VOIAGE DE JACQUES CARTIER

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RELATION ORIGINALE

DU VOYAGE

DE

JACQUES CARTIER

[Illustration: VUE DU MANOIR DE JACQUES CARTIER.]

RELATION ORIGINALE

DU VOYAGE DE

JACQUES CARTIER

AU CANADA

EN 1534

DOCUMENTS INÉDITS

SUR

_JACQUES CARTIER ET LE CANADA_

(NOUVELLE SÉRIE)

PUBLIÉS PAR

H. MICHELANT ET A. RAMÉ

Accompagnés de deux portraits de Cartier et de deux vues de son Manoir

[Illustration: JACQUES CARTIER]

PARIS

LIBRAIRIE TROSS

5, RUE NEUVE-DES-PETITS-CHAMPS, 5

1867

_M. d'Avezac, dont il faut toujours citer l'ingénieuse et profonde

érudition lorsqu'il s'agit de recherches sur l'histoire de la

géographie, se plaignait naguère, et non sans raison, de l'indifférence

que les Français avaient apportée en tout temps à faire valoir leurs

découvertes; il regrettait surtout que le récit du premier voyage de

Jacques Cartier au Canada ne nous fût parvenu que par des traductions.

En effet, le plus ancien qui ait paru en France, de l'aveu de l'éditeur,

n'est qu'un travail de seconde main dont on ignore l'origine, car cette

version, sur quelques points, s'écarte de celle de Ramusio, de beaucoup

antérieure, sans cadrer exactement avec celle que nous a conservée

Hakluyt, qui diffère également des deux autres. Du reste, on s'aperçoit

aisément qu'elle n'a pu être l'oeuvre ni de Cartier, ni d'aucun de ses

compagnons de voyage, surtout si on la rapproche de la relation du

second voyage, que l'on croit pouvoir attribuer soit au chef, soit à un

des marins de l'expédition. Celle-ci, par le style autant que par

l'orthographe, révèle une main inexpérimentée, plus habile à guider un

navire sur l'océan et affronter les tempêtes qu'à manier une plume. On

arrive donc à cette conclusion, qu'au XVIe siècle il existait trois

relations du récit du premier voyage de Cartier, une en italien, celle

de Ramusio, une en anglais, publiée par Hakluyt, et une troisième que

nous ne connaissons pas, celle que Raphaël du Petit-Val a fait traduire

en 1598, pour en donner une édition française. Il est à supposer qu'il

n'a agi ainsi que faute d'avoir pu se procurer une rédaction originale,

qui seule, en reproduisant exactement les faits, eût permis d'apprécier

l'exactitude de l'auteur et de régler la créance que l'on pouvait

accorder à ses allégations. L'importance qu'elle eût offerte alors n'a

pas diminué aujourd'hui, et nous croyons qu'il y a encore quelque

intérêt pour nous à posséder la source primitive des différentes

versions étrangères, c'est-à-dire la première relation, qui a dû être

rédigée par Cartier lui-même (la supposition selon nous la plus

vraisemblable) ou du moins par un de ses compagnons de route. Elle n'a

pu évidemment être écrite qu'en français, dans le langage habituel des

marins, et spécialement des marins bretons, c'est-à-dire avec des

locutions provinciales, des incorrections compensées par un emploi plus

exact des termes propres à la profession maritime et à l'art nautique. A

ce point de vue, nous pouvons essayer un rapprochement curieux entre la

version de Raphaël du Petit-Val et la publication de 1545, reproduite si

soigneusement par M. d'Avezac, qui attribue à Cartier la relation du

second voyage. Quoique ce dernier texte paraisse déjà amélioré,

puisqu'il s'écarte dans maint passage des trois versions manuscrites de

la Bibliothèque impériale, qui ne sont pas non plus identiques entre

elles, on peut remarquer que la langue en est beaucoup plus incorrecte

que la traduction de 1598. Si, au contraire, nous venons à le comparer

avec celui que nous publions, on y remarquera de nombreuses analogies

d'expressions, de tournures, d'idiotismes, nous dirons mieux,

d'incorrections et de fautes qui décèlent une même origine. Il n'est pas

nécessaire de les signaler en détail, elles frappent au premier coup

d'oeil; et sans qu'il soit besoin d'insister plus longuement, il nous

paraît résulter non moins clairement du récit lui-même qu'on peut

l'attribuer avec assurance à Cartier, quoiqu'il ait évité avec soin de

se désigner expressément. Cependant, malgré ses précautions pour cacher

sa personnalité sous des termes généraux, tels que:_ nous partîmes...,

nous arrivâmes..., _il se trahit quand il lui échappe de dire:_ Je nomme

icelle isle saincte Katherine... (p. 7.) _Or ce droit appartenait

exclusivement au chef de l'expédition, et le chef c'était Jacques

Cartier. Parfois il se laisse entraîner à émettre son opinion

personnelle par ces mots:_ j'estime... p. 11; j'ai seu... (p. 12); je

presume mielx que aultrement à ce que j'ai veu... (p. 20); _et la façon

modeste avec laquelle il nous dit:_ Icelluy fut nommé le hable

Cartier... (p. 7) _ne fait que confirmer notre hypothèse, car toute

autre personne de l'équipage n'eût pas manqué d'observer que c'était en

l'honneur du capitaine, ce que celui-ci voulait au contraire éviter, en

relatant simplement le fait. Au surplus, voici le point capital: la

relation que nous publions est bien la version primitive, écrite par un

homme peu lettré, parlant le français en usage dans la partie de la

Bretagne qui avoisine Saint-Malo, en un mot l'original qui a dû servir

aux diverses traductions publiées antérieurement. Quant aux variantes

que présentent ces divers textes, elles sont légères et s'expliquent

facilement par des erreurs de copistes, des fautes de lecture ou des

bévues de traducteurs.

Cette pièce (no 5, portefeuille LVII de Fontette) porte pour

suscription:_ Voyage de Jacques Cartier, 1544. _Malgré ces chiffres, on

ne saurait regarder cette date comme rigoureusement exacte; mais pour

quiconque a l'habitude des manuscrits de cette époque, il est facile de

lui en donner une approximative qui ne s'en écarte guère. La simple vue

fait reconnaître une écriture de la première moitié du XVIe siècle, qui,

par son aspect général, se rapproche singulièrement de divers documents

de la même collection (voy. Port. XXVII, p. 70), qui remontent aux

années 1533-35. La relation occupe dix-sept feuillets dont les douze

premiers, écrits avec netteté, semblent annoncer une copie soignée; mais

ensuite l'écriture se lâche, les abréviations se multiplient, se

compliquent, et la lecture, facile au début, devient sur la fin d'une

difficulté extrême. Nous avons reproduit ce texte aussi scrupuleusement

que possible, et nous ne nous sommes permis que les modifications que

réclamait impérieusement l'impression.

Nous avons ajouté en appendice une pièce qui nous a paru assez curieuse

en ce qu'elle établit et résume exactement les découvertes faites par

les Français et les Anglais dans l'Amérique du Nord. Elle est

postérieure à 1630, puisqu'elle relate des faits arrivés à cette époque,

dont elle se rapproche beaucoup par l'écriture; quoiqu'elle ne soit pas

signée, elle offre l'aspect d'un document officiel et prouve que déjà

alors on s'était préoccupé de déterminer les droits respectifs des deux

nations.

