Comme il était arrivé déjà cinq ans auparavant, le jour même où
il l'avait repoussée brutalement loin de lui, jetée contre terre
et blessée, Nora, cette fois encore, ne connut pas les retours de
tendresse de son père; elle ne sut pas qu'il l'avait baisée au front.
Quand elle le revit, il était sombre comme à l'ordinaire, avec une
nuance d'embarras vis-à-vis d'elle. Elle en conclut qu'il reconnaissait
ses torts, et que la volonté qu'elle avait montrée de mourir n'avait
pas été inutile: il avait compris.
A partir de ce jour où il s'était fait à lui-même des réflexions
inspirées par la mort, François Mitry résolut, mais froidement, de se
montrer plus indulgent pour Nora. La voix d'outre-tombe avait remué
en lui des profondeurs trop mystérieuses pour qu'il l'oubliât dès
le lendemain, et n'en tînt nul compte. Et peut-être le malentendu
eût-il cessé peu à peu entre l'homme et l'enfant si Nora eût voulu s'y
prêter, mais elle était d'une fierté plus indomptable que jamais. Sa
résolution de mourir avait effrayé tout le monde autour d'elle. Cette
action, qui n'était pas d'une enfant, en imposa à tous. Elle le sentit,
et commença à gouverner tyranniquement, avec des attitudes d'orgueil et
des paroles d'insolence,--plus marquées que jamais.
Plein de bonnes intentions, Mitry, un jour, en revenant de Nice, ne
trouva rien de mieux, pour exprimer à Nora ses sentiments nouveaux,
que de lui rapporter un bijou. C'était un bracelet de grand prix, le
fermoir étant orné d'un brillant assez gros, et le cercle, çà et là
piqué d'un saphir. Si joli que fût l'objet, il faut convenir que, pour
plusieurs raisons, le choix d'un bijou n'était pas heureux. Nora, en
effet, avait remarqué que Mlle Marthe, depuis quelque temps, se
parait comme une châsse. L'enfant n'avait pas eu de peine à deviner
que bracelets, colliers, boucles d'oreilles et chaînes de montre,
offerts à Marthe, ne prouvaient pas seulement la générosité, mais
surtout la reconnaissance de Mitry. Elle entendait fort bien que tout
cet étalage de bijouterie répondait, comme un remerciement, à des
services exceptionnels. Elle-même, Nora, ne portait jamais de parure.
Elle n'en avait pas besoin dans ses courses à travers bois, et son
goût de fillette pour ce qui brille se satisfaisait assez durant les
heures qu'elle passait à contempler les bijoux de sa mère, étincelants
et dormant derrière leur vitrine, et qui parlaient, ceux-là!... Le
diamant noir, à lui tout seul, avait dit bien des choses déjà au cœur
de la fillette, et il aurait fallu des joyaux vraiment singuliers, pour
étonner Nora et pour la tenter.
Mitry, avec son riche cadeau, fut maladroit et il le fut logiquement
parce qu'il n'aimait pas la pauvre petite.
Après les graves événements dont le souvenir était entre eux, il l'eût
touchée à coup sûr, en lui offrant un rien, une fleur cueillie pour
elle, une simple fleur sauvage... Il n'y songea point.
--Nora, dit-il, j'ai déposé tout à l'heure, en votre absence, dans
votre chambre, un petit souvenir pour vous, que j'ai rapporté de Nice.
C'est un bracelet qui n'est pas sans prix; il ne déparera pas votre
boîte à bijoux quand vous serez une femme. J'espère qu'il vous fera
plaisir.
Elle ouvrit des yeux étonnés et, à la fois, pleins d'indifférence.
--Un bracelet? dit-elle. Je n'en mets jamais.
Elle pensa aux parures nouvelles de Marthe, crut revoir une scène
qu'elle n'oublia jamais, celle qui l'avait poussée à fuir la maison,
à courir vers la mort,--et elle ajouta méchamment, pâle et les lèvres
minces:
--C'est à mademoiselle Marthe qu'il faut donner ces souvenirs-là... Et,
avec votre permission, je lui offrirai celui dont vous me parlez; il
est vraiment trop riche pour une jeune fille et il lui ira mieux qu'à
moi.
