IV

On reconduit le condamné à sa prison. Son fils qui l’attendait à la

sortie de Westminster se jette à ses genoux et lui demande de le bénir.

More lui dit adieu et monte dans la barque. Un cher ami, Sir William

Kingston, _constable_ de la Tour, l’accompagne et ne peut retenir ses

larmes. Ce que voyant More le réconfortait avec d’aussi bonnes paroles

que possible. «Cher Mr. Kingston, ne vous désolez pas et prenez la chose

du bon côté. Car je prierai pour vous et Mylady votre femme et nous

serons ensemble heureux dans le ciel, toujours et toujours.» Pour ce qui

suit, Roper seul a droit de parler.

«Quand Sir Thomas More se rendait de Westminster à la Tour, sa fille, ma

femme, désireuse de le revoir encore une fois et d’avoir sa dernière

bénédiction, s’était placée près du débarcadère, à l’endroit où il

devait passer pour rentrer à la Tour. De là, épiant sa venue, dès

qu’elle l’aperçut, elle se mit à genoux pour recevoir sa bénédiction,

puis s’avançant en toute hâte et s’oubliant elle-même, elle s’élança

vers lui, courant à travers la foule et le bataillon de la garde qui

l’escortait avec des haches et des hallebardes. Alors, devant tout le

monde, elle l’enlaça de ses bras, et suspendue à son cou, elle

l’embrassait longuement. Lui, goûtant fort ces témoignages d’amour

filial, bénissait sa fille et lui répétait de pieuses paroles de

résignation. Alors elle le quitta, puis se disant qu’elle ne l’avait pas

encore assez vu, et ne faisant attention ni à elle-même ni à

l’encombrement de la foule, elle revint brusquement sur ses pas, courut

de nouveau à lui, remit ses bras autour de son cou, et tous deux, à

plusieurs reprises ils s’embrassèrent avec une vive tendresse. Enfin le

cœur bien gros, et très malgré elle, elle le laissa aller et beaucoup

pleuraient à ce lamentable spectacle.»

Ces choses se passaient le 1er juillet. Le lundi suivant, 5 juillet, sûr

que le supplice ne pouvait plus tarder longtemps, More se défit de son

cilice qu’il envoya à sa fille Marguerite, avec une lettre, la dernière

et la plus précieuse de toutes.

«Que Dieu te bénisse, ma chère fille, et ton cher mari et ton petit

garçon, et tous mes filleuls et tous nos amis. Rappelle-moi dès que tu

le pourras à ma chère fille Cécile. Que Dieu l’aide! Je lui envoie un

mouchoir. Et que Dieu réconforte son mari, mon cher fils. Ma bonne fille

Dauncy a une image sur parchemin que tu m’avais donnée de la part de

Lady Conyers, son nom est par derrière. Dis-lui que je la prie de

renvoyer cette image à cette dame en souvenir de moi. J’aime

spécialement Dorothée Colley et je te recommande d’être bonne pour elle:

je me demande si c’est d’elle que tu m’écrivais. Si c’est de l’autre, je

te prie d’être bonne pour elle aussi et de la consoler dans son

affliction, et aussi pour ma bonne fille Jane Aleyn. Dis-lui, je te

prie, une bonne parole, car elle m’a demandé de te dire d’être bonne

pour elle. Je t’encombre de commissions, ma chère Marguerite, mais

j’espère bien que mon attente ne durera pas plus longtemps que jusqu’à

demain. C’est la fête de saint Thomas et l’octave de saint Pierre. Le

jour serait bien choisi pour moi.»

A ce moment de sa lettre, la pensée de cette rencontre de l’autre jour

lui revient plus poignante et plus douce.

«Jamais je n’ai plus aimé ta façon de faire envers moi que lorsque tu es

venue m’embrasser une dernière fois, car il me plaît que l’amour filial

et la tendresse d’un bon cœur oublient de faire attention aux usages

mondains. Adieu, ma chère enfant, et prie pour moi, comme je ferai pour

toi et tous tes amis, pour que nous puissions être heureux ensemble au

ciel. J’envoie aussi à ma chère fille Cléments sa pierre d’algorithme et

je lui donne, ainsi qu’à mon filleul, ma bénédiction. Je te prie aussi

de me rappeler à mon cher fils Jean More. J’ai bien aimé aussi la façon

naturelle (dont il m’a parlé l’autre jour[166]). Que Dieu le bénisse lui

et sa femme, ma chère fille, envers qui je lui demande d’être bon, car

elle le mérite bien, et si mes terres lui reviennent, qu’il respecte mes

dernières volontés envers sa sœur Dauncey. Et que Notre-Seigneur bénisse

Thomas[167], et Augustin et tous les enfants qu’ils auront[168].»

