propos fut esmeu entre nous sur ce que tu doubtoys, assçauoir non si les
gens de bien ne vouloient accepter indifferemment tous gaings, ains
seullement les biens et non les maulx qui en procedent.
HIPPARCHVS. Ce fut de là iustement.
SOCRATES. Et lors la raison mesmes ne nous contraignit elle pas de
confesser que touts gaing sont bons, iaçoit qu’ilz soient petits ou
grands?
HIPPARCHVS. Certainement la subtilité de tes interrogations, ô Socrates!
me contraignit plus allors que ie ne receus de persuasion par la raison
que tu me mets au deuant: raison toutesfoys me pourra persuader ce que
desbats et veulx prouuer estre vray.
SOCRATES. Or, soit que tu te laisses persuader quant à cela, ou que tu
ays quelcque affection et opinion differente, ne m’accordes tu pas
tousiours que touts gaings d’estime, petite ou grande, se peuuent
appeler bons sans aulcun contredict?
HIPPARCHVS. Ie consens bien à cela.
SOCRATES. Ne consens tu pas aussi que toute personne vertueuse appette
son bien et proffict?
HIPPARCHVS. Ie le confesse pareillement.
SOCRATES. Et toutesfoys tu disois que les mauluais et vicieux desiroient
aussi toute espece de gaing, fust grand ou petit. Et pour ainsi, selon
ton propos, les bons et mauluais ne sont ilz pas esgalement couuoiteux
de gaing?
HIPPARCHVS. On ne pourroit facilement contredire à ceste conclusion.
SOCRATES. Parquoy il n’y a nul qui iustement sceust vituperer auec
iustice les espritz addonnés au gaing, attendu que luy ny aultre ne se
trouue exempt de telle affection.
FIN.
AVLCVNS DICTS
ET SENTENCES NOTABLES
DE PLATON
Il y auoit entre ses disciples vng ieune homme fort delicat, trop
addonné au traictement de sa personne, auquel Platon feit ceste
interrogation: Quand seras tu las de farder et entretenir ceste prison
charnelle, tant caducque et fragile? Lorsqu’il voyoit vng homme surprins
d’amour, il disoit ainsi: Ce personnage est mort en son propre corps et
vit en vng aultre. Et y adioustoit encores ce qui s’ensuict: Celluy
(disoit il) qui se deslaisse pour aultruy est le plus miserable du
monde, veu qu’il perd la possession de soy mesmes, et n’a celle de la
personne par luy aymée.
Par la raison qu’il s’ensuict, il incitoit la ieunesse à bien et
vertueusement viure: Prenez garde, enfants, à la diuerse nature de vertu
et volupté. Volupté est telle qu’elle surprend les esprits humains par
vne doulceur soubdaine; mais incontinent il s’en ensuict vne penitence
et vne douleur perpetuelle. Au contraire, le naturel de vertu est tel
que, pour quelcque peu de labeur que l’on a à l’acquerir, elle rend
mille voluptés et plaisirs pardurables à iamais.
Voyant vng iour quelcqu’vng qui iouoyt aux cartes, il le reprint de
cela. A quoy le ioueur luy respondit: Tu me reprends de peu de chose,
Platon.--Ie ne te reprends pas, dist il, pour ce que tu ioues
maintenant; mais ce n’est pas peu de vice que de faire coustume d’vne
chose illicite et deshonneste.
Il conseilloit à ceulx qui estoient subiects à yurongnerie et à
courroux, que durant leur transport de cerueau, ils se regardassent en
vng mirouer, et que par la defformité qu’ilz voirroient en leur face,
ilz se corrigeroient de leur vice.
Interrogé de quelz biens et de quelles possessions principalement les
peres doibuent tascher à enrichir leurs enfants, il respondit qu’ilz les
doibuent laisser riches, non des biens de fortune, mais de vertu et
science, lesquelz biens ne sont subiects ny à pluye, ny à vent, ny à
gresle, ny à la violence des hommes, ny à la puissance de Iuppiter.
Entre aultres sentences, il disoit souuent que le plus grand bien qui
puisse aduenir à vng roy, c’est que ceulx qu’il repçoyt pour familiers
ne soient poinct flateurs ou adulateurs.
Disoit aussi Platon que sapience n’est moins necessaire à vng roy que
l’ame au corps, et que les respubliques estoient grandement heureuses,
lesquelles estoient gouuernées par gens de sçauoir ou par ceulx qui
ayment et entretiennent les sçauants; car il n’y a chose plus
pestilentieuse qu’vng homme constitué en dignité et puissance, s’il
n’est accompagné de sçauoir.
