Je n’ai pas oublié en tout ceci le conseil du Christ dans
l’Évangile, et avant de me mettre à bâtir cette forteresse pour
la sauvegarde de mon âme, je me suis assis et j’ai compté
combien il m’en devait coûter. J’y ai réfléchi, Marguerite,
pendant bien des nuits d’insomnie et d’angoisse, pendant que ma
femme dormait, croyant que je dormais aussi. J’ai vu les périls
qui pourraient m’advenir, et j’avais, en y pensant, le cœur bien
gros. Mais enfin je remercie Notre-Seigneur de ce que,
nonobstant, il m’a fait la grâce de ne jamais admettre la pensée
d’une capitulation, même dans le cas où mes pires craintes se
réaliseraient.
Lettre à Marguerite Roper, écrite en prison.
I
Le présent chapitre est essentiel entre tous à qui veut se représenter
dans ses nuances infinies la délicate et fine nature de Sir Thomas More.
Lui qui doit se montrer bientôt si original envers la mort, le fut
certainement plus encore au cours des événements qui l’acheminèrent
lentement jusqu’à cette fin sanglante. En se rendant au supplice, le
saint évêque Fisher demanda sa fourrure. Il ne voulait pas s’enrhumer en
route. Ainsi de More pendant cette marche au martyre qui dura pendant
des années. Il mesure, il compte chacun de ses pas. Il s’arrête et
revient parfois en arrière, non pour se dérober à la souffrance, mais
pour suivre l’inflexible et subtile délicatesse d’une conscience qui
veut tout ensemble se rendre à la première sommation du devoir, et aller
jusqu’à l’extrême limite des concessions légitimes. Aucune illusion,
aucune épouvante. Il sait où on le conduit et cette mort longtemps
probable, puis certaine, il l’a acceptée. Mais, en même temps, aucun
entraînement, aucune hâte. Le politique mettra tout en œuvre pour
reculer l’issue fatale, l’avocat luttera de tout son génie professionnel
pour plaider sa propre cause, comme il eût fait jadis pour un de ses
clients. Ni son esprit ni sa volonté n’hésitent, notre admiration
l’accompagne sans une minute d’angoisse, et pourtant, lui si fier et
indépendant quand il obéit, ne paraît jamais plus soumis, plus
conciliant que lorsqu’il résiste. Pour trouver un exemple analogue de
générosité dans la prudence, il nous faut peut-être venir jusqu’à la
conversion de Newman. Des deux côtés même lenteur, même refus constant
de brûler les étapes, même claire intelligence de la complexité des
problèmes, et aussi même crainte d’influencer les autres par la
contagion d’un sacrifice que Dieu seul a droit d’imposer. Par là, ces
deux hommes rares se distinguent également de la foule, chez qui tant de
lenteur ne va pas d’ordinaire sans un soupçon de faiblesse et de
crainte. Au lieu du large et droit chemin où notre imagination a pris
l’habitude de voir marcher allègrement les héros de tous les devoirs,
eux passent par des sentiers sinueux que chacun doit se frayer à
soi-même et où deux hommes ne peuvent aller de front. Sotte question
d’ailleurs que de chercher, du grand chemin ou du sentier, quelle est la
route meilleure. Toute route est bonne qui mène au martyre. L’essentiel
est de s’abandonner aux inspirations de la grâce. On peut être sûr
d’avance, et l’histoire de More le montre une fois de plus, que cette
grâce, en sa divine richesse, s’accommode merveilleusement à
l’originalité de chacun.