LIVRE SEPTIÈME

1804-1805

SOMMAIRE.--Le général Victor en Hollande.--Le Directoire

batave.--Inspection générale.--Établissement du camp.--Conditions

locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des

maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?--Retour au

camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État

sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours

d'étrangers.--Députation des magistrats

d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements

d'armée.--Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de

grand à faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire

des marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire

hollandais.--Il est remplacé par le grand pensionnaire.--Visite des

provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur

conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de

Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des

habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.--Voyage dans la

Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs

d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortégal.--L'armée débarque.--Elle

est dirigée sur le Rhin.

Le commandement que je reçus était fort important et présentait quelques

difficultés. En arrivant en Hollande, je trouvai tout dans un désordre

et dans un état dont il est difficile de se faire une juste idée: les

troupes abandonnées et dans le plus grand délabrement; les hôpitaux

encombrés et renfermant plus de six mille malades.

Le général Victor commandait alors dans ce pays. Chargé d'aller occuper

la Louisiane, et au moment de partir, il était resté par suite de la

cession de ce pays aux États-Unis d'Amérique. Il était de beaucoup mon

ancien, et ne pouvait être placé sous mes ordres. On divisa le

commandement, et on lui donna celui du territoire, tandis que je

commandais les troupes d'expédition. Un mois après, il reçut une autre

destination, et je restai chef unique. Mes troupes se composaient de six

régiments d'infanterie française, bientôt réduits à cinq, de deux

régiments de cavalerie française et de toute l'armée batave. Le total

formait une force d'environ trente-cinq mille hommes, divisés en deux

parties: la première, destinée à l'expédition, et nommée le camp

d'Utrecht, consistait en treize bataillons et six escadrons français,

douze bataillons et quatre escadrons bataves, et s'élevait à vingt-deux

mille hommes; la seconde, destinée à la garde du territoire, formée des

garnisons et des dépôts, était répartie dans les provinces, divisées en

huit arrondissements, savoir: la Zélande, la Nord-Hollande, la Meuse, la

Frise et Groningue, la Haye, Utrecht, la Gueldre, enfin le Brabant. Sa

force était de treize mille hommes environ. La marine, aussi à mes

ordres, se composait de neuf vaisseaux de ligne, d'un nombre

proportionné de bâtiments légers, et devait être augmentée des bâtiments

de transport nécessaires à l'embarquement de vingt-cinq mille hommes et

de deux mille cinq cents chevaux.

J'avais affaire au Directoire batave, existant alors, et composé de gens

d'une grande médiocrité, et à l'ambassadeur de France, M. de Sémonville.

J'arrivais sous de bons auspices. On me supposait de la capacité et de

la fermeté; mon zèle et mon désintéressement étaient connus, et je

trouvai tout le monde empressé à m'obéir. Les dépositaires du pouvoir,

sentant d'ailleurs que l'état des troupes m'autorisait à leur faire des

reproches fondés, crurent, avec raison, obtenir le pardon de leurs torts

en s'occupant activement à les réparer. Je n'avais pas autre chose en

vue, et, ne demandant rien pour moi, nous fûmes bientôt d'accord.

Je commençai par faire l'inspection de mes garnisons. Je trouvai les

troupes établies de la manière la plus misérable, dans les casernes les

plus divisées et les moins saines. Je fis l'inspection dans chaque

ville, chambre par chambre, accompagné des magistrats. Les occasions de

reproches étant fréquentes, je ne ménageai pas, en présence des troupes,

les expressions de mon mécontentement. Il en résulta chez elles une

confiance et une satisfaction très-grandes; beaucoup d'humiliations et

d'inquiétude parmi les magistrats. Je n'exagérai rien dans mes demandes;

mais elles furent faites de façon à ne pas être refusées. Toutes les

fois que je vis les troupes logées d'une manière malsaine, je les fis

sortir de leurs casernes et loger chez l'habitant, jusqu'à ce que des

quartiers convenables fussent préparés. Rien au monde n'est plus

antipathique aux Hollandais que le logement militaire, et j'étais bien

sûr de les voir redoubler d'efforts pour s'en garantir ou s'en délivrer.

L'habillement, qui était en retard ou en mauvais état, fut remplacé et

mis à neuf. On n'était pas dans l'usage de donner des capotes aux

troupes, économie absurde et barbare: en un mois, toute l'armée en

reçut. Enfin les vivres, qui, généralement, étaient médiocres, devinrent

partout de première qualité. Ainsi toutes les parties du service

reçurent une régénération complète.

La dispersion des troupes avait nui à leur instruction et à leur esprit

militaire; je résolus de les réunir et de les faire camper. J'avais

aussi un autre motif: je voulais, non-seulement veiller d'une manière

immédiate à leur instruction et à leur bien-être, mais encore en être

connu et m'exercer à les manier, enfin arriver à faire de ce tout un

corps homogène, robuste, satisfait et dévoué. Je parvins à tous ces

résultats de la manière la plus complète.

Il y avait eu, l'année précédente, des camps de sûreté pour les côtes,

et non des camps d'instruction; les effets en avaient été funestes,

aucun discernement n'avait présidé au choix des localités. Les côtes

étant menacées, on y avait placé les troupes; or tout le monde sait que

la Zélande et les côtes de Hollande sont malsaines en été et en automne;

quelques-unes mêmes sont pestilentielles; les occuper avant l'arrivée de

l'ennemi est fort déraisonnable, car, lorsqu'il se présente, on n'a plus

personne à lui opposer. Quand l'ennemi est là, il faut bien risquer de

prendre la fièvre, comme de recevoir des boulets; mais alors on est à

deux de jeu, car il est soumis aux mêmes conditions. La raison commande

donc, en cas pareil, de prendre un camp parfaitement sain, une position

centrale, et de tout préparer pour se rendre promptement sur le point

attaqué, quand l'ennemi s'y présente.

À cette époque eut lieu la conspiration de Pichegru, dans laquelle fut

englobé Moreau; assez d'autres ont parlé avec détail de cet événement,

et je ne pourrais y porter aucune lumière; je dirai seulement que

Bourrienne est tombé dans de grossières erreurs, dans ses Mémoires, au

sujet de cette conspiration. En général, ces Mémoires sont d'une grande

vérité et d'un puissant intérêt, tant qu'ils traitent de ce que l'auteur

a vu et entendu; mais, quand l'auteur parle d'après les _autres_, son

ouvrage n'est qu'un assemblage informe de suppositions gratuites, de

faits mensongers établis dans des vues particulières.

Il y a de la folie à prétendre que cette conspiration a été provoquée

par Fouché et n'a été que le résultat de ses intrigues. Un nommé

Lajolais fut arrêté à Rouen, et amené devant le préfet, M. Beugnot.

Lajolais était d'une nature faible, M. Beugnot comprit que la peur

l'amènerait à faire des révélations; il en donna avis, et on le fit

condamner à mort. Arrivé au lieu de l'exécution, Lajolais demanda à être

entendu; ses dépositions donnèrent les premières lumières sur la

conspiration ourdie; on fut bientôt sur la voie, et alors les

découvertes arrivèrent en foule. Une erreur funeste cependant fut mêlée

à ces événements: on crut à la présence du duc d'Enghien à Paris, en

confondant Pichegru avec lui.

Le premier consul se servit habilement de cette conspiration pour hâter

l'exécution de ses projets pour monter sur le trône; mais, certes, la

conspiration était réelle, flagrante. Elle lui a fait courir les plus

grands risques, et il n'y eut point de fantasmagorie dans cette

circonstance. Si la conspiration eût réussi, elle n'aurait pas été au

profit de ceux qui l'avaient ourdie: la confusion, le désordre, eussent

été la suite immédiate de la mort de Bonaparte, qui, seul, par sa force

et sa position, pouvait alors soulever la couronne et la mettre sur sa

tête sans en être écrasé. Les Bourbons, moins que tous autres à cette

époque, étaient capables d'en ceindre leurs fronts; leur nom n'avait

rien de populaire, et bien des malheurs publics devaient précéder le

moment où ils le deviendraient. Il fallait pour cela qu'un gouvernement,

longtemps sage et éclairé, eût perdu tout son prestige et cessé

d'inspirer la confiance.

