Après avoir lu sa lettre, j'ai couru vers elle; je tenais la lettre à
la main.
--Elle est jolie, jolie, Nora, votre grande lettre.
Et je commençais à lire tout haut, mais elle a crié:
--Non, non! tout bas, tout bas!... et pas devant moi, pas devant moi!
J'ai ri, et refusé d'obéir. Alors, elle s'est emparée de la lettre. Il
a fallu gronder, exiger... Elle me l'a rendue toute froissée.
--Voyons, ma chérie, pourquoi vous refusez-vous tous les jours à
me dire, à me donner de votre bouche, ce que ce papier m'apporte:
l'expression de vos sentiments profonds?
--Je ne sais pas! je ne veux pas! criait-elle avec ce ton d'enfant
gâtée, mal élevée, sauvage... dont j'enrage, et qui lui va si bien.
Tout à coup, j'ai dit:
--Tenez, lisez-moi cela vous-même.
--Non! oh, non!
--Comment! toujours du refus, Nora? Ah! qu'il est facile, paraît-il,
de donner ses lèvres, ses bras!--mais sacrifier un peu de son orgueil,
donner son âme, vouloir ce que veut l'ami, non! c'est trop, cela!
--Et pourquoi ne pas vouloir, dit-elle, ce que moi je veux?
--Parce que je suis l'homme, l'époux, le grand aîné, la volonté qui
dirige; je sais où je vais, j'ai quelque chose à faire de vous, et ce
sera peut-être une bonne, une heureuse petite maman. J'ai besoin de
connaître ce qu'il y a sous votre front, et même de quel style vous
écrivez. Allons, lisez-moi cette lettre.
--Pourquoi, fit-elle, Guy? c'est seulement pour me tourmenter, puisque
vous l'avez déjà lue?
--Je la comprendrai mieux, lue par vous, Nora.
--Non, non!
--Encore!
--Non, je vous en prie... Non, je ne veux pas... Un autre jour!
--Eh bien, soit, lui dis-je en caressant de la main ses beaux cheveux
(et j'entendais que ma voix aussi la caressait); soit, enfant chérie,
je ne veux pas trop vous demander. Cette promesse me suffit... Un autre
jour.
J'étais très ému, je sentais mes yeux se mouiller. Elle a vu mes yeux
humides, et alors:
--Tout de suite, si vous voulez, Guy.
Elle a lu, de sa voix cristalline, lentement, timidement. On eût juré
qu'elle épelait... Oh! la jolie écolière d'amour! Sa voix a hésité
surtout quand sont venus les passages où elle parle de printemps et
d'automne, d'oiseaux et de _mélancholie_, avec un _h_.
--Pourquoi avez-vous hésité, Nora?
--Cela me semble ridicule, Guy. Ça n'est pas vrai, d'abord, ce que je
dis des oiseaux. C'est bête. Le reste aussi. Ce n'est pas assez simple,
j'ai voulu trop bien faire, mon Guy... Et puis... je crois bien que
j'ai mis tout cela pour vous plaire, car je n'ai pas de mélancolie,
moi... Je suis contente ou mécontente, et calme ou en colère,--mais,
non, en vérité, je n'ai point de mélancolie... J'aime bien mieux le
post-scriptum, qui est un enfantillage, pour vous faire sourire. (Sur
le mot enfantillage, elle a pris un air sérieux, des plus comiques.)
Vous comprenez tout de même ce que j'ai voulu dire avec toutes ces
belles phrases. J'ai voulu dire que j'ai connu des tristesses qui me
rapprochent de vous... Vous m'aimez si tristement!... Pourquoi si
tristement, dites, mon Guy? je ne pourrai donc pas vous rendre heureux,
jamais?
J'étais charmé. Mon caprice, peut-être absurde, me devenait une joie
suprême.
* * * * *
Je l'ai remerciée. Remerciée de s'être, _pour la première fois_, sans
emportement, livrée à moi, d'âme, d'esprit, tout entière. J'ai parlé
avec émotion, entraîné.
Et,--le voilà, le miracle!--à mesure que je parlais, ses yeux
toujours si hardis se sont baissés; les paupières,--presque toujours
immobiles,--ont palpité; une rougeur a coloré ses joues. C'était un
exquis spectacle... Pour la première fois, j'avais l'impression de voir
en elle une vierge, la vierge, confuse, heureuse, hésitante, pudique,
aimante, donnée et retenue, étonnée de ne plus être à elle-même....
Je soulevais un voile--non pas physique, bien mieux que cela!--et
je voyais un peu du mystère intime, le plus fuyant, le plus caché à
elle-même, un peu de l'âme toute nue!
Je le lui ai dit avec un emportement sourd, contenu involontairement,
j'étais enchanté, ivre d'un bonheur d'adolescent, frémissant d'une
joie virile, profonde. Ève était là, revenue pour moi. Je me suis
mis à genoux devant elle. Ses petits cheveux échappés s'en venaient
sur ses joues; ses lèvres boudaient un peu mon triomphe, heureuses
pourtant de sa défaite; ses mains s'abandonnaient; le feu de ses yeux
brillants nageait dans une tendresse humide... En vérité, qu'elle était
supérieure à elle-même, ainsi reprise et vaincue par la Puissance! Et
je pensais: «Enfin, te voilà! je touche à un point d'âme, en toi, que
nul n'a touché _avant moi_! J'y suis donc arrivé! c'est une minute
délicieuse. Laisse, que je la boive à mon aise, bien doucement,
savoureusement... Enfin, tu es mienne comme je l'ai voulu! N'oublie
jamais cette minute. Ramène-la-moi, si tu peux... Non, tu n'as pas eu
ces pudeurs aux paupières abaissées, le soir où tu devins ma petite
épouse, chère audacieuse... Et maintenant te voilà frémissante sans
audace, comme soumise, et vraiment timide.»
Oui, j'ai été et je suis heureux, bien heureux de cette minute. C'est
la première qui ait été nuptiale.