[166] Le texte porte simplement: _I liked well his natural fashion_.

More parle, évidemment, de la dernière rencontre.

[167] Cresacre More est compris dans cette bénédiction. Relatant cette

lettre, dans la vie de Th. More, il met entre parenthèses, après le

nom de _Thomas_, alors encore un enfant (_who was my father_).

[168] B. I., p. 427-428.

V

De grand matin, le 6 juillet, Sir Thomas Pope, un des bons amis de More,

envoyé par le roi et le conseil, vint avertir le condamné que

l’exécution aurait lieu ce matin même, avant neuf heures. Le roi

désirait aussi que More se contentât, au dernier moment, de quelques

courtes paroles. «Vous faites bien de me le dire, répondit celui-ci, car

je m’étais promis de parler un peu longuement. D’ailleurs je n’aurais

rien dit qui pût donner offense à Sa Majesté, ni à personne. Mais qu’à

cela ne tienne, je suis tout prêt à obéir au désir de Sa Majesté.» En

revanche, il demanda qu’on lui fît la faveur de permettre à sa fille

Marguerite d’assister à ses funérailles. Alors Sir Thomas Pope, lui

disant adieu, ne put se retenir de pleurer. Ce que voyant, More le

réconforta par ces paroles: «Calmez-vous, Mr. Pope, et ayez bon courage,

car j’ai confiance que nous nous reverrons un jour avec grande joie, en

un lieu où nous serons sûrs de vivre ensemble et de nous aimer pour

toujours.» Et, pour le tirer de mélancolie, il ajouta une plaisanterie

très innocente, mais qui paraîtrait aujourd’hui un peu gaillarde, et

qu’il vaut mieux ne pas traduire[169].

[169] Cresacre More, ch. XI.

«Alors, continue ce bon Crésacre, Sir Thomas comme un qui a été invité à

un banquet solennel, mit son plus beau costume, une superbe robe de soie

que son parfait ami, Mr. Antoine Bonvisi, noble citoyen de Lucques, en

Italie, lui avait envoyé pour la circonstance. Ce que voyant, le

lieutenant de la Tour, qui comptait hériter de cette robe, lui conseilla

de l’enlever, pour qu’elle ne tombât pas entre les mains d’un manant.

«Comment, Mr. le lieutenant, dit Sir Thomas, comment voulez-vous que je

tienne pour un manant celui qui va me rendre un service si signalé? En

vérité, je voudrais que la robe fût toute d’or et ce ne serait pas de

trop, car saint Cyprien, ce fameux évêque de Carthage, donna à son

bourreau trente pièces d’or, pour l’inestimable bienfait qu’il allait

lui procurer.» Et pourtant comme le lieutenant insistait, par amitié

pour lui, il ne voulut pas lui refuser cette bagatelle, il changea de

robe et en mit une de laine. Pourtant du peu d’argent qui lui restait il

réserva au bourreau un angelot d’or pour bien montrer qu’il ne lui

voulait pas de mal.»

Ne nous méprenons pas sur la portée de ces lignes; au matin de son

supplice, notre Thomas More est bien toujours le même homme. Pas trace

d’exaltation ni d’enthousiasme. Il est calme plus que joyeux et il va à

la mort plutôt comme à une formalité indifférente que comme à une fête,

Anglais jusqu’au bout, sans essayer de certains élans qui ne sont pas

dans sa nature, sans chercher de grandes paroles. Addison l’a fait

remarquer en une page classique: «L’innocente gaîté de son esprit,

dit-il, ce trait caractéristique de toute sa vie ne l’abandonne pas au

dernier moment. Sa mort est tout d’une pièce avec sa vie. Aucun

changement d’allure, pas d’affectation, pas de contrainte. Dans peu de

temps sa tête ne sera plus sur ses épaules mais pour lui, il n’y a rien

dans cet accident qui doive modifier les dispositions habituelles de son

esprit[170].» S’il plaisante en disant adieu à Sir Thomas Pope, et tout

le long de la route funèbre et sur l’échafaud, c’est que chez lui

l’_humour_ est de tous les instants. Il ne songe ni à se raidir contre

la peur ni, encore moins, à faire étalage d’héroïsme. Tout au plus

veut-il dérider les compagnons désolés de sa dernière promenade. Burnett

nous confie que ces bons mots de la fin parurent indécents à plusieurs,

la mort étant chose trop solennelle pour qu’on s’amuse avec elle.