Il disoit pareillement que telz sont les subiectz quel est leur prince,
et que leurs meurs se reiglent par les siennes. Si que si vng roy est
enclin à quelque vice, ce vice regnera en son royaulme.
Plus: il disoit que les administrateurs d’vne charge publicque (comme
ceulx qui ont quelque magistrat, office et semblable maniement) ne
doibuent auoir leur bien particulier en recommendation, ains le public
totalement, et ne doibuent porter l’vng plus que l’aultre, mais faire
leur debuoir en general, sans aulcune particularité de personne à
personne.
FIN.
CANTIQVE
D’ESTIENNE DOLET
PRISONNIER
A LA CONCIERGERIE DE PARIS,
SVR
SA DESOLATION ET SUR SA CONSOLATION,
EN VERS.
DOLET.
PRESERVE MOY
O SEIGNEUR
DES CALVMNIES
DES HOMMES.
IMPRIMÉ L’AN M.D.XLVI.
CANTIQVE.
Si au besoing le monde m’habandonne,
Et si de Dieu la volunté n’ordonne
Que liberté encores on me donne,
Selon mon vueil,
Doibs ie en mon cueur pour cela mener dueil,
Et de regretz faire amas et recueil?
Non pour certain, mais au ciel leuer l’oeil,
Sans autre esgard.
Sus donc, esprit, laissés la chair à part,
Et deuers Dieu, qui tout bien nous despart,
Retirez vous comme à vostre rempart,
Vostre fortresse.
Ne permettez que la chair soit maistresse,
Et que sans fin tant de regretz vous dresse,
Se complaignant de son mal et destresse
De son affaire.
Trop est congneu ce que la chair sçait faire.
Quant à son dueil, c’est tousiours à refaire,
Pour peu de cas elle se met à braire
Inconstamment.
De plus en plus elle accroist son torment,
Se desbattant de tout trop aigrement:
Faire regretz c’est son allegement,
Sans nul confort.
Mais de quoy sert vng si grand desconfort?
Il est bien vray qu’au corps il greue fort
D’estre enfermé si longtemps en vng fort
Dont tout mal vient.
A ieune corps grand regret il aduient
Quand en prison demeurer luy conuient,
Et iour et nuict des plaisirs luy souuient
Du temps passé.
Pour vng mondain, le tout bien compassé,
C’est vng grand dueil de se voir deschassé
D’honneurs et biens pour vng voirre cassé,
Ains sans forfaict.
A vng bon cueur certes grand mal il faict
D’estre captif sans riens auoir mesfaict,
Et pour cela bien souuent (en effet)
Il entre en rage.
Grand douleur sent vng vertueux courage
(Et feust ce bien du monde le plus sage)
Quand il se veoid forclus du doulx vsage
De sa famille.
Voyla les griefs de ce corps imbecille
Et les regrets de cette chair debille,
De tout fondé sur complaincte inutille,
Plaincte friuolle.
Mais vous, esprit, qui sçauez la parolle
De l’Eternel, ne suiuez la chair folle;
Et en celluy qui tant bien nous consolle,
Soit vostre espoir.
Si sur la chair les mondains ont pouuoir,
Sur vous, esprit, riens ne peuuent auoir:
L’oeil, l’oeil au ciel, faictes vostre debuoir
De la entendre.
Soit tost ou tard ce corps deuiendra cendre,
Car à nature il fault son tribut rendre,
Et de cela nul ne se peult deffendre:
Il fault mourir.
Quant à la chair, il luy conuient pourrir,
Et quant à vous, vous ne pouuez perir:
Mais auecq’ Dieu tousiours debués flourir
Par sa bonté.
Or, dictes donc, faictes sa volunté:
Sa volunté est que (ce corps dompté)
Laissant la chair, soyés au ciel monté
Et iour et nuict.
Au ciel monté! c’est que prenniés desduict
Aux mandements du Seigneur qui conduict
Touts bons espritz, et à rien les reduict
S’ilz sont peruers.
Ses mandemens commandent en briefs vers
Que si le monde enuers nous est diuers,
Nous tourmentant à tort et à trauers
En mainte sorte,
Pour tout cela nul ne se desconforte,
Mais constamment vng chascun son mal porte,
Et en la main, la main de Dieu tant forte,
Il se remette.
C’est le seul poinct qui tout esprit delecte,
C’est le seul poinct qui tout esprit affecte,
C’est où de Dieu la volunté est faite:
C’est patience.
Ayant cela, ne fault aultre science
Pour supporter l’humaine insipience.
Tout mal n’est rien, nulle douleur, si en ce
L’esprit se fonde.
