Le Démon Secret
LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cᴵᴱ
DU MÊME AUTEUR
_PARUS_
=Les moments perdus de John Shag= =3= fr.
=L’Esprit impur=, roman. In-16 =6= fr.
=Fantasques=, poèmes. Petit in-8 =22= fr.
=Le Démon Secret=, roman. In-16 =6= fr.
=Pour l’Amour du Laurier=, roman. In-16. =6= fr.
_SOUS PRESSE_
=Le Bar de la Fourche=, roman. In-16 =6= fr.
=L’Enfant qui prit peur.= In-16 =6= fr.
_Copyright by Éditions G. Crès et Cⁱᵉ, 1921._
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.
GILBERT DE VOISINS
Le Démon Secret
Out, out, brief candle!
Life’s but a walking shadow: a poor player
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more: it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.
W. S.
_NOUVELLE ÉDITION_
[Illustration]
PARIS
LES EDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
MCMXXI
A
BINET-VALMER
_Au frère et à l’ami de chaque jour._
LE
DÉMON SECRET
Mercredi, 6 février.
Je considérais ma table, ou bien encore le feu dans la cheminée, et, de
temps à autre, ma lampe, quand l’entrée de Ted Williams me fit quitter
cette inspection où je tâchais de trouver quelque plaisir.
Il vint à moi en souriant, et me dit, sûr de lui-même comme à son
ordinaire:
«Je parierais que tu ne fais rien!
--Gros malin! m’écriai-je. Voilà qui est évident! Je ne fais rien, ou,
du moins, rien que d’inutile et d’improfitable, mais, puisque te voilà,
je cesserai aussitôt la seule occupation qui m’absorbe depuis hier:
l’ennui!--Assieds-toi, fume, parle, renseigne-moi sur le temps, la
politique, la dernière en date de tes passions, désigne-moi son objet:
œuvre, pensée ou créature, et, s’il s’agit d’une créature, n’omets
surtout pas de la dépeindre exactement.--Il y a trois jours que je ne
suis sorti; j’ai oublié la couleur du ciel, le régime sous lequel nous
vivons, et je n’ai pas vu de femmes, si j’excepte Clotilde que,
d’ailleurs, tu ne verras pas, car elle fait, à cette heure, des
emplettes indispensables chez sa modiste.--Allons, mon ami, bavarde!
bavarde sans contrainte! J’ai peur de l’ennui plus que de la peste et je
m’ennuie à mourir! j’ai peur du spleen plus que d’un supplice chinois et
le spleen ne me quitte guère! je ne travaille pas... je crois, ma
parole! que je ne rêve même plus! et, pourtant, je continue à vivre,
partiellement, de façon inférieure, comme les escargots d’un
potager.--Bavarde! le bruit de tes paroles m’occupera! ou, mieux, toi
qui sembles un homme tout à fait sain, mon vieux Williams, donne-moi un
conseil qui ne soit ni trop banal ni trop absurde et tire-moi de ce
marécage.»
Ted Williams me regarda et fit la moue en balançant son monocle.
Je lui avais trop souvent présenté le spectacle qu’offre un être
démoralisé pour qu’il s’en étonnât outre mesure, mais, comme il a pour
moi une affection solide, il écoute mes plaintes attentivement. Souvent,
il propose un remède et j’eus parfois à me louer de cette intervention.
«Pourquoi donc mènes-tu une vie aussi stupide? dit-il brusquement. Quand
sera-t-elle prise, cette décision de jeter à la porte une maîtresse
insupportable? Quelle honte t’arrête? Enfin, pourquoi ne travailles-tu
pas, comme avant? Depuis quand n’as-tu pas sali une toile? Tu t’amusais
à écrire. Pourquoi ne pas continuer?
--Mon cher Ted, interrompis-je, ton affection t’entraîne. Tu proposes
une guérison trop complète. Autant dire: pourquoi n’être pas blond, au
lieu d’être brun? Pourquoi garder tes yeux noirs, quand le regard des
yeux bleus est plus clair?... C’est insensé!--Je n’ignore pas que tu
montres peu de goût pour mon amie, mais je suis attaché à Clotilde par
une tresse de fils obscurs. Rompre ce lien supposerait une vigueur qui
me fait défaut. Et puis, vois-tu! je me console, à l’aide de la pipe
d’être harcelé par cette mouche d’or. Tu m’as appris à fumer. C’est le
plus grand service que tu pouvais me rendre. L’opium adoucit le martyre
de mes amours. Tu me demandes enfin pourquoi je ne travaille pas! mais,
mon pauvre ami, c’est que, proprement, je n’ai plus rien à dire! Il faut
vivre pour rêver, or je ne vis que d’ennuyeuses heures; c’est donc par
elles que mon rêve se forme, et c’est au spleen seul que j’aboutis, car
le spleen n’est pas autre chose que la transposition en rêve de l’ennui.
Voilà pourquoi je ne peins plus! voilà pourquoi je n’écris plus!
--Mais, s’écria Ted, travaille quand même! Raconte ton spleen, raconte
ton opium, raconte Clotilde! Oui, raconte cela! On n’assassine jamais
mieux une douleur de nature basse qu’en la prostituant!»
... Et alors, je me tus et me pris à songer.
Samedi, 9 février.
L’idée se développa.--Peu à peu, je me résolus à fixer le procès-verbal
de mes délibérations intérieures.
Singulière démence!
S’il est agréable, voire utile, de noter ses gestes quand ils sont
illustres et de s’en fournir ainsi une sorte de mémorandum, je ne
conçois pas bien quelle vertu relève le journal d’un homme obscur qui ne
représente que lui-même, quand cet homme ne se distingue d’aucune façon
particulière.
Vieux de quelques décades, les mémoires d’un bourgeois de Paris
renseignent sur l’état des mœurs et la température moyenne des passions,
à une époque où les rares gazettes étaient muselées, mais, de nos
jours, les feuilles grises qui tombent chaque matin de l’Arbre de
Science nourrissent abondamment ces archives où puiseront nos
arrière-neveux si, par une étrange aberration, ils s’intéressent jamais
à notre pauvre époque.
J’écris donc pour mon seul plaisir, comme un autre prendrait des clichés
photographiques du paysage, étant voyageur, ou bien encore, s’il était
sociable, des figures humaines qui passent devant ses yeux.
«J’entends, direz-vous, mais... quel besoin d’écrire?»
Que voulez-vous! quand le vin est tiré!... Si j’avais pris quelques
précautions élémentaires, j’eusse pu m’amuser, à l’heure que voici, au
lieu de gratter ma plaie, mais, comme je fus insouciant, qu’il semble
trop tard pour y remédier, et que se plaindre est superflu,
j’entreprends de mettre ma blessure à vif, du mieux que je pourrai.