L'érection de l'Empire fut vue avec plaisir par l'armée; le nouvel ordre

de choses ne pouvait que lui devenir toujours plus favorable, et les

troupes, surtout celles du camp de Boulogne, que le premier consul avait

vues très-fréquemment, montrèrent la plus grande satisfaction. Tous les

commandants de corps d'armée furent faits maréchaux d'Empire, moi seul

excepté: j'en éprouvai un véritable chagrin. Il est toujours pénible

d'être l'objet d'une exclusion; chacun juge sa position en la comparant

à celle des autres, et il me sembla que j'étais humilié. Mon

mécontentement n'était ni juste ni raisonnable: si j'avais occupé des

postes importants, je n'avais cependant pas encore eu de commandement à

la guerre qui me donnât des droits à cet avancement; et, si le choix de

Bessières autorisait les prétentions de tout le monde, la faveur dont il

était l'objet pouvait être expliquée par son emploi dans la garde. Et

puis, en vérité, pour un homme qui se sentait quelque capacité, il

valait mieux attendre, et entendre plutôt dire, comme cela m'est arrivé:

_Pourquoi n'est-il pas maréchal?_ que d'entendre répéter, comme on n'a

cessé de le faire pour Bessières: _Pourquoi l'est-il?_ Mes réflexions me

calmèrent bientôt. Je me dis souvent que cette dernière dignité, le

comble de la fortune d'un homme de guerre, doit rappeler une grande

action, et devenir ainsi un monument élevé à sa gloire. Ce sont les

occasions et le moyen d'y arriver dont un homme de coeur doit être

jaloux; puisque j'avais le commandement d'un beau corps d'armée, destiné

à faire partie de l'expédition, je ne devais rien désirer de plus,

c'était à moi à faire le reste. Je fis ce raisonnement si souvent, que

j'étais devenu presque insensible à l'idée d'être fait maréchal, et que,

lorsque je fus élevé à cette dignité, je n'en éprouvai pas d'abord une

grande joie; quelques jours plus tard seulement je sentis le prix de cet

avancement, en reconnaissant la différence des manières des généraux

envers moi.

Dans le courant de l'été, l'Empereur fut à Ostende. Il ne voulut pas

venir en Hollande, ses vues sur ce pays ne pouvant encore être

déclarées; mais j'allai le voir. Il me fit sur mon avenir et sur

l'exception dont j'avais été l'objet les mêmes réflexions que mon esprit

m'avait déjà suggérées, et me dit: «Si Bessières n'avait pas été nommé

en cette circonstance, il n'en aurait jamais eu l'occasion; vous n'en

êtes pas là, et vous serez bien plus grand quand votre élévation sera le

prix de vos actions.» C'était un langage qui m'allait droit au coeur.

Je vais raconter une chose peut-être un peu niaise, mais qui cependant

peint l'état de la société d'alors. L'Empire était établi depuis

plusieurs mois; nous étions faits aux titres qu'il consacre: eh bien,

l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destinées, me

dit: «Il n'y a que deux choses à faire: ou la réunion à l'Empire, ou lui

donner un prince français.» Cette expression nouvelle me frappa, et je

fus un instant à me demander ce que c'était qu'un prince français. Il

faut du temps pour qu'après un tel changement toutes les sensations se

mettent en harmonie.

Je reviens à l'établissement de mon camp. Tout le monde y apporta la

plus grande opposition: j'en éprouvai de la part de l'Empereur même, qui

se rappelait les maladies de l'année précédente et ne s'était pas

suffisamment rendu compte des causes qui les avaient produites; j'en

éprouvai du gouvernement batave, qui prévoyait pour lui une occasion de

dépenses: j'en éprouvai des généraux, des chefs de corps, qui

regrettaient d'avance de quitter de bonnes villes. Je fus seul de mon

avis; et, comme j'y trouvais de grands avantages, je m'occupai sans

relâche de l'exécution. Je jetai les yeux sur les bruyères de Zeist,

pays sec et sain, adossé à un territoire fertile et rempli de

ressources. La province d'Utrecht, étant centrale, donne aux troupes la

faculté de se rendre rapidement partout; enfin l'étendue des bruyères

présente de grands terrains de manoeuvre et facilite l'instruction. On

m'objecta qu'il n'y avait pas d'eau, et je répondis que je trouverais de

l'eau en abondance et de bonne qualité. Je fis faire un puits: l'eau fut

analysée, et se trouva excellente. Je fis creuser immédiatement une

trentaine de puits, de manière que chaque partie de l'armée eût un puits

à portée: leur profondeur variait de trente à quarante-cinq pieds: tout

cela fut exécuté en moins de quinze jours. Les effets de campement

rendus sur place, les manutentions établies à Zeist et à Utrecht,

quatorze bataillons français, huit bataillons bataves avec un équipage

de soixante bouches à feu, vinrent s'y établir et former le plus beau

camp du monde; douze escadrons furent cantonnés dans les environs. Enfin

je vins m'établir de ma personne au centre de ce camp, dans une belle

tente faite exprès pour moi par les soins du gouvernement batave, et

chaque général reçut l'ordre de camper derrière sa division ou sa

brigade.

À peine campés depuis quelques jours, d'épouvantables pluies survinrent.

En trois jours, quatre cents hommes allèrent à l'hôpital, et une grande

inquiétude s'empara de mon esprit. Quand on a été seul de son avis, il

faut réussir; sans cela, on a doublement tort. Je m'étais mis au-dessus

de toutes les représentations, et, dès lors, tout le monde était disposé

à la critique et à la plainte: je sentais aussi quelles conséquences

aurait pour moi une faute au début d'un grand commandement. Au bout de

cinq jours, le nombre des malades n'augmenta plus; ceux qui étaient

arrivés ainsi en foule aux hôpitaux étaient des hommes malingres, mal

remis encore des maladies de l'année précédente: des établissements de

convalescence, faits pour les hommes sortant des hôpitaux, où des soins

particuliers leur étaient donnés, prévinrent les rechutes. Les résultats

de cette vie nouvelle, de l'activité qui l'accompagna et du bon régime

de l'armée, furent prodigieux: les mêmes troupes qui, au commencement de

la campagne, avaient plus de cinq mille malades et beaucoup d'hommes

faibles, ne comptaient plus, à la fin de cette campagne, que trois cents

hommes aux hôpitaux, et pas un homme présent au corps qui ne fût fort et

robuste. Tous ces corps ayant pendant longtemps été extrêmement

négligés, il fallut reprendre leur instruction. On consacra un mois au

détail; au bout de ce temps, deux jours par semaine furent constamment

employés à l'école de bataillon, et trois jours de la semaine à faire

manoeuvrer une division. Le corps d'armée, formé en trois divisions,

manoeuvrait le dimanche, et tous les quinze jours il y avait grande

manoeuvre et exercice à feu: un polygone fut établi pour les troupes

d'artillerie. La cavalerie, indépendamment des grandes manoeuvres

auxquelles elle prenait part, avait ses jours particuliers pour

s'exercer. Ainsi tous les jours de la semaine étaient remplis, et les

troupes en repos étaient occupées à voir manoeuvrer les autres.

Les troupes arrivèrent très-promptement à un degré d'instruction dont il

est impossible de se faire l'idée. Je ne l'ai jamais vu atteint au même

point dans les troupes françaises; et les régiments qui l'ont reçue ont

conservé toujours, même après nos longues guerres, des traces de leur

séjour dans ce camp; leur excellent esprit et leur zèle à remplir leur

devoir les ont constamment distingués. Jamais troupes ne furent mieux

traitées et plus heureuses: on imagine bien qu'ainsi sous mes yeux

toutes les fournitures furent d'excellente qualité; la salubrité du

lieu, cette activité constante, si utile au soldat; la bonne humeur,

résultat habituel de la réunion d'un corps considérable; enfin le

mouvement d'espérance, de gloire et d'avenir que j'avais imprimé chez

tout le monde, avaient fait de ces soldats les hommes les plus contents,

les mieux disposés et les plus disponibles. Chacun s'occupa à orner sa

tente et son camp, et la plus grande émulation s'établit à cet égard

entre les colonels et les généraux. La réputation des troupes, et la

beauté de leurs manoeuvres attirèrent des étrangers curieux de les voir.