L'intérêt qui s'attache au pilote malouin a engagé l'éditeur à enrichir

sa publication de deux portraits de Cartier, dont l'un se trouve à

l'hôtel de ville de Saint-Malo, et l'autre au département des estampes

de la Bibliothèque impériale. De son côté, M. Ramé, infatigable dans ses

recherches, a recueilli une nouvelle série de documents précieux sur

l'histoire du Canada, qui nous apprennent quels rapports ont existé

jusqu'en 1619 entre la colonie et la province où était né celui qui

avait découvert cet immense territoire. M. Ramé a fait plus, il a su

attacher un intérêt artistique à sa nouvelle collection, par la

description de l'ancien manoir de Jacques Cartier, dont le souvenir ne

se conservera plus qu'au moyen des croquis que nous devons au crayon de

notre collaborateur._

[Illustration]

[Illustration]

VOIAGE DE JACQUES CARTIER

Apres que Missire Charles de Mouy, chevallier, seigneur de la Milleraye

et Visadmiral de France, eut prins les sermens et faict jurez les

Cappitaine, maistres et compaignons desditz Nauires de bien et

loyaulment soy porter au seruice du Roy soubz la charge dudit Cartier,

Partimes du havre et port de Sainct Malo auecques lesdits deux nauires

du port d'enuiron soixante tonneaulx chaincun, esquippez les deux de

soixante ung homme, le vigntiesme jour d'Apuril oudit an, Mil cinq cens

trante quatre; et auecques bon temps nauigans et vinmes à Terre Neuffue

le dixiesme jour de May, et aterrames à Cap de Bonne viste estans en

quarente huyt degrez et demy de latitude et en...... degrez de

longitude. Et pour le grant nombre de glasses qui estoint le long

d'icelle terre, nous conuint entrer en vng haure nomme Saincte Katherine

estant au Su Surouaist d'iceluy Cap, enuiron cinq lieues où fumes

l'espace dix jours, attendant nostre temps et acoustrant noz barques. Et

le XXIe jour dudit moys de May, partismes dudit hable auecques vng vent

de Ouaist, et fumes portez au Nort, vng de Nordeist de Cap de Bonne

viste, jucques à l'isle des Ouaiseaulx, laquelle isle estoit toute

avironnée et circuitte d'vn bancq de glasses rompues et departies par

pièces. Nonobstant ledit banc, noz deux barques furent à ladite isle

pour auoir des ouaiseaulx, desqueulx y a si grant numbre, que c'est vne

chosse increable, qui ne la voyt; car nonobstant que ladite isle

contienne enuiron vne lieue de circumferance, en soit si très plaine

qu'i semble que on les ayt arimez. Il y en a cent plus à l'enuiron

d'icelle et en l'oir que dedans l'isle, dont partie d'iceulx ouaiseaulx

sont grans comme ouays noirs et blancs, et ont le bec comme vng corbin,

et sont tousiours en la mer, sans jamais pouoir voller en l'air pour ce

qu'ilz ont petites aesles, comme la moitié d'vne; de quoy ilz vollent

aussi fort dedans la mer, comme les aultres ouaiseaulx font en l'air; et

sont iceulx ouaiseaux si gras que c'est vne chosse merueilleuse. Nous

noumons iceulx ouaiseaulz _Apponatz_ desqueulx noz deux barques en

chargèrent, en moins de demye heure, comme de pierres, dont chaincun de

noz nauires en sallèrent quatre ou cinq pippes, sans ce que nous en

peumes mangier de froys.

Dauantaige, y a vne aultre sorte d'ouaiseaulx qui vont en l'air et en la

mer, qui sont plus petiz, que l'on nomme _Godez_, qui se ariment et

meptent à ladite isle soubz les plus grans. Il y en avoit d'aultre plus

grans, qui sont blans, qui se mettent à part des aultres en vne partie

de l'isle, qui sont fort mauuaiz à assallir; car ilz mordent comme

chiens et sont nommez _Margaulx_. Et néantmoins que ladite isle soyt à

quatorze lieues de terre, les ours y passent à no de la grant terre pour

mangier desdits ouaiseaulx, desquelx noz gens en trouuèrent vng, grant

comme vne vache, aussi blanc comme vng signe, qui saulta en la mer

dauent eulx; et le lendemain qui est le jour de la Penthecouste, en

faisant nostre routte vers terre, trouuames ledit ours enuiron le my

chemin, qui alloit à terre aussi fort que nous faisions à la voille; et

nous, l'ayant aperceu, luy baillames la chasse o noz barques et le

prinmes à force; la chair duquel estoit aussi bonne à mangier comme

d'vne génise de deux ans.

Le mercredi, XXVIIe dudit moys, nous arivames à l'entrée de la baye des

Chasteaulx, et pour la contrarieté du vent et du grant nombre de glaces

que trouuasmes, nous conuint entrer dedans vng hable, estant aux

enuirons d'icelle entrée, nommé le Rapont où nous fumes sans en pouair

sortir jucques au neuffiesme jour de Juign, que en partismes pour passer

o l'aide de Dieu oultre: ledit Rapont est en cinquante et vng degrez et

demy de latitude.

_Description de la terre dempuis Cap Rouge jucques au hable de Brest,

estant en la baye._

La terre, dempuis Cap Rouge jucques au Degrat, est la pointe de rentrée

de la baye, gist de cap en cap Nort Nordest et Su Surouaist; Et est

toute ceste partie de terre à isles adiaczantes et près les vnes des

aultres, qu'il n'y a que petites ripvières par où bateaux peuent aller

et passer parmy; Et à celle cause y a plusseurs bons hables dont ledit

hable du Rapont et celuy du Degrat sont en l'vne d'icelles isles, icelle

qui est la plus haulte de toutes, ou dessurs de laquelle l'on voyt

clairement les deux belles isles qui sont près Cap Rouge, où l'on compte

vignt cinq lieues; audit hable de Rapont y'a deux entrées, l'vne vers

l'Est et l'aultre vers le Su de l'Isle; mais il se fault donner garde de

la bande et pointe de l'Eist, car se sont bastures et pays somme; Et

fault renger l'isle de l'Ouaist à la longueur de demy cable ou plus près

qu'il veult, et puis s'en aller surs le Su vers le Rapont; et se fault

donner garde de trois basses qui sont soubz l'eau on chenal devers

l'isle de l'Est. Il y a de fontz par le chenal troys ou quatre brasses

et beau fons; l'autre entrée gist Est Nordest et Su vers l'Ouaist à

saultez à terre.