Donc, m’étant laissé gagner par cette maladie, je vais en suivre le
cours. La tâche me sera facile, car le malade m’est très cher. Je lui
tiendrai le pouls, j’ausculterai son cœur, et, spectateur qui se regarde
vivre, je serai l’acteur qui s’écoute parler.
Pour quelques sous, j’ai fait l’emplette de ce cahier:
«Est-ce pour des comptes, Monsieur?» demanda la papetière.
Elle ne croyait pas si bien dire!
Oui, dès que j’aurai vécu quelques jours, je viendrai totaliser, sur ces
pages, les peines qu’ils m’auront causées.--Sans doute ne parlerai-je
guère que du goût délicieux de mon opium de Benarès, du mauvais goût de
Clotilde, mes amours, et de l’âpre goût de mon spleen, surtout de l’âpre
goût de mon spleen... Il est, en somme, la seule manifestation de
moi-même qui sache encore m’intéresser.--Je crains qu’il devienne
chronique.--Eh! qu’importe! ses figures sont assez changeantes pour
retenir, assez subtiles pour intriguer et leur succession me donne
parfois une comédie très savoureuse.
Dimanche, 10 février.
«Tout cela est très joli, dit Ted Williams, après qu’il eut parcouru mes
pages d’hier, pourtant, sans t’offenser, laisse-moi te dire que tu ne
sais rien du métier de romancier.--Oui, tu barbouilles la toile très
médiocrement, nous le savons déjà; mais tu composes un livre plus mal
encore. Ce roman débute d’une façon folle; le lecteur n’y comprendra
rien. D’ailleurs...
--Arrête! mon ami! répliquai-je avec chaleur, ce n’est pas là un roman,
du moins dans ma pensée, ce sont de simples notes personnelles qui,
jamais, n’auront d’autre lecteur que moi. Tu t’imagines que je voudrais
publier ces divagations? Elles me servent de passe-temps, elles sont un
dérivatif, mais n’ont pas figure d’œuvre littéraire. Ce tiroir sera
leur sépulcre.
--On écrit toujours pour un public, dit Williams en souriant. Je ne
crois pas aux œuvres composées pour le tombeau. Dante-Gabriel Rossetti a
fait, dit-on, exhumer le manuscrit de son volume de sonnets, _The House
of Life_, bien que, par son ordre, on l’eût enseveli dans le cercueil de
sa femme et que les pages fussent retenues par les doigts de la
morte.--Que veux-tu! les poètes ont de ces repentirs!... Celui de
Rossetti nous a valu une belle anecdote et un beau livre.--Crois-moi,
ton public existait, en puissance, à la minute même où tu achevas ta
première page. Se raconter est peut-être la plus belle forme du
cabotinisme, mais, si élevés qu’ils soient, les tréteaux n’en supposent
pas moins une salle. Il faut concevoir cette vérité fortement, pour
trouver de l’agrément à son travail.
--Je suis donc un romancier involontaire. Soit. Et je te prends, tout
aussitôt, comme critique! Allons! vitupère à ton aise! Quels défauts
relèves-tu dans ces premières pages?
--Les plus graves! Oui, le lecteur ne sait pas de qui tu parles. Toi,
moi, Clotilde... autant de fantoches sans musculature. Présente-les
mieux, dès l’abord, ou tu n’intéresseras personne.
--Mais, mon ami, encore une fois, je ne voulais intéresser qui que ce
fût!»
Ted Williams haussa les épaules et s’approcha de la porte. Il souffre
mal d’être contredit.
Je le retins.
«Et le titre? Tu ne m’as pas donné le titre! Comment travailler à une
œuvre anonyme? Je ne me sentirai pas créateur si je ne baptise l’enfant!
De quel vocable décorer cela? Un titre! _Journal de mon ennui?_ Bien
mauvais! _Mémoires d’un Homme accablé?_ Non, c’est bête! _Anatomie du
Spleen?_ Trop prétentieux! Aide-moi donc!»
Ted Williams souriait à demi.
«Quel est le personnage principal de ta vie? demanda-t-il, Clotilde ou
le spleen?
--Oh! le spleen, sans contredit! Dans ce drame bouffon de mes jours, le
spleen est protagoniste. Il joue, à la fois, les rôles de jeune premier,
de traître et d’utilité. Il est l’acteur, l’auteur et l’orchestre. Il
occupe tout le plateau. C’est lui qui peint les décors, qui frappe les
trois coups, qui souffle les répliques. Clotilde n’est qu’une figure de
mon spleen. Le spleen est maître chez moi. Il est le ver intérieur qui
me ronge. Il est mon petit vautour. Il est le vampire qui m’évente de
son aile, pour que je ne crie pas quand il me torture. Il est le démon
secret qui m’habite, qui détermine mon moindre geste, qui mûrit toutes
mes pensées..
--Arrête! interrompit Williams. Voilà ton titre: _Le Démon secret._
--... _Le Démon secret?_... Cela ne sonne pas mal!... _Le Démon
secret?_... Oui, je veux bien.»
Jeudi, 14 février.
Puisque le plan d’un roman l’exige, puisqu’il n’est d’œuvre passable
sans exposition, je vais vous présenter, de mon mieux, la troupe de ces
élus dont je fais ma compagnie habituelle. Ted Williams, d’abord, puis
Luca Zanko et Désiré Lanthelme, ensuite Bichon, Poussière et Clotilde
(hélas!) enfin Tchéragan, mon beau chat noir, le meilleur de mes amis.
* * * * *
Ted Williams a le même âge que moi: trente-deux ans. Je ne me souviens
d’aucun jour où il ne me connut pas. Avec lui, j’ai bâti des châteaux de
sable que la mer venait détruire, et, plus tard, des châteaux en Espagne
tout aussi peu solides. Avec lui, j’ai fait d’interminables pensums et
fumé les premières cigarettes, dans le coin des cours. Avec lui, j’ai
concerté mes premières farces et passé mes premiers examens. Avec lui,
j’ai décroché des enseignes de sage-femmes. Avec lui, j’ai tâché de me
faire une âme juridique, et, quand de petites ouvrières furent cruelles
à nos dix-huit ans, nous nous confiâmes longuement ces premières peines
amoureuses.
Il n’a d’anglais que son nom et ses costumes. Il est un exemple du
_sportsman_, vêtu suivant la dernière mode insulaire, mais, par
l’esprit, il s’apparente à ce que la bourgeoisie française offre de plus
sain.--Je le vois constamment. Son absence m’est pénible.
Ted Williams me sert quelquefois de conscience; il pèse sur le balancier
quand le spleen m’entraîne. Bien souvent, il guérit ma tristesse à
l’aide d’un mot juste interposé. J’ai besoin de lui.
