LE MARTYRE

Bien sûr, Meg, tu ne peux avoir un plus faible, un plus frêle

cœur que ton père... et, en vérité, ma chère fille, c’est là ma

grande force que bien que ma nature répugne si fort à la

souffrance qu’une chiquenaude me fait presque trembler,

pourtant, dans toutes les agonies que j’ai souffertes, grâce à

la pitié et la puissance de Dieu, je n’ai jamais pensé à

consentir à quoi que ce fût contre ma conscience[153].

[153] B. I, p. 378.

I

_A fainter heart_, nous pouvons, je crois, prendre ces mots à la lettre.

More n’avait pas un de ces tempéraments de soldat chez qui une certaine

vigueur première renforcée par l’éducation atténue la naturelle lâcheté

du système nerveux, et l’horreur de l’imagination pour toute souffrance

physique. Avec peut-être plus de sérénité qu’Érasme, il a pourtant,

comme son ami, une sensibilité un peu craintive et leur vie à tous deux,

facile et douce pour l’époque avait laissé intacte la tendresse délicate

de leur nature[154].

[154] On se rappelle qu’Érasme, à Venise, ne put jamais se faire au

régime par trop italien et sommaire, de ses amis, les Alde, chez qui

il vivait. La poitrine de More, surtout vers la fin donnait des

inquiétudes à sa famille et la pierre, cette terrible rançon de la

science d’alors, les menaçait tous deux.

D’ailleurs le cilice que le plus fervent des deux, More jugeait

nécessaire pour résister aux tentations communes n’avait pas fait de lui

un de ces héros qui vont allègrement à la torture et loin de se donner

l’air de tenir pour bagatelle le supplice qui l’attendait, More en

avouant simplement ses frayeurs, tâchait de ne pas trop regarder

inutilement de ce côté-là et de s’en remettre avec une confiance

d’enfant aux provisions de courage qui lui viendraient du ciel en temps

opportun.

Pour la prison en elle-même, si rigoureuse fût-elle, il n’avait aucune

peine à lui faire bon visage. Homme d’étude et de prière, il avait gardé

de ses anciennes velléités de vie religieuse, une sorte de nostalgie de

la solitude, et toutes les alertes de ces dernières années l’avaient

préparé à regarder ce repos comme une grâce. La Tour fut donc pour lui

une chartreuse, et sa chambre de prisonnier une cellule. Jamais moine ne

s’habitua plus suavement à la monotonie de sa règle. Le _dialogue sur la

tribulation_, écrit au cours de ces quatorze derniers mois, est le plus

reposé, le plus souriant de tous ses livres et s’il avait été seul à

souffrir, le condamné eût cru avoir la part de bonheur que sa

philosophie peu exigeante rêvait en ce monde.

«Je crois, disait-il à sa fille, que ceux qui m’ont mis ici s’imaginent

m’avoir fait une grosse peine, mais je t’assure sur ma foi, que n’eût

été pour ma femme et vous mes enfants, il y a beau temps que je me

serais enfermé moi-même, et dans une plus étroite prison. Mais enfin

puisque je ne suis pour rien dans ce qui arrive, je compte que Dieu me

remplacera au milieu de vous. Pour ce qui me concerne, Dieu merci, je ne

me trouve pas plus mal qu’à la maison, et il me semble que Dieu me met

sur ses genoux et me berce comme un enfant gâté[155].»

[155] B. I, p. 367.

Mais, à Chelsea, la désolation de tous ces pauvres cœurs était

indicible. Il les avait pourtant préparés de longue main à l’épreuve et

comme un maître trop savant qui ne s’aperçoit pas de l’instant où seule

l’affection de ses élèves continue à le suivre, naïvement, il s’était

cru compris lorsque avec tant de paisible conviction il leur parlait du

rien de la vie. Or voici que tout était à recommencer.

D’âge mûr et d’âme bourgeoise, Lady More était la plus difficile à

convaincre. Bonne jusqu’à se priver de tout pour pourvoir de son mieux à

l’entretien du prisonnier, elle n’essayait même pas de prêter un sens

raisonnable à l’étrange caprice de son mari. Pourquoi ne voulait-il pas

faire comme tout le monde et imiter tant d’honnêtes gens de leur

connaissance? Il avait eu bien des lubies en sa vie, mais celle-ci

passait toute limite. «Bonjour, bonjour M. More, lui dit-elle à leur

première rencontre,--c’est Roper qui nous le raconte, et en lisant son

naïf récit on croit entendre la bonne dame--bonjour, bonjour, et quelle

merveille que vous qui jusqu’ici avez passé pour sage, vous vous donniez

maintenant des airs de fou? A quoi pensez-vous de préférer cette prison

étroite et sale où vous n’avez pour compagnie que les rats et les souris

quand vous pourriez jouir de votre liberté et des faveurs du roi.

Pourquoi ne pas faire ce que font tous les évêques et les plus savants

hommes du royaume? Et dire que vous avez à Chelsea votre belle maison,

votre bibliothèque, votre galerie, votre jardin, où vous pourriez vivre

content en compagnie de moi, votre femme, et de vos enfants; par Dieu,

quel plaisir pouvez-vous trouver à rester ici?» Après quoi--continue

Roper--lui, l’ayant écoutée tout du long tranquillement et d’un air

joyeux, il lui demanda: «Est-ce que cette maison n’est pas aussi près du

ciel que la mienne?» A quoi elle, comme elle faisait toujours quand les

paroles de son mari n’étaient pas de son goût, répondit: «Ta, ta,

ta.--Comment Dame Alice, n’est-il pas vrai?» Et elle: «Bon Dieu, bon

Dieu, mon pauvre homme, ne sortirez-vous pas d’ici?»...

Une page du _Dialogue sur la tribulation_ nous la montre encore furetant

dans le cachot, inspectant sur le plancher et le long des murs les

bottes de paille que More a fait venir pour se préserver du froid,

regardant en gémissant les fortes serrures et s’écriant que pour elle,

la nuit, sous le poids de pareilles portes, elle ne pourrait pas

respirer[156]. Vraiment, on ne sait s’il faut rire ou pleurer, quand on

les voit ainsi tous deux si unis et si loin pourtant l’un de l’autre,

elle le traitant comme un enfant capricieux qu’on laisse parler sans

l’entendre, lui coupant court à des réponses inutiles, et attendant

gentiment qu’elle ait fini de gronder.

[156] Dialogue, livre III, chap. XX.

Le bienheureux Thomas More · 第 40 / 65 题