Partant de lappointe du Degrat et entrant en ladite baye, faisant

l'Ouaist, vng quart du Norouaist, l'on double deux isles qui demeurent

de babort, dont l'vne est à trois lieues de ladite pointe et l'autre

enuiron sept lieues de la premiere, qui est platie et basse terre,

apparoissante estre de la grant terre. Je nomme icelle isle Saincte

Katherine, au Nordest de laquelle y a hesiers et mauuais fons enuiron

vng quart de lieue, par quoy luy fault donner Run. Ladite isle est le

hable des Chasteaulx gissent Nort Nordest et Su Surouaist, Et y a

entreulx quinze lieues; et dudit hable des Chasteaulx au hable des

Buttes, qui est la terre du Nort de ladite baye, gisante Est Nordest et

Ouaist Surouaist, y a entr'elx doze lieues et demye; Et à deux lieux

dudit hable des Buttes est le hable de la Balaine; le travers duquel

hable, sçavoir à tierce partie de la trauersée de ladite baye, y a

trante huyt brasses et font de taygnay. Dudit hable de la Ballaine

jucques à Blanc Sablon y a... lieues audit Ouaist Surouaist, et se fault

donner garde d'vne basse qui est sur l'eau, comme vng bateau, au Suest

dudit Blanc Sablon. Trois lieues hors... Blanc Sablon est vne couche où

il n'y a point d'abry de Su ny du Suest; Et y a au Su Surouaist d'icelle

couche deux isles, dont l'vne a nom l'isle de Bouays et l'autre l'isle

des Ouaiseaulx, où il y a grant nombre de _Godez_ et de _Richars_ qui

ont le bec et les piedz rouges et hairent dedans des pertuis soubz

terre, comme connins. Ayant doublé un cap de terre qui est à vne lieue

de Blanc Sablon, y a vng hable et passaige, nommé les Islettes, qui est

milleurs que Blanc Sablon et là se faict grant pescherie. Ondit lieu des

Islettes, jucques à vng hable nommé Brest audit art de vent y a dix

lieues. Celuy hable est en cinquante et vng degrez, quarente, cinquante

cinq mynuttes de latitude et en... de longitude. Dempuis les Islettes

jucques audit lieu y a isles et est ledit Brestz en isles; Et

dauantaige, rangeant la coste à plus de troys lieues hors, sont toutes

isles à plus de doze lieues loingn dudit Brest; quelles isles sont

basses et voyt on les haultes terres par dessurs.

Le dixiesme jour dudit moys de Juign entrames dedans ledit hable de

Brest o nos navires, pour auoir des eaux et du boays. Et nous parez et

passez outre ladite baye, et le jour saint Barnabé, après la messe ouye,

nous allames o noz barques oultre ledit hable, vers l'Ouaist, descouurir

et veoir quelz hables il y avoit. Nous passames parmy les isles qui sont

en si grant nombre qu'il n'est possible les sçavoir nombrez, qui

contiennent enuiron dix lieues oultre ledit hable. Nous couchames en

l'vne d'icelles isles pour la nuyt passez et y trouuames en grant

quantité d'oeufs de cannes et aultres ouaiseaulx, qui hairent est isles:

lesdites isles furent nommées Toutes Isles.

Le lendemain, dozeiesme, nous persumes oultre lesdites isles; et à la

fin du fort d'icelles nous trouuames vng bon hable qui fut nommé Saint

Anthoine; Et oultre, enuiron vne lieue ou deux, nous trouuames vne

petite ripuiere fort parfonde, qui a la terre au Surrouaist, Et est

entre deux haultes terres. C'est vng bon hable, et fut planté vne croix

audit hable et nommé Sainct Seruan; au Surouaist dudit hable et

ripuiere, enuiron vne lieue, y a vng islot ront comme vng four, auironné

de plusseurs aultres plus petiz islotz, qui donne congnoissance desdits

hables. Plus oultre, à dix lieues, y a vne aultre bonne ripuiere plus

grande, où il y a pluseurs saulmons; Nous la noumasmes la ripuiere

Sainct Jacques. Estans à icelle, nous aperseumes vng grant nauire qui

estoit de la Rochelle, qui auoit passé la nuyt [cherchant] le hable de

Brest, où il pensoit aller faire sa pescherie; et ne sçauoint où ilz

estoint. Nous allames à bort auecques noz barques, Et le mysmes dedans

vng aultre hable à vne lieue plus à Ouaist que ladite ripuiere Sainct

Jacques, Lequel je pencze l'vn des bons hables du monde; Et iceluy fut

nommé le hable Jacques Cartier. Si la terre estoit aussi bonne qu'il y a

bons hables, se seroit vng bien; mais elle ne se doibt noumer Terre

Neuffue, mais pierres et rochiers effrables et mal rabottez, car en

toute ladite coste du Nort, je n'y vy vne charetée de terre, et si

descendy en plusseurs lieux; fors à Blanc Sablon, il n'y a que de la

mousse et de petiz bouays avortez; fin, j'estime mieulx que aultrement

que c'est la terre que Dieu donna à Cayn. Il y a des gens à ladite terre

qui sont assez de belle corpulance, mais ilz sont gens effarables et

sauuaiges. Ilz ont leurs cheueulx liez sur leurs testes en faczon d'vne

pougnye de fain teurcze et vng clou passé par my ou aultre chosse, Et y

lient aulcunes plumes des ouaiseaulx. Ilz se voistent de peaulx de

bestes, tant hommes que femmes; mais les femmes sont plus closes et

serrées en leurs dites peaux et sçaintes par le corps. Ilz se paingnent

de certaines couleurs tannées. Ilz ont des barques en quoy ils vont par

la mer, qui sont faictes d'escorche de bouays de boul, o quoy ilz

peschent force loups marins, Dempuis les avoir veuz, j'ay seu que là

n'est pas leur demeurance et qu'ilz viennent des terres plus chauldes,

pour prendre desditz loups marins et aultres choses pour leur vie.

Le XIIIe jour nous retournasmes o nos dites barques à bort pour faire

voille, pour ce que le temps estoit bon; Et le dymenche, XIIIIe, fysmes

chanter la messe et le lundy, XVe, appareillames dudit Brest et fysmes

la routte sur le Su, pour auoir la congnoissance de la terre que nous y

voyons aparaisante à deux isles. Mais quant nous fumes au mytan de la

baye ou enuiron, nous congneumes que s'estoit terre ferme, dont y auoit

gros cap double, l'un par dessus l'autre; Et pour ce le noumames cap

Double. Au parmy de la baye sobzdames à cent brasses et fontz curé. Il y

a de traverser de Brest audit cap Double, enuiron vignt lieues; Et à

cinq ou six lieues souldames à quarente brasses. Nous trouuames ladite

terre estre gisante au Nordest et Surrouaist, vng quart du Nort et du

Su.

Le landemain, XVIe dudit moys, nous sillames le long de la coste au

Surouaist, vng quart du Su, enuiron trante cinq lieues, dempuis cap

Double où trouuames des terres à montaignes moult haultes et effarables,

entre lesquelles y a vne apparoissante estre comme une granche, et pour

ce noumames ce lieu les monts de Granches. Icelles haultes terres et

montaignes sont hachées et creuses, Et y a entre elles et la mer des

basses terres. Ladite journée auparavant n'auions eu congnoissance

d'aultre terre pour les bruines et obscurité du temps qu'il faisoit, et

au soir nous aparut une faulte de terre, comme vne entrée de ripuiere,

entre lesdits mons des Granches et vng cap qui nous demouroit au Su

Surouaist, enuiron trois lieues de nous. Celuy cap est par le hault de

luy tout rongné et par le bas vers la mer, est à poincte; Et pour ce le

noumames cap Pointu; au Nort de luy, à vne lieue, y a vne isle platte.

Et pour ce que voullymes auoir congnoissance d'icelle entrée pour veoirs

s'il y auoit aulcune bonne posée et haure, mysmes la voille bas pour la

nuyt passez.

Le lendemain, XVIIe dudit moys, nous eumes tourmente de vent du Nordeist

et mysmes an pepefil à courrir et à la cappe, et fysmes de chemin,

vallant le Surouaist, trante sept lieues jucques au jeudy matin que nous

estions le travers d'une baye plaine de isles rondes comme coulonbiers.

Et pour ce leur donnames à nom les Coulonbiers et la baye Sainct

Jullian, de laquelle jucques à vng cap qui demeure au Su, vn quart du

Surouaist, qui fut nommé Cap Royal, y a sept lieues; Et à Ouaist

Surouaist dudit cap y a vng aultre cap qui est bien rongné par le bas de

luy et rond par le hault, au Nort duquel, enuiron demye lieue, y a une

isle basse. Celuy cap fut nommé Cap Delatte. Entre cestz deux caps y a

terres basses, par dessurs lesquelles y en a de moult haultes, en

semblance de y auoir ripuieres. A deux lieux de cap Royal y a vignt

brasses de parfont et la plus grande pescherie de grosses molues qui

soit possible; desquelles mollues en prynmes, en attendant notre

conpaignon, plus d'un cent, en moins d'un heure.