Ted Williams mène une vie singulière. Pendant quelques dix années, il a
couru le monde à la recherche d’insectes rares. C’est en Indo-Chine
qu’il a pris l’habitude du Bambou et de la Drogue; c’est aussi là-bas
qu’un accident de chasse l’immobilisa quelque temps.--Il traîne encore
la jambe.--Je pense que les grands voyages lui seront toujours
interdits. D’ailleurs, il se console fort bien de sa mésaventure en
faisant venir des quatre coins de la terre des papillons prodigieux pour
augmenter la collection qu’il forma jadis lui-même. J’y ai vu certaines
ailes qui porteraient jusque dans le rêve une épicière de province.--Ted
Williams ne s’ennuie jamais. Il contemple ces fleurs qui volèrent et qui
retiennent dans leurs cercueils de plâtre les plus suaves nuances du
ciel natal.
Vous décrirai-je Ted Williams au physique?
Il est grand. Sa face rasée a de la noblesse, deux grands yeux verts
l’illuminent. Ted Williams parle d’une voix souvent trop éclatante. Il
se tient très droit.--Je vous ai déjà dit qu’il boite un peu.
* * * * *
Et, voici Luca Zanko.
Vendredi, 15 février.
Avec Williams, Zanko fut le premier à fréquenter _la Verdure_. (On
appelle ainsi ma fumerie parce qu’un jour, Poussière, émue par tant de
vert et se croyant sans doute dans un bosquet, au lieu de parler,
gazouilla.) Je ne sais trop où je connus Zanko. Un soir de septembre, il
vint chez moi, accompagné d’une jeune siamoise qui, tout soudain, mourut
sur mes nattes, dans une crise de nerfs, avec d’affreux petits
hurlements dont je me souviens encore. Voilà bien cinq ans que je nomme
ce drôle mon ami.
De sa mère cypriote, il tient sans doute ce masque effrayant d’Anubis
aboyeur où la moustache rare fait plus malsaine une mauvaise lèvre. Il
n’a d’autre profession constante que de voyager, dans un très vague but
commercial, car son père maltais lui légua, avec quelque argent, l’amour
d’être _autre part_: non point: _n’importe où hors du monde_, mais très
précisément: _n’importe où dans ce monde-ci_ qu’il estime fait à sa
taille.--Il revient toujours du Japon ou des Indes, trouve deux fois
l’an des raisons, souvent lucratives pour s’expatrier... (a-t-il
d’ailleurs une patrie?) vit sur les paquebots, dans les hôtels et dans
les gares, se mettrait à courir s’il ne pouvait voyager.
Voulez-vous lancer une affaire à Cuba, au bord des Amazones, en
Corée?--Servez-vous de Luca Zanko: sa valise est prête. Il prendra soin
de vos intérêts, mais n’aura garde d’oublier les siens propres. Il
troquera, vendra, achètera... (son père était maltais), fréquentera les
tripots, fera un peu d’usure, je pense... (sa mère était cypriote),
débarquera, riche de pièces d’or qu’il ira, aussitôt, distribuer aux
filles, aux book-makers, aux croupiers, à tous les marchands de joie. Il
aura toujours, en jetant sa bourse, le geste un peu princier, et il est
étrangement fier de n’avoir jamais emprunté un sou à personne.
Zanko vivra quinze jours, à Paris, dans un bouge, quinze autres dans un
bar ou sur un champ de courses; je l’aurai toute une semaine dans ma
fumerie, car fumer c’est voyager encore. Sous l’opium il ne rêvera que
bosses, grands combats, plaies ouvertes, viols et chevauchées. Il
s’agitera, il aboiera, comme un chien qu’il est, un chien hargneux,
vagabond... peut-être fidèle.
Il doit avoir eu des ancêtres pirates, marchands de nègres ou
boucaniers, camarades d’Henri Morgan, grands chercheurs de trésors,
compagnons de la flibuste, gentilshommes de fortune et qui finirent la
corde au col ou la dague au poing. C’est le même sang qui gonfle ses
veines. Le revolver en main, il crie dans la brise étrangère et, de
retour, il n’imaginera qu’aventures nouvelles où se dépenser sans
compter jamais.
Il mourra en chantant, non! en sacrant, mais d’une voix joyeuse!
Je l’aime bien.
Tout de même... quelle tête de bandit!
* * * * *
Et voici Désiré Lanthelme.
Samedi, 10 février.
Désiré Lanthelme a la figure des gens mal occupés. A la ville, il fait
quinze métiers dont pas un seul n’est honorable, et quelques-uns très
ignobles, assurément. Vêtu comme un jockey prétentieux, il rôde le long
des murs en agitant une petite badine, et l’on se détournerait pour
éviter son salut, tant il a l’air peu recommandable avec sa cravate
rouge et son chapeau havane. Mais ne l’imaginez pas de mine patibulaire.
Bien que son nez soit triste, tombant, un peu gros du bout, son
apparence est plutôt réjouie. La bouche grasse, une fossette au menton,
des mains potelées, un ventre à l’aise, tout cela justifie le sobriquet
de _cochon rose_ qu’on lui donne dans l’intimité. Il a, de cet animal,
la sensualité et la gourmandise. Certes, il n’est pas beau. Ses yeux
clignent toujours et il porte, sur le sommet du crâne, une presque
invisible et très mince couronne de cheveux blonds que l’on dirait
décolorés, de sorte que sa tête paraît toute en chair, car il n’a ni
barbe ni moustache.
Sa seule vertu est de faire rire par des histoires malsonnantes. Il fait
rire comme Jocelyn fait pleurer. Il conte vite, d’une voix agile, en
regardant ses petites mains qu’il soigne beaucoup. Puis, quand il a
fini, il rougit un peu et contemple ses pieds, qui sont minuscules mais
qu’il chausse large. C’est un tic, répété à chaque anecdote.
Oui, je l’avoue, Lanthelme n’a rien d’un héros. Lanthelme est couard,
Lanthelme est un «faux chien»; je le sais peu scrupuleux, louche, d’âme
vilaine... et, pourtant, je le vois volontiers.
Vers l’époque où j’étais déjà à la recherche de cette paix de l’âme
qu’un bourgeois trouve dans son lit, je rencontrai Lanthelme à son
retour d’Indo-Chine. Il avait meilleure tenue. Depuis lors, je l’ai vu
descendre, pas à pas, jusqu’à sa couche actuelle, cette couche si basse
où il s’est allongé sans remords. De l’Orient, il n’a aimé que la
litière puante, les sucreries, la cantharide. Il semble toujours sortir
d’un bouge chinois... oui... mais... écoutez-le rêver...