On sait combien les Hollandais, si laborieux habituellement, mettent de

prix à s'amuser le dimanche et à faire des parties de campagne; ils

affluaient de toutes parts, et se dirigeaient sur le camp de Zeist,

venant d'Amsterdam, de la Haye, de la Nord-Hollande, de la Gueldre, de

la Frise, du Brabant; les jours des grandes manoeuvres à feu, j'ai vu

jusqu'à quatre mille curieux, arrivés dans de beaux équipages, passer la

journée entière dans notre camp. La nécessité de pourvoir à leurs

besoins et l'industrie des cantiniers créèrent bientôt de véritables

villages dans le voisinage, où ils trouvaient tout ce qui leur était

nécessaire. Des comédiens s'établirent et bâtirent une salle de

spectacle en planches avec des loges, pouvant contenir quinze cents

spectateurs; j'obtins, moyennant quelques sacrifices, deux

représentations par semaine pour les sous-officiers et soldats: ils y

venaient en ordre, commandés ce jour-là comme pour une corvée, mais en

bonne tenue, les sous-officiers en tête, chaque corps à son tour.

Un spectacle d'équitation vint aussi s'établir et donner ses

représentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne

pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les

dunes qui étaient derrière le camp, d'un espace circulaire assez

resserré, et je fis régler la pente des montagnes de sable qui

l'entouraient; on y fit des gradins où tout mon corps d'armée put

trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux

eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des

assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On

juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi

avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins.

Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans

leur pays, m'envoyèrent une députation pour me demander de venir faire

un voyage à Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette

ville avait de curieux. Je me rendis à cette invitation, et on nous

donna pendant trois jours les fêtes les plus remarquables, où la

galanterie était unie à la plus grande magnificence. La population

entière de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal à l'hôtel

de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une

flotte nombreuse et pavoisée pour se rendre à Saardam et visiter ce lieu

célèbre, une course à Bruk; enfin les attentions les plus délicates

transformèrent, pour un moment, ces graves négociants en aimables et

empressés courtisans, et le plus beau temps du monde contribua à rendre

ces fêtes comparables à ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma

vie.

J'engageai les magistrats d'Amsterdam à venir voir le camp et les

manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fête militaire

fort belle leur fut donnée, mais un temps horrible la contraria; comme

la vanité est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et

quoique en réalité la peine eût dépassé de beaucoup le plaisir, ils en

furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandèrent comme

une grâce de choisir Amsterdam pour établir mon quartier général pendant

l'hiver, et m'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en

rendre le séjour agréable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il

est incroyable quels soins ils employèrent et quelles dépenses ils

firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux.

La saison avançait, mais il restait encore plus d'un mois de beau temps.

Nous étions si heureux dans le camp, que je ne voulais pas en abréger la

durée, bien que les troupes eussent atteint le plus haut degré

d'instruction. La fatigue des manoeuvres, quand l'instruction est

complète, ne m'a jamais paru utile; cependant je ne voulais pas renoncer

à une activité qui devait conserver aux soldats leurs forces, leur santé

et leur vigueur.

J'eus l'idée de faire construire un monument durable qui rappelât aux

siècles futurs notre séjour dans cette plaine, le but de notre station,

et qui perpétuât le souvenir des victoires dont la France et son chef

avaient déjà illustré les armes françaises. Mais de quelle nature devait

être ce monument? voilà quel fut l'objet de la discussion.

Un monument élevé par une armée doit avoir un caractère particulier qui

indique son origine: et d'abord il doit être le résultat de l'effort

simultané d'un grand nombre d'individus; il faut qu'une armée seule ait

pu l'exécuter; ensuite il doit n'avoir rien coûté à ses auteurs: en

général, les gens de guerre sont pauvres; quand on leur parle d'argent,

ce doit être pour leur en donner; leur en demander est un contre-sens:

telle est ma doctrine. Des travaux, des efforts, des dangers, sont la

monnaie dont les gens de guerre disposent, et qui compose leur richesse.

Le monument doit donc être remarquable par sa masse, et non par des

objets d'art. Enfin il doit élever l'âme et la porter à des idées

d'avenir et de postérité. Pour cela, je pensai qu'il fallait y renfermer

les noms de tous les officiers et soldats du corps d'armée qui auraient

concouru à sa construction.

L'application de ces principes se trouva naturellement dans la

construction d'une pyramide en terre, revêtue en gazon, et ayant des

angles de quarante-cinq degrés.

Cette construction, tout à la fois la plus simple et la plus durable,

est à l'abri des ravages du temps; il faudrait mettre les passions des

hommes en jeu pour la détruire. Elle est appropriée aux localités: dans

un pays de plaines aussi rases que la Hollande, une pyramide d'aussi

grande dimension devait paraître une véritable montagne.

Après avoir calculé le temps à y consacrer, le nombre de bras qui

devaient y concourir, et les moyens de toute espèce à notre portée, je

trouvai, en la faisant aussi grande que possible, mais avec la certitude

de pouvoir l'achever, qu'elle devait être carrée, de cent cinquante

pieds de côté, et de soixante-quinze pieds de hauteur. Je fis circuler

ce projet dans l'armée, et il reçut l'approbation générale. Alors je

donnai l'ordre de son exécution, et j'en réglai les détails. Chaque

général, chaque officier supérieur, et moi le premier, nous étions munis

d'outils et nous travaillions comme le dernier soldat: ces travaux

durèrent vingt-sept jours, et ce furent vingt-sept jours de fête. Je

voulus consacrer ce monument par la première cérémonie de la

distribution des décorations de la Légion d'honneur, et ce fut sur

l'emplacement même où elle devait être construite que cette distribution

eut lieu. Les troupes, formées en colonnes par division et par brigade,

les têtes de colonnes rapprochées et dans trois directions différentes,

formaient un fer à cheval. Après la distribution, et en présence des

troupes, le tracé fut exécuté, et le lendemain on était à la besogne. On

conserva, jusqu'à la moitié de la construction, un puits au milieu; et,

lorsque l'on fut arrivé à ce terme, les troupes furent formées de

nouveau comme le jour de la distribution des décorations. On lut devant

elles un exposé historique écrit sur parchemin; on y joignit les

contrôles nominatifs de chaque régiment, écrits également sur parchemin;

on mit le tout avec des monnaies dans une boîte de plomb, scellée et

soudée, et l'on descendit solennellement cette boîte dans le puits, qui

fut comblé immédiatement. On continua les travaux avec plus de

satisfaction et d'activité que jamais. Les idées de postérité, si

frivoles aux yeux de tant de gens, ne sont pas au-dessus de la portée de

nos soldats; j'en entendis plus d'un alors dire et répéter: «Mon nom est

là, et un jour on parlera de moi.» Les grandes idées de l'avenir et

d'immortalité, dont l'action était si puissante chez les anciens, ne

seraient pas sans effet chez les modernes, et surtout chez les Français:

on n'en fait pas assez souvent usage.

J'avais le désir de fonder un village à côté de la pyramide. Pour y

parvenir je fis bâtir trois maisons rurales pour trois soldats du camp

mariés avec des filles du pays. Je donnai à ces soldats des terres, des

instruments aratoires et des pensions. D'autres terres furent achetées

pour être distribuées à tous ceux qui voudraient s'établir dans ce lieu

et bâtir à côté de ces trois maisons. Cet établissement, mis sous la

tutelle des magistrats de la ville d'Amsterdam, a paru d'abord devoir

prospérer; mais les événements de la Restauration l'ont ensuite détruit.

Il ne reste de tout cela que la pyramide dont la durée sera éternelle,

et que les habitants ont appelée de mon nom: elle est connue aujourd'hui

dans le pays sous celui de _Marmontberg_.

J'eus à cette époque une grande satisfaction, une des plus vives de

toute ma vie: je reçus dans ce camp même la visite de mon père. Je

l'aimais beaucoup, et j'en étais adoré. Mon père avait fait la guerre,

il y avait cinquante-sept ans, presque sur ce même théâtre, en Belgique

et au siége de Bergop-Zoom. Ce voyage lui donnait des souvenirs de

jeunesse et de gloire, et semblait créer pour lui une nouvelle vie.

Après avoir placé depuis longtemps toute son existence et son avenir

dans les succès de son fils, il trouvait celui-ci brillant de jeunesse

et d'espérance, à la tête d'une armée superbe dont il était aimé. Établi

au camp, dans ma tente, reçu et traité avec égard et respect par tous

les officiers, mon père passa quinze jours près de moi, et ce furent

quinze jours d'un bonheur sans mélange. Il a, je crois, éprouvé dans

cette circonstance les plus douces jouissances qu'un vieillard de son

âge et de sa position puisse ressentir. Il me semblait en ce moment

m'acquitter en partie des dettes que j'avais contractées envers lui

pendant le cours de ma jeunesse.--Un an après, il n'était plus, et

j'avais jeté ainsi quelques fleurs sur sa tombe.

