--Monsieur de Fresnay fait demander à mademoiselle si mademoiselle
serait disposée à causer un instant avec lui.
Ainsi, le lendemain, parlait, debout au seuil de la chambre de Nora, le
mari de Catri, Antoine, valet de chambre.
--Où est monsieur de Fresnay? répondit gravement la petite demoiselle.
--Monsieur de Fresnay attend au salon la réponse de mademoiselle.
--Dites à monsieur de Fresnay que je descends le rejoindre dans cinq
minutes.
Antoine sortit. La toute petite se haussa sur la pointe des pieds pour
voir, dans la glace de la cheminée, un peu plus d'elle-même, passa ses
deux mains mignonnes sur ses cheveux noirs, lança à son propre regard
le regard profond de ses yeux, sourit à son image comme l'augure à
l'augure, et descendit le large escalier de marbre avec une dignité
calme que rendait très gentiment comique l'exiguïté de sa personne.
La solennité de l'appel transmis par Antoine lui ayant donné le ton,
elle entra au salon d'un air très sérieux, très «dame»!...
Sans doute elle allait apprendre quelque chose de son père. Il avait
chargé Guy d'une grave communication.
--Qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle dès le seuil.
Guy avait souri de plaisir en la voyant entrer d'une allure si...
imposante. Elle ressemblait à un de ces portraits peints par Van
Dyck, où des infantes de cinq ans, un hochet à la main, marchent
princièrement dans des robes trop longues, dans des brocarts roides et
majestueux.
Guy se leva, la prit par la main, la conduisit vers un grand fauteuil
dont le haut dossier, dès qu'elle fut assise, la fit paraître plus
mignonne encore, et s'asseyant sur une chaise en face d'elle:
--Il y a, depuis hier, de grands changements dans le cœur de votre
père et par suite il y en aura de très grands dans votre vie, ma chère
enfant. Quelques-uns dépendront de vous, et nous allons en parler
ensemble, si vous le voulez bien.
Elle écoutait avidement, plus surprise que curieuse, car jamais on
ne l'avait consultée sur rien. Ses yeux très noirs brillaient d'une
lumière douce... Et en même temps elle continuait à jouer, avec un peu
d'inconsciente coquetterie, son rôle nouveau de femme avec qui on croit
devoir parlementer.
--Causons, dit-elle.
Guy sourit encore, heureux de sa grâce mignonne, enfantine. Vraiment,
elle avait l'air de jouer à la dame en visite.
--D'abord, dit-il, votre père s'accuse et se reproche cruellement de
vous avoir mal aimée...
Elle l'interrompit d'une voix menue, nette, qui pétillait comme celle
d'un rouge-gorge:
--Dites maltraitée!
Et la douceur de son regard disparut. Il devint terne et dur.
--Soit. Mais il se le reproche, vous dis-je.
--Il est un peu tard! accentua-t-elle.
--C'est entendu... Mais il croyait avoir des raisons douloureuses...
De nouveau, elle l'interrompit.
--De battre une enfant de huit ans? dit-elle, irritée.
--Cela s'expliquera pour vous, un peu plus tard, ma pauvre et chère
petite. On ne peut pas tout entendre, à votre âge. (Ici, Nora frappa du
pied.) Et je n'ai pas mission de vous en dire plus long aujourd'hui sur
ce sujet. Ce que j'ai à vous dire me concerne, moi particulièrement.
L'œil de Nora redevint doux... Comment le noir profond de deux yeux
peut-il, en restant lui-même, paraître tout autre, exprimer tour à
tour nuit et haine ou amour et clarté?
--Votre père croit donc--il l'avoue avec douleur--avoir des torts
envers vous, qu'il veut expier.
--Il en a! dit Nora, d'un air vraiment tragique.
Guy ne souriait plus.
--Je ne crois pas, poursuivit-elle, les lui pardonner jamais. Il a été
cruel, mauvais, méchant... Je vous l'ai un peu dit l'autre jour... Je
vous le dirai mieux plus tard. J'ai été, grâce à lui, _toute ma vie_,
comme une petite damnée. Il m'a laissée seule aux mains d'étrangers.