Lanthelme est le seul d’entre nous qui rêve ainsi que l’on rêve dans les
livres. Il le fait pour son plaisir. Tout lui est sujet à
divagations.--La Drogue n’est point créatrice de merveilles, mais elle
éclaire et précise volontiers les détours d’une âme fantasque. Celle de
Lanthelme, si inquiète et si délicieusement avilie, se donne en
spectacle à tout instant.
Souvent, il nous dit les songes qui l’environnent, et les grands arbres
de la forêt d’Ankor, évoqués tout frémissants de brise en ses discours,
parlent de trépas ou d’agonie, comme parlent d’hyménée les cyprès de
Théocrite.
Ce fut Zanko qui me présenta son ami Lanthelme dans un bar
américain.--Quelle drôle d’association ils forment, tous deux! Ils sont
amis intimes! Rentré à Paris, Zanko ne quitte plus Lanthelme. Il le
traîne à sa suite, dans les mille courses qui l’occupent, chaque jour.
On les voit dans les mêmes bars. Ils s’enivrent de concert. Le même
tripot les reçoit, l’un avantageux et poitrinant, l’autre plus indécis
qu’un acteur à ses débuts, mais souriant toujours avec une bouche
mouillée.
Comment ce malandrin nomade peut-il être l’ami de ce pauvre individu?
Ils sont deux figures du vice, diraient les gens vertueux: le vice
honteux que la peur étrangle; le vice armé qui se défend et mord.
Peut-être.
En tous cas, ils sont ainsi, ayant chacun trente cinq ans d’âge.
Dimanche, 17 février.
Je vous ai présenté mes amis, parlons un peu de leurs muses.
Bichon, que Lanthelme protège, est une grasse et forte fille, normande
par la naissance, hollandaise par l’aspect. Belle de cette abondante
beauté rousse qui séduit le soldat des promenades publiques, je la crois
dépourvue d’esprit. Elle est bonne comme on s’imagine que doit être une
vache laitière. D’ailleurs elle a, dans les yeux, cette inimitable
expression de la vache qui regarde passer un train. Son goût pour
l’opium semble paradoxal, mais elle fume bien, d’une seule haleine et
dirige sans aide la cuisson de sa boulette.
Poussière se décrit autrement. Elle est mince comme un roseau. Elle a la
voix persuasive d’une flûte de roseau. Lorsque Zanko la gronde, elle
plie comme un roseau. Pour compléter l’analogie, je lui ai appris la
fable du Chêne et du Roseau. Elle la récite avec l’accent persuadé d’une
petite écolière, mais jamais elle ne se souvient de la fin.
Poussière a plusieurs défauts. Elle perd tout ce qu’on lui donne.
L’ordre n’a pour elle que peu d’attraits. Elle salit le fourneau de mes
pipes. Elle veut toujours se mettre nue: ses vêtements lui pèsent. Elle
a, je ne sais pourquoi, pris l’habitude de murmurer à chaque instant,
avec le plus doux sourire, d’abominables, de hideux jurons, érotiques et
populaciers.
Elle a vingt ans.
Elle est charmante.
Mardi, 19 février.
Sans doute vous parlerai-je beaucoup de Clotilde, dans ce journal; je ne
vous donnerai donc, aujourd’hui, qu’une légère esquisse de cette jeune
personne.
J’aime Clotilde dans ses particularités. Elles sont nombreuses. Clotilde
ne ressemble ni à Jeanne, ni à Lucienne, ni à Zéphyrine.
Clotilde est bien Clotilde.
Clotilde n’a jamais que des sentiments pleins de mesure. Si elle m’aime,
c’est avec sagesse, comme on aime la tisane. Je ne pense pas qu’elle me
trompe, ou, si elle le fait, je ne puis l’en blâmer, car ses amants
doivent la séduire, chaque fois, par une dissertation concluante.
Jamais Clotilde ne rêve. Je l’ai menée sur les bords de lacs merveilleux
où le songe s’évapore de chaque fleur, où des souvenirs d’amour, et des
plaintes, et des sanglots, errent en gémissant comme les Ombres dans le
onzième chant de l’Odyssée... mais, en ces lieux, Clotilde n’a point
connu la mélancolie.
Clotilde digère bien. Clotilde est brune. Clotilde a du bon sens, non
pas le bon sens lourd et large d’une paysanne, mais le bon sens étriqué
de la petite bourgeoise. Jamais je ne gronde Clotilde, car elle a
toujours raison. Même en ses pires fantaisies, Clotilde a toujours
raison.--Retenez cela.--Souvent il me prend des envies de la cravacher.
Clotilde sourit rarement, bien qu’elle fasse parfois le geste de
sourire.--Je l’adore,--mais, bientôt, j’étudierai des poisons rapides et
secrets...
Enfin... enfin... Clotilde est belle! oh! belle à me damner!... bien
qu’elle louche de l’œil gauche, à certains moments.
* * * * *
Voilà, cher lecteur! les présentations sont faites!
«Mais, répondrez-vous, pourquoi choisir votre compagnie quotidienne avec
si peu de discernement? Quoi! si l’on excepte Ted Williams, cette
congrégation n’est-elle pas singulière? Un homme extravagant, un autre
homme dont la moralité semble douteuse! deux femmes faciles, une
troisième intolérable!...»
Détrompez-vous! Mes amis sont fort bien choisis, car l’opium me les
amena. Mieux qu’un sage réputé, le subtil opium distingue ce qui
convient à ses clients et, s’il m’imposa Clotilde, je pense que c’est en
expiation de quelque crime mal défini, que je commis jadis, dans une vie
antérieure.
Ainsi, tout est bien.--Fumons.--J’ai de la nouvelle drogue. Le Chinois
de la rue Lepelletier assure qu’elle est excellente.--Fumons.--Ce sera
toujours quelques heures d’oubli.
Lundi, 18 février.
Et puisque, depuis hier, vous connaissez mes amis, entrez chez
moi.--J’ai vu beaucoup de fumeries, mais, à plus d’un fumeur, je
pourrais citer la mienne en exemple.--Ma fumerie est sincère.
* * * * *
Je pense que l’idée fut originale d’offrir des pipes d’opium, aux
personnes dont j’aime le commerce, dans cet atelier si haut perché qui
domine les jardins du Trocadéro.--Il y a trois ans, nous nous
réunissions dans un petit rez-de-chaussée, près de la place Clichy, mais
je préfère de beaucoup ma nouvelle installation.
L’abord est celui d’une maison moderne: des croisillons de vitres à
l’entrée, un ascenseur autour duquel s’enroule l’escalier fleuri de
lampes électriques, des bourgeois à tous les étages (je connais bien
leur vie et la dirai un jour), six paliers... enfin, on arrive chez moi.