La saison étant devenue très-rigoureuse, les troupes quittèrent le camp

de Zeist et se rendirent dans leurs quartiers, à Utrecht, à Harlem, à

Amsterdam, Rotterdam, Arnhem, Nimègue et Deventer. Arrivant dans leurs

garnisons, elles n'étaient occupées que de leur retour au camp au

printemps suivant, tant ce séjour les avait rendues heureuses; et cette

disposition d'esprit était partagée par les officiers, et même par les

généraux.

Le quartier général resta à Ulrecht, mais je m'établis de ma personne à

Amsterdam. Je me rendis d'abord d'Utrecht à Paris pour assister au

couronnement de Napoléon, après avoir visité les troupes dans leurs

quartiers et m'être assuré par moi-même que, pendant l'hiver, rien ne

manquerait à leur bien-être. Un mois de séjour à Paris me rendit témoin

de ce grand et magnifique spectacle d'un héros montant sur le trône aux

acclamations d'un grand peuple; d'un pays dont l'organisation se

complétait et se mettait en harmonie avec ses besoins et les moeurs de

l'Europe, et dont la prospérité, se développant chaque jour davantage,

promettait d'arriver aux limites du possible. Au moment où l'Empire fut

proclamé, peut-être cette forme de gouvernement n'était-elle pas

populaire; mais un temps très-court suffit pour y habituer les esprits;

et, quoique cet Empire, venu brusquement, eût été précédé de

circonstances tristes et sinistres, dès l'époque dont je parle, et déjà

à la fin de cette année, il existait dans tous les esprits une sincère

admiration pour le génie qui avait préparé et amené un ordre de choses

destiné à prévenir le retour de révolutions, dont le souvenir si récent

effrayait encore. Cet ordre de choses mettait d'accord les idées

nouvelles, les intérêts nouveaux, et les droits de la raison avec les

principes que le temps, les souvenirs et les habitudes de l'Europe ont

consacrés; enfin l'arrivée du pape pour sacrer Napoléon donnait à cette

époque une gravité et une grandeur auxquelles on n'était pas accoutumé.

Le plus grand nom du moyen âge se présentait naturellement à tous les

esprits et prêtait aux comparaisons.

Le 2 décembre eut lieu le couronnement. Rien de plus majestueux, rien de

plus imposant: cette réunion des grands corps de l'État, cette assemblée

de tout ce que la France possédait d'illustre et de puissant, cette

élite de la nation, composée de toutes les capacités, de toutes les

gloires, à la tête de laquelle se trouvait l'homme le plus marquant des

temps modernes, présentaient le spectacle le plus auguste qui fût

jamais. Rien ne manquait à la cérémonie: j'en ai vu depuis deux autres

du même genre; elles étaient belles; mais, dans celles-ci, la gloire des

armes, le triomphe de la civilisation et l'intérêt de l'humanité en

faisaient à la fois l'éclat et l'ornement. J'assistai à cette solennité

parmi les officiers généraux; je n'avais aucune place distincte. Mes

camarades commandant les corps d'armée étaient maréchaux et portaient

les honneurs; mon successeur dans l'artillerie était grand officier de

l'Empire. Je n'étais rien de tout cela. J'aurais pu siéger parmi les

conseillers d'État; mais un habit civil me déplaisait dans la

circonstance, et je préférai me placer parmi mes camarades officiers

généraux.

L'Empereur me dédommagea peu après, en me nommant colonel général des

chasseurs: Eugène, étant élevé à la dignité de prince français, cette

place devint vacante, et je reçus ainsi le titre et le rang de grand

officier de l'Empire.

Cette grande circonstance du couronnement, cette solennité si imposante

à l'occasion de l'élection d'un trône, devait faire une impression

profonde sur Napoléon. Il semblait que son âme ardente dût éprouver sa

plus grande expansion, être enfin dans la plénitude de ses jouissances.

Eh bien, il en était autrement. Son ambition était si vaste, que déjà il

trouvait la terre trop petite pour lui; ce sentiment, manifesté à cette

occasion, n'a jamais cessé d'agir sur son esprit avec une nouvelle force

et au point de finir par lui inspirer quelque croyance à une origine

céleste.

Le lendemain de son couronnement, il dit à Decrès, ministre de la

marine, en causant familièrement avec lui (et celui-ci me l'a répété peu

après), ces paroles: «Je suis venu trop tard; les hommes sont trop

éclairés: il n'y a plus rien à faire de grand!--Comment, Sire! votre

destinée me semble avoir assez d'éclat: quoi de plus grand que d'occuper

le premier trône du monde, quand on est parti du rang de simple officier

d'artillerie?--Oui, répondit-il, ma carrière est belle, j'en conviens,

j'ai fait un beau chemin; mais quelle différence avec l'antiquité! Voyez

Alexandre: après avoir conquis l'Asie et s'être annoncé aux peuples

comme fils de Jupiter, à l'exception d'Olympias, qui savait à quoi s'en

tenir, à l'exception d'Aristote et de quelques pédants d'Athènes, tout

l'Orient le crut. Eh bien, moi, si je me déclarais aujourd'hui fils du

Père éternel et que j'annonçasse que je vais lui rendre grâce à ce

titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage: les

peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de grand à

faire.» Tout commentaire est superflu après un semblable récit.

Je m'étais fort lié, pendant le Consulat, avec Joseph Bonaparte: homme

de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, sensible aux charmes

de la littérature et des beaux-arts, il était fait pour l'amitié et peu

propre aux grandes affaires. Avec beaucoup de simplicité, il eut dans le

cours de sa vie d'étranges illusions dont son esprit aurait dû le

garantir. Mais il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique: la

tête tourne à une certaine élévation; on ne voit rien que d'une manière

confuse, incertaine, et on porte souvent des jugements faux et

quelquefois absurdes. Je n'en suis pas arrivé là pour Joseph: j'aurai

plus tard l'occasion de le peindre sous cet aspect; je veux seulement

ici citer de lui une étrange niaiserie propre à peindre l'époque.

Joseph me parlait souvent de ses affaires personnelles et de ses

discussions avec son frère, avec lequel il avait été le plus tendrement

lié jusqu'au moment de sa grandeur. L'érection du trône impérial rendait

naturel et indispensable de changer la République italienne en royaume.

Mais il s'élevait la question de savoir à qui appartiendrait cette

couronne, si elle serait mise sur la tête de Napoléon ou sur celle d'un

de ses frères. L'Autriche aurait désiré la voir séparée de celle de

France, et le choix de Joseph lui convenait. Napoléon y consentait, mais

il y mettait une condition propre à faire suspecter sa sincérité. Il

voulait, à cette occasion, exiger de Joseph de renoncer à ses droits au

trône impérial, lui qui venait, peu de mois auparavant, de faire

accepter par la nation l'ordre de succession qui mettait Joseph en

première ligne à défaut d'enfants légitimes, et lorsque le bruit de

cette publication retentissait, pour ainsi dire, encore aux oreilles.

Il est arrivé souvent à Napoléon, dans le cours de sa vie, d'altérer

très promptement son propre ouvrage et de le modifier de manière à en

compromettre la durée; il avait dans le caractère quelque chose de vague

et d'indéterminé qui l'empêchait de rien finir. Personne, plus que lui,

n'a été grand dans ses dons, et cependant souvent, au moment où il

venait de donner, il éprouvait le désir de reprendre. C'est le cas de le

remarquer ici; cependant il est possible qu'il voulût seulement, dans

cette circonstance, se faire refuser et avoir un prétexte de garder pour

lui ce qu'il ne voulait pas donner à d'autres.