Le landemain, XVIIIe jour dudit moys, le vent nous fut contraire et

grant vent et retournames vers cap Royal cuider trouver hable. Auecques

nos barques fumes descouurir entre ledit cap Royal et cap Delatte, et

trouuames que parsurs les basses terres y a vne grande baye fort

parfonde et isles dedans, laquelle est close deuers le Su desdites

basses terres, qui font vng costé de l'antrée et cap Royal l'autre.

Lesdites basses terres s'auancent en la mer plus de demye lieue de pays

plat et mauuais fons, et au parmy de l'entrée y a un isle. Ladite baye

est en quarente huyt degrez et demy de latitude et en... degrez de

longitude. Celuy jour ne trouuames hable pour poser et tynmes pour la

nuyt à la mer, le cap à Ouaist.

Dempuis ledit jour jucques au XXIII e jour dudit moys, qui est le jour

saint Jehan, eumes tormente et vent contraire et serraison, tellement

que ne peumes auoir congnoissance de terre jucques audit jour saint

Jehan, que nous eumes congnoissance d'vn cap de terre qui nous demouroit

au Suest, qui, à nostre esme, nous demouroit au Surouaist de Cap Royal,

enuiron trante cinq lieues; et celuy jour fist bruimes et mauuais temps

et ne peumes approcher de ladite terre; et pource que s'estoit le jour

Monsgr saint Jehan, nommames le cap sainct Jehan.

Le landemain, XXVe jour, fist mauuais temps, obscur et venteux et fymes

courrir à Ouaist Nourouaist partie du jour, et le soir nous mysmes en

trauers jucques au segond quart que apparoillames; et lors, par nostre

esme, estions au Norouaist vng quart d'Ouaist dudit cap sainct Jehan,

dix sept lieues et demye. Et lorsque appareillames, le vent estoit

Norouaist, et fymes courrir au Surouaist quinze lieues, et vynmes

trouver trois isles, dont y en auoit deux petittes et acorez comme

murailles, tellement que possible n'est de monter dessurs, entre

lesquelles y a vng petit forillon; Icelles isles aussi plaines de

ouaiseaux que vng pré de herbe, qui heirent au dedans d'icelles isles,

dont la plus grande estoit plaine de _Margaulx_ qui sont blancs et plus

grans que ouays; Et en l'autre y en auoit pareillement en vne quantité

d'elle, et en l'autre plaine de _Godez_, et au bas y auoit paroillement

desdits _Godez_ et des grans _Apponatz_ qui sont paroilz de ceulx de

l'isle dont est cy dauant faict mencion. Nous descendisme au bas de la

plus petitte et tuames de _Godez_ et de _Apponatz_ plus de mille; et en

prinmes en noz barques ce que nous en voullumes. L'on y eust chargé en

vne heure trante icelles barques. Nous nommames icelles isles, isles de

Margaulx. A cinq lieues desdites isles estoit l'autre isle, à Ouaist

d'elles, qui a enuiron deux lieues de long et autant de leise. Nous y

fumes posez pour la nuyt pour auoir des eaux et du bouays à feu. Icelle

isle est rangée de sablons et beau fons et possaige à l'antour d'elle, à

seix et à sept brassez. Ceste dite isle est la milleure terre que nous

ayons veu, car ung arpant d'icelle terre vault mielx que toute la Terre

Neufue. Nous la trouuames plaine de beaulx arbres, prairies, champs de

blé sauuaige, et de poys en fleurs, aussi espes et aussi beaulx que je

vis oncques en Bretaigne, qu'ilx sembloient y avoir esté semer par

laboureux. Il y a force grouaiseliers, frassiers et rosses de Provins,

persil et aultres bonnes erbes de grant odeur. Il lui y a entour icelle

ille plusieurs grandes bestez, comme grans beuffz, quelles ont deux dans

en la gueulle, comme dans d'olifant, qui vont en la mer; De quelles y en

avoict une qui dormoict à terre à la rive de l'eau. Et allames o nos

barcques pour la cuydez prandre; mais incontinant que fumes auprès

d'elle, elle se gecta en la mer. Nous y vimes paroillement des ours et

des renarz. Celle ille fut nommée l'ille de Bryon. Aux enuiron d'icelles

illes y a de grandes marées, qui portent comme Suest et Norouaist. Je

présume mielx que aultrement, à ce que j'ay veu, qu'il luy aict aulcun

passaige entre la Terre Neuffue et la terre des Bretons. Sy ainsi

estoit, se seroit une grande abreuiacion, tant pour le temps que pour le

chemyn, se se treuue parfection en ce voyage. A quatre lieues de ladite

ille, il luy a vng beau cap que nommames cap du Daulphin, pour ce que

c'est le conmancement des bonnes terres.

Le XXVIIe dudit moys de Juin nous rangeames ladite terre, qui gist Est

Nordest et Ouaist Surouaist, et semble de loing que se soinct

butterolles de sables, pour ce que se sont terres basses et araineusses.

Nous ne pumez allez ny dessandre à icelles pour ce que le vent en

venoit, et les rangeames celluy jour, enuiron quinze lieues.

Le landemain rangeames icelle terre enuiron X lieues, jusques à vng cap

de terre rouge, qui est vng cap rongné, au dedans duquel y a vne ainze

qui s'abat au Nort et poys soume; il luy a vng sillon et perroy qui est

entre la mer et vng estanc. D'icelluy cap de terre et estanc à vng

aultre cap de terre y a enuiron quatre lieues; ce fant la terre en demy

cercle et tout rangé de sablons faictz comme vng fossé, par sur lequel

et oultre yceluy, y a comme maniere de marestz et estancq, tant comme

l'on peult voires. Et auparavant ariuez au premier cap y a deux petittez

illes assez près de terre; Et à cinq lieues dudit second cap, y a vne

ille au Surouaist qui est moult haulte et pointue, qui par nous fut

nommée Allezay. Le premier cap fut nommé le cap St. Pierre, pour ce que

le jour dudit sainct y ariuames.

Dempuix ladite ille de Bryon jusques audit lieu y a beau fons de sablon

et certaine sonde, qui asoumist, comme l'on aproche de terre.

Egallement, à cinq lieues de terre y a vignt cinq brassez et à une lieue

doze brassez, bort a terre seix brassez et partout beau fons; et pour ce

que vouillons abuoir plus emple cognoissance dudit paroige, mismes les

voilles bas et en trauers.

Et le lendemain, peneultime jour dudit moys, le vent vint au Su, vng

cart de Surouaist, et fismes couriz jusques au mardi derroin jour dudit

moys, sollail à l'Est, sans auoir congnoissance d'aulcune terre, fors

que le soir, sollail reconsant, nous vysmes terre aparoissante comme

deux illes, que nous demeuroict à Ouaist Surouaist, enuiron IX. ou X.

lieues. Et celuy jour fismes à Ouaist jusques au landemain, sollail à

l'Est, enuiron quarante lieues; Et faissant chemyn, eusmes la

congnoissance de ladite terre que nous auoit aparut comme deux illes,

que c'estoit terre ferme que gissoit Su Suest et Nort Norouaist jusques

à un cap de terre moult beau, nommé cap d'Orléans.