Depuis la mort de ma mère, on ne m'a parlé avec bonté que deux
fois,--une fois quand j'avais huit ans--et l'autre fois... c'était
avant-hier! vous comprenez? Et c'est vous, Guy, c'est vous les deux
fois! Voilà pourquoi je vous aime, vous, vous tout seul, par-dessus
tout.
Elle le regarde clairement, bien en face, simplement. Et elle lui prend
la main. Et il est heureux.
Elle poursuit:
--Quant à mon père, quoi qu'il dise ou quoi qu'il fasse, je sens que je
ne l'aimerai plus jamais, jamais. Je ne peux aimer que vous... Il n'y
avait contre moi aucune raison qui permît certaines choses, non, il n'y
en avait pas...
--On verra plus tard, répond Guy.
--C'est tout vu, réplique-t-elle d'un air de colère.
Sa tête s'est redressée. Le regard est menaçant.
--On verra, répète Guy doucement, en dégageant sa main. Une heure
viendra, poursuit-il, où vous pourrez juger en connaissance de cause,
parce que vous ne serez plus une petite fille.
Ici Nora donne de nouveaux signes d'impatience.
--Pour l'instant, annonce brusquement Guy, votre père, résolu à
commencer une vie nouvelle, a congédié mademoiselle Marthe et monsieur
Gottfried.
Nora se lève d'un bond, l'œil éclairé d'une lueur de joie extatique,
les deux mains jointes, dans cette attitude de saisissement que
prennent les enfants devant quelque jouet merveilleux.
--C'est vrai, ça? murmure-t elle, immobile.
--C'est vrai, répond Guy, se levant à son tour.
--Oh! alors!... soupire-t-elle, suffoquée.
--Alors, quoi?
--Alors oui, pour sûr, il y a de grands changements!
--Ce n'est pas tout. Votre père, croyant que je peux vous être un peu
utile ici, à vous, Nora, me prie d'habiter quelque temps la villa...
Les yeux de Nora jettent des flammes plus vives... Ses deux mains
jointes se posent contre son épaule gauche et s'y écrasent comme pour
contenir un élan de tout son être... Elle attend la fin, car Guy parle
toujours.
--Et si vous y consentez, dit-il, je remplacerai un peu auprès de
vous--oh! sans aucune comparaison--mademoiselle Marthe et monsieur
Gottfried... C'est-à-dire que nous travaillerons ensemble... Nous
causerons beaucoup. J'essaierai de vous expliquer mes idées sur bien
des choses, sur les livres et sur la vie. Nous pourrons faire ensemble
un peu de musique. Bref, vous aurez pour professeur votre vieil ami...
Que dites-vous, mademoiselle, de cet arrangement-là?
Quand Guy a achevé une explication qui paraît interminable à Nora,
aussitôt,--d'un mouvement si prompt que Guy n'a pas eu le temps de
comprendre,--elle bondit sur le fauteuil, et de là, oubliant sa dignité
de dame, dominant Guy au moins de toute la tête, elle lui jette les
bras autour du cou en poussant des cris d'enfant joyeuse, et, parmi les
éclats de rire, dans un vrai délire de bonheur, elle baise et mordille
ses cheveux, effleure de la bouche son front et ses yeux, caresse sa
barbe et son cou, lui ferme de la main ses lèvres lorsqu'il veut la
conjurer d'être calme,--bref, elle fait à Guy les folles démonstrations
d'amour, les mêmes, que lui fit le bon Jupiter à son retour d'exil.
--Ce que j'en dis! ce que j'en dis!... de ça! répète-t-elle, et, à
chaque fois, elle reprend la tête bien-aimée et l'enveloppe de ses
tendresses.
Sous cet orage tourbillonnant, Guy, effaré, la tête ballottée, les
cheveux ébouriffés, le col fripé, Guy bêtement heureux, naïvement
inquiet, s'avoue déjà que le rôle de professeur amoureux d'une pareille
petite élève, n'est pas des plus commodes et pourrait bien devenir ou
ridicule ou dangereux...
Enfin, elle lâche sa proie, mais c'est pour battre des mains, tout
debout dans son fauteuil. Et de là, elle s'écrie, riant de voir son Guy
tout défait et mis à mal:
--Oh! que vous êtes drôle comme ça!