Joseph me parla de son embarras et de l'étrange condition imposée par

l'Empereur, de son incertitude, et il me demanda mon avis. Je le lui

donnai en conscience; et, en cela, très-probablement, je servis le

projet de l'Empereur. Je lui dis qu'il devait, sans hésiter, refuser la

couronne d'Italie, pour ne pas renoncer à ses droits à la couronne de

France. Si, comme tout le faisait présumer, l'Empereur n'avait pas

d'enfants, il était notre avenir et notre sécurité: aucun de ses frères

ne pouvait lui être comparé, ni en capacité ni en réputation. La

succession politique, dans une nouvelle dynastie, offre d'assez grandes

difficultés; il ne faut pas l'embarrasser par des renonciations et des

actes de nature à faire mettre le droit en question. Roi d'Italie, son

existence serait plus que précaire si l'ordre politique était bouleversé

en France, et il n'y avait de sûreté pour lui et pour nous que d'y

rester pour servir l'Empereur, servir la France, se placer

avantageusement dans l'opinion, et faire valoir ses droits si les

circonstances l'appelaient à les réclamer. Il était vivement blessé de

cette exclusion, que rien ne semblait motiver; il accusait l'affection

de l'Empereur pour lui, et, dans ses griefs, il dit ces propres paroles,

dont la singularité m'a assez frappé pour être restées gravées dans ma

mémoire: «À tous ses mauvais procédés, dit-il, il veut ajouter celui de

me faire prendre le vilain titre de roi, si odieux aux Français.» Je ne

pus m'empêcher, à cette exclamation, de lui rire au nez. Certes, la

réflexion de Joseph semble indiquer peu de portée d'esprit, et cependant

il en a beaucoup; mais ce mot ne démontre-t-il pas aussi combien la

Révolution était encore voisine, et à quel point l'atmosphère était

remplie des idées qu'elle avait développées, puisque c'est à celui

auquel on offrait une couronne qu'une pareille pensée est arrivée? Il

fut conséquent avec ses idées, il refusa pour le moment le _vilain_

titre de roi, et l'Empereur, moins scrupuleux et moins timide, le prit

pour lui.

J'avais reçu, dès l'année précédente, les ordres les plus rigoureux

contre le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; je les exécutai

avec douceur et les fis publier, afin de mettre les négociants en

mesure de s'y conformer. Ce fut d'abord aux marchandises fabriquées en

Angleterre que l'Empereur déclara la guerre, les marchandises coloniales

trouvant grâce devant lui. L'Empereur en vint à m'ordonner de faire

prendre toutes les marchandises de fabrique anglaise existant en

Hollande, de les faire vendre, et d'en employer le produit au profit de

l'armée. Dans son langage, c'était m'autoriser à en donner une partie en

gratifications et à en prendre les trois quarts pour moi: il y en avait

pour plus de douze millions. Je me refusai à exécuter cette mesure

odieuse, d'une injustice révoltante. Ces marchandises étaient devenues

propriétés hollandaises; c'eût donc été un pillage exercé chez nos amis,

chez nos alliés. Le nom français en eût été entaché d'une manière

éternelle, car les populations qui tiennent le plus à leur argent sont

souvent plus sensibles encore au mode employé pour le leur arracher. Il

y avait dans celui-ci une injustice capricieuse, une violence

méprisante, dont les Hollandais auraient été plus irrités que de la

perte éprouvée. Mais, comme la politique de l'Empereur voulait frapper

l'industrie anglaise, je pensai atteindre son but, en mettant obstacle

au commerce au moyen de mesures de rigueur pour l'avenir: tout alors

était juste et conforme à mes devoirs. Je fis donc publier la défense de

recevoir des marchandises de fabrique anglaise, en annonçant la

confiscation de celles qui arriveraient. J'établis une grande

surveillance dans tous les ports. Quelques bâtiments, malgré la défense,

s'étant présentés, furent saisis et vendus, et le commerce prohibé cessa

complétement. Le produit de la confiscation fut distribué à l'armée, et

les soldats, dont les masses furent ainsi augmentées, devinrent riches

pour plusieurs campagnes.

Ces mesures, malgré les adoucissements, blessaient profondément le

gouvernement hollandais; et cependant, chose remarquable! les négociants

se résignèrent. La ville d'Amsterdam se conforma aux dispositions

prescrites, et le commerce, frappé dans son intérêt, sembla reconnaître

qu'il était redevable d'une diminution de souffrances à l'agent de la

sévérité de l'Empereur; car, au milieu de toutes ces tribulations, il me

donna fréquemment des témoignages d'estime et de confiance. Le

Directoire, au contraire, semblait m'attribuer tout le mal. J'étais peu

soutenu par l'ambassadeur de France. Aussi ce gouvernement faible et

caduc fut-il plus d'une fois tenté d'établir une lutte avec moi; mais il

n'osa jamais le faire en ma présence et se contenta de se répandre en

plaintes. Une fois qu'il me vit éloigné du pays, il s'abandonna à

l'exécution du projet médité depuis longtemps, et prit un arrêté pour

défendre aux troupes bataves de m'obéir dans tout ce qui tenait à

l'exécution des ordres relatifs à la surveillance du commerce.

L'anarchie était établie du moment où les officiers bataves étaient

appelés à juger les cas où ils devaient refuser l'obéissance.

Cette mesure, dont la connaissance me fut apportée par un courrier

extraordinaire que m'expédia le général Vignolle, mon chef d'état-major,

me blessa vivement. J'en rendis compte à l'Empereur, et je fus autorisé

à exiger la plus ample réparation. Elle consista dans le rapport de

l'arrêté et dans la démission de quatre des cinq membres du gouvernement

qui avaient signé la résolution. Cette désorganisation du pouvoir amena

naturellement l'exécution des changements politiques projetés, et dont

l'objet était de rapprocher du principe de l'unité le gouvernement des

pays alliés. Le Directoire dut être remplacé par un magistrat unique,

avec le titre de grand pensionnaire. Le choix tomba sur M.

Schimmelpenning, depuis plusieurs années ambassadeur à Paris, autrefois

avocat célèbre. C'était un homme d'un esprit étendu, éloquent, plein de

vertu et de candeur, mais peut-être un peu crédule pour le temps et les

circonstances où il a vécu. Il eut le tort de ne pas reconnaître, dans

le changement auquel il attachait son nom, un établissement transitoire,

dont le but était de se servir de lui comme d'un instrument pour arriver

à un établissement définitif, destiné, dès cette époque, à un des frères

de l'Empereur. Au surplus, les Hollandais ne s'y méprirent pas.

L'administration de Schimmelpenning, quoique douce et paternelle, eut

toujours, aux yeux des gens du pays, le sceau de la réprobation.

Ces changements furent exécutés peu après mon retour. Schimmelpenning

trouva le pays dans un grand état de souffrance, et il était au-dessus

de ses forces d'y remédier. Il aurait fallu réduire les dépenses et

rouvrir les canaux uniques de la reproduction dans ce pays, le commerce

et la navigation. L'un et l'autre étaient empêchés par la guerre et par

nos dispositions prohibitives. Le mal était au coeur et semblait sans

remède. Indépendamment des impôts ordinaires très-pesants, on faisait

chaque année un appel aux capitaux pour combler le déficit. À l'époque

où j'ai quitté la Hollande, on avait déjà imposé quarante-quatre pour

cent des capitaux; et, chose admirable et tenant du prodige! c'était

d'après la déclaration des négociants que leur quote-part de l'impôt

était fixée. On déclarait, sous serment, sa fortune; et la foi du

serment est telle que, à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes

tarés et connus, jamais les déclarations n'ont été fausses. Cette bonne

foi, cette loyauté, base du commerce et du crédit, est la première vertu

des Hollandais. Elle s'exprime même quelquefois avec une candeur

ridicule. Un jour, un M. Serrurier, magistrat distingué d'Amsterdam, me

disait, après avoir raconté d'une manière lamentable les malheurs de son

pays: «Et, pour combler nos maux et nous en laisser le souvenir, après

avoir demandé l'argent, on est six mois à venir le chercher. Cet argent,

tout préparé et disposé pour être remis, nous rappelle chaque jour, par

sa présence, les malheurs publics, et, ainsi sans emploi, il ne produit

rien.»

Je retournai promptement à Amsterdam, où j'achevai mon hiver. On exécuta

le changement de gouvernement dont j'ai parlé plus haut, et

Schimmelpenning fut revêtu du pouvoir. J'avais, pendant l'année

précédente, fait quelques inspections sur les côtes de la République

batave; je résolus, cette année, de visiter les provinces dans le plus

grand détail, et de voir par moi-même tous les éléments de défense que

ce pays comporte dans les différentes hypothèses où il peut être placé.

