--Voici Nora, monsieur.
Il se leva d'un bond et, à pleins bras, il prit sa fille sur sa large
poitrine, et la pressa contre lui d'un mouvement lent, inexprimablement
tendre et fort, comme pour la faire entrer tout entière dans son cœur
ouvert.
S'il n'était pas désespéré, c'était cela l'explication: d'elle, de
Thérèse, il restait Nora.
--Ma fille! mon enfant! oh! ma fille!
Il ressaisissait la vie, l'amour, l'autre tout entière, sa femme, avec
ce geste et avec ce cri; et, lui-même, au bord du grand trou d'ombre
et de néant, il se sentait rattaché fortement à la terre parce qu'il
tenait cette frêle enfant.
--Nora! Nora! ma chère petite!
Oh! la sourde volupté paternelle qui, des talons, lui remontait au
cœur et à la tête comme si, du fond de la terre où sont les morts, où
plongent nos racines, une électricité lui venait, fortifiante, des
sources mêmes de la vie!
Nora, ses grands cheveux noirs flottant derrière son dos, inclinait
la tête sur la poitrine de son papa; elle tenait son cou large à deux
bras, et, d'elle-même, elle s'écrasait aussi, passionnément, contre son
cœur.
Le mot de la passion, elle l'avait trouvé toute seule, la veille; elle
le répéta:
--Oh! papa! je voudrais me cacher dans toi!
Pour répondre à cet appel, à ce désir de protection, il posa un bras
sur la tête de l'enfant, l'enveloppa de sa grande force aimante.
Alors, elle souffla, dans la barbe, près de son oreille:
--Où est maman, dis?
Le colosse s'assit, vaincu, comme s'il s'écroulait; il posa l'enfant
sur ses genoux.
--Ta maman?... Écoute... mais tu n'auras pas peur?... tu promets?...
Il s'arrêta. Il se sentait gauche à chaque parole... Et cependant il ne
voulait pas que la morte partît sans avoir été embrassée par sa fille,
ni que la petite chérie perdît à jamais sa mère sans l'avoir embrassée
encore.
--Ta mère, ma chérie...
Un sanglot, venu des profondeurs de sa vie, roula en lui, le secoua,
rauque.
Et brusquement il pensa qu'il n'y avait point de paroles à dire; que
ce sanglot était pour l'enfant une préparation suffisante au tragique
spectacle; que la mort ne s'explique à personne, pas plus aux grands
qu'aux tout petits;--et puisqu'il voulait que Nora vît sa mère morte,
qu'elle en gardât dans sa mémoire l'image ineffaçable, mieux valait la
mettre tout de suite en présence de celle qu'il pleurait...
--Ta mère, viens la voir... Après, tu ne la verras plus... plus
jamais... mais je te reste, moi, je te reste...
Et il l'emportait vers la douleur, en la couvrant d'un geste consolant,
tendre infiniment, plus fort que toute la mort...
V
Des fleurs, des fleurs sur un lit; des fleurs, à foison... Par la
fenêtre ouverte, la branche d'un mimosa entre, offrant aussi des
fleurs... La lumière est blanche et bleue... La grande ligne de la mer
coupe, en plein milieu, le haut cadre de la fenêtre... Les fleurs sur
le lit frémissent un peu à la brise qui vient du large, où passent des
voiles... L'égal gémissement, plein de caresse, de la mer sur le sable
de la plage, semble le battement d'un cœur infini... Près du lit, une
flamme brûle, jaune, perdue, impuissante, dans l'éclat du jour bleu
et blanc... Sous les draps, le corps de la morte se dessine en lignes
rigides; les mains sont croisées sur la poitrine, parmi les fleurs.
Les yeux sont clos; les paupières blanches, toutes blanches, dardent
leurs cils noirs; la face est belle, d'un blanc mat, irréel, sous les
bandeaux d'un noir de jais... Elle dort... mais quel sommeil? Et que
dire, dans l'atmosphère vague où les paroles, en frappant l'air,
perdent tout sens pour les oreilles humaines?
Nora, au bras de son père, regarde cela de tous ses grands yeux, plus
ouverts que jamais...
Elle _ne sait pas_, l'enfant, mais lui, l'homme, ne sait pas non plus.
--Embrasse-la, dit-il... c'est la dernière, la dernière fois.
Il incline l'enfant vers la mère. Nora la regarde et ne la reconnaît
pas.
Cependant, c'est bien elle... mais elle est trop blanche... et puis...
elle dort sans respirer!
De cette figure de mère à cette enfant, rien ne s'élance plus. Nora
le sent. Sa mère n'est donc plus là? Elle est là pourtant. Aux prises
avec le plus terrible des problèmes, l'esprit de l'enfant s'arrête,
consterné. Nora regarde, insensible et comme pétrifiée. Elle se voit
descendre vers la figure blanche qui est celle de sa mère, et où
cependant tout lui est étranger! Voici qu'elle en est tout près, et
elle appuie, sur le front, ses lèvres... Oh! ce froid! cette glace
dure, mais sèche, ce froid de la vie morte, immobile, sans réponse!
--Maman!
... Nora se rejette en arrière, terrifiée; elle retourne à son père,
plonge sa tête dans la chaleur du cou, entre la barbe et les cheveux,
prend la chair tiède avec ses lèvres, et, les yeux fermés, elle boit,
inconsciemment, mais violemment, la vie retrouvée.
--Allons, c'est assez, nous nous en allons, Nora. Il faut prier le bon
Dieu pour elle... Nous ne la verrons plus, plus jamais.
Il descend le large escalier de marbre, portant entre ses bras l'enfant
qui pleure, et, au seuil de la villa riante, parmi les lauriers-roses,
en face de la mer que la grille du parc raye joyeusement de lignes
bleuâtres où s'enchevêtrent les rosiers et les chèvrefeuilles,--il
lâche, comme un oiseau, la fillette, en lui disant:
--Va jouer avec tes grands chiens qui sont si bons pour toi. Tiens,
voici Junon et voilà ton vieux Jupiter... Accompagnez-la, mademoiselle
Marthe, mais qu'on ne sorte pas du parc aujourd'hui.
Et comme elle a huit ans à peine, Nora, qui pleure, saisit à deux mains
la queue de Jupiter. Jupiter se retourne et, d'un grand coup de langue,
baise en plein visage l'enfant qui tombe assise. Elle éclate de rire,
et ses larmes, qui luisent au soleil, roulent jusque dans sa bouche
gaie, ouverte et toute rose.