Lui-même est trop intelligent pour s’avancer jusque-là, mais il incline

à croire qu’une telle allure est plus d’un stoïcien que d’un

chrétien[171]. Pauvre méchanceté d’un homme qui a quelque raison de ne

pas admirer le simple courage et la candeur des belles âmes. A vrai

dire, je ne vois rien là qui soit proprement ni stoïque ni chrétien.

Plus effrayé, moins sûr de la récompense éternelle, le condamné aurait

sans doute changé de façon, mais la grâce longtemps demandée, lui permet

de rester fidèle à sa nature. Le martyr doucement moqueur que nous

allons entendre est le Thomas More de tous les jours. Répétons

d’ailleurs ce que nous observions tout à l’heure à propos de ses écrits.

Cette _humour_, comme toute _humour_, n’est que de surface. La vie

intime de Thomas More, à un pareil moment, n’est pas là. Moins

spontanées, moins imprévues, ces plaisanteries n’auraient plus de

saveur. En vérité, au fond de son cœur, comme ses frères, les martyrs de

tous les temps, More s’entretient avec Dieu, demande humblement la grâce

dont il a besoin, et s’abstrait de tout pour ne plus voir que «le ciel

entr’ouvert et Jésus assis à la droite de son Père[172]».

[170] Spectator. No 349.

[171] Burnett. Pocock, H. of the reformation, t. I, p. 557.

[172] On peut rapprocher les tranquilles bons mots de Th. More des

éclats de rire d’Anne Boleyn, quand l’heure du supplice eut aussi

sonné pour elle. Bossuet est bien dur et bien injuste pour la pauvre

femme: «Elle s’est mise à rire soit par l’ostentation d’une

intrépidité outrée, soit que la tête lui eût tourné aux approches de

la mort» et il lui semble que Dieu voulait «que la fin de cette

princesse tînt autant du ridicule que du tragique». Variations,

livre VII. Non, ce rire, purement nerveux, n’a rien de ridicule.

«Il fut donc conduit sur les neuf heures par Mr. le Lieutenant hors de

la Tour. Sa barbe était longue, contrairement à l’usage de toute sa vie.

Il portait à la main une croix rouge et ses yeux regardaient le ciel.

Comme il passait près de la maison d’une bonne femme, celle-ci lui

offrit un verre de vin. Il refusa en disant: «Le Christ, dans sa

passion, n’a bu que du vinaigre.» Une autre femme survint, criant après

lui pour certains livres qu’elle disait lui avoir donnés en dépôt quand

il était chancelier. «Bonne femme, lui dit-il, encore un peu de

patience. Dans une heure Sa Majesté le roi m’aura débarrassé de tous ces

soucis.» Une autre, subornée sans doute par ses ennemis pour l’insulter,

le suivait, en criant qu’il lui avait fait une grande injustice quand il

était chancelier. Il lui répondit «qu’il se rappelait très bien sa cause

et que s’il avait en ce moment à la juger, il ne changerait rien de sa

première sentence...»

Il était maintenant à l’endroit du supplice. Comme l’échafaud ne lui

paraissait pas solide, il dit plaisamment au lieutenant: «Je vous prie,

monsieur, de vouloir bien m’aider à monter sans mésaventure: pour

descendre, je me tirerai d’affaire tout seul.»

Alors il commença à parler au peuple qui était en foule pour le voir et

l’entendre, mais le shérif l’interrompit. Il se contenta donc de leur

demander en peu de mots de prier pour lui et de lui rendre ce témoignage

qu’il mourait dans et pour la sainte Église catholique, serviteur fidèle

et de Dieu et du roi. Ayant ainsi parlé il s’agenouilla et récita

pieusement le _Miserere_. Puis, il se redressa joyeusement et comme le

bourreau s’avançait pour lui demander pardon, il l’embrassa et lui dit:

«Tu vas me rendre en ce jour le plus grand service qu’homme mortel me

puisse rendre. Allons, mon garçon, prends courage et que ta besogne ne

t’effraie pas, mon cou est très court, ne va pas perdre ta réputation en

frappant à côté.» Lorsque le bourreau voulut lui bander les yeux, il

dit: «Je me les banderai moi-même.» Puis se plaçant lui-même sur la

planche, il dit au bourreau d’attendre qu’il eût écarté sa barbe «car,

dit-il, celle-ci n’a pas commis de trahison.» Ainsi allègrement et avec

grande joie spirituelle, il reçut le coup fatal, et alors il réalisa la

vérité de ces paroles, souvent répétées par lui, qu’un homme peut être

décapité sans grand dommage, et bien au contraire pour son indicible

bien et son bonheur éternel[173].»

[173] Cresacre More. Chap. XI.

Le bienheureux Thomas More · 第 43 / 65 题