Je fis faire un beau travail qui déterminait toutes les inondations

possibles, prévues, ou faciles et sans inconvénient, avec l'indication

du moyen de les assurer. Ces quatre questions résolues donnent la

solution de tout le problème. Je visitai donc d'une manière complète

tout ce pays, si curieux, résultat de la persévérance de l'homme et de

ses soins de tous les moments pour l'enlever à l'élément le plus

redoutable et le plus menaçant. Il est impossible, en parcourant la

Zélande et la Nord-Hollande, de ne pas éprouver un sentiment d'orgueil

en voyant cette création, et de ne pas reconnaître en même temps qu'avec

les divers degrés de capacité dont nous sommes doués nous ne sommes,

pour ainsi dire, que le reflet des objets qui nous environnent. De nos

facultés, modifiées à l'infini par les circonstances et par les besoins

que nous impose la nature, découlent les moeurs nécessaires au maintien

de la société; et, si des soins de tous les moments ont créé ce pays, il

cesserait bientôt d'exister si des soins de même nature lui étaient

refusés pour le conserver. De là l'ordre, la méthode, l'exactitude des

Hollandais, de là leur esprit d'économie, de conservation et de

réparation, qui s'étend à tout. Un paysan français parcourt une route:

il voit un arbre nouvellement planté qu'un accident a déraciné à moitié,

il achève de le détruire; un Hollandais arrête sa voiture, le replante

et lui donne un appui, quoiqu'il ne lui appartienne pas.

Les digues sont la sûreté du pays, et elles n'atteindraient pas ce but

si chaque jour on ne les réparait. Ce fait seul suffit pour fixer les

règles de l'administration. Dans un pays pareil, les pouvoirs

administratifs doivent être très-près de leurs administrés, car il faut

qu'ils puissent, à l'instant même, pourvoir aux besoins. De petites

divisions très-multipliées, ayant à leur tête des chefs investis d'une

puissance convenable, sont donc nécessaires. Mettez à la place notre

système de centralisation, et vous verrez ce qu'il deviendra.

Ainsi les moeurs et le mode d'administration de la Hollande sont les

conséquences de son état physique. Le mode d'administration produit

l'habitude d'une certaine indépendance; la possibilité de se défendre

au moyen d'inondations faciles à créer donne une certaine confiance en

ses forces, et par conséquent de la fierté. L'esprit de localité fait

naître le désir d'embellir le lieu qu'on habite, et en même temps la

rigueur d'un climat destructeur force à prendre un soin constant des

habitations, à les peindre sans cesse, et accoutume à les orner. Enfin,

le voisinage de la mer, à l'embouchure de grands fleuves, donne la

faculté et le goût du commerce et de la navigation.

Si l'on veut réfléchir aux indications précédentes, et qui mériteraient

un plus grand développement, on se convaincra que la nature et les

circonstances physiques de la Hollande ont fait le caractère, les moeurs

et la législation de ce pays. L'étude de ces rapports est du plus grand

intérêt, et il est curieux d'en établir les circonstances, et, pour

ainsi dire, les lois.

Je fis mon voyage dans cet esprit; je trouvai également difficile de

connaître et la constitution matérielle du pays d'une part, et le

caractère des habitants de l'autre. Rien cependant de plus digne des

méditations d'un esprit observateur.

La conservation des digues est un objet très-remarquable, et présente un

phénomène singulier. Le moyen de résister à la puissance de la mer

semblerait devoir consister à lui opposer de grands obstacles; complète

erreur! Il en est de la résistance à l'action physique comme de la

résistance à l'action morale: ce sont les petites résistances

multipliées, et leur durée, qui parviennent à détruire l'effet des plus

grandes forces.

Lors des travaux du port de Boulogne, on avait résolu de construire un

fort aussi avancé que possible dans la mer pour protéger et défendre le

mouillage. On choisit pour emplacement un rocher, laissé à découvert par

la basse mer, et couvert de quinze à vingt pieds à la marée. Le fort

devait être circulaire, et construit en pierres de taille énormes, de

dix ou douze pieds cubes chacune. On travaillait avec une prodigieuse

activité et de grands moyens. Souvent dans l'intervalle de deux marées

on parvenait à poser une assise entière. La saison mauvaise et les coups

de vent fréquents contrariaient les travaux. Lorsque la mer était

grosse, elle détruisait une grande partie de ce qui avait été fait

pendant la basse mer précédente, et dix, douze et quinze pierres étaient

renversées. On imagina, pour présenter plus de résistance à la mer, de

sceller les pierres d'une même assise et de les lier entre elles par des

crampons en fer, soudés au moment même où ils étaient placés; le

résultat fut qu'à chaque coup de mer l'ouvrage entier était détruit, et

toute l'assise renversée, au lieu de l'être partiellement. On en revint

alors à la première méthode: une portion des travaux était détruite;

mais, comme l'autre restait intacte, et qu'il y avait toujours plus de

construction que de destruction, à force de temps et de patience, on

s'éleva au-dessus des plus hautes eaux, et alors le travail fut bientôt

complet. Chose singulière et digne de remarque, les pierres renversées

n'étaient pas jetées dans l'intérieur de l'ouvrage, et poussées dans la

direction de la force de la mer; elles tombaient au pied de la tour, et

cédaient à l'action du retour de la vague.

En Hollande, les digues de mer sont construites avec une grande

inclinaison, de manière que l'eau s'élève sans éprouver de résistance

vive, et sans qu'il y ait de choc rude; elles sont garnies de brins de

paille se touchant comme les crins d'une brosse: l'eau pénètre partout,

mais partout est légèrement retenue, et cette résistance si faible en

apparence, mais si multipliée, détruit toute sa violence et sa force.

Au surplus, l'effet de ce moyen est tellement certain, que, avec le soin

des Hollandais, il n'y a pas d'exemple de digue de mer renversée

directement par l'effort des vagues. J'expliquerai comment cependant il

arrive que ces digues sont quelquefois détruites.

Je visitai l'île de Valcheren et la Zélande, et cette ville de

Middelbourg, berceau de la liberté batave, et qui joua un si grand rôle

dans la révolution de Hollande: rien de plus frais, de plus délicieux

que ces campagnes et ces îles, mais rien d'aussi malsain.

On entreprenait alors les travaux nécessaires pour faire de Flessingue

une bonne place; la faiblesse du général Monet les a rendus plus tard

inutiles. Flessingue, comprise dans le système adopté d'un grand

établissement maritime à Anvers, en était le complément. C'est en rade

de Flessingue seulement que l'armement des vaisseaux de ligne pouvait

être achevé. L'Escaut, à cette époque, paraissait appelé à jouer un jour

le plus grand rôle dans les destinées de l'Europe et du monde: le

développement des projets conçus pour ce fleuve et pour Anvers, et déjà

exécutés lors de notre grande catastrophe en 1814, est une des choses

les plus remarquables de ce temps de grandeur, aujourd'hui seulement un

songe.

De Valcheren je passai dans l'île de Gorée, où, peu de temps auparavant,

avait eu lieu un de ces accidents rares, mais effrayants, la destruction

subite d'une portion de digue de mer, événement étonnant par sa

promptitude et ses effets, quoique sans danger pour le pays, parce que,

embrassant toujours peu d'étendue, il est tout à fait local: les digues

intérieures, dont la construction a précédé celles qui sont sur le bord

de la mer, étant constamment conservées, font la sûreté de l'intérieur

quand il arrive aux premières d'être englouties dans les eaux.

Lorsque la mer est extrêmement basse et très-calme, une portion de digue

s'enfonce quelquefois et disparaît dans un gouffre formé à l'instant

même dans le terrain sur lequel elle a été construite: un morceau de

digue, de la longueur de quatre-vingts toises environ, avait ainsi,

depuis peu, disparu dans l'île de Gorée. Voici l'explication de ce

phénomène: des bancs de tourbe, répandus dans tout le pays, se trouvent

à diverses profondeurs; quand la mer est extrêmement basse, les eaux qui

ont pénétré dans ces bancs de tourbe, venant à se retirer, cessent d'en

remplir les interstices et d'en soutenir les parois: ces bancs

s'affaissent alors, et les constructions qu'ils soutiennent

s'engloutissent et disparaissent. Les seuls phénomènes qui précèdent ces

catastrophes sont toujours un grand calme et une baisse des eaux hors de

coutume. Avec les soins constants des Hollandais, c'est là le seul

danger que la mer fasse courir au pays.

Les fleuves, au contraire, menacent constamment la Hollande: ils doivent

un jour la faire périr. Le péril de chaque année se montre au grand jour

à chaque débâcle, et présente le spectacle le plus imposant et le plus

effrayant. Cet immense amas d'eau que le Rhin et la Meuse conduisent en

Hollande traverse des pays très-fertiles. Les riverains ont

inconsidérément voulu conserver à la culture le plus de terrain

possible: de là la construction de ces digues faites avec tant

d'imprudence, resserrant sans mesure ces fleuves dans leur cours, et

leur donnant un lit trop étroit.

