_Quand vous lirez cette lettre, mon Guy adoré, je serai morte pour
me garder à vous, et pour que vous gardiez en vous le souvenir d'une
petite Nora qui était devenue telle que vous l'avez désirée._
_«La vie est forte; elle peut agir en nous sans le consentement de nos
cœurs.» Ce sont là des paroles, mon bien-aimé, que vous m'avez dites un
jour; mais il y a une chose qui me gardera mieux à vous que ma volonté
et que la vôtre, et cette chose, Guy, c'est la mort. Vous aviez peur, ô
mon amour, que le temps change l'un de nous. Maintenant, Guy, ce n'est
plus possible._
_J'emporte où je vais, à l'éternité, l'image de votre force noble et
fière, de votre âme d'amour, de votre beau visage, ô mon amant._
_Et toi, chéri de mon âme, tu me verras toujours jeune et presque
enfant; je me suis fixée pour jamais en toi telle que tu m'as aimée
dans ma forme, telle que tu m'as créée dans mon âme._
_J'ai bien réfléchi, mon époux; ce que je fais, je devais le faire._
_Te rappelles-tu, Guy, le petit écureuil qui s'échappa de mes bras, ce
jour béni où tu m'annonças notre mariage? Tu m'as dit plus tard, ô mon
amant, que cela t'avait paru comme ma petite âme sauvage, instinctive,
qui s'en était allée de moi pour toujours... Elle était revenue, Guy!
et je ne pouvais l'accueillir, parce qu'il m'était venu, de toi, une
âme tout autre qui a été la plus forte et qui m'a commandée._
_Ce que peut-être tu n'aurais pas osé faire, malgré tes grandes, tes
chères violences, je l'ai fait pour toi, Guy: j'ai tué Nora, afin que
Nora reste tienne!_
_Adieu, mon Guy, adieu... Ah! si j'avais trente ans!... mais que
pourrais-je te donner de plus, ô mon dieu d'amour, puisque je te donne
ma vie?_
_Adieu, Guy bien-aimé. Songe à ce que le temps aurait pu faire de
nous, et comme il est mieux que je te devance,--à l'heure où je t'aime
par-dessus tout et mieux que jamais,--dans le néant qui nous repose ou
près d'un Dieu qui nous recommence._
_Voici mon testament_:
_Dites, mon cher Guy, à mon père, que j'ai fini par bien comprendre son
martyre qui involontairement a fait le mien._
_A Jacques Maurin, que j'appelais le bon petit Jacques, donnez, mon Guy
adoré, le souvenir de moi qu'il aimera le mieux, sans doute mon fusil
de chasse._
_Dans mon cercueil, mon Guy bien-aimé, déposez le bout de la corde
rompue que traînait à son cou mon chien Jupiter, quand il s'échappa de
chez les étrangers pour me rapporter ses caresses._
_De vous, ô mon cher époux, je veux emporter dans la tombe, si mes
lèvres mortes vous semblent trop froides, un baiser dernier sur mes
grands cheveux...._
_Et de mon père et de ma mère, le diamant noir que j'ai au cœur._
_1894-95._