Quant à Mlle Marthe, elle pressentait le drame. Sur les indices
qu'elle avait; sur la coïncidence de la chute de Nora et de la maladie
de M. Mitry, son esprit avait travaillé. Elle devinait tout, et s'en
alla à la découverte. Elle visita la chambre funèbre, la chambre de
Thérèse, où était tombée Nora. La place où la pauvre petite tête avait
heurté la porte était marquée d'une tache sanglante. Mlle Marthe
n'eut aucune peine à voir que le feu avait été allumé, puis éteint et,
sur les bûches, elle trouva un fragment de lettre qui en disait assez
long. Madame avait trompé monsieur. Monsieur savait tout. Il doutait
maintenant que Nora fût sa fille!
--Ah! la pauvre petite! songea la bonne Marthe, et elle ajouta: le
pauvre homme!
Elle songea encore: Maintenant il détestera sa fille et le souvenir de
sa femme.... C'est un homme jeune encore... Je suis dans la place...
Il faut s'y maintenir--et qui sait? Dieu est si bon, il m'aidera sans
doute... On pourrait faire venir ici mon frère, le professeur.
Déjà elle envahissait tout, l'étrangère. La maison était confortable,
le parc admirable, les bois d'alentour et la vigne très productifs.
--Mon frère a vingt-trois ans, Nora en a huit. Cela fait quinze ans de
différence. J'en ai moi vingt-cinq et monsieur Mitry trente-cinq. Tout
cela va très bien... Toutes ces circonstances si pénibles sont, il en
faut convenir, des plus heureuses pour moi!
Et elle plaignait ces pauvres gens avec sincérité, mais avec un sourire.
--Voulez-vous boire encore un peu, monsieur?
--Merci, mademoiselle, cela va mieux.
--Je vais voir Nora, monsieur.
--Ah! répondit-il d'un ton dur, involontaire.
--Et que dois-je dire à mademoiselle, de la part de monsieur?
--Rien, mademoiselle, merci.
--Monsieur veut-il la voir? Mademoiselle va tout à fait bien,
maintenant. Elle a eu si peur... le soir où l'on a rapporté monsieur...
C'est à dessein qu'elle lui parlait à la troisième personne, en
servante; cela dissimulait mieux ses intentions, d'ailleurs bien
naturelles, n'est-ce pas?... Qu'on se mette à sa place.
--Je suis fort aise qu'elle aille bien, cette pauvre enfant, disait
François Mitry...
Et il soupirait:
--Oui, c'est une pauvre petite... A-t-elle été longtemps malade?
--De sa chute, oh non, mais de la peur, à cause de monsieur. Et puis
les chiens hurlaient, la cloche sonnait... il y avait de grands cris.
Elle a été impressionnée affreusement, et au lendemain même de la mort
de madame... ah! tout cela est bien triste!
--Assez, assez, mademoiselle Marthe, j'ai besoin d'un peu de repos.
Mlle Marthe arrangeait les oreillers, allumait la veilleuse, rendait
sa présence douce.
--Catherine est auprès de mademoiselle Nora, monsieur; je peux rester
auprès de vous, sans parler.
--C'est bien, c'est bien, merci...
Et de sa voix sourde qui sonnait encore le délire lointain:
--Ah! les chiens courants! les chiens courants! les voilà qui
passent... C'est eux qui l'ont prise!
Et dans l'ombre, Mlle Marthe,--tristement impressionnée, elle
aussi,--sourit à son avenir.