Toute ycelle terre est basse, vnye, la plus belle qui soict possible de

voir et plaine de beaulx arbres et prairies; mais en icelle ne peumes

trouuez hable, pour ce que c'est basse terre et poys soume et toute

rangée de sables. Nous y fumes en pluseurs lieulx o nos barcques, et

entre les aultres, dedans une belle ripuiere de peu de fons, où vysmes

des barcques de sauuaiges, qui trauersoinct ladite ripuiere qui, pour

ce, fut nommée ripuiere de Barcques; Et n'eumes aultre congnoissance

d'eulx, pour ce que le vent vint de la mer qui chargeoict alla coste et

nous conuint retires o nosdites barcques à nos nauires. Et fysmes couriz

au Nordest jusques au landemain, sollail à l'Est, premier jour de

Juillet, alla quelle heure vingt brumes et serraison, et mysmes les

voylles bas jusques enuyron dix heures qu'il esclardit; et eumes

congnoissance dudit cap d'Orléans, et d'un aultre qui en demeuroict

enuiron sept lieues au Nort, vng cart du Nordest, qui fut nommé le cap

dez Sauuaiges, au Nordest duquel, enuiron demye lieue, y a ung hessier

et bancq de pierres fort dangereux. A celuy cap nous vint vng homme qui

couroict apres nos barcques, le long de la coste, qui nous fessoict

pluseurs signes que nous retournissions vers ledit cap; et nous, voyans

telz signes, commanczames à nages vers luy, et luy voyant que

retournyons, commencza à fuir et à s'en couriz dauant nous. Nous

dessandimes à terre dauant luy et luy mysmes vng cousteau et vne

saincture de laine sur vne verge, et puix nous en allames à nos nauires.

Celuy jour rangeames ladite terre, neuff ou dix lieues, pour cuydez

trouuez hable, ce que ne peumes; car comme j'ay cy dauant dit, c'est

terre basse et soume. Nous y dessandimes celuy jour en quatre lielx,

pour voir les arbres, quelx sont merueilleussement beaulx et de grande

odeur, et trouuames que c'estoinct cedres, iffz pins, ormes blans,

frainnes, sauldres, et aultres pluseurs à nous incongneuz, touz arbres

sans fruictz. Les terres où il n'y a bouays, sont fort belles et toutes

plaines de poys, grouaiseliers blans et rouges, frasses, franboysses et

blé sauuaige, comme seille; quel il semble y abuoir esté semé et

labouré. C'est terre de la meilleure temperance qui soict possible de

voir et de grande chaleur, et y a pluseurs teurtres et ramyers et

aultres ouaiseaulx; il n'y a faulte que de hables.

Le landemain, second jour de Juillet, nous apersumes la terre au Nort de

nous qui tenoict o celle de dauant toute rangée, et congneumes que

c'estoit vne baye qui a enuiron vignt lieues de parfont et autant de

trauersée. Nous la noumasme la baye Sainct Limaire. Nous fumes au cap de

deuers le Nort o nos barcques, et trouuames le pays sy soume que a plus

et vne lieue de terre, ne y abuoict que vne brasse d'eau. Au Nordest

dudit cap, enuiron sept ou ouict lieues, nous demeuroict vng aultre cap

de terre, et entre les deux y a vne baye, en maniere de triangle, qui

estoict moult parfonde, dont le plus loign que pussion voirs d'icelle

nous demeuroict au Nordest, et estoict toute rangée de sablons, pays

soume; à dix lieues loign de terre y a vignt brasses de parfont; dempuix

ledit derrenier cap jusques audit bout et cap de terre y a quinze

lieues, et nous estans le trauers dudit cap, apersumes aultres terres et

cap qui nous demeuroict au Nort vng cart du Nordest, tout alla veue. La

nuyt fist mauuais temps et grant vent, et nous conuint meptre alla cappe

jucques au matin, tier jour de Juillet, que le vent vint à Ouaist et

fysmes porter sur le Nort pour auoir la congnoissance de ladite terre

qui estoit vne haulte terre, qui nous demeuroict au Nort Nordest par sur

les bassez terres, entre lesquelles basses terres et les haultez y

abuoict vne grande baye et ouuerture, où il luy abuoict cinquante et

cinq brassez de parfont par aulcuns lieulx, et large de enuyron quinze

lieues; et pour ladite parfondeur et laisse et changement de terres,

eumes espoir de y trouues le passage, comme il luy a au passage des

Chasteaulx. Icelle baye gist Est Nordest et Ouaist Surouaist, Et est la

terre de deuers le Su de ladite baye aussi belle que boine terre,

labourable et plaine de aussi belles champaignes et prairies que nous

ayons veu, et vnye comme vng estancq; et celle devers le Nort est une

terre haulte, à montaignes, toute plaine de arbres de haulte fustaille

de pluseurs sortez, et entre aultres y a pluseurs cèdres et pruches

aussi beaulx qu'il soict possible de voir, pour faire mastz suffisans de

mastez nauires de troys cens tonneaulx et plus; en la quelle ne vysmes

vng seul lieu vyde de bouays, fors en deux lieulx de basses terres, où

il luy abuoit des prairies et des estancq moult beaulx. Le parmy de

ladite baye est en quarante sept degrés et demy de latitude, et lxxiij

degrés de longitude.

Le cap de ladite terre du Su fut nommé cap d'Espérance, pour l'espoir

que abuions de y trouues passaige; et le quart jour dudit moys, jour

Sainct Martin, rangeames ladite terre du Nort pour trouues hable, et

entraimes en une petite baye et couche de terre toute ouuerte deuers le

Su, où il n'y a aulcun abry dudit vant, et la noumames la couche Sainct

Martin; et fusmes dedans ladite couche dempuix le quart jour jusques au

dozieme jour dudit Juillet. Et ce temps que nous fusmes en ladite

couche, fusmes le lundi seixième, après auoir ouy la messe, avecquez vne

de nos barcques pour descouuriz vng cap et pointe de terre qui nous

demouroict à sept ou ouict lieues à l'Ouaist de nous, pour voir comme

ladite terre se rabatoict; Et nous estans a demye lieue de ladite

pointe, apersumes deux bandes de barcques de sauuaiges, qui trauersoinct

de leur terre à l'austre où estoint, plus de quarante ou cinquante

barcques, et dont l'une desdites bandes de barcques ariuoict alla dite

pointe, dont il sautèrent et dessandirent à terre vng grand nombre de

gens, quelx fessoinct vng grant bruict et nous fessoinct plusieurs

signes que nous allissions à terre, nous montrant des peaulx sur des

bastons. Et pour ce que n'auions que vne seulle barcque, n'y voullimes

allez et nageames vers l'autre bande qui estoict alla mer; Et eulx

voyans que nous fuyons, esquippèrent deux de leurs plus grandez barcques

pour venir après nous, auecques lesquelles se bandèrent cinq aultres de

celles qui venoint de la mer, et vindrent jusques auprès de nostre dite

barcque, dansant et faisant plusieurs signes de voulloir nostre amytié,

nous disant en leur langaige: _Napou tou daman asurtar_, et aultres

parolles que n'entendions. Pour ce que n'auyons, comme dit est, que

l'une de de nos barcques, ne nous voullysme fiez en leurs signes, Et

leurs fysmes signes que eulx se retirassent, ce que ne voullirent; mes

nagèrent de si grande force, qu'ilz avironnèrent notre dite barcque

auecques leurs sept barcques; Et pour ce que, pour signe que nous leurs

fissions, ne se voullirent retirez, nous leurs tirames deux passeuollans

par sur eulx, Et lors ce mydrent à retournez vers ladite pointe, Et

fidrent vng bruict merueilleusement grant, après lequel commancèrent à

retournez vers nous comme dauant; et eulx estans jouxte nostre dite

barcque, leur lachames deux lanses à feu, que passèrent parmy eulx, qui

les estonna fort, tellement qu'ilz se mydrent alla fuyte à moult grant

haste et ne nous suyuirent plus.