C’est, après l’antichambre, un grand atelier blanc, avec une vaste
alcove tendue de vert et que peut fermer un rideau lourd.--Là, de façon
intermittente et fugitive, je fais de la mauvaise peinture quand mes
occupations ordinaires cessent de m’intéresser; là, j’écris des choses
vagues, des notes, des fins de sonnets, des poèmes en prose... rien qui
vaille.
Imaginez un capharnaüm encombré de chevalets, de tableaux inachevés, de
petites tables. Dans le coin, un grand bureau. Au bas du mur, des
toiles, retournées, montrent leurs clefs de bois. Cela est banal, mais
voici l’alcove verte. Sous sa frise, j’ai accroché quelques masques en
plâtre que l’opium a culottés. Au dessous des masques, gesticulent des
acteurs japonais de Toyokouni... Plus bas, une douzaine de gravures
modernes et un beau Goya.
Cette alcove est une petite chambre. Pas d’autres meubles que le
chiffonnier où l’on met les pipes, les ringards, les aiguilles, les
lampes, les boîtes d’opium. Sur une étagère, quelques livres... rien qui
dispose au rêve, ni Baudelaire, ni Quincey... non! de bons livres
d’honnête homme apprivoisé, qui n’a pour l’excessif que peu de goût. Par
terre, les nattes matelassées, le plateau, posé sur une dalle de jade,
un grand bol chinois; enfin, pour la tête, des coussins verts, carrés et
durs.
La tenture que Zanko me rapporta jadis d’Indo-Chine et qui ferme la
fumerie, est à grands ramages. Des branches s’y recourbent, de beaux
oiseaux y volent, et il y a aussi des fruits rouges qui donnent
soif.--Dans le coin de gauche, un paon fait la roue. Je ne parle ni des
fleurs en fête, ni du concours de papillons.--Un délice, cette tenture!
Au fond de l’atelier, des marches en colimaçon mènent à la terrasse du
toit. Ce jardin suspendu, où je cultive mes rosiers, est meublé de
chaises en rotin et de guéridons. On y trouve encore une longue-vue pour
la contemplation nocturne qui plaît à quelques-uns, trois citronniers en
caisse et un buis taillé.
L’été, je vais éventer là une sieste ou me distraire par la vue
plongeante de Paris. Comme nous ne sommes qu’au printemps, il y fait
encore froid, après le crépuscule. On reste dans la fumerie.
Telle que je l’ai comprise et disposée, j’aime ma fumerie. On y peut
songer à l’aise, et, pour que ma vie de bourgeois ne se mêle en rien à
ma vie de fumeur, ni même à ma vie de peintre, j’habite, au-dessous de
mon atelier, un appartement sans traits qui le distinguent, un petit
appartement commode et clair, où je joue, de mon mieux, le personnage de
n’importe qui... (de n’importe quel malheureux... car, en ce moment,
j’aime qui ne m’aime pas).
Vendredi, 22 février.
Oui! Un démon secret m’habite et me rend intolérable chaque heure de
chaque jour.
Déjà, lorsque j’étais enfant, il rôdait autour de moi, interrompait mes
jeux, détruisait les belles complications de mes rêves. Quand je faisais
de la stratégie, c’est lui qui renversait mes soldats de plomb, et c’est
encore lui qui crevait les bulles que je gonflais au bout d’une paille.
Je perdis mes parents avant l’âge où je pouvais les regretter, mais je
pense que l’atmosphère de deuil où je vécus donna des forces à mon
spleen.
«Le petit est triste.
--Mais non! c’est de la mauvaise humeur!»
Combien de fois ai-je entendu ce dialogue! Pourtant, ce n’était ni de la
tristesse ni de la mauvaise humeur c’était,--le spleen.
Plus tard, il reconnut en moi un bon sujet et, durant toute ma jeunesse,
il ne me quitta guère. Il venait me harceler en classe. Il me forçait à
dessiner des croquis ineptes en marge de mes cahiers.--Oh! le sombre
ennui de l’étude, et cette façon de désespoir qui me prenait aux heures
où le sommeil ne voulait pas encore m’engloutir!
Puis, soudain, ce fut la guérison.
Mon accablement quotidien ayant fini par me composer une maladie de
nerfs, les docteurs m’envoyèrent en Algérie.--Sous les palmes, je crus
renaître. En vérité, je goûtai tous les parfums de la brise, je fus ravi
par toutes ses chansons, je tendis mes bras à tous les rayons de la
lumière souveraine, et, comme pour achever l’enchantement, j’eus une
compagne qui me livra son corps de kabyle, ce jeune corps dont la saveur
était celle d’un fruit. Férida!... Quel souvenir!
Pourquoi n’existe-t-il que des paradis perdus?--Bientôt je dus revenir,
mais je parlerai souvent des paysages de soleil qui sont encore devant
mes yeux. Si je souffre tant d’être esclave, c’est que j’ai connu la
liberté, la grande liberté des plaines de sable... Non! non! pensons à
autre chose!
Et puis, ce fut mon installation à Paris, et les débuts de mes amours
avec Clotilde, et l’esclavage absolu. Et ce fut aussi, dans la fumerie,
Luca Zanko avec Poussière, Désiré Lanthelme avec Bichon, et, pour que ma
compagnie ne devint pas tout à fait ignoble, Ted Williams dont l’esprit
lucide et le bon sens me rappellent l’année où j’étais un adolescent
ivre de courses en plein soleil et amoureux de Férida, de Férida la
fille brune portant entre les yeux une petite étoile tatouée qui
partageait son regard.
Lundi, 25 février.
Vous ai-je déjà parlé de mon vieux Tchéragan?
Tchéragan est le plus beau des chats, le meilleur de mes amis, le résumé
des vertus félines. Tchéragan est tout le génie, toute la distinction,
toute la dignité. Il marche dans ma chambre comme un archevêque ferait
dans une rue boueuse. Parfois, il est assez bon pour se frotter contre
ma jambe, et, parfois, il me donne le charmant spectacle de ses
étirements.
Noir, de ce noir profond des eaux stygiennes, il se tient haut sur
pattes et porte sa souple queue comme un emblème de noblesse. Pourtant
il ne vient ni de Perse ni du Siam, ni d’Angora; il est,
essentiellement, «de gouttière» mais, pour modeste que soit son
extraction, son âme, croyez-moi, est toute impériale.
Lorsque je reste seul au coin du feu et que le spleen me tourmente,
j’use les longues heures en faisant la lecture à Tchéragan. Il sait ce
que les meilleurs auteurs ont dit de lui. Il connaît Edgar Poe. Il a du
goût pour Baudelaire et ne s’endort qu’à la fin d’un sonnet.
Tchéragan aime l’opium. Quand je suis couché sur les nattes, il
s’approche de moi et je lui souffle au nez la fumée noire. Il savoure
cette joie délicate et ronronne alors voluptueusement.
