Le soir tombe, tristement. Le long de l'immense grève déserte, la
mer violacée est presque immobile, comme lasse de l'inutilité de ses
efforts, de ses colères et de ses plaintes. Elle se lamente cependant
encore, tout bas, résignée pour l'heure, mais toujours triste d'être
éternellement seule. Les collines du fond de la baie, la regardent
avec mélancolie; les plus lointaines semblent se hausser pour voir
par-dessus les plus proches. Les bois de chênes et de pins sont drapés
dans les vastes ombres du soir comme dans un deuil profond, où çà et là
éclate encore une larme d'or, adieu du soleil qui, là-bas, expire.
Au milieu de ce paysage presque sinistre, la grande villa, entourée de
son parc fermé de grilles, semble un château de légende. Nora ne se
figure pas autrement les palais d'enchanteurs, dont parlent les contes
de ses livres favoris.
Le médecin est accouru; il a apporté des remèdes, il ordonne avant tout
une potion calmante.
--Comment cela est-il arrivé?
--Je suis tombée, réplique Nora, sans vouloir rien dire de plus.
Elle s'obstine à taire le reste. Elle n'a jamais menti. Elle se
contente de répéter: «Je suis tombée... contre la porte!»
Dans ce cerveau d'enfant, il y a, de plus en plus, la résolution de
cacher la chose affreuse, la colère inexplicable et la brutalité de
son papa. Cela ne doit pas être connu. Elle ne veut pas qu'on devine.
Et qu'elle ait cette volonté tout bas, sans savoir, c'est terrible. Et
puis, elle a été offensée et elle ne l'avoue pas. L'offense qu'elle ne
peut ni venger, ni oublier, la livre déjà tout entière aux exaltations
solitaires de l'orgueil.
--Ce n'est rien de grave, dit le docteur.
Mais il ne voit que la blessure qu'un angle de porte a faite sur la
petite tête protégée par les grands cheveux;--il ne peut pas voir dans
ce cœur d'enfant, où quelque chose saignera toujours.
Le médecin va se retirer.
--Et monsieur Mitry? demande-t-il à Marthe, il n'est donc pas là? C'est
lui peut-être qui pourrait m'expliquer... puisque vous ne pouvez rien
me dire, vous, mademoiselle, sinon qu'il vous a appelée pour soigner
l'enfant.
Alors seulement on s'aperçoit de l'absence de «Monsieur». On s'inquiète.
Les domestiques s'interrogent. Antoine va sonner la cloche du repas,
et c'est comme un tocsin, dans la tranquillité du crépuscule, dans le
silence des collines, noires de chênes-lièges. Le jardinier a l'idée de
tirer des coups de fusil. De divers côtés, on appelle à tue-tête. Et
ces cris, ces bruits d'alarme, se détachent sur l'éternelle et monotone
plainte de la mer. Par la croisée ouverte, Nora, de son lit, au moment
où elle allait peut-être s'endormir, entend tout cela. La lampe n'est
pas allumée encore. Une grande tristesse entre par cette fenêtre avec
ces tons sinistres du soir, ces couleurs sombres traversées de lueurs
rouges, avec ces longs cris d'appel, ces coups de fusil, ces sons de
cloche qui se répètent,--toujours, toujours accompagnés en sourdine par
le gémissement des vagues.
--Voilà qui est bien drôle! dit le médecin à demi-voix.
Il est descendu sur le perron où les domestiques l'entourent.
Tous les bruits, tous les appels se sont arrêtés enfin. Il semble
qu'une voix lointaine ait répondu dans l'écho de la montagne.
Nora, dans sa chambre, frappée de terreur, ouvre sur la nuit croissante
son œil toujours plus dilaté, aux paupières fixes; Mlle Marthe l'a
quittée un moment, affolée tout à coup,--mais Jupiter est toujours là,
debout maintenant sur ses quatre pieds, devant le petit lit.
Tout le monde écoute et attend.
--Oui! oui! on a répondu!
Chacun prête l'oreille et, en effet, une voix répond... oh! lamentable.
C'est Junon qui, dans la montagne, a retrouvé son maître évanoui, et
son huhulement emplit l'écho des vallons et de la grève. Elle hurle au
perdu, elle aboie à la mort...
Nora se soulève dans son lit. Oh! cette voix!... Elle sait qu'on fait
taire les chiens qui hurlent ainsi, car cela annonce un malheur. Sa
petite imagination travaille et s'épouvante... Et comme si, à la
plainte lassée et vague de la mer, la montagne voulait répondre par une
lamentation précise, le hurlement de la bête devient distinct, prolongé
et continu...
Jupiter, inquiet, est allé vers la fenêtre; il pose sur l'appui ses
deux pattes de devant. Il a bien reconnu la voix de Junon. Il voudrait
la rejoindre, mais il doit rester ici, et il fera son devoir. Sa queue
pend à terre, immobile, toute triste. Sa tête monstrueuse se détache en
sombre sur le ciel crépusculaire et sur la mer qui réfléchit le ciel.
Enfin, après avoir écouté longtemps et s'être longtemps dominé, Jupiter
n'y tient plus, il lève lentement la tête, tend vers l'espace sa gueule
ouverte, et répond au hurlement de Junon par un appel de détresse,
infini...
Nora, folle, saute à bas de son lit, dans sa chemise longue, court
à Jupiter et prend entre ses bras la grosse tête. A peine touché, le
chien s'apaise. Son hurlement devient une plainte douce, brusquement
expirante. Il retombe sur ses quatre pattes, et comme Nora, épuisée,
s'assied sur le tapis, le chien se couche près d'elle, toujours
gémissant d'un ton radouci, et l'enfant se blottit contre la bête
qu'elle aime, se réchauffe au contact du gros corps velu, pose sa
tête sur le cou puissant qu'elle tient à deux bras, puis, peu à peu,
accablée par la fatigue de tant d'émotions, dans la rumeur sinistre de
la maison inquiète et de la mer nocturne,--elle s'endort, parce qu'elle
se sent protégée.