fiorentine_ dans les _Delizie_, t.

XXIII, p. 122.]

Elle se souviendra de ce qu'elle a vu dans l'une et l'autre ville,

quand, devenue reine de France, elle fera travailler à ses maisons de

campagne, à ses palais de ville, au tombeau de son mari et de ses

enfants. Que ces grands musées à ciel ouvert de Florence et de Rome et

que l'atmosphère d'art où elle s'est mue si longtemps aient profondément

contribué à sa formation intellectuelle, c'est ce que prouvent assez la

préférence de ses goûts et le caractère particulier de sa culture. Les

deux princesses, ses contemporaines, à qui son mariage avec Henri

d'Orléans allait l'apparenter, Marguerite d'Angoulême et Marguerite de

France, la soeur et la fille de François Ier, sont des lettrées; mais

elle, elle préside au groupe des souveraines encore plus curieuses d'art

que de lettres.

Cependant l'époque fixée pour le mariage approchait. Le Pape et le Roi

s'étaient donné rendez-vous, d'abord à Nice, puis à Marseille, pour les

épousailles.

Le duc Alexandre s'était occupé de faire le trousseau de sa soeur. Sous

prétexte de se procurer des fonds pour les fortifications de la ville,

il leva sur les Florentins un emprunt forcé de 35 000 écus, qui servit à

l'achat de broderies à l'aiguille (_richami d'agho_), de bijoux, de

vêtements, de velours, de rideaux de lit d'or[60].

[Note 60: Cambi, _Delizie_, t. XXIII, p. 131.]

Ces princesses, parées certains jours comme des idoles, manquaient

souvent du nécessaire. La duchesse de Camerino, Catherine Cibo, que

Clément VII avait envoyée à Florence pour assister sa nièce, écrivait à

la marquise de Mantoue, la célèbre Isabelle d'Este, qu'elle avait trouvé

la fiancée dépourvue de tout, et principalement de linge et de

vêtements. Elle lui expliquait qu'il n'y avait pas à Florence d'ouvriers

capables de faire les travaux de broderie qu'elle désirait, et la priait

de vouloir bien «avec son humanité et sa courtoisie» habituelle choisir

quelque bon maître de Mantoue pour confectionner deux corsages et deux

jupes (_due vesti et due sottane_). Elle lui expédiait, pour les

broderies, trois livres d'or, deux livres d'argent et deux livres de

soie, promettant, si c'était nécessaire, de faire un autre envoi[61] (6

août 1533).

[Note 61: Lettre dans Reumont-Baschet, App. p. 292-293.]

Le Ier septembre 1533, après avoir offert un grand dîner d'adieu à

nombre de nobles dames florentines, Catherine quitta Florence, qu'elle

ne devait plus revoir, et alla s'embarquer à la Spezzia sur les galères

françaises commandées par son oncle maternel, le duc d'Albany. Elle

attendit à Villefranche (près de Nice) Clément VII qui arrivait par mer

de Livourne, accompagné de dix cardinaux. La présence d'Hippolyte de

Médicis devait démentir, s'il en était besoin, le bruit de l'amourette.

Le Pape et sa nièce abordèrent à Marseille le 12 octobre, salués par les

cloches de toutes les églises et par trois cents pièces de canons. Le

Roi, la reine, Éléonore d'Autriche, les princes du sang, les grands

dignitaires et la Cour de France les y avaient devancés.

Visites, entrevues, discussion du contrat commencèrent. Après l'entrée

solennelle du Roi et de la Reine, Catherine fit la sienne le 23 octobre

en grand apparat, précédée d'un carrosse de velours noir--véhicule

nouveau en France,--de huit pages à cheval de la maison d'Hippolyte,

habillés aussi de velours noir, et de six haquenées, conduites à la

main, dont une toute blanche, couverte de toile d'argent. Elle montait

une haquenée rousse, qui était caparaçonnée d'une toile d'or tissée en

soie cramoisie et s'avançait escortée par la garde du Roi et du Pape, et

suivie de Catherine Cibo, de Marie Salviati et de douze demoiselles à

cheval, toutes vêtues à l'italienne et très richement.

Elle descendit au logis du Pape où se trouvait le Roi, qui la baisa et

la fit baiser à son futur mari, le duc d'Orléans. Le 27, le contrat fut

signé, en présence des deux souverains et des deux Cours. Le cardinal de

Bourbon requit le consentement des époux, et prononça la formule

d'union. Le duc d'Orléans embrassa sa femme; et soudain sonnèrent

«fifres, trompettes, cornets et autres instruments». Le lendemain, 28,

Clément VII assista à la messe nuptiale et voulut bénir lui-même les

anneaux. Le Roi vêtu de satin blanc, avec un manteau royal parsemé d'or

et de pierres précieuses, mena au banquet l'épousée, qui était «couverte

de brocat (brocard) avec le corset d'hermine, rempli de perles et de

diamants» et avait «sur sa tête une coiffe de broderie avec des perles

et des pierres précieuses et par dessus une couronne de duchesse»[62].