Il en prend son parti, et riant aussi:
--Deux coups de brosse, il n'y paraîtra plus, mais il ne faudra pas
recommencer souvent, Nora, à traiter de la sorte votre grave et vieux
professeur...
--Et pourquoi cela? dit-elle.
--Abandonnez d'abord les sommets que vous occupez: je demande un
armistice. Nous causerons dans la plaine. Allons, quittez vos positions.
--Et si je ne voulais pas?
--Obéissez, il le faut.
--Non! dit-elle, tout à coup butée par habitude de résistance, et
reprenant un air de révolte sans qu'elle-même en sache la raison.
Guy, lui, comprend très bien. C'est la petite sauvage, l'impulsive,
qui apparaît, redoutable. Nora est pareille à ces petits fauves
apprivoisés qui parfois, sans songer à mal, griffent ou mordent le
maître, et un beau jour finissent par le dévorer.
--Alors, dit-il froidement, je sais ce qui me reste à faire, Nora.
--Et quoi donc?
--Prendre tout simplement le même train que monsieur Gottfried.
Nora, sur ce mot, descend en silence de son fauteuil dans lequel, l'air
boudeur, elle s'assied.
--Dites-moi, maintenant, fait-elle à travers sa moue,--pourquoi il ne
faudra pas recommencer à vous montrer ma joie quand je serai contente?
Et sans attendre la réponse de Guy:
--C'est si dommage! dit-elle d'un ton naturel et tout contristé. C'est
si dommage!... C'était la première fois de ma vie que je me sentais
tout à fait heureuse.
A ce mot le cœur de Guy fond dans sa poitrine. Il se met à genoux
devant elle, et, d'un accent plein de caresse:
--C'était la première fois, Nora? alors, que vous dirai-je?... c'est
bien... c'est très bien...
Il prend ses deux mains, qu'il baise.
Il regrette de l'avoir réprimandée.
--A l'avenir, cependant, il ne faudra plus, Nora...
--Mais pourquoi? pourquoi? réplique-t-elle avec un léger retour
d'impatience.
Alors Guy, de cette voix à peine expirée, qui ne trouble pas le
silence dans l'air et qui sonne si profondément dans le silence des
cœurs:
--Parce que je vous aime.
Elle tressaille, relève sa tête enfantine et pose sa main sur la tête
de Guy comme elle faisait à Jupiter.
--Ah! dit-elle, dans un grand soupir joyeux.
--Ainsi, fait-il, vous voulez bien de moi pour maître?
--Oh! oui! dit-elle.
--Eh bien, poursuit le maître à genoux devant l'élève, je vais vous
donner tout le programme de nos leçons, ma petite Nora. C'est une assez
bonne conclusion à cette première séance, si vous vous en rappelez tous
les incidents.
--Et quel est-il, le programme?
--Il tient en trois mots. Retenez-le bien; il n'est pas très commode à
exécuter, mais vous essaierez. Le voici: _Être bonne. Aimer. Obéir._
--Je suis sûre seulement de vous aimer, dit-elle avec son air le plus
enfantin.
--Alors, il faudra m'obéir... Et si vous m'obéissez,--vous ne pouvez
manquer d'être toujours bonne.
Elle appuie sa tête sur l'épaule de Guy agenouillé. Elle lui parle,
avec sa bouche si près de l'oreille, que chaque mouvement de ses lèvres
est presque un baiser; elle murmure:
--Je serai bonne... j'obéirai... je vous aime...
Pas un instant elle n'a songé à trouver singulier et encore moins à
trouver suspect que Guy, l'aimant, consente à vivre dans la maison;
pas un instant elle ne se demande s'il a informé son père ou si, au
contraire, il le trompe. Non, ces idées ne lui viennent pas. Elle aime
Guy, et Guy va rester près d'elle. Elle est donc heureuse et ne demande
rien d'autre. Du reste, tout ce que décide Guy doit être très bien. Guy
peut faire d'elle tout ce qu'il voudra. Elle l'a dit et elle sait ce
que cela veut dire. Elle l'aime, elle est toute à lui. Ce qu'il voudra,
quand il voudra.