Le lendemain matin:
--Si jamais l'envie vous reprend d'approcher trop de moi votre vilain
museau, monsieur Gottfried, vous recevrez--j'en suis fâchée,--mon
encrier lui-même sur votre tête. Vous apprendrez que je sais me
défendre, _quand je veux_; et, selon vos honorables principes,--par la
force comme par la ruse.
--Mais, mademoiselle...
--C'est fini, ça. Si vous croyez que je ne sais pas ce qui vous agite...
--Et qu'est-ce, mademoiselle?
--Peut-être bien la Volonté de l'espèce, monsieur Gottfried, achève
Nora en éclatant de rire, mais pour sûr le désir d'épouser ma dot!
Seulement, voyez-vous, monsieur Gottfried, je bois du vin rouge, moi,
et je ne me nourris pas d'andouilles, quand elles seraient de Souabe.
--Celles de Souabe sont les meilleures, dit Gottfried ingénument.
Il ne manque jamais d'exprimer cette opinion.
--Vous seriez tout à fait gentil, monsieur Gottfried, de renoncer à vos
petits projets, et de donner votre démission. Car je vous ai assez vu,
monsieur Gottfried, et si vous ne vous en allez pas de bonne grâce,
monsieur Gottfried, je vous en ferai voir de si drôles,--que vous
n'aurez plus qu'un désir...
--Et lequel, mademoiselle?
--Celui de Rückert, monsieur Gottfried: des ailes! des ailes! des
ailes!... des ailes pour filer plus vite!
Ainsi finit la leçon de ce matin, qui n'avait pas commencé du reste, et
Gottfried, abasourdi, s'en va tenir conseil avec sa sœur.
--Mes affaires marchaient si bien... Tous ces étrangers qui envahissent
le château depuis plusieurs jours, ont tout gâté. C'est ce petit Émile
qui a fait tout le mal, pour sûr.
--Je le crains, dit Marthe.
Pendant ce temps, Nora a rencontré Émile au jardin.
Il se rapproche d'elle et dit:
--Il fait beau ce matin, mademoiselle Nora.
Cette réflexion de Louvier est fort juste. Le ciel, en effet, est très
bleu.
--Pas pour vous, non, pas pour vous, réplique Nora. Le temps s'est gâté
pour vous aujourd'hui.
--Comment l'entendez-vous, mademoiselle? dit Émile, piqué.
--Tenez, monsieur Émile, je suis une personne très petite, mais j'ai
une grande volonté... Oh! vous ne me connaissez pas! je veux ce que je
veux, et ce que je veux, je le dis. Vous ne me déplaisez pas, bien sûr,
mais je ne suis pas folle de vous, non plus... Eh bien, voilà, j'ai
fait la coquette avec vous pour en exciter un autre! c'est très mal,
mais c'est comme ça.
Et d'un petit air entendu, tout à fait risible:
--On est femme, vous savez... nous sommes toutes comme ça! Ce qui
m'amusait hier avec vous ne m'amuse plus. Alors je viens vous dire: Ne
me rejoignez plus dans les coins, n'ayez pas l'air de vous entendre
avec moi,--surtout n'essayez plus de m'embrasser... je ne veux plus!
Et d'une voix creuse, Nora ajoute:
--Ça en fait souffrir un autre!
--Alors, dit Louvier, froissé, je vous ai servi de jouet, tout
simplement?
Elle le regarde d'un air narquois:
--Ça n'était déjà pas si ennuyeux!
Puis redevenant sérieuse:
--Tenez, vous prenez de travers un aveu très gentil, très bon garçon
de ma part, monsieur Louvier. Vous manquez d'esprit en ce moment. Vous
n'avez qu'à sourire, à me tendre la main et à me promettre d'agir comme
je vous demande. Est-ce dit?
Il y a, en amour, différentes méthodes françaises; il y a la hussarde,
qui n'est pas la moins estimable. Elle est très pratiquée, et, pense
Louvier, elle réussit souvent, même aux dragons.
Il saisit l'enfant par la taille et la presse. Il est fort, il est sûr
de lui, il cherche sa bouche.
Mais il a compté sans la souplesse, l'agilité, la nervosité, la
rapidité de mouvement de la petite diablesse noire qui se tortille,
glisse sous son bras, à travers ses mains, crible ses jambes de menus
coups de pied précipités, lui égratigne les mains et la joue, tire
de-ci, de-là, sa moustache et sa barbe, harcèle en un mot l'ennemi sur
tous les points à la fois. Elle est partout. En vérité, elle lui a gâté
un peu son plaisir... Il faut bien qu'il la laisse aller... Mais une
fois à terre elle ne s'en va pas. Elle se plante devant lui, le regarde
fixement et dit:
--Est-ce qu'on est lâche, dans les dragons?