De cet état de choses il résulte deux inconvénients. Au moment des

grandes crues, des débâcles, etc., les eaux, ayant une surface médiocre

pour s'étendre, s'élèvent beaucoup plus qu'elles ne le feraient si

l'espace était plus grand: si elles s'élevaient sur une largeur double,

l'augmentation de hauteur, toutes choses égales, ne serait que de

moitié; ensuite, le dépôt amené par les eaux et laissé sur leur passage,

se faisant sur un petit espace, élève le fond du fleuve davantage,

c'est-à-dire en raison inverse de la largeur de son lit: ainsi le péril

augmente chaque année.

Les digues des fleuves ont, dans beaucoup de points, une telle

élévation, qu'il est difficile d'y ajouter; et cependant leur élévation

doit nécessairement suivre celle du lit des fleuves, qui va toujours

croissant. Il est incontestable que, sans un remède puissant appliqué

d'avance, il y a un terme où l'équilibre n'existera plus. La catastrophe

dont ce pays est menacé est précisément la même que celle que redoute

tout le pays traversé par le Pô dans son cours inférieur: pendant

vingt-cinq lieues de cours, dans la Polésine deRovigo et le pays de

Ferrare, etc., le fond du lit du fleuve est de dix à douze pieds plus

élevé que la campagne à quinze lieues à la ronde. Aussi voyez quel

spectacle présente la population en Italie après les grandes pluies, en

Hollande au moment du dégel! Les eaux s'élèvent, elles menacent de

passer par-dessus les digues; la population qui est à portée accourt

tout entière et sacrifie tout au salut du moment. Quand les eaux sont

arrivées à deux ou trois pouces au-dessous de la crête de la digue, tout

le monde est à la besogne pour donner momentanément à la digue une

hauteur plus grande; car, si l'eau déborde et tombe au delà avec la

force qui résulte de la chute, c'en est fait de la digue et du pays.

J'ai vu les habitants, pénétrés de terreur, apporter à cette défense

contre les eaux les meubles de leurs maisons, des tables, des matelas,

et tout ce qui pouvait faciliter des travaux d'exhaussement.

La faute commise dans des temps éloignés est d'avoir trop resserré les

fleuves dans leurs digues de défense, et de n'avoir pas adopté un

système de doubles digues, qui, en conservant à la culture tout le pays

possible, le garantisse cependant des ravages des grandes eaux.

Le danger d'être englouti par les eaux ne menace que dans

l'arrière-saison. À cette époque, il n'y a ni culture à protéger ni

récolte à conserver; on devrait donc mettre les digues, que j'appellerai

digues de défense, à une si grande distance, que les eaux ne pussent

jamais s'élever de manière à menacer le pays, et que les alluvions, se

déposant sur une grande surface, ne pussent jamais élever le sol d'une

manière sensible. Cela fait, le pays est en sûreté. Mais, pour donner à

la culture le plus de terres possible, et pour conserver les récoltes,

on doit faire d'autres digues très-près du fleuve; celles-ci remplissent

leur but en été et au commencement de l'automne. Plus tard elles sont

franchies par les eaux, alors contenues seulement par les grandes

digues, ou digues de défense. Ce qu'on a négligé autrefois, il faut le

faire aujourd'hui, si on veut fonder la sécurité de l'avenir et prévenir

la destruction inévitable de ces pays constamment menacés; pour preuve

de la bonté du système que je viens de développer, je citerai les

travaux qui ont été faits dans le duché de Modène.

Une rivière, le Panaro, était précisément dans ces conditions, et

menaçait tout le pays qu'elle traversait; le duc de Modène lui a fait

ouvrir un nouveau lit, l'a fait diguer doublement; à présent cette

rivière fertilise la contrée et ne la menace plus de ses ravages.

J'allai, de la Zélande, voir de nouveau la Nord-Hollande et inspecter

les préparatifs maritimes qui s'y faisaient. L'escadre était composée de

neuf vaisseaux de ligne, sept dans le port de Nieur-Dipe et la rade de

Texel, deux dans la Meuse, à Helvoëtsluys, et, de plus, le nombre de

frégates et de bâtiments légers convenable. Une flotte de transport,

rassemblée dans la rade de Texel, se composait de quatre-vingts

bâtiments, chacun de quatre cents tonneaux au moins, et tout était

disposé pour y embarquer vingt-cinq mille hommes et deux mille cinq

cents chevaux.

L'entretien de ces moyens maritimes, cause d'un grand fardeau pour le

pays, était nécessaire, et je tins la main avec rigueur à ce que les

préparatifs fussent toujours au complet.

On m'avait donné d'abord, pour commander cette escadre, l'amiral

Kikkert, vieux et brave matelot, décoré d'une médaille méritée au combat

de Dogger-Bank, dernier combat inscrit dans les fastes glorieux de la

marine hollandaise, sous le célèbre amiral Klingsberg. Ce commandement

était au-dessus de ses forces. On lui donna plus tard pour chef, sur ma

demande, le vice-amiral de Winter: cet amiral avait combattu avec

beaucoup de courage quelques années auparavant contre l'amiral Duncan,

et avait été pris; mais sa réputation de capacité n'avait reçu aucun

échec. Comme tous les marins, l'amiral de Winter avait des prétentions

qui lui rendaient pénible son obéissance envers un général de terre;

mais, en peu de temps, je ramenai à une obéissance passive. Je ne doute

pas que devant l'ennemi je n'eusse eu beaucoup à m'en louer.

Mon goût pour la marine a toujours été prononcé; je n'étais pas tout à

fait étranger à ce service, ayant cherché à le connaître pendant ma

navigation, en allant en Égypte et en en revenant. En Hollande, j'en

avais fait une étude spéciale. Près de moi, d'ailleurs, et employé

comme aide de camp, était un capitaine de frégate français, nommé Novel,

bon navigateur; je le consultais d'avance sur la possibilité d'exécution

des ordres que je projetais de donner; j'en étais venu au point de faire

manoeuvrer l'escadre dans la rade du Texel, et l'escadre légère en

dehors de la passe et à l'entrée de la mer du Nord, sans trouver, de la

part de l'amiral de Winter, ni observation ni résistance.

Après avoir séjourné quelque temps au Helder, je traversai le Zuyderzée,

pour aller en Frise, dans le pays de Groningue, à Delfsil, et je revins

à mon camp en visitant les provinces d'Over-Issel et de Gueldre.

Les plaisirs de l'année précédente avaient tellement attaché les troupes

à ce séjour, que chacun l'avait orné avec émulation. Afin de rendre

durable un établissement d'un succès si complet, j'avais proposé au

gouvernement batave, qui y avait consenti, de remplacer les tentes par

des baraques de grande dimension, faites avec de bons matériaux. Des

bois ayant été mis à ma disposition, les soldats firent sur un plan

régulier, arrêté d'avance, de très-belles constructions. Les officiers

et les généraux se piquèrent d'honneur, et bâtirent des baraques qui, en

résultat, furent de charmantes maisons: telle baraque coûta six mille

francs. Enfin cette station à la manière des Romains prit un tel

caractère de permanence, qu'elle a servi, pendant toute la durée de

l'Empire, à former des troupes; et, il y a peu de temps encore, elle

était employée à l'instruction et à la réunion des troupes du royaume

des Pays-Bas.

Il existait à l'armée un ingénieur géographe appelé Rousseau. Une

faculté que je n'ai vue à personne autre au même degré lui donnait le

moyen d'imiter les écritures de toute espèce, les signatures,

impressions, etc. Notre âge comportait mille plaisanteries; nous nous

servîmes de son talent pour faire des mystifications qui, pendant huit

jours, firent le bonheur de tout l'état-major.

Le général de division Boudet, commandant la première division, et

l'ordonnateur en chef Aubernon, avaient été passer quelques jours à

Amsterdam, et je savais qu'ils étaient allés dans un mauvais lieu. D'un

autre côté, un aide de camp, nommé Dubois, parlait sans cesse de son

désir d'être attaché aux affaires étrangères pour être employé en

Amérique auprès du général Rey, consul général à New-York, qui,

disait-il, l'avait demandé. Ces trois individus furent le sujet de nos

plaisanteries.

Pour les deux premiers, on supposa qu'une lettre du ministère de la

guerre m'avait été adressée pour me témoigner le mécontentement de

l'Empereur touchant la conduite privée du général et de l'ordonnateur,

le désordre de leur vie et sa publicité: elle leur enjoignait de se

conduire mieux à l'avenir. Je les fis venir chez moi, et la leur

communiquai; l'impression qu'ils en reçurent fut très-singulière: Boudet

accusait Aubernon d'avoir porté par vanité, sous sa redingote, un

uniforme qui l'avait fait reconnaître; Aubernon accusait le bonhomme

Gohier, consul général de France à Amsterdam, de faire le métier

d'espion et d'avoir envoyé des rapports. Tous les deux étaient au

désespoir. Boudet voulait écrire à l'Empereur pour se justifier; mais je

l'en dissuadai, l'assurant que déjà c'était chose oubliée de sa part.