Je vous le dis, Tchéragan est le plus beau des chats!... Il n’a qu’un
seul défaut: son tempérament est un peu érotique.
Mercredi, 27 février.
Il y a quelques années, Clotilde appartenait en propre à l’un de mes
anciens camarades. C’était un garçon maigre, doux et blond. Je l’avais
connu au lycée. Peu après ma sortie du régiment, il avait, un jour,
rencontré Clotilde à la porte d’un magasin de modes.--Elle était
ouvrière. Sa vertu et ses vices n’offraient rien que de médiocre, mais
elle se distinguait déjà par une humeur acariâtre. On la lui pardonnait
à cause du joli visage.
Clotilde et mon ami se plurent.--Il s’ensuivit une oarystis de dix-huit
mois.--Mon ami n’avait pas changé depuis le lycée. Il était toujours
maigre, doux et blond. Fier de sa maîtresse, il tint à me présenter. Mal
lui en prit. Je ne sais trop si Clotilde me séduisit et que je le
laissai voir, ou si je la charmai et qu’elle me le laissa entendre,
toujours est-il que la passion l’emporta sur les souvenirs de classe et
que j’enlevai à mon ami l’objet de mes désirs.
Depuis ce temps, déjà lointain, Clotilde (et c’est à faire croire aux
sanctions morales) m’inflige mille tortures. Je suis lié à sa chair
dévêtue par d’innombrables et très précieux souvenirs qui me composent
un trésor de voluptés, mais notre amour est un duel sans fin, une lutte
de chaque seconde, un mutuel égorgement. Elle me trouve insupportable.
Je la tiens pour exaspérante. Nous nous embrassons comme l’on se mord
et, quand j’ai reçu ce que j’attends d’elle, il me vient d’irrésistibles
et soudaines envies de me jeter aux égouts.
Je pense qu’un jour ma tête finira par éclater, tant Clotilde ressemble
à une névralgie.
Oui! Clotilde, avec l’étonnante application qu’elle met à me supplicier,
est la figure humaine de la névralgie.
Clotilde est une névralgie continue.
Samedi, 2 Mars.
Puisque, ce soir, l’heure est amère, je rappellerai ton souvenir,
Férida, dans un paysage qui m’enchanta, jadis.
C’était vers l’heure où Vénus décline que tu voulus, inspirée par on ne
sait quel mouvement de ton esprit, bondir d’un pied souple sur le gazon
de l’oasis et t’arrêter parfois, la tête dans le pli de ton bras, comme
si je t’avais battue, pour murmurer, à la façon d’une fontaine, de
petits riens.
Dans ce lieu, où tu dessinais une danse, des ombres se traînaient,
effrayantes, lourdes, humides, et que les fleurs avaient macérées de
parfums. A ces ombres se mêlait le fuseau d’ombre qui doublait ton
corps, fuseau rapide, passager, tournoyant, et, parce que des plantes
piquantes et perfides se cachent dans l’herbe douce, je craignais que ne
fût blessée ta délicate chair.
Plus tard, tu dansas sur la petite arène que je connais bien et
qu’entourent des figuiers retordus. Sous l’argent vanné par la lune, tu
dansas encore avec ton voile bleu, et, à la minute où, vers le ciel, tu
lanças ce voile qui ressemblait vraiment à une fumée, un très étrange
oiseau se mit à glapir sur l’arbre, au tronc duquel je m’appuyais.
Il glapit de façon discordante, comme s’il tenait beaucoup à troubler
l’harmonieuse nuit. Soudain, avec un grand bruit de plumes froissées, il
passa près de ton visage, et, bien que cette apparence évanouie ne fût
en somme qu’un oiseau, nous crûmes à l’intervention de quelque malicieux
_effrit_, car notre ami El Hadj nous avait, la veille, conté des
histoires qui faisaient grelotter les petits enfants.
Tu te reculas, surprise, et, laissant tomber ton voile qui glissa
longuement sur l’air et se déroula ainsi qu’une nuée, tu fis apparaître,
aux yeux des nymphes forestières, toute ta belle nudité brune que, si tu
veux, nous comparerons, une fois encore, à un fruit.
Lundi, 4 mars.
Je m’ennuie! je m’ennuie! Depuis quelques jours, je ne souffre même
plus. Cette escale est passée. Maintenant c’est la houle lente, le vaste
ennui du large. Mon accablement n’est fait que d’ennui et la peine
semble plus amère. Je m’ennuie à crever, comme une vieille fille au fond
de sa province, comme un arbre dans une cour. Je ne pense pas qu’il soit
possible de s’ennuyer d’avantage, et, pourtant, nul ne peut se vanter de
connaître _tout_ l’ennui, _tout_ l’insondable ennui, cette douleur
proteïforme que chaque nouvelle année arme d’un nouveau glaive.
De sa leçon quotidienne, l’homme ne retient guère que des raisons
inédites de s’ennuyer. C’est ce que l’on appelle du beau nom
d’«expérience». Je m’ennuie plus que mes ancêtres et je gage que mes
enfants s’ennuieront plus que moi. Je m’ennuie, chaque jour, plus
subtilement, de façon plus appliquée, plus funèbre, plus cruelle, et,
chaque jour, je comprends mieux que cet ennui durera toute la vie, qu’il
ne s’achèvera que dans le hoquet de clôture.
Comme la pièce est longue, jusqu’au rideau! cette pièce égale, sans
entr’actes, cette pièce que ne coupe même pas un sifflet!--Tout le monde
est indifférent à la comédie, chacun s’imagine, de bonne foi, qu’il la
sait par cœur...
Tuer quelqu’un! voir une belle blessure saigner en plein soleil!... Je
m’ennuie tant!
Jeudi, 7 mars.
La vertu cardinale de l’opium est de ne point vous rendre étranger à
vous-même.
Sous l’alcool, notre esprit devient morne ou brutalement joyeux; sous
l’éther il se tourne vers l’érotisme; sous le haschich il se décompose
en strophes d’une absurde épopée.--Avant de pénétrer dans ces ivresses
on dépose sa vraie pensée au vestiaire. Le poison éveille une seconde
conscience sur laquelle vous n’avez pas plus d’action que vous n’en avez
sur ce monsieur qui passe. Au réveil, on retrouve sa personnalité comme,
au sortir d’un bal, son pardessus.
Ces ivresses diminuent l’homme, car elles l’aident à s’évader de
lui-même. Tout au contraire, l’opium affine la personnalité, bien loin
de la détruire; de plus, il calme l’esprit, il lui enseigne une paix,
une bonhommie satisfaite que l’on ne trouve pas au coin des rues. S’il
nous trompe, c’est en nous persuadant que la vie n’est pas si mauvaise,
et qu’en somme, pour peu que l’on y mette du sien, elle se laisse vivre.