C'est avec la gamine qu'il a cru lutter; il la regarde et voit, dans
ses yeux, la femme.
Alors, honteux de lui-même et tirant son chapeau:
--Veuillez me pardonner, mademoiselle.
--Volontiers, dit-elle... Je crois bien d'ailleurs que j'ai eu les
premiers torts, monsieur. Et c'est bien pour cela que j'ai voulu être
franche avec vous.
Étourdiment Émile Louvier demande encore:
--Et quel est mon heureux rival?
Elle éclate de rire, espiègle:
--Monsieur Gottfried! s'écrie-t-elle en s'enfuyant, cette fois, au
plus vite... Monsieur Gottfried, que voici!
Gottfried, en effet, cherche M. Louvier. Il l'aborde et lui dit
solennellement:
--Vos intentions sont-elles pures, monsieur? j'ai quelque droit de vous
le demander.
Il tombe assez mal, puisque Louvier, plus vexé qu'il n'a voulu le
paraître, vient tout justement de recevoir un congé en règle.
Le dragon regarde Gottfried et, à l'idée que cet ours mal léché peut
avoir la prétention d'épouser la petite fille, il est pris de la double
envie de mourir de rage et de mourir de rire.
Il prend ce dernier parti.
--Vous riez, monsieur, et pourquoi? demande Gottfried avec dignité. Ma
question n'a rien de risible.
--La question n'est qu'impertinente, dit Louvier de plus en plus agacé,
mais le questionneur est grotesque... Tenez, fichez-moi la paix.
--J'ai quelque droit de vous interroger! répète Gottfried qui a étudié
sa phrase et préparé la scène.
Le dragon le regarde de travers et prononce placidement ces trois ou
quatre mots mystérieux qu'il a rapportés de la caserne:
--Toi, ferme ton phonographe!
--Cet instrument n'a aucun rapport avec ce qui nous occupe, dit
Gottfried, qui a juré de ne pas se laisser démonter. Voulez-vous, oui
ou non, répondre à mes questions?
--Veux-tu répondre aux miennes? dit Louvier, avec une aimable
familiarité.
--Si elles sont convenables, riposte Gottfried sans étonnement, mais
avec fierté.
--Avez-vous, oui ou non, caressé l'idée d'épouser la fille de la maison?
--Oui! dit Gottfried avec énergie, je l'ai caressée!
Il n'a pas achevé qu'il reçoit sur le matelas de sa barbe épaisse une
maîtresse gifle, mais sans s'émouvoir et non sans esprit, il répond
simplement:
--C'est tout ce que je demandais! Cher monsieur, au plaisir de vous
revoir.
Et il va se mettre en mesure d'envoyer à Louvier les témoins
nécessaires.
Mais comme il s'éloigne, la figure du petit Jacques lui apparaît entre
deux branches d'un buisson voisin, et l'enfant, gravement, lui dit:
--Est-ce que ça vous a fait bien mal, monsieur Gottfried?
L
François Mitry est à mille lieues de supposer ce qui se passe
entre Guy et Nora. Et qui pourrait s'en douter? Guy a bien près de
quarante-quatre ans. Elle n'en a pas beaucoup plus de seize.
Mitry a paru, plus que jamais, ne pas s'occuper de sa fille; il n'a
jamais été si attentif pourtant aux faits et gestes de l'enfant. Il
voit bien que le jeune Alfred est tout à fait négligé par elle. Il est
persuadé que Louvier est en bonne voie, et il s'en réjouit.
Nora mariée, il oubliera ces sept ou huit années de martyre où il lui
a fallu subir la vue de cette petite, trace vivante de la fourberie
de Thérèse.... Thérèse?... voilà le nom qu'il ne peut prononcer ni
entendre sans un secret frémissement. Amour et haine, à ce nom,
gonflent son cœur. Ce nom, c'est le ferment toujours prêt à lever en
lui et à bouillonner.... Enfin, la petite enfance de Nora appartient au
passé. Un homme va la prendre, l'emmener loin de lui, à jamais. Quel
soulagement! Oh! il se propose d'être un beau-père commode: on ne le
verra pas souvent!... Après tout, il a fait son devoir strict envers
cette petite. Il l'a négligée et laissée trop libre, c'est vrai,--mais
dans une solitude où elle était à l'abri des mauvaises influences bien
mieux qu'on ne peut l'être dans les villes. Ce Gottfried, il faut
l'avouer, est un idiot,--mais qui sait beaucoup de choses. Il n'a tenu
qu'à elle de tout apprendre de lui, et de Marthe.