Le soir, la Reine de France, avec toutes ses dames, accompagnèrent la

Duchesse jusqu'à la chambre où les deux époux--deux enfants de quatorze

ans--devaient cette nuit-là dormir ensemble. Le lendemain, de grand

matin, le Pape, comme s'il n'eût été sûr de la validité du mariage

qu'après sa consommation, alla surprendre les mariés au lit, et les

ayant trouvés de joyeuse humeur, montra plus de contentement qu'on ne

lui vit jamais[63].

[Note 62: Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 567, d'après

le manuscrit de Valbelle, témoin oculaire. Le portrait, très

contesté de Catherine, qui est à Poggio à Cajano,--une princesse

moldave, dit Bouchot,--répond cependant assez bien à cette

description et à celle du témoin italien cité par Baschet. p.

321.]

[Note 63: Reumont-Baschet, _La jeunesse de Catherine de Médicis_,

récit d'un témoin, p. 323.]

Le Roi et le Pape étaient logés en deux maisons séparées seulement par

une rue et qu'on avait reliées par un pont en bois, pour qu'ils pussent,

à l'insu des indiscrets et des curieux, se voir et causer à toute heure.

François Ier pensait que Clément VII, en faveur de cette alliance,

acquiescerait à ses entreprises italiennes. Dans le projet de traité

qu'il lui soumit, il lui demandait de l'aider secrètement de ses

conseils et de son argent à conquérir le Milanais pour le duc d'Orléans;

d'accorder alors à ce fils de France, devenu prince italien,

l'investiture de Parme et de Florence, et de contribuer à moitié frais à

la reprise du duché d'Urbin. Mais le Pape était trop avisé pour risquer,

au profit de la France, une nouvelle guerre avec Charles-Quint. Il

s'était fait accompagner à Marseille par Guichardin, l'historien et

l'homme d'État florentin, qui avait blâmé le voyage et l'entrevue comme

une imprudence et presque une provocation[64]. Il le tint à l'écart des

négociations mais il voulait l'avoir près de lui, pour rassurer

l'Empereur. Il est probable, comme le suppose l'ambassadeur vénitien,

Antonio Soriano, qu'il n'adhéra qu'en paroles, «lesquelles il savait si

bien dire», aux grands projets de François Ier. Même dans le contrat de

mariage, il avait pris des précautions contre les revendications

françaises sur l'héritage des Médicis. Catherine renonçait, en faveur de

son oncle, à tous les biens meubles et immeubles de son père, et à tous

ses droits et prétentions, le duché d'Urbin excepté, moyennant une somme

de trente mille écus[65]. En considération de la Maison où elle entrait,

Clément VII lui constituait en dot une somme de cent mille écus, dont il

fit d'ailleurs payer une bonne part aux Florentins comme participant à

l'honneur de l'alliance. Il y ajouta des cadeaux superbes. Il avait

apporté à François Ier un coffret en cristal de roche, où le tailleur en

pierres fines le plus habile du temps, Valerio Belli Vicentino, avait

gravé sur le couvercle et les quatre faces les principales scènes de la

vie du Christ[66]. Il fit don à sa nièce de bijoux magnifiques, qu'il

chargea Philippe Strozzi de remettre au Roi, et dont la liste article

par article, soussignée par François Ier, est à Rome[67].

[Note 64: Agostino Rossi, _Francesco Guicciardini e il governo

fiorentino_, t. II, 1899, p. 53-59.]

[Note 65: Le projet de traité secret dans Reumont-Baschet, p.

325-327; le texte du contrat (en français) dans _Lettres_, t. X.

p. 478-484.]

[Note 66: C'est probablement le coffret qui se trouve au Musée des

Offices, à Florence, salle des Gemmes, mais Trollope, p. 265-267,

le décrit assez inexactement. Voir ses références, p. 266 et 384.

Où Reumont a-t-il vu des figures d'Évangélistes aux angles,

Reumont-Baschet, p. 180? Il parle aussi de vingt scènes gravées,

et Trollope de vingt-quatre. Il y en a vingt et une.]

[Note 67: Le reçu, après vérification des joyaux en Conseil du

roi, est du 13 février 1535. Il se trouve aux manuscrits de la

Bibliothèque Barberini à Rome et a été publié par F. Cerasoli,

dans l'_Archivio della R. Società Romana di Storia patria_, t.

XII, 1889, p. 376-378.]

Ils valaient ensemble 27 900 écus d'or. Les plus beaux et les plus chers

étaient une ceinture d'or avec huit beaux rubis balais et d'autres

diamants estimée 9 000 écus, une «grande table de diamant» de 6 500

écus[68], et, comme pièce d'une parure, une table d'émeraude à laquelle

pendait une «perle en forme de poire»[69].

[Note 68: «Una gran tavola di diamante posta in un anello d'oro

smaltato di bigio, bianco e nero.»]