Le landemain partie des dits sauuaiges vindrent auecques neuff barcques

alla pointe et entree de la couche où estions possés o nos nauires; Et

nous estans aduertiz de leur venue, allames o nos deux barcques alla

dite pointe et entrée, où ils estoint; et incontinant qu'ilz nous

aperczeurent, se mysdrent à fuyr, nous faisant signes qu'ilz estoint

venuz pour trafiquer auecques nous, et nous montrèrent des peaulx de peu

de valleur, de quoy ils s'acoulstrent. Nous leur fysmes paroillement

signe que nous ne leur voullyons nul mal, Et dessandismes deux hommes à

terre pour allez à eulx leurs portez des coulteaux et aulstres ferremens

et vng chappeau rouge pour donnez alleur cappitaine. Et eulx, voyant ce,

dessandirent partie d'eulx à terre auecques desdites peaulx, Et

traficquèrent ensemble et demenèrent vne grande et merueilleusse joye

d'auoir et recouurer desdits ferrements et aulstres chosses, dansans et

faissant plusieurs serymonyes, en gectant de la mer sur leur testes

auecques leurs mains, et nous baillèrent tout ce qu'ilz avoint,

tellement qu'ilz s'en retournèrent touz nulz, sans aulcune chose auoir

sur eulx, et nous fidrent signe que le landemain retourneroint auecques

d'aultres peaulx.

Le jeudi, VIIIe dudit moys, pour ce que le vant n'estoict bon pour

sortir o nos nauires, esquippames nosdites barcques pour allez

descouuriz ladite baye, et courumes celuy jour dedans enuiron XXV

lieues; Et le landemain, au matin, eumes bon temps et fysmes porter

jusques enuiron dix heures du matin, à laquelle heure eusmes

congnoissance du font de ladite baye, dont fusmes dollans et masriz; au

font de laquelle baye y abuoict par dessur les bassez terres des terres

à montaignes moult haultes; et voyant qu'il n'y abuoict passaige,

commanczames à nous en retournez. Et faisant nostre chemyn le long de la

coste, vismes lesdits sauuaiges sur l'orée d'un estanc et basses terres,

qu'ilx fessoint plusieurs feuz et fumées. Nous allames audit lieu et

trouuames qu'il luy abuoict une entrée de mer qui entroict oudit estanc,

et mysmes nosdites barcques d'un costé de ladite entrée. Lesdits

sauuaiges passèrent o vne de leurs barcques et nous aportèrent des

pièces de lou marin tout cuict, qu'ilz mysrent sur des pièces de bouays,

et puis se retirèrent, nous faissant signe qu'ilz les nous donnoint.

Nous enuoyasmes deux hommes à terre avecques des hachotz et cousteaulx,

patenostres et aultre marchandie, de quoy ilz demenèrent grande joye; Et

incontinant passèrent alla foulle, o leurs barcques, du costé où

estions, auecques peaulx et ce qu'ilz abuoint pour abuoir de nostre

marchandie; et estoint en numbre, tant hommes, femmes que enffens, plus

de troys cens, dont partie de leurs femmes que ne passèrent, danczoint

et chantoint, estantes en la mer jusques aux jenouz. Les aulstres femmes

qui estoint passées de l'aultre costé où estions, vindrent franchement à

nous et nous frotoint les bratz auecques leurs mains, et puix leuoint

les mains joingtes au ciel, en fessant plusieurs signes de jouaye; et

tellement se assurèrent auecques nous que enfin marchandames, main à

main auecques eulx, de tout ce qu'ilz abuoint, qui est chose de peu de

valleur. Nous congneumes que se sont gens qui seront fassilles à

conuertir, que vont de lieu en aulstre, viuant et prenant du poysson au

temps de pescherie pour viure. Leur terre est en challeur plus temperée

que la terre d'Espaigne, et la plus belle qui soict possible de voir, et

aussi eunye que vng estanc. Et n'y a cy petit lieu vide de bouays et

fust sur sable, qui ne soit plain de blé sauuaige, qui a l'espy come

seilgle et le grain conme auoyne, et poys aussi espez conme si on les y

abuoict semez et labourez, grouaiseliers blans et rouges, frassez,

franbouaysses et roses rouges et aultres herbez de bonne et grande

odeur; paroillement y a force belles prairies et bonnes herbes et

estancq où il luy a force saulmons. Je estime mielx que aultrement que

les gens seroint facilles à conuertir à nostre saincte foy. Ilz

appellent ung hachot en leur langue _Cochy_ et ung cousteau _Bacan_.

Nous nonmames ladite baye, la baye de Chaleur.

Nous estans certains qu'i n'y auoit passaige par ladite baye, fysmes

voille et aparoillames de ladite conche Sainct Martin, le dimanche,

douziesme jour de Juillet, pour allez charcher et decouvriz oultre

ladite baye; et fysmes couriz à l'Est le long de la coste, qui ainsi

gist enuiron dixouict lieues jusques au cap de Pratto. Et là trouuames

vne merueilleuse marée, petit fontz et la mer fort malle, Et nous

conuint serrez à terre entre ledit cap et une ille qui est à l'Est

d'iceluy, enuiron vne lieue; et là possames les ancrez pour la nuyt. Et

le landemain, au matin, fismes voille pour debuoir rangez ladite coste

qui gist Nort Nordest; mais ils souruint tant de vant controire, qu'i

nous conuint relacher de là où nous estions partiz et y fusmes ledit

jour et la nuyt jusques au landemain que fismes voille, et vysmes le

treuers d'une ripuiere qui est a cinq ou seix lieues dudit cap au Nort.

Et nous estans le trauers d'icelle ripuiere, nous vint le vant controire

et force bruymes et nonveue, et nous conuint entrer dedans icelle

riuyere, le mardi, XIIIIe jour dudit moys, et posames à l'entree jusques

au XVIe, esperans auoyr bon tempz de sortye. Et ledit jour XVIe, qui est

Jeudi, le ven renfforça tellement que l'un de nos nauires perdyt un

ancre, et nous conuynt entrer plus auant, sept ou huit lieues amont

icelle riuiere, en vng bon hable et seur que nous auions esté voyr auec

nos barques. Et pour le mauueys temps accauze et nonveue qu'il fist,

fusmes en icelluy hable et ryviere jusques au XXVe jour dudit mois, sanz

en pouuoyr sortyr; durant le quel temps nous vint grant nombre de

sauuages qui estoient venus en ladite riuiere pour pescher des

masquereaulx, desquelz il y a grant habondance; et estoient tant hommes,

femmes que enffans plus de deux cens personnes qui auoyent envyron

quarente barques, lesquelz après auoyr vng peu (esté) à terre auecques

eulx, venoyent franchement auec leurs barques aborder prez de noz

nauyres. Nous leur donnasmes des coulteaulx, pastenostres de voyrre,

peignes et aultres besongnes de peu de valleur; de quoy faisoient

plusieurs signes de joyes, leuant les mains au ciel en chantant et

dansant dedans leurs barques. Celle gent se peult nommer sauuaiges, car

c'est la plus pouure gent qu'il puisse estre au monde, car tous ensemble

n'auoyent la valleur de cinq solz, leurs barques et leurs raitz à

pescher hotez. Ilz sont tous nudz, reserué une petite peau de quoy ilz

couurent leur nature, et aulcunes vielles peaulx de bestes qu'ilz

gectent sur eulx en escharpes. Ilz ne sont point de la nature ny langue

des premiers que auions trouué. Ils ont la teste touzée à reonz tout à

l'entour, reserué vng rynet en le hault de la teste qu'ilz laissent long

comme vne queue de cheual, qu'i lyent et serent sur leurs testes en vng

loppin avecques des coroyes de cuyr. Ilz n'ont aultre logis que soubz

leurs dites barques qu'ilz tournent, auant de se coucher, sur la terre.