Voilà ce que pense François Mitry, tout en s'occupant de ses hôtes.
Or, il y en a deux qui ne lui sont pas agréables. Ce sont les Morigny.
Comment n'a-t-il pas pensé que Mme de Morigny lui parlerait surtout
de Thérèse et de Lucien, et qu'elle était peut-être leur confidente!
Lorsqu'il a reçu la lettre par laquelle les Morigny lui annonçaient
leur retour en France, et demandaient à le revoir, il était préoccupé
de mille affaires, en train d'écrire à tous les autres invités,--et
il a répondu étourdiment à Mme de Morigny par une invitation
aimable. Est-ce étourdiment? N'a-t-il pas songé, une seconde, que par
cette Mme de Morigny, il aurait peut-être des détails nouveaux
sur son grand malheur? Quels détails? il sait tout. Qu'a-t-il besoin
de renseignements? Qu'a-t-il besoin de faire mettre le scalpel dans
sa vieille plaie fermée? Voilà ce qu'il s'est dit lorsqu'il a revu
cette femme, d'ailleurs distinguée et qui est encore belle. Elle est
triste, elle aussi. Elle a perdu, à l'étranger, une fillette que
Nora, dit-elle, lui rappelle beaucoup.... Elle n'est pas amusante, la
pauvre femme.... Encore une qui a dû tromper son cher mari! A présent,
Mitry doute de toutes les femmes.... Et depuis l'arrivée de Mme
de Morigny, il évite avec soin de se trouver seul avec elle pour ne
pas lui laisser entamer le chapitre des condoléances et avoir à subir
l'éloge, en quatre points, de sa bonne amie Thérèse!...
Enfin, Mme de Morigny lui a demandé, d'une façon formelle, un
entretien particulier. Il n'a pu refuser.
--Je vous ai paru préoccupée, depuis deux jours que je suis ici,
n'est-ce pas?
--Un peu, madame.
--C'est qu'en effet je cherchais, sans la trouver, une occasion de
causer secrètement avec vous... J'ai dû finir par vous demander cet
entretien.
--Je suis à vos ordres, madame. N'êtes-vous pas une ancienne amie?
--De votre chère femme, et par conséquent de vous, oui, cher monsieur
Mitry.
François Mitry pâlit un peu et son front s'est plissé.
--Je vous demande pardon de réveiller vos plus douloureux souvenirs,
mais il le faut.... Du reste, ne pensons-nous pas toujours à nos
morts? Les paroles n'aggravent pas notre douleur, et la soulagent
quelquefois.... Moi, tenez, j'aime à parler de ma fille!... Nous étions
au Brésil quand elle est morte, deux ans après notre départ de France.
Elle aurait tout juste l'âge de la vôtre.... Vous la rappelez-vous, ma
pauvre fillette?
--Oui, oui, dit François....
--Hélas! mon excellent monsieur Mitry, je ne sais plus comment m'y
prendre pour avouer ce qui me reste à vous dire... J'aimerais mieux...
Il ne faut pas surtout que mon mari apprenne que nous avons causé
secrètement... car j'ai peur de tout, même après tant d'années....
Et brusquement, regardant François Mitry en face:
--La chambre de votre femme, est-il vrai que vous y ayez conservé
toutes choses en place comme de son vivant?
--C'est vrai, dit François Mitry.
--Eh bien, voulez-vous m'y conduire? Ce sera plus simple....
--Venez, dit-il, étonné.
Que va-t-il apprendre? Il marche devant elle; il est sans inquiétude,
du reste. Le plus grand des malheurs, le seul qu'il ne songeât point à
redouter, ne lui est-il pas arrivé, après la mort de Thérèse? Cela a
changé, gâté sa vie. Il s'est consolé comme il a pu. Est-il vrai que
la plaie soit fermée? non. Elle saigne toujours, au fond, mais elle
est cachée à tous les yeux. Il lui arrive encore de s'attendrir en
regardant par hasard le portrait de Thérèse, ou les yeux de Nora qui
lui ressemble tant, mais il n'a plus embrassé, depuis longtemps, ni
l'enfant, ni le portrait. Il ne croit plus à l'amour, à la fidélité,
aux niaiseries du sentiment. Il n'est plus qu'un vieux célibataire,
ami du repos, et qui se donne des plaisirs réguliers, ordonnés
méthodiquement. Il joue, chasse, et ne déteste pas les plats doux.