[Note 69: «_Una tavola di smeraldo_, incastrata in tre anelli

smaltati in forma di punta di diamante con una perla pendente fata

a pera.»]

La légende courut--et elle a été recueillie par Brantôme--qu'outre la

dot, les bagues et les bijoux, Clément VII avait à Marseille promis au

Roi «par instrument authentique» «trois perles d'inestimable valeur»,

Naples, Milan et Gênes[70], mais il est certain qu'il n'a pris aucun

engagement de ce genre. Il avait même peur qu'on l'en crût capable.

Aussitôt après son retour à Rome, il s'empressa de confier à l'agent du

duc de Milan qu'au grand mécontentement de François Ier, il avait

repoussé l'idée d'une attaque contre le Milanais. Il fit même avertir

l'Empereur que le Roi lui avait dit que, non seulement il n'empêcherait

pas la venue du Turc, mais qu'il «la procurerait». Cependant François

Ier, escomptant les belles paroles de Clément VII, fit au commencement

de 1534 de grands préparatifs d'entrée en campagne. Il publia les droits

de son fils sur le duché d'Urbin, poussa le landgrave de Hesse à

reprendre les armes contre l'Empereur, et se concerta avec Khairedin

Barberousse, qui venait de s'emparer de Tunis. Une mort prématurée, si

fréquente chez les Médicis, dispensa le Pape de prendre parti (25

septembre 1534). Mais s'il eût vécu, il avait trop de raisons de manquer

à sa parole; il savait ce que lui avait coûté en 1527 sa ligue italienne

contre Charles-Quint. Il avait d'ailleurs avantage à tenir la balance

égale entre les deux monarques rivaux et à leur vendre au plus haut prix

ses promesses et ses signatures. En négociant des deux côtés, il avait

fait de son neveu un duc héréditaire de Florence et le gendre de

l'Empereur, et de sa nièce la bru du Roi de France.

[Note 70: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne (_Soc. Hist. France_),

t. VII, p. 340, et Lalanne, _Brantôme, sa vie et ses écrits_,

1896, app., p. 363-366. De cette légende rapportée par Brantôme et

plus longuement encore par un historien florentin, Bernardo Segni,

Lalanne avait cru pouvoir conclure que trois joyaux de la couronne

de France: l'Oeuf de Naples, la Pointe de Milan et la Table de

Gênes étaient des apports dotaux de Catherine et symbolisaient les

promesses faites par le Pape au Roi à Marseille, Lalanne espérait

qu'un jour la publication de la liste des cadeaux de noces

confirmerait cette hypothèse. Il ne savait pas que la liste avait

été publiée depuis sept ans par Cerasoli. Or en comparant le

document conservé à Rome avec les Inventaires, postérieurs au

mariage, des joyaux de la Couronne de France publiés par M. Bapst,

_Histoire des Joyaux de la Couronne de France_, Paris, 1889

(Inventaire de Henri II, 1551, de François II, 1559, de Marie

Stuart, 1560, de Charles IX, 1570), on voit nettement que les

trois pierres précieuses aux noms trompeurs ne sont pas venues

d'Italie avec Catherine. L'Oeuf de Naples était «ung gros ruby

ballay à jour percé d'une broche de fer avec une grosse perle

pendant en forme de poire»; la Pointe de Milan, «un diamant à six

pointes»; la Table de Gênes, «ung diamant longuet escorné d'un

coing à deux fons». Mais la perle piriforme de Catherine pendait à

une table d'émeraude; celle de l'Oeuf de Naples à un rubis. Il

n'est pas question dans les cadeaux de Clément VII d'un diamant à

six pointes, autrement dit de la Pointe de Milan. La Table de

Gênes, ce «diamant longuet escorné», ne ressemble guère à la

Grande Table de diamant qui figure dans le reçu de 1535. De plus,

ces trois joyaux n'apparaissent pas, du moins avec leur nom, l'Oeuf

de Naples avant 1551, les deux autres avant 1570, bien qu'il soit

question d'un diamant à six pointes, mais encore anonyme, dans

l'Inventaire des bagues de Marie Stuart du 26 février 1560. Il

s'agit donc de diamants achetés par la Couronne et auxquels on

avait donné ces appellations en soi peu intelligibles, longtemps

après le mariage de Catherine, en souvenir probablement des

conquêtes glorieuses, quoique éphémères, de la France en Italie.]

Que François Ier se soit flatté de lui faire abandonner un système

d'équilibre si profitable, c'est une preuve entre quelques autres qu'il

n'était pas grand clerc en diplomatie italienne. Il crut qu'en perdant

Clément VII, il avait perdu le bénéfice de cette mésalliance: «J'ai eu,

disait-il, seulement, la fille toute nue.» Mais il n'eut rien tiré des

espérances si l'oncle avait vécu. C'est la moralité du mariage de

Catherine de Médicis et des grandes combinaisons fondées sur le concours

de Rome et de Florence.

Catherine de Médicis (1519-1589) · 第 4 / 36 题