--Monsieur Gottfried, dit Nora, au salon, en bas, à l'heure du
crépuscule, le soir du même jour,--pas de piano aujourd'hui, je vous en
prie, monsieur Gottfried.
Nora est impatiente d'aller retrouver Guy, qu'elle a quitté voici bien
dix minutes.
--Et pourquoi cela, mademoiselle?
--Pour rien, j'ai mal aux nerfs voilà tout.
--Eh bien, ce morceau de Chopin, mademoiselle... Je vous conterai,
comme récompense, les amours de ce grand artiste.
--Vous en rabâchez, monsieur Gottfried, des amours de ce grand
artiste... Contez-moi les vôtres.
--Si vous voulez.
Gottfried se rapproche de Nora. Elle frappe du pied et imite l'enfant
qui pleure, avec de jolis sons perlés dans sa voix larmoyante.
--Non, je m'en vais... je m'en vais, moi! Moi veux pas rester!
Pourquoi cependant ne s'en va-t-elle pas, ou pourquoi est-elle venue?
C'est qu'elle meurt de l'envie d'aller retrouver Guy tout de suite,
et qu'elle fait tous ses efforts pour s'en empêcher. Sa résolution,
envers lui, n'est pas encore prise. Elle met entre lui et elle, la
personne sans importance de Gottfried, car ce Gottfried, quand elle
veut l'envoyer tout simplement promener, oh! ça n'est pas long!
--Laissez-moi aller, de bon cœur, monsieur Gottfried. Je vous
embrasserai, là!
Et elle pouffe de rire.
--Enfin! s'écrie Gottfried. Ça sera bien la première fois.
On vient d'apporter les lampes. Nora se lève, toujours riant, et va à
Gottfried. Elle lui offre son visage, il en approche le sien.
Oh! si elle pouvait savoir, la pauvre Nora, où est Guy en ce moment,
son cœur défaillerait!
Guy est assis sur un banc du parc, à vingt pas de la fenêtre du salon
qui s'éclaire sous ses yeux tout à coup, et il voit, sans rien entendre
de ce qu'ils disent, Gottfried et Nora se rapprocher... Une angoisse
atroce saisit son cœur, le serre comme un étau, le broie d'une pression
lente... Guy est jaloux, mais cela n'est rien,--il est déçu!--Qu'est-ce
que c'est donc que cette petite fille? A-t-elle ou non du cœur? que
veut-elle faire de lui?.. Évidemment, ce n'est qu'une mauvaise petite
nature, viciée encore par une absurde éducation libre. Comment lui,
Guy, serait aux mains d'une enfant, et d'une enfant pareille!.. Et il
l'aime donc, puisqu'il souffre? car il souffre horriblement!.. Des
idées contradictoires se heurtent dans sa cervelle... Se lever et fuir,
monter dans sa chambre, boucler sa valise, quitter à jamais cette
maison où il se sent en danger... car il y va de l'honneur, puisqu'elle
n'est qu'une enfant!.. Il voudrait aussi courir à cette fenêtre où
s'encadrent toujours, clairement visibles sous la transparence du
rideau, les deux visages de Nora et de Gottfried, rapprochés l'un de
l'autre... Oh! la briser du poing, cette vitre, et dire: Je suis là!
En ce moment, Gottfried, toujours dans la même attitude, est en train
de répéter:
--Mais vous ne m'embrassez pas!.. Embrassez-moi, voyons,--c'est promis.
--Et je n'en ferai rien, soyez tranquille; j'ai seulement voulu dire
que je me laisserais faire.
Il en prend son parti, et, la saisissant par les deux épaules, il baise
la joue, puis le cou, et cherche les lèvres.
Et Guy,--c'est étrange,--frappe du poing le dossier du banc sur lequel
il est assis. Guy est malheureux. Il a envie de pleurer.
--Assez! assez, monsieur Gottfried! dit Nora, c'est assez!.. Bonsoir!
Elle se sauve et disparaît.
Nora s'élance dans le parc à la recherche de Guy, qu'elle n'a pas
trouvé dans la maison. Elle ne se doute pas du mal qu'elle vient de lui
faire... Oh! si elle pouvait savoir!
Elle va le chercher bien loin... Sans le voir, elle le frôle de sa
jupe envolée au vent de la course. Et quand il sent contre son genou
le frémissement de cette robe, et sur son visage le frisson de l'air
qu'elle a déplacé, il ne sait plus ce qu'il doit faire, la saisir au
passage, la prendre pour la châtier, ou bien lui crier: «Vous vous
trompez, pauvre enfant... Le bonheur n'est pas par là...» ou bien
encore la laisser passer--à jamais.
Et du fond de l'ombre où il souffre ce tourment d'un amour à la fois
naissant et trompé, il continue à voir distinctement, à travers les
petits rideaux de guipure, légers comme un nuage, le salon éclairé,
et, au milieu, ce hideux Gottfried en train de ranger avec méthode des
brochures, des cahiers de musique.
Le cœur de Guy est éperdu. Il lui semble qu'on vient de lui reprendre
quelque chose de divin, qu'on lui avait donné. Quoi donc? il ne peut se
l'expliquer. Ne serait-ce pas simplement qu'il avait de Nora une idée
qu'il lui faut abandonner tout de suite? Oui, c'est cela. Au lieu d'une
petite fille singulière, mûrie trop tôt par le malheur d'avoir grandi
sans mère, encore enfant, déjà femme, deux fois attirante, n'a-t-il
rencontré qu'une pensionnaire effrontée, maligne, prétentieuse, un
peu vicieuse? Il s'interroge et souffre. Oui, oui, c'est bien cela,
mais, alors, pourquoi souffrir si profondément? Doit-il s'avouer qu'il
est jaloux?.. Ce n'est pas la tendresse qui pousse cette enfant,
délicieusement étrange, à jeter sa joue sur la face lippue et velue
de ce vilain casse-noisette de Nuremberg! Alors, décidément, quoi?..
quoi? L'affreuse angoisse l'oppresse toujours plus cruellement. Sa
tête éclate... En si peu de temps, avait-il donc tant espéré de cette
gamine, aux regards, aux pâleurs de femme? Hélas! Guy est amoureux! et
l'amour, le dégoût et la colère gonflent son cœur!