Mitry la regarda avec stupeur. Elle pensait bien faire acte de
vengeance, mais elle ne se doutait pas de toute la portée de ses
paroles.
La vengeance fut complète lorsqu'elle ajouta:
--J'ai, moi, les bijoux de maman!
Sur ce mot, François aurait pu s'attendrir. Il s'irrita au contraire:
--C'est bon, dit-il rudement, je vous autorise à offrir à mademoiselle
Marthe, le bijou que vous trouverez dans votre chambre.
Nora pensait aussi que son père aurait pu lui remettre ce souvenir
au lieu de lui annoncer qu'il l'avait déposé chez elle. Et lui, tout
simplement, n'avait pas osé. Il avait senti, sans y croire, le refus
possible.
Le soir, Mitry trouva sur sa table l'écrin que Nora lui avait
rapporté... Il en éprouva une sorte d'humiliation et garda un
ressentiment. La leçon était dure. Elle lui fut d'autant plus pénible,
qu'il reconnut, après réflexion, l'avoir méritée de plusieurs manières.
Il n'aurait pas dû traiter l'enfant tout juste comme il traitait
sa maîtresse, et s'il désirait vraiment la reconquérir, le moindre
témoignage de tendresse vraie aurait été plus efficace.... Il y
songeait un peu tard! Ce pauvre Mitry, en devenant sceptique, était
devenu grossier.
Bientôt il n'eut plus vis-à-vis de l'enfant terrible qu'un sentiment:
la crainte. Il craignit ses impertinences, ses lubies, son
intelligence, ses divinations. Il craignit qu'elle lui reprochât
ouvertement un jour d'avoir donné à Marthe la place qu'en effet il
avait laissé prendre à l'Allemande.
Il eut peur surtout, et à chaque instant, de pousser la révoltée à des
résolutions extrêmes.
Pour bien des choses qui pouvaient la contrarier, il prit soin de se
mieux cacher d'elle, ou de biaiser. Dans sa lutte avec la toute petite
il était vaincu. Elle en abusa inexorablement, tous les jours un peu
plus. La volonté de Nora devint souveraine en dépit de Mlle Marthe
qui fut invitée à «ne pas faire attention»... Conseil d'ailleurs
superflu. Et comme les communications affectueuses ne s'établirent
pourtant pas entre Nora et son père ni aucune autre personne de la
maison, il advint que la petite maîtresse du logis n'y commandait
pas au nom de l'amour, mais de la crainte, une crainte vague et sans
cesse pénétrante, qu'on avait de la violence de ses sentiments, de ses
rancunes, de sa haine.
Elle fut l'enfant que l'on gâte mais qu'on n'aime pas. Bientôt rien ne
résista à ses fantaisies, et elle fut libre.
Elle eut une petite voiture attelée d'un âne d'Alger, pas plus grand
que Jupiter, et qui l'emmenait seule, à droite, à gauche, sur les
chemins déserts et charmants qui suivent les caprices de la côte. Elle
eut un petit cheval arabe, nerveux et souple, qui, enjambant bruyères
et romarins, grimpait les sentiers rocailleux de la montagne les plus
ardus ou qui, le long de l'immense plage de sable, l'emportait en des
galops effrénés, sa longue crinière et sa queue noires battant son
col et son flanc d'un gris rosé et doré, ses sabots faisant rejaillir
l'écume des vagues... Elle eut une petite embarcation à elle, qu'elle
apprit à manier et qui lui donnait pour empire tous les creux des
rochers jusqu'au Lavandou dans l'ouest et à Camarat dans l'est.
Elle avait treize ans; elle était de taille exiguë, très bien
proportionnée, ce qui faisait son charme et toute sa grâce;--et, si
petite et si jeunette, elle avait le train d'existence d'une orpheline
riche, qui échappe au tuteur amoureux et faible.
