--Il y a là, monsieur, un exprès qui nous annonce que mademoiselle Nora
s'est échappée hier du couvent!
C'est une rumeur dans toute la maison. Les domestiques sont consternés
et Mlle Marthe elle-même; car, au fond des cœurs mystérieux,
l'intérêt, la haine même quelquefois, sont mêlés d'amour et de pitié.
Rien n'est pur d'alliage, pas même le mal: il ne va pas sans quelque
bien.
François Mitry donne des ordres. On attelle pour porter des dépêches au
télégraphe de Cogolin. Mais Jacques Maurin vient d'arriver au château,
il demande Mlle Nora; on l'interroge.
--Je l'ai vue hier soir, dit-il.
Alors l'imagination de tout le monde s'inquiète autrement, et quand
Jacques explique: «J'ai annoncé à mademoiselle Nora la mort de
Jupiter:»
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Catri, ses deux mains sur sa tête. Elle
en mourra! elle en est morte!
Ce mot éclaire les esprits. La petite est volontaire, violente, sombre.
Elle a pu,--oui, avec sa nature!--songer à mourir! On court sur la
plage, et François Mitry le premier... Hélas! il reconnaît sur le sable
la trace des tout petits pieds; oui, oui, ce sont les pieds mignons de
Nora, impossible de s'y tromper. Jacques les reconnaît bien, lui aussi;
il pleure: «Oh! monsieur Mitry!» Mitry se sent le cœur déchiré. Est-ce
qu'il a tué cette enfant? On s'efforce de lire les traces, mais elles
vont et viennent en divers sens; elles s'embrouillent... Nora s'est
promenée un moment ici, avant de se décider...
--Monsieur Mitry! monsieur Mitry!
C'est encore Jacques qui appelle. Le petit leveur de pièges est habile
à reconnaître dans les bois la trace du lièvre ou le pas de la perdrix
rouge...
--Ici, ici, voyez!
Et du doigt il désigne, sur la passerelle de planches où les lesteurs
en ce moment même vont et viennent, l'empreinte du petit pied mouillé
et terreux... On la retrouve tout contre le bateau, à l'autre
extrémité. Et là, plus de doute, sur le bateau Jacques a ramassé un
ruban... le ruban qui liait le bout des cheveux tressés de Nora...
François Mitry l'arrache aux mains de Jacques, ce ruban, et il le
baise; car, si elle était morte, la fille de Thérèse, il l'aimerait,
oui, comme autrefois, il l'aimerait encore, maintenant qu'il serait
trop tard!
Les lesteurs interrompent leur travail, on fouille l'eau aux environs;
on interroge la mer; on met le canot de la tartane à flot; les
douaniers accourus proposent leur petite embarcation; il y a aussi
celle de Mitry, et toute la plage s'anime de la même inquiétude et
retentit du même appel que prolonge l'écho de la colline:
«Nora! Nora! Nora!»
--Hélas! monsieur, vient dire Mlle Marthe, les petits souliers de
mademoiselle sont dans le corridor, presque cachés sous le bas d'une
portière qui traîne...
François Mitry regarde Marthe d'un regard profond... Sa fille est donc
entrée hier soir, dans la maison! Leur porte était bien mal fermée...
ils s'en sont aperçus bien tard... Il court chez lui, il entre, il
ouvre toutes les chambres... Qui sait?
Puis, un trait de lumière frappe son esprit... La chambre de Thérèse!
Il n'y a plus mis les pieds depuis longtemps, dans cette chambre; il
l'a abandonnée. Catri s'y introduit de temps en temps, lui a-t-on dit,
pour ôter la poussière et, par une idée de ménagère soigneuse, changer
les draps une fois par an, assure Mlle Marthe, le jour anniversaire
de la mort de Thérèse. Catri, en faisant cela, a aussi une vague idée
superstitieuse: il faut plaire aux morts.
Pour la première fois depuis cinq ans, il va entrer dans cette chambre
qui est séparée de la sienne par un spacieux cabinet de toilette,
condamné aussi, abandonné. Il se prépare, avec un frisson, à entrer
dans cette chambre terrible où elle est morte, où il a tant souffert!...
Et voici que cette chambre est aujourd'hui le lieu de sa suprême
espérance... Oh! si Nora n'y était pas! ou si Thérèse allait lui
apparaître!.. Il sent, à la racine de ses cheveux, l'horreur qui passe
aux heures fatales.