Dessoubz icelles ilz mangent leur chair quasi crue, après estre vng peu

eschauffée sur les charbons et pareillement leur poisson. Nous fusmes le

jour de la Magdelaine o noz barques au lieu où ilz estoient sur l'orée

de l'eaue, et descendismes franchement parmy eulx, de quoy ilz

demenèrent grand joye et se prindrent tous les hommes à chanter et

danser en deux ou troys bandes, faisant grant signe de joye de nostre

venue. Mays ilz auoyent fait fouyr toutes les jeunes femmes dedans le

boys, fors deux ou troys qui demeurèrent, à qui nous donnasmes chacun

vng pigne et à chacune vne petite clochette d'estang, de quoy ilz firent

grande joye, remercyant le cappitaine en lui frottant les bras et la

poictryne avecques leurs mains; Et en voyant que il auoyt donné à celles

qui estaient demourées, firent venir celles qui estoient fuyes au boys,

pour en auoyr autant comme les aultres, qui estoient bien vne vigtaine

qui se assemblèrent sur ledit cappitaine, en le frottant auec leurs

mains, qui est leur façon de faire chere, et il leur donna à chacune sa

petite rangette d'estaing de peu de valleur; Et incontinent se

assemblèrent ensemble à deuiser et dyrent plussieurs chanssons. Nous

trouvasmes grant quantité de macquereaulx qu'ilz auoyent pesché bien à

bor de terre, auecques des raiz qu'ilz ont à pescher, qui sont de fil de

chanure qui croist en leur pays, où ilz se tiennent ordinairement, car

ilz ne vyennent à la mer que au temps de la pescherye, ainsi que j'ay

sceu et entendu. Pareillement y croist de groz mil, comme poix, ainsi

que au Bresil, qu'ilz mangent en lieu de pain, de quoy ilz auoyent tout

plain aueques eulx, qu'i nomment en leur langaige _Kagaige_;

pareillement ont des prunes qu'ilz sechent, comme nous faisons, pour

l'yuer, qu'i nomment _Honesta_, les figues, noix, poires, pommes et

aultres fruitz et des febues qu'i nomment _Sahe_, les noix _Daheya_, les

figues _Honnesta_, les pommes.... Se on leur monstre aucune choses de

quoy ilz n'ayent point et qu'i ne sçauent que c'est, ilz secouent la

teste et dyent _Nouda_, qui est à dire qu'il n'y en a point et qu'ilz ne

sçauent que c'est. Des choses qu'ilz ont, ilz nous ont monstré par

signes la façon comme il croyst et comme ilz l'acoustrent. Ilz ne

mangent jamays chose où il y ait goust de sel. Ilz sont larrons à

merueilles de tout ce qu'ilz peuuent desrober.

Le XXIIIIe jour dudict moys nous fismes faire vne croix de trente piedz

de hault, qui fut fete deuant pluseurs d'eulx, sur la poincte de

l'entrée dudit hable, soubz le croysillon de laquelle mismes vng

escusson en bosse à troyes fleurs de lys, et dessus vng escripteau en

boys en grant, en grosse lettre de forme où il y auoit VIVE LE ROY DE

FRANCE; Et icelle croix plantasmes sur ladicte poincte deuant eulx,

lesquelz la regardèrent faire et planter; Et après qu'elle fut esleuée

en l'air, nous mismes tous à genoulx, les mains joinctes, en adorant

icelle deuant eulx et leur fismes signe, regardant et leur monstrant le

ciel, que par icelle estoit nostre Redemption, de quoy ilz firent

plusieurs admyradtions, en tournant et regardant icelle croix.

Nous estans retournez en nos nauires, vint le cappitaine, vestu d'une

vielle peau d'ours noire, dedans une barque auecques trois de ses filz

et son frère, lesquelz se aprochèrent si près du bort, comme auoyent de

costume, et nous fit vne grande harangue, nous monstrant ladite croix et

faisant le signe de la croix auec deux doydz, et puis nous monstroit la

terre tant à l'entour de nous, comme s'il eust voullu dire que toute la

terre estoit à luy, et que nous ne deuyons pas planter ladite croix sans

son congé. Et après qu'il eut finy sadite harangue, nous luy monstrasmes

une hache, faignant la luy bailler pour sa peau, à quoy il entendit et

peu à peu s'aprocha du bout de nostre nauire, cuydant auoyr ladite

hache; Et l'un de noz gens estant dedans nostre bateau, mist la main sur

sa dite barque et incontinant il en entra deux ou troys dedans leur

barque et les fist on entrer dedans nostre nauire, de quoy furent bien

estonnez, et eulx estans entrez, furent assenez par le cappitaine qu'ilz

n'auroient nul mal, en leur monstrant grant signe d'amour; et les fist

on boyre et manger et faire grant chere, et puis leur montrasmes par

signe que ladite croix auoit este plantée pour faire merche et ballise,

pour entrer dedans le hable et que nous y retourneryons bien tost et

leur apporteryons des ferremens et aultres choses, et que nous voullyons

amener deux de ses filz auecques nous, Et puys les rapporteryons audit

hable; et acoustrasmes sesditz deux filz de deux chemises et de liurées

et de bonnetz rouges, et à chascun sa chainette de laton au col, de quoy

se contentèrent fort et baillèrent leurs vieulx hallyons à ceulx qui

retournoient; et puis donnasmes aux troys que renuoyasmes, à chacun son

hachot et deux cousteaux, de quoy menèrent grant joye et eulx estans

retournez à la terre, dyrent les nouuelles aux altres. Enuyron midi

d'icelluy jour, retournèrent six barques à bort où il y auoit en chacune

cinq ou six hommes, lesquelz venoyent pour dire adieu aux deux que

auyons retenus, et leurs apportèrent du poisson et nous firent signe

qu'ilz ne habbateroyent ladite croix, en nous faisant plusieurs

harengues que n'entendions.

Le landemain, XXVe jour dudit moys, le vent vynt bon et appareillasmes

du hable; et nous estans hors de ladite ryuiere, fismes porter à l'Est

Nordest, pour ce que depuis la terre de ladite riuiere estoit la terre

rengée, faisant une baye en manière de demy cercle, dont auyons veues de

toute la couste de noz nauires; Et en faisant la routte, vynmes querre

ladite terre qui gisoit Suest et Nornoyst, le paraige de laquelle il

pouoyt auoir de distance, deppuys ladite riuiere, enuyron XX lieues.