Les leçons de cheval, c'était Jacques Maurin qui les lui avait données.
Né à deux lieues de là, dans la plaine de Grimaud, fameuse dans
toute la Provence pour les chevaux qu'on y élève et pour ses courses
annuelles, le petit Maurin, dès l'enfance, avait gardé les poulains; il
montait à cheval comme un Maure. Que de fois, il conduisit au bain le
cheval de «Mademoiselle!» Tout nu sur le cheval nu, il le poussait dans
les vagues, et il parlait avec tant d'enthousiasme de ses impressions
sur la bête lancée à la nage, que Nora voulut les connaître par
elle-même. Et il lui arriva dans un coin désert du rivage, de quitter
tous ses vêtements et, à cheval à la manière d'un homme, les genoux
serrés, les jambes pendantes de-ci de-là, sa petite poitrine, à peine
naissante, frémissante au souffle du grand large, ses cheveux flottant
sur ses épaules et noirs comme la crinière de sa bête, elle avait goûté
la volupté d'être libre et nue au plein air, et d'entrer ainsi dans les
vagues qui les enveloppaient tous deux de caresses fluides, fuyantes et
rapides. La bête, sous elle, ondulait comme la vague même, et, dirigée
vers l'horizon, donnait à Nora la sensation d'une fuite réalisée
vers les infinis perdus, par un chemin que ne peuvent suivre que les
navires et les monstres marins. Parfois la bête capricieuse, pour se
débarrasser de l'enfant, baissait brusquement sa tête enfoncée sous les
eaux, plongeait tout entière, et Nora regagnait la terre à la nage,
seule, heureuse et comme fière d'être semblable à une bête des eaux ou
à quelque fée marine des _Mille et une Nuits_.
On lui avait dit que parfois les chevaux qu'on pousse obstinément,
malgré eux, vers le large, s'affolent d'avoir perdu pied, oublient le
rivage et s'emportent jusqu'à la haute mer, jusqu'à la mort..... Elle
espérait toujours, vaguement, cette folie. Et, en attendant, elle en
réalisait d'autres. C'est ainsi qu'un jour, saisissant de son petit
poing la queue de son cheval qui, après s'être débarrassé d'elle,
retournait au rivage, elle se fit traîner dans l'eau derrière lui, dans
son sillage, roulée cent fois sur elle-même dans les grondements de
l'écume...
A ces jeux, elle apprenait, plus sûrement que par des caresses, la
volupté de vivre et de rêver.
L'imprécis de désir qu'elle rapportait de ces aventures, lui mettait
au cœur et dans l'esprit un rêve d'impossible entrevu, effleuré, qui
l'accompagnait sans cesse. Elle aimait le vent qui passe et elle
voulait le suivre; l'hirondelle de mer et la mouette qui rasent la
crête des vagues, y trempent l'aile et remontent; le bruit de baisers
que fait la feuille froissée contre la feuille et le grésillement des
galets que la vague apporte, remporte, en les choquant par milliers
l'un contre l'autre... Elle devenait plus sensible aux printemps,
aux étés, au rythme des saisons, aux variations des heures, sons et
couleurs, plus prompte à s'émouvoir des nuances du temps, qu'une
divinité des bois ou des eaux. Son cœur se creusait pour ainsi dire;
un vide sans fond s'y faisait qui déjà appelait des joies plus
qu'humaines. Apaisée un peu tout d'abord, mais non consolée par les
choses que Mlle Marthe appelait ses distractions, Nora conçut
bien vite un dégoût définitif pour ce qu'il y a de nécessaire et de
respectable dans les humbles occupations des existences ordinaires.
Elle gardait au cœur sa plaie d'enfant, un sourd désespoir, un éternel
regret, et, en même temps, elle avivait en elle une joie de vivre
perpétuelle, un bonheur purement physique, sans fin, recommencé avec
les matins et les soirs.