Enfin, j’aime, dans l’opium, les visions qu’il me procure. Elles
forment, souvent, les meilleurs instants de ma nuit.--Et ne vous
imaginez pas que je me trouve entouré de dames blanches, de dragons
hirsutes et baveux, de visages que le plus affreux des remords
supplicie!--Ce sont là figures de rhétorique, inventions de gens qui
n’ont jamais fumé.
Certes, il m’est arrivé, quand je prenais la pipe pour guérir un spleen
trop suppliciant, d’avoir de mauvaises minutes. Un soir même, j’ai cru
que le plafond allait se mettre à saigner. Je riais de cette fantaisie;
cependant elle m’inquiétait un peu.--Pensez donc! de grosses gouttes
d’un rouge pâle, perlant au plafond, et qui seraient tombées avec un
bruit mat, pour former de grandes taches sombres, bientôt noires, sur le
tapis!--Ma crainte resta vaine. Elle provenait d’un reflet rose de la
lampe.--Non! les fantômes de l’opium ne sont pas, à l’ordinaire, de
vrais fantômes et, durant l’heure bleue, une calme rêverie prend la
place que l’on attribue au cauchemar.
Cette nuit, pendant que Ted Williams imaginait des papillons et que
Clotilde n’imaginait rien du tout, la bonne drogue m’a montré le plus
doux paysage. Par ce spectacle, mon âme fut rassérénée. D’où venait-il?
je ne sais trop! Quelque ancienne lecture me l’inspira sans doute, ou un
vieux souvenir sur lequel ma fantaisie se plut à broder.
Cela ne faisait pas au juste une hallucination. Dans ce jeu de mon rêve,
je savais que la réalité n’était pour rien, et, cependant, je voyais
avec clarté cette architecture de l’opium, durant que Tchéragan
s’endormait sur mon bras avec des ronrons de plaisir. Oui, je voyais le
plaisant tableau avec tout son soleil.
En m’appliquant un peu, je le vois encore.
Je vais vous le décrire.
C’est une belle prairie, bien verte, auprès d’une mer bien bleue.--Le
ciel ne porte pas un nuage, les flots n’ont pas une ride et la prairie a
l’air d’être un lieu de paix et de sérénité. On y rencontrerait, sans
étonnement, des âmes bienheureuses, errant de ci de là, souriantes,
légères, effleurant à peine de leurs pieds spirituels les coquelicots
et les boutons d’or qui sont l’ordinaire parure de ces lieux.
Au milieu de la prairie, il y a des moutons, douze moutons pacifiques.
Ils semblent assez blancs. Un petit berger qui, sans doute, les
surveille, se tient non loin d’eux. J’estime qu’il doit être très
préoccupé, moins par cette surveillance que par une douleur intime, car
il pousse de profonds soupirs dont la fin est presque un gémissement.
L’amour le harcèle, ne pensez-vous pas?--Gageons qu’il songe à sa
promise, bergère, bergère à paniers et à rubans roses, fille de madame
Deshoulières, bergère florianesque, dont le rire est une vocalise et la
démarche une gavotte.
Mais le voici qui se lève... Il court jusqu’à un buisson proche et tire
d’une cachette un bol de faïence bleue dans lequel une paille
trempe.--Le bol est plein d’eau savonneuse et le petit berger blond
souffle des bulles que la brise balance et porte vers la mer.
Il souffle des bulles et suit, de ses yeux qui ont une tendance à rêver,
leur course folle.--Les bulles crèvent au-dessus des flots.--Le petit
berger danse mollement sur la plage. Dans un arbre rond, j’entends un
rossignol qui chante... et tout cela est bien gentil!...
* * * * *
... Bien gentil... oui... mais, à cet instant, Clotilde se mit à rire...
à rire d’un terrible rire gras, parce que Zanko lui racontait une
histoire scatologique... et le charme fut rompu.
Dimanche, 10 mars.
Tout le monde était triste, ce soir. Chacun s’en plaignait à sa façon.
Bichon bâillait. Poussière gémissait. Lanthelme, la bouche pâteuse,
murmurait de sinistres choses. Zanko se promenait comme un ours en cage
et, de temps à autre, insultait avec brutalité le ciel et ses habitants.
Williams avait le front ridé d’un homme inquiet: son petit cousin
Cheftel vient de partir pour le Tchad, (un coup de tête)... et Clotilde
boudait depuis douze heures, sans arrêt.
«Consolez-nous, me dit Poussière d’une petite voix mince. Dites-nous
comment on fait pour ne plus être triste, vous qui êtes triste si
souvent.
--La tâche est difficile, répondis-je, mais j’ai, tout de même, trouvé
ce que l’on appelait jadis un petit _soulas_. Il est de vertu
singulière. Je vous le vends pour une bonne parole. Ne la choisissez
pas. N’importe laquelle fera l’affaire. Un pauvre ne chicane guère sur
les aumônes. Il empoche. Et, si l’aumône est démesurée, il s’éloigne au
plus vite ou se fait petit, par crainte d’un repentir.
--Une bonne parole?... je ne saurai peut-être pas, mais je puis vous
donner un baiser. Cela fait-il votre affaire? Tu permets, Clotilde?...
Tu permets, Luca?...»
Clotilde et Zanko autorisèrent le baiser.
«Et, maintenant, dit Poussière en souriant, quel est votre moyen de ne
plus être triste?
--Voici, ma petite; je le donne pour ce qu’il vaut. D’ordinaire, l’on
vit un peu malgré soi, comme l’on glisse. Etre obsédé par la mélancolie
ne fait pas vivre plus consciemment.--Or, ceux qui disent aux personnes
accablées: «Distrayez-vous!» donnent, sans le savoir, un bon conseil,
car l’intention seule de ce conseil est absurde, le sens en est
judicieux.--Se distraire!... mais à quoi? mais de quoi? mais
comment?--Je vais vous l’enseigner à tous. C’est un secret que l’opium
m’a appris.--Il tient en trois mots: _Ecoutez-vous vivre_!--Ecoutez
battre votre cœur et vos artères sans prononcer une parole. Je vous
assure que l’on y parvient, avec un peu d’exercice, couché sur les
nattes et la nuque soutenue par un petit coussin chinois.--Ecoutez-vous
vivre! efforcez-vous de considérer votre cerveau comme une personne
indépendante de vous-même. Ayez le sentiment de votre corps comme on a
le sentiment d’une présence.--C’est la seule distraction qui puisse
pâlir un spleen trop riche de sang noir. Elle distrait vraiment, elle
écarte, et, lorsqu’on rentre dans son âme, on la retrouve vide, vide de
ce visiteur importun qui effeuille les fleurs du désir et fait tourner
le vin de la sagesse.--Allons! je vous ai dit mon petit soûlas, mais, de
m’en être ainsi défait, il s’en suit que je n’oserai plus m’en
servir.--Ah! vertu merveilleuse des remèdes secrets!... «Ma bonne! vous
irez cueillir, demain soir, telle ou telle herbe sur la lande; vous la
ferez macérer trente-deux heures, puis...» Et l’on guérit! mais gageons
que le secret, connu par tout le village, aura perdu son
efficacité.--Une ordonnance chuchotée à l’oreille est meilleure qu’une
ordonnance écrite. Voici que la mienne se gâte à vous avoir été
confiée.