Mlle Marthe les réussit à merveille. Il se demande s'il ne finira
pas par épouser cette aimable personne, afin d'avoir dans ses vieux
jours une servante qui ne lui donne pas son congé pour aller à d'autres
affaires. Il en est là. Et tout cet arrangement d'existence est si
simple, si bien conçu, si solide, si bête, qu'il ne voit pas trop quel
événement ou quelle parole pourrait le troubler, et faire tressaillir
son cœur desséché, de sceptique positif. Que Nora soit mariée, qu'il en
soit débarrassé, et il songera à lui-même, uniquement.
Il marche devant Mme de Morigny pour lui montrer le chemin. Il se
sent tranquille, un peu curieux cependant, malgré tout.
--Voici la chambre de ma femme, dit-il en ouvrant la porte.
Elle entre et, sans un mot, va droit au meuble où il a trouvé les
horribles lettres.
Il la regarde, stupéfait.
--Me permettez-vous d'ouvrir ce tiroir secret?
Pétrifié, il fait pourtant signe que oui. Elle ouvre. Le tiroir
est vide. Elle regarde François Mitry qui est tout pâle. Il n'ose
comprendre sa propre pensée. Il s'épouvante d'une terreur qui lui vient!
Il regarde Mme de Morigny d'un œil fou.
--Mes lettres, monsieur, dit-elle, qu'en avez-vous fait?
Ce mot le frappe comme une balle de fusil. Il chancelle.
--Vos lettres? murmure-t-il.
--Oui, mes lettres....
Il sanglote:
--Je les ai....
--Et vous les avez lues!... Ah! monsieur Mitry! monsieur Mitry! quelle
honte m'est infligée devant vous!...
Et alors, la pauvre femme, tout en larmes, entreprend de se défendre:
--Je vous demande encore une fois pardon de vous entretenir d'autre
chose que de la morte bien-aimée et, en même temps, de vous la rappeler
d'une façon si vive, mais je tiens tant à ces lettres, surtout depuis
la mort de Lucien Houzelot!.. Il est mort l'année dernière. Ma chère
Thérèse connaissait mon malheureux amour pour lui, et les affreuses,
les inévitables raisons qui m'ont mariée à monsieur de Morigny.
François Mitry a fermé les yeux. Mme de Morigny parle à un fantôme.
Le malheureux regarde, en lui-même, le désastre de sa vie, les ruines
fumantes de son cœur!
Mme de Morigny poursuit, et le flot de ses paroles passe sur lui
comme l'eau d'un torrent sur un homme qui se noie, sans lutte, attaché
aux pierres du fond:
--Vous comprenez, n'est-ce pas? poursuit-elle.
Et ce mot «vous comprenez» sonne aux oreilles du malheureux comme une
infernale ironie!
--Vous comprenez? dit-elle. La vie est horrible, voyez-vous! Il y a des
circonstances fatales dont on ne peut s'évader. Elles vous enserrent.
Du dehors, les gens ne comprennent pas, ils condamnent. Mais ceux
qui souffrent, ceux qui subissent, ceux qui sont pris, terrassés,
vaincus par les passions et les circonstances, ceux-là pourraient
dire comment ce qui semble impossible arrive au contraire sans qu'on
ait pu l'éviter... Mes lettres, monsieur Mitry, gémit-elle, de grâce,
rendez-les-moi bien vite; où sont-elles? c'est pour les ravoir avant
tout que j'ai prié mon mari de vous écrire, que je l'ai contraint à
venir ici... Il fallait, n'est-ce pas?... Je sais bien, on devrait
brûler peut-être ces souvenirs-là, mais moi, je n'ai pas pu, je ne
pourrais pas encore... J'ai cru que je ne devais pas. Je vais vous dire
pourquoi; je vais tout vous dire: ces lettres contenaient l'aveu du
père... Vous ne comprenez pas?... Tant que ma fille vivait, je voulais
avoir, pour elle au besoin, ces lettres de Lucien! où il parlait
d'elle comme d'une fille bien-aimée... Mon cher et pauvre Lucien!
Thérèse l'aimait, Lucien, à cause de moi, par pitié pour lui et pour
moi. Dans sa pureté, elle avait compris ma faute, l'avait pardonnée, et
elle avait daigné en garder la trace et la preuve,--par pitié pour moi,
à ma demande... pour rendre service à ma fille, à Lucien, à moi! Où
sont mes lettres, monsieur Mitry?