Il n’est nul mal que l’esprit ne confonde,
Si patience en luy est bien profonde;
En patience il n’est bien qui n’abonde,
Bien et soulas.
En patience on n’oit crier: helas!
De ce muny, l’esprit n’est iamais las:
En tes vertuz bien tu l’entremeslas,
Dieu Tout Puissant!
De patience vng bon cueur iouyssant,
Dessoubz le mal n’est iamais flechissant,
Se desolant ou en rien gemissant,
Tousiours vaincqueur.
Sus, mon esprit, monstrés vous de tel cueur;
Vostre asseurance au besoing soit congneue:
Tout gentil cueur, tout constant belliqueur
Iusque à la mort sa force a maintenue.
EPITAPHE
D’ESTIENNE DOLET.
Mort est Dolet, et par feu consumé;
Oh! quel malheur! oh! que la perte est grande!
Mais quoy! en France on a accoustumé
Tousiours donner à tel saint telle offrande.
«Bref, mourir fault, car l’esprit ne demande
«Qu’issir du corps et tost estre desliure,
«Pour en repos ailleurs s’en aller viure.»
C’est ce qu’il dit sur le point de brusler,
Pendant en haut, tenant ses yeux en l’air:
«Va t’en, esprit, droit au ciel pur et munde,
«Et toy, mon corps, au gré du vent voller,
«Comme mon nom vollait parmi le monde.»
TABLE DES MATIERES
Avant-propos. I
LE SECOND ENFER.
Estienne Dolet à ses meilleurs et principaulx amys. 3
Au treschrestien et trespuissant roy Françoys. 5
Au Roy mesmes. 17
A tresillustre prince monseigneur le duc d’Orleans. 18
Au Duc d’Orleans mesmes. 21
A monsieur le cardinal de Lorraine. 22
A madame la duchesse d’Estempes. 24
A la dessusdicte duchesse d’Estempes. 27
A la souueraine et venerable court du Parlement de Paris. 28
Aux chefs de la iustice de Lyon. 36
A la royne de Nauarre. 40
A monseigneur le reuerendissime cardinal de Tournon. 42
A ses amys. 45
DEVX DIALOGVES DE PLATON.
Estienne Dolet à ceulx de sa nation. 49
Dolet au roy treschrestien. 51
Du mespris et contemnement de la mort. 53
De la couuoitise et affection de gaigner. 75
Aulcuns dicts et sentences notables de Platon. 95
Cantique. 99
Epitaphe d’Estienne Dolet. 105
CURIOSITÉS
DE L’HÉTÉRODOXIE ET DE LA LIBRE PENSÉE
EN VENTE
LE TRAITÉ DES TROIS IMPOSTEURS (DE TRIBUS IMPOSTORIBUS, M. D. IIC.),
traduit pour la première fois en français; texte latin en regard,
collationné sur l’exemplaire du duc de la Vallière, aujourd’hui à la
Bibliothèque impériale de Paris, augmenté des variantes de plusieurs
manuscrits, etc., précédé d’une notice philologique et bibliographique,
par _Philomneste junior_. In-8º de LVI-104 p., titre en rouge et en
noir, tirage à 237 ex. numérotés (2 sur chine et 235 papier de
Hollande); papier de Hollande: 8 fr.
LA BEATITUDE DES CHRESTIENS OU LE FLEO DE LA FOY, par Geoffroy Vallée,
d’Orléans; réimpression sur l’exemplaire unique de la bibliothèque
Méjanes, d’Aix, avant-propos par _un Bibliophile_; in-8º de XVII-15 p.
Titre en rouge et en noir, tirage à 120 ex. numérotés (2 sur chine et
118 papier de Hollande); papier de Hollande: 3 fr.
LE PÉCHÉ ORIGINEL, traduit librement du latin d’Adrien Beverland, par
J.-Frédéric Bernard; réimpression sur l’édition la plus complète, de
1741, notice bio-bibliographique par _un Bibliophile_; in-8º de 184
pages, titre en rouge et en noir, tirage à 237 exempl. numérotés (2 sur
chine et 235 pap. de Hollande); pap. de Hollande: 12 fr.
L’autorisation de circuler en France a été refusée à cet ouvrage.
LE SECOND ENFER d’Etienne Dolet, suivi de sa traduction des deux
dialogues platoniciens, l’AXIOCHUS et l’HIPPARCHUS; notice
bio-bibliographique par _un Bibliophile_; in-8º de XI-108 pages, titre
en rouge et en noir, tirage à 237 ex. numérotés (2 sur chine et 235 pap.
de Hollande); papier de Hollande: 6 fr.