«C’est idiot! affirma Clotilde.
--Mais... je n’ai rien compris du tout, gémit Poussière. Rendez-moi mon
baiser!
--Votre ordonnance n’a jamais rien valu, mon cher! dit Zanko. Le vrai
système pour se guérir du spleen est de se foutre une balle dans la
peau!...»
Lanthelme haussa les épaules:
«Fumons,» dit-il.
Combien de fois ce mot a-t-il été le dernier de nos causeries!
Mardi, 12 mars.
Clotilde est chaque jour plus insupportable. Souvent il s’en faut de peu
que je la renverse d’un soufflet. Ce soir, elle ne cessait, pour excuser
sa mauvaise humeur, de me rappeler combien elle fut charmante, certain
samedi de l’an passé.--Clotilde ne sait pas, Clotilde ne veut pas,
devrais-je dire, achever ses bontés.--Le moindre instant heureux que je
goûte auprès d’elle est gâté par le souvenir éternel qu’il me faut en
avoir, et, si elle m’octroie un petit bienfait, je ne dois jamais cesser
de le reconnaître.
Oui, faites la charité! oui, que votre aumônière soit toujours ouverte!
mais, pour Dieu! n’obligez pas les pauvres à vous lancer des sourires
de gratitude et se confondre en salutations jusqu’au jour de leur mort!
Voyez! les fleurs embaument sans qu’on soit tenu de les remercier et
c’est gratuitement que les paons sont bleus, la mer violette et les
rossignols musiciens! Imitez-les! Finissez bien vos actions.
Les bienfaits sont des couronnes que l’on jette dans la mer en sachant
que le flux les emportera.--N’essayez pas de les repêcher; ne repêchez
rien! Si le bonheur à venir est de savoir entreprendre, le bonheur
d’aujourd’hui est d’avoir su conclure.
Jeudi, 14 mars.
Vous ai-je dit combien j’aime le cirque?... Voulant occuper ma soirée,
c’est là que je me suis rendu et j’en reviens, à l’instant,
l’imagination peuplée de pirouettes.
J’ai revu avec plaisir mon ami Altano. Ce clown est un artiste de race.
Il sait voir, il sait entendre, il sait inventer, et puis, vraiment, il
parle de culbutes et de rétablissements, il discourt de voltiges, comme
un violoniste parlerait de traits et de gammes. Sa conversation
m’éclaire la cervelle quand les brumes de mon spleen s’y sont établies.
Altano est un bon compagnon.
Je le connais depuis longtemps. Il a, maintenant, une façon de célébrité
dans le monde spécial des acrobates et des pierrots, mais, la première
fois que je le vis, il était encore un seigneur de peu d’importance et
gagnait son pain malaisément.
C’était en Algérie, à Biskra. Un cirque venait de s’y établir, pour
quelques jours, un pauvre cirque de foire dont la tente rapiécée, les
chevaux étiques, la troupe de rencontre étaient autant d’images de la
misère. Sale, avec ses quinquets puants, ce n’en était pas moins un
cirque, et toutes les Anglaises, maigres par raison de célibat ou de
tuberculose, et leurs pères, et leurs sœurs, et leurs fiancés
fréquentaient ce lieu de plaisir.--Moi, je n’y étais point encore allé,
mais on m’avait parlé avec éloge du pitre de cette troupe foraine.
Or, par hasard, je le rencontrai, aux petites heures du matin, dans une
clairière de l’oasis où se plaisait la lune.
Il marchait (pour se divertir, je pense) sur les mains, devant un public
de palmiers. Il avait gardé son costume de banquiste et agitait ses
pieds, comme s’ils étaient chaussés d’ailes, vers Altaïr, Bellatrix et
la Chèvre.
Ayant repris sa position d’honnête homme, après quelques gambades et
trois sauts périlleux, il me fit un grand salut de cour et dit:
«Monsieur, je suis votre serviteur!
--Monsieur, répondis-je, je suis le vôtre, mais, si vous n’êtes point
las, perpétuez, je vous prie, ces culbutes qui m’enchantent. Votre
acrobatie m’émeut plus que vous ne sauriez croire et je la contemplerai
avec la même religion que font ces beaux palmiers qui nous entourent.»
Il sourit d’un petit air fin, me regarda quelques instants, puis:
«Merci,» murmura-t-il.
Tout incontinent il reprit ses jeux.
... Et les arbres le regardaient, semblant comprendre, car ils se mirent
à chanter pour eux-mêmes et devant lui,--et moi, dont la sinécure est de
rêver pour les autres, je me plus à rêver pour moi-même et devant lui,
devant lui qui faisait toujours le baladin, tandis que la lune couvrait
ses semelles d’argent pur.
Dimanche, 17 mars.
Le spleen le plus intolérable est, je crois bien, celui qui accompagne
l’insomnie. Déjà, lorsqu’il nous visite durant le jour, le spleen ternit
la figure lumineuse de la joie et fait grimacer le plaisir, mais l’homme
n’est pas «difficile à vivre» comme il dit, et une petite béatitude le
contente, fut-elle adultérée. Le baiser le plus médiocre garde toujours
un goût de bouche; le plus faible paysage donne son plein air.
Au dessus du 39° degré de latitude nord, quand le spleen vous poursuit,
on peut l’éviter en se réfugiant au soleil: il s’y trouve mal à l’aise,
il s’agite, il s’inquiète, il finit par se détruire. Plus au sud, cette
loi est fausse.
Il est un spleen qui aime le plein jour, le «spleen lumineux de
l’orient» dont parle Gautier, celui qui marche au pas des caravanes, qui
danse devant les mirages, qui surveille une sieste chaude.--Chez nous,
sa race a le sang froid et ne se reproduit et ne germe et ne se met en
rut et ne reproduit encore que dans l’ombre. Il est nocturne comme les
larves, comme ces romantiques vampires qui suçaient le sang vers 1830 et
sont passés de mode. Il aime l’ombre comme les phalènes dont la lune
d’août éclaire les divertissements. Il est un ennemi de nuit.