François Mitry, du pas d'une statue, s'éloigne, va dans sa chambre et
en revient avec les lettres...
--Les voici! dit-il.
Mme de Morigny ouvre le paquet, l'examine rapidement.
--Il en manque trois, fait-elle. Pourquoi?
Et François, d'une voix d'agonisant:
--J'avais voulu brûler le paquet. Seules, les lettres qui manquent ont
été consumées. Alors seulement... j'ai lu...
Mme de Morigny regarde, effarée à son tour, la blancheur de mort
répandue sur le visage de Mitry... Il garde les yeux fermés.
Elle avait cru jusqu'ici qu'il souffrait au seul souvenir de Thérèse.
Elle comprend maintenant l'horreur de la vérité.
--Et vous avez cru?... Elle n'achève pas.
François Mitry, anéanti, baisse la tête pour dire: Oui!
--Ah! malheureux! malheureux! malheureux!
Elle s'affaisse sur une chaise:
--Monsieur Mitry, dit-elle après un silence d'angoisse, j'ai pour
devoir maintenant de vous apporter une lumière complète, qui éclaire
votre affreux malheur jusqu'au fond,--et qui lave le souvenir de
Thérèse. Avec les trois lettres brûlées, il y avait une note de ma
main, à vous adressée, qui expliquait tout--car j'avais voulu prévoir
une erreur que cependant je jugeais impossible... Grâce à la précaution
que j'avais prise, la possibilité d'une erreur semblait conjurée, et
cependant, voilà!... Mais, poursuit-elle, ces lettres n'étaient pas
signées?...
--Je connaissais, répond Mitry, l'écriture de Lucien. Et puis, le
paquet portait son chiffre.
--Mais le nom de Thérèse n'apparaît nulle part, dans ces lettres!...
--Pas plus que le nom de l'enfant. Les lettres n'étant pas signées, il
était naturel qu'on n'y nommât personne. Tous les autres détails, l'âge
de l'enfant, tout, pouvaient se rapporter... à moi!... à Nora!
Mme de Morigny éclate en sanglots:
--Ah! ma pauvre Thérèse! je t'ai fait plus de mal après ta mort qu'on
n'en peut souffrir vivante!
Et d'un accent de rage, elle ajoute:
--C'est une fatalité sans nom!... Devant ces infamies de la destinée,
il n'y a rien à dire, n'est-ce pas?
Elle regarde encore Mitry. Il est toujours debout, de plus en plus
pâle, toujours pareil à une statue de la stupeur et de l'angoisse. Ses
lèvres maintenant se mettent à trembler...
--Courage! monsieur, dit la pauvre femme! courage!
Et doucement, croyant bien faire, elle ajoute:
--Voyez-vous, il fallait croire en elle, croire aveuglément, car
c'était une âme de sainte. Vous n'avez pas cru! Voilà votre faute. Ah!
monsieur Mitry, il faut croire aux âmes, bien plus qu'aux faits!
Et François Mitry s'imagine entendre la morte elle-même lui répéter
tout haut ce qu'elle lui murmurait le matin où il trouva Nora
couchée dans ce lit funèbre qui est là sous ses yeux. «C'est l'âme
seule--disait la morte,--qui est une vérité, et quand elle est connue,
c'est un crime de s'attacher aux réalités. Les faits et les réalités
sont des apparences. Les apparences peuvent mentir. Les âmes ne mentent
point. Seulement, il faut savoir les approfondir et les connaître. Tu
devais croire en moi, car tu avais vu mon âme, ou si tu ne l'avais pas
vue, c'est donc que tu ne m'avais pas assez bien aimée. Tu as douté de
l'âme que tu devais connaître; et cela, c'est un crime d'amour, et de
cela, tu as été puni affreusement!
«Mais elle, elle, ta pauvre enfant, ta fille, quelle faute avait-elle
commise et pourquoi l'as-tu châtiée? Et quand même elle n'aurait
pas été le sang de ton sang, pourquoi n'as-tu pas eu pitié de son
innocence? Voilà le second crime qui, aujourd'hui, est puni en toi...
François, François,--répète la morte,--je te l'avais bien dit: tu t'es
séparé de l'amour!»
Et, en tombant de tout son long sur le lit tragique de Thérèse, le
colosse abattu crie, à travers ses sanglots:
--Nora! Nora! mon enfant, ma fille! Nora! ma fille! mon enfant! Oh!
pourquoi est-il trop tard? et pourquoi tout cela? pourquoi tout?
pourquoi? pourquoi? pourquoi?