Dempuys le lundi XXVIIe, soleil à Ouest, rengasmes ladite terre, comme

dit est, gisant Suest et Nornest, jusques au mardi que vismes ung altre

capt où la terre commence à s'abattre à l'Est et la rengasmes XV lieues,

et puis commence ladite terre à se rabbattre; mes à trois lieues

d'icellui capt y a de sonde XXIIII brasses de taygnay et le tout

desdites terres sont terres vnyes et les plus descouuertes de boys que

nous ayons veu et trouué, auec belles praryes et champaignes vertes à

merueilles. Le dit cap fut nommé le cap St Loys, pour que ledit jour

estoit la feste dudit saint, et à 40 et 9 degrez ung quart de latitude

et à soixante et treize degrez et demy de longitude.

Le mercredi au matin, nous estans à l'Est dudit cap, et fismes porter au

Norneist pour accouster la terre jusques enuyron solel couchant; icelles

gisent vers le Su dempuys ledit cap St Loys jusques à vng aultre cap

nommé cap de Memorancy; enuyron quinze lieues audit cap la terre

commence à se rabattre au Nornest. Nous cuydasmes sonder à troys lieues

ou enuyron dudit cap et ne peulmes y trouuer fonds à cent cinquante

brasses; nous rengasmes icelle terre enuyron dix lieues jusques en la

haulteur de cinquante degrez en latitude.

Le samedi, premier jour d'Aoust, à soleil leuant, husmes congnoissance

et veue d'altres terres qui nous demouroyent au Nor et au Nordest, de

meme qu'elles estoient haultes terres à merueilles et huchées à

montagnes; entre nous et lesquelles y auoyt des basses terres où il y a

bois et riuieres. Nous rangasmes lesdites terres tant d'une part que

d'aultre, passant à Nornest pour veoyr si c'estoit baye ou passage,

jusques au cinquieme jour dudit moys. Il y a de l'une terre à l'aultre

enuyron XV lieues; et le par my en C. degrez ung tiers de latitude, sanz

jamais pouuoyr gagner dedans icelle plus que enuyron XXV lieues pour la

difficulté des grands ventz et maréez qui là estoient; et fusmes jusques

au plus destroit d'icelle où l'on voyt la terre facillement de ung à

l'aultre et là commence soy alaiser. Et pour ce que ne faisions que

dechoir avaulx le vent, fusmes à terre auec nosdites barques pour deuoyr

aller jusques à ung cap de ladite terre du Su, qui estoit le plus long

et le plus hors que nous vissions à la mer où il y auoit enuiron cinq

lieues. Et nous arriuez à ladite terre, trouuasmes que c'estoient roches

et fons curé, ce que n'auions trouué par tous les lieux où auions este

deuers le Seu, despuis le cap Saint Jean. Et à icelle heure y auoit hebe

qui portoit contrevent à Oest, tellement que en nageant le long de

ladite couste, l'une de noz barques toucha sur ung rocher, qui fut

incontinent panchie, de sorte qu'il nous fallyt tous saulter hors pour

la boutter à flot. Et après que nous eusmes nagé le long de ladite

couste enuyron deux heures, le flot commença à faire, qui venoyt de

l'Oest contre nous, si impetueusement, qu'il ne nous estoit possible de

gaigner en avant la longueur d'un gy de pierre auec treize aduyrons; et

nous conuint laisser lesdites barques et plusieurs de noz gens à les

garder et aller par terre, dix ou douze hommes, jusques audit cap ouquel

trouvasmes ladite terre commencen à se rebatre au Surnoest. Nous ayant

ce veu, retournasmes auec nosdites barques et vinsmes à noz nauires qui

estaient à la voille, esperant toujours gagner en avant, qui estoient

deschuz plus de quatre lieues aual le vent de là où les auyons laissées.

Et nous arrivez audit navire, assemblasmes tous les cappitaines,

pillottes, mestres et compagnons pour auoyr l'oppinion et aduys de ce

qu'il estoit bon de faire; et après auoir l'ung après l'aultre dit que,

conscideré les grans ventz d'avaulx qui commençoyent, et que les marées

estoient fortes, tellement qu'ilz ne faisoient que decheoyr, et qu'il

n'estoit possible de gaigner oultre en ceste saison, et aussi que les

tormentes commençoyent en icelluy temps en la Terre neufve, et que nous

estions encores bien loing et ne sçauions les dangiers qui estoient

entre deux, qu'il estoit bien temps de s'en retourner ou de demeurer par

là, véant et dauantage, que si une muayson de vent du Nord nous prenoit,

que c'estoit force de y demeurer; après lesquelles oppinions prinses,

fismes arivez large à nous en retourner, et pour ce que le jour saint

Pierre nous entrasmes dedans ledit destroit, nous le nommasmes le

destroyt Saint Pierre. Nous l'avons sondé en plusieurs lieux et y auons

trouvé en aulcuns VIII.XX brasses, et en aultre cent, et plus près de

terre soixante et quinze brasses et partout fonds curé.

Et depuys ledit jour jusques au mecredi, eusmes vent à gré et fort

ventant et rengeasmes ladite terre du Nord Est Suest et Oest Nornoest,

car ainsi gist, fors une ance et cap de terre basses qui prent plus du

Suest, que est enuyron XXV lieues dudit destroit; auquel lieu vismes des

fumées que les gens de ladite terre faisoient sur ledit cap. Et pour ce

que le vent chargeoyt à la coste, n'y aprochasmes; et eulx voyans que

n'y aprochions, viendrent auec deux barques, enuyron douze homes,

lesquelz vindrent aussi franchement à bort de noz nauyres, comme s'ilz

eussent esté Françoys. Ilz nous firent entendre qu'ilz venoyent de la

grant baye et qu'ilz estoient au cappitaine Thiennot, lequel estoit sur

ledit cap, nous faisant signe qu'ilz s'en retournoyent en leurs pays,

deuers là où nous venyons et que les navyres estoient appareillez de

ladite baye, tous chargez de poisson. Nous nommasmes ledit cap le cap

Thiennot.

Dempuis celluy cap gist la terre Est Suest et Ouaist Nornoist et sont

toutes basses terres, bien belles, toutes rangées de sablon, où il y a

là mer de arafiffes et basses jusques enuyron ung lieues où commence la

terre à s'aterre à Oest et à l'Est Nordest, toute rangée d'isles

estantes à deux ou troys lieux loing de terre, le paraige desquelles y a

des basses dangereuses à plus de quatre ou cinq lieues loing de terre.

Despuis ledit mecredi jusques au samedy eusmes grant vent de Surnoist et

fismes porter à l'Est Nordest; et ledit jour vynmes querir la terre de

l'Oest de Terre neufue entre les Granches et le Cap double; et alors le

vent vint à l'Est Nordest en yre et tormente et mysmes le cap au Nort

Nornoist et allasmes querir la bande du Nort qui est comme davent tout

rengée d'isles, et nous estans jouxte ladite terre et isles, le vent

survynt et vint au Su et fismes porter dedans ladite baye, et le

lendemain, IXe d'Aoust, entrasmes dedans Blanc Sablon.

_Fin des Descouuremens._

Et depuis, sçauoyr le quinziesme jour d'Aoust, jour de feste de

l'Assumption Nostre-Dame, partismes assemblement dudit hable de Blanc

Sablon, après auoir messe et aueques bon temps vynmes jusques à la my

mer d'entre Terre neufue et Bretaigne, auquel lieu eusmes troys jours

continuez de grande tourmente de vents d'auaulx, laquelle auec l'ayde de

Dieu nous souffrismes et endurasmes; et despuis eusmes temps à gré,

tellement que arriuasmes au hable de Saint Malo dont estyons partiz, le

Ve jour de Septembre audit an.

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Relation originale du voyage de Jacques Cartier au Canada en 1534 · 第 1 / 73 题