Ce n'est pas par hasard qu'il est venu sous cette fenêtre; il voulait
la voir, jouir de ses mouvements, les étudier aussi, se faire un
jugement. Le voilà fixé. N'était-ce pas son droit, puisqu'elle avait
attaqué son cœur, la première, elle, la maligne voleuse?
Où est-elle maintenant? A quel autre jeu a-t-elle couru?
Il se perd en silence dans les allées les plus étroites du parc,
se dissimule à tout instant derrière les arbres, l'œil aux aguets,
l'oreille tendue, épiant...
Que croit-il surprendre encore?
Quel roman compliqué suppose-t-il donc? Il a honte, lui, à son âge,
de s'occuper ainsi des gestes d'une fillette!.. Est-ce que cela le
regarde?.. Non, il se méprise d'en être là, mais une force qu'il ne
peut pas vaincre le mène où il va... il ne sait pas où... Tout à coup,
il perçoit des bruits de pas sur le gravier... Il se cache dans les
bruyères du bord de l'allée...
Un couple s'avance.
Est-ce Mitry? Est-ce Mlle Marthe?
Guy regarde et écoute. C'est Nora... avec un jeune homme! Guy ne
connaît pas Jacques.
--Ne viens pas cette semaine, Jacques, ni l'autre, entends-tu?
--Ah! répond Jacques tristement... Je sais, vous avez du beau monde.
Mais pourquoi pas au grand Pin, une fois la semaine, comme toujours?
--Non! non! plus! dit-elle. Ça n'est plus possible; on verra plus
tard... Est-ce que tu n'es plus mon bon chien?
--Si, répond vivement Jacques, si, mademoiselle, et j'obéirai.
--Eh bien, adieu.
Elle est impatiente.
En silence, Jacques la prend dans ses bras, sous le regard ardent et
invisible de Guy... Il la presse un moment contre lui, en effleurant
des lèvres, son cou, ses joues... sa bouche!
--Adieu! adieu, dit-elle.
Le petit leveur de liège, pour sortir du parc, passe par-dessus le
mur... Pourquoi pas par la porte? C'est la question que se pose Guy.
Nora retourne vers la maison. Le jugement de Guy sur Nora est fixé,
décidément fixé.
«C'est une vulgaire petite friponne! C'est bon, on veillera. Adieu,
bonsoir, mon rêve bête! Étais-je assez un vieux fou! Comme cela, en
cinq minutes, j'avais construit tout un monde d'espérances! A quoi
tiennent pourtant les choses! Ainsi, quelques heures seulement après
les caresses qu'elle m'a faites, là-bas, au creux du ravin, devant la
mer, à moi, Guy, elle en est venue à celles-ci! J'avais pu croire à un
amour naissant, touchant, suave, dans un cœur d'enfant,--et le mien
avait été remué! Et je me suis lourdement trompé.»
Cela l'indignait plus qu'il n'aurait su dire. Il ricanait tout haut!
«Non, vrai, quelle sottise!.. N'y pensons plus. A joueuse, joueur
et demi... je regarderai son manège. Ce sera un des passe-temps de
cette vie isolée... C'est égal, je ne me croyais pas si sot... Adieu,
paniers, la grêle a fait vendange!»
Et Guy, cherchant à s'analyser, trouve qu'au fond du sentiment qu'il
commençait de sentir pour Nora, il y avait, en même temps que de
l'amour, beaucoup de cette tendresse paternelle qui vient, même sans
objet, au cœur des hommes de son âge, si sourdement profonde. Gottfried
pourrait lui dire là-dessus de fort belles choses en invoquant la
Volonté de l'espèce. Guy songe tout simplement que cette forme
enfantine appelait la protection et qu'il eût été heureux de la lui
donner; que ces yeux de douleur appelaient la consolation et qu'il les
eût fermés sous ses lèvres avec joie, en berçant dans ses bras la
toute petite.
--Eh bien, dit François Mitry, le soir, à table, êtes-vous content de
votre journée, mon cher Guy?
--Enchanté! répond Guy d'un ton ironique, si froid, si dégagé, que Nora
tressaille.
--Bien vrai? demande-t-elle.
Guy prend la main droite de l'enfant et la serre dans sa main gauche
d'une pression douce et ferme. Au toucher de cette main, cette sorte de
tendresse paternelle à laquelle il songeait tout à l'heure s'éveille en
lui, et une pitié immense lui vient pour un être si jeune, si petit,
si faible, et déjà,--croit-il,--si perdu! et c'est d'une voix toute
timbrée de caresses qu'il prononce:
--Non, non, pas enchanté du tout, à la vérité. J'ai du vrai chagrin,
mademoiselle.
Il voit l'étonnement dans les yeux de Nora, et pour reprendre tant bien
que mal ce qu'il a dit, pour la tromper sur le motif de sa peine:
--C'est même afin de l'oublier, mon chagrin, que je suis venu ici;
n'est-ce pas, Mitry?
Et Nora aussitôt se propose de consoler Guy. Il a du chagrin? tant
mieux, cela le rapproche d'elle. Et voilà que tout à coup elle se sent
monter au cœur, pour lui, un grand amour définitif, étrange, capricieux
et volontaire comme elle, et qui, fait de tout son passé, va faire tout
son avenir.