Pour le troisième, on imagina de lui faire arriver une lettre du

ministre annonçant sa nomination à un emploi auprès du général Rey, aux

appointements de quinze cents dollars. L'ordre lui était donné de partir

immédiatement pour s'embarquer au port de Farcinola, en Portugal, sur le

navire la _Betzi_. Sa joie fut inexprimable; je lui fis l'observation

que, devant nous battre bientôt, il serait louable à lui de remettre son

départ jusqu'après l'expédition. Fort brave jeune homme, il me répondit

que, si l'expédition était immédiate, il n'hésiterait pas; mais qu'étant

encore éloignée, et cet emploi étant fort au-dessus de ses espérances,

il ne voulait pas renoncer à une nomination qui faisait le destin de sa

vie. Au bout de quelques jours, il se dispose à se mettre en route, et

s'occupe de la vente de ses chevaux; je l'éclaire enfin, et sa

mystification devient publique.

Boudet devine alors qu'il a été, lui aussi, l'objet d'une plaisanterie,

et veut me mystifier à son tour; il vient chez moi, et me dit avec un

grand sérieux: «Réflexion faite, j'ai cru devoir écrire à l'Empereur une

lettre très-forte pour me justifier et lui faire sentir que cette

affaire est hors du domaine de son pouvoir.»

Tout contrarié, je lui reproche son peu de confiance en moi. J'étais

véritablement inquiet; je craignais que l'Empereur ne se fâchât de ce

qu'on avait fait intervenir son nom. Quand il me vit bien tourmenté, il

éclata de rire, se moqua de moi à son tour, me dit qu'il n'avait pas

écrit, mais que, l'histoire de Dubois l'ayant éclairé, il avait voulu,

à son tour, se venger.

Telle était notre humeur au camp de Zeist. Cette plaisanterie me donna

l'occasion de voir et de constater à quel point on peut parvenir à

imiter les écritures, et j'en tirai la conclusion que des ordres

importants doivent toujours être envoyés par des officiers ou des

courriers exprès, garantie vivante de leur légitimité. Sur une lettre

contrefaite par Rousseau, je n'aurais pas hésité un moment à mettre en

mouvement mes troupes.

L'époque fixée par l'Empereur pour faire l'expédition annoncée et si

désirée approchait. L'immense flottille réunie à Boulogne, à Étaples et

à Ostende, donnait des moyens surabondants pour transporter toute

l'armée en Angleterre. L'escadre de l'amiral Villeneuve, dirigée sur les

Antilles, devait sous peu reparaître en Europe; et, après avoir rallié

les escadres de la Péninsule, celles de Rochefort et de Brest, entrer

dans la Manche, la balayer, détruire l'escadre anglaise, inférieure de

vingt-cinq vaisseaux, ou la bloquer dans les ports, et protéger ainsi

notre sortie, notre navigation et notre débarquement.

Je m'occupai, d'après les ordres de l'Empereur, de l'embarquement du

deuxième corps. Les motifs pour s'y prendre ainsi d'avance étaient de

diverse nature. D'abord il devait être placé sur des bâtiments de guerre

ou de gros bâtiments de transport, et une opération semblable est

toujours assez longue, tandis que sur une flottille elle est prompte et

facile, l'éloignement du Texel devant d'ailleurs nous faire toujours

opérer plus tard que ce qui partirait de Boulogne et des ports de la

Manche. Il fallait donc être prêt à mettre à la voile au premier signal.

Ensuite l'Empereur, voulant opérer une diversion au profit de l'escadre

attendue et forcer l'ennemi à augmenter sa croisière devant nous, me

prescrivit, lorsque j'aurais tout disposé pour l'embarquement de mon

corps d'armée entier, de feindre une expédition lointaine et de placer à

bord de l'escadre, approvisionnée pour six mois, quatre à cinq mille

hommes avec un général de division. Enfin Napoléon m'écrivit de Parme,

le 8 messidor (27 juin 1805), après son couronnement comme roi d'Italie,

pour me faire connaître ses dernières intentions de détail.

Je choisis le général Boudet avec sa division pour le premier

embarquement. Je fis armer la côte auprès de Kerdune, afin de favoriser

notre sortie et protéger notre station en dehors de la passe. Cette

première opération était terminée le 20 messidor (9 juillet). Mon camp

fut levé au commencement de thermidor, et le 10 (29 juillet), toute

l'armée était embarquée. J'avais, avec affectation, réuni des pilotes

pratiques des mers d'Ecosse pour faire supposer ma destination pour

l'Irlande en doublant l'Écosse. L'Empereur m'annonçait son arrivée à

Boulogne pour le 25 (13 août), et nous étions à cette époque sur les

côtes depuis quinze jours, prêts à partir. Je m'étais embarqué sur le

vaisseau de Hersteller; j'y hissai le pavillon d'amiral français, et

l'amiral de Winter celui de vice-amiral hollandais.

Nous passâmes ainsi cinq semaines embarqués, attendant chaque jour la

nouvelle de l'arrivée, dans la Manche, de l'escadre française et l'ordre

de sortir à son apparition. Tout avait été disposé pour faciliter la

sortie, et diminuer, autant que possible, les difficultés qu'offre la

passe étroite. Une autre, ouverte depuis peu, devait servir aux

bâtiments de transport. Le fond de ce détroit, entre le Helder et la

pointe du Texel, est très-variable et change d'une année, d'un mois à

l'autre, la passe principale s'éloignant ou se rapprochant de la terre

ferme. Lorsqu'un atterrissement l'obstrue, les courants en ouvrent une

autre ailleurs. À l'époque dont je parle, la passe était à toucher la

grande digue du Helder. Je faisais souvent appareiller l'escadre et

exécuter quelques évolutions, et nous reprenions ensuite notre mouillage

habituel.

Enfin l'Empereur reçut la nouvelle du combat d'Ortégal, dans lequel

Calder, avec une escadre inférieure de dix vaisseaux, et sans qu'il y

eût d'engagement sérieux, prit deux vaisseaux espagnols abandonnés par

Villeneuve. Napoléon espéra d'abord que la faute commise serait

promptement réparée; il croyait apprendre sans retard la défaite et la

fuite de Calder; mais il en fut tout autrement, et la nouvelle lui

parvint de la rentrée de l'escadre de Villeneuve dans la rade de Cadix.

Cet événement dérangeait tous ses calculs, détruisait toutes les

combinaisons sur lesquelles l'expédition était basée.

Napoléon apprit en même temps la marche des Autrichiens sur la Bavière.

Dans la circonstance, cette levée de boucliers des Autrichiens, qui

autorisait et motivait le départ des côtes, où nous ne pouvions plus

rien entreprendre, était un grand bonheur. Aussi l'Empereur prit-il son

parti sur-le-champ, non cependant sans avoir eu un violent accès de

colère contre Villeneuve, car la faible conduite de cet amiral lui

enlevait en un moment les espérances dont il s'était nourri depuis deux

ans, et qui avaient été l'occasion de grands travaux et de grandes

dépenses, espérances dont la réalisation avait semblé prochaine et

assurée.

L'armée reçut ordre de quitter ses barques et ses vaisseaux, et chaque

corps, dirigé sur le Rhin, se rendit, à marches forcées, en Allemagne

pour secourir l'électeur de Bavière. Ce souverain, après avoir évacué sa

capitale, s'était réfugié à Wurtzbourg. Tremblant, plein d'effroi, il

aurait peut-être abandonné les intérêts de la France s'il fût resté

quelques jours encore livré à lui-même. En quarante-huit heures, mon

débarquement ayant été complétement effectué, je me mis aussitôt en

marche sur Mayence, et nous entreprîmes cette campagne immortelle, si

brillante et si rapide. Le succès dépassa de beaucoup les espérances

dont les imaginations les plus prévenues et les plus vives avaient pu se

pénétrer.

Nous nous étions embarqués avec plaisir et confiance; nous débarquâmes

animés des mêmes sentiments, car, par des routes différentes, nous

allions au même but: nous allions chercher de la gloire.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9) · 第 34 / 99 题