LIVRE QUATRIÈME

1799--1800

SOMMAIRE.--Expédition de Syrie.--Conférence avec le général

Menou.--Alexandrie fortifiée.--Flottille envoyée au corps

expéditionnaire en Syrie--Conséquences de l'insuccès à

Saint-Jean-d'Acre.--Les pestiférés el les

prisonniers.--Insurrection dans la province de Bahiré.--Flotte turque à

Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à Alexandrie (22

juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet) .--Le général en chef prend

la résolution de rentrer en France.--Son départ.--M. Blanc.--Navigation

dangereuse.--Débarquement à Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à

Paris (octobre 1799).

On a vu quelles étaient nos misères d'Alexandrie. Nous avions de grands

embarras de subsistances, peu ou point d'argent, la peste et un

bombardement: c'étaient tous les fléaux réunis à la fois, et je me

rappelle avec plaisir que, malgré ma fort grande jeunesse, je sus les

surmonter et les vaincre.

A cette époque, on s'occupa des préparatifs de l'expédition de Syrie.

Quelle que fût l'importance de mon poste, je ne pouvais me consoler de

rester étranger à de nouvelles entreprises. Les vrais soldats me

comprendront: voir une campagne s'ouvrir, et ne pas y prendre part, est

un horrible supplice. Notre métier veut des aventures et des hasards;

on aime les émotions produites par les dangers et les chances de la

guerre. Comme l'a si bien dit Louis XIV, on est indigne des faveurs

accordées par la gloire quand on s'en rassasie; et on devinera ce que

je devais éprouver alors, presque au début de ma carrière, moi qui,

plus tard, en 1814, après vingt campagnes, avais encore la ferveur d'un

novice. J'étais donc au désespoir de rester en Égypte; je remuai ciel

et terre pour être appelé à l'armée active, mais inutilement. J'eus

l'enfantillage de croire à une disgrâce, quand je recevais, au

contraire, un témoignage de haute confiance. Il fallut donc prendre mon

parti et employer de mon mieux cette brûlante activité qui ne s'est

presque pas ralentie pendant le cours de ma vie.

Le général Bonaparte, en partant, fit les dispositions suivantes: il

appela au Caire le général Menou pour lui en laisser le commandement,

me donna à sa place celui du deuxième arrondissement, composé des

provinces d'Alexandrie, de Rosette et Bahiré: il était assez naturel de

les mettre toutes les trois sous l'autorité du général commandant à

Alexandrie, plus intéressé qu'un autre à en exploiter les ressources

destinées à satisfaire à ses propres besoins. Bonaparte ordonna à Menou

de venir par terre, si le vent n'était pas favorable, afin d'arriver à

époque fixe: il l'attendit trois jours. Ne pouvant cependant suspendre

davantage son départ, les colonnes étant en plein mouvement, il laissa

provisoirement le commandement au général Dugua, chargé de le lui

remettre à son arrivée; mais Menou, fidèle à son caractère, se disposa

à partir, m'annonça son voyage, m'écrivit qu'il allait me remettre le

commandement, puis resta et garda ce commandement. Une fois le général

en chef en route, il se mit à son aise; et, bien qu'il parlât toujours

de départ, il ne pensa plus à l'effectuer. C'est à cette époque qu'il

conçut l'extravagante idée de se marier à une musulmane: il crut ce

mariage politique; il supposa qu'il influerait sur l'esprit des

habitants et les rapprocherait de nous: le contraire arriva, et ce

mariage ridicule le rendit méprisable aux yeux de tout le monde. Menou

choisit pour femme la fille d'un misérable baigneur de Rosette; elle

n'était plus jeune, elle n'était pas belle: ainsi ce ne fut pas

l'entraînement des passions qui agit sur lui; mais elle était fille de

chérif et descendante de Mahomet. Les cérémonies bizarres auxquelles il

se soumit, les humiliations qu'il lui fallut supporter, imposées par sa

nouvelle famille, furent publiques; elles le rendirent la fable de

l'armée. Il choisit le nom d'Abdallah (serviteur de Dieu) et échappa

heureusement à la circoncision, qui n'est que de conseil et non de

dogme, son âge étant d'ailleurs un titre suffisant pour l'en faire

dispenser.

Le général Bonaparte partit du Caire pour la Syrie dans le courant de

pluviôse, après avoir laissé le général Desaix dans la Haute-Égypte,

destiné le Caire au général Menou, et m'avoir choisi pour commander et

administrer toute cette partie de la Basse-Égypte connue sous le nom du

deuxième arrondissement.

Le général Bonaparte avait quitté l'Égypte depuis quinze jours; il

avait pris le fort d'El-Arich, traversé le désert de Syrie; et le

général Menou restait à Rosette. Il ne s'occupait ni de me remettre le

commandement, ni de satisfaire à mes besoins; mes lettres cependant les

lui faisaient connaître chaque jour et renouvelaient mes demandes

toujours plus vives. Fatigué à la fin de tant d'apathie, de tant de

promesses dilatoires, je me déterminai à me rendre moi-même à Rosette,

afin d'avoir avec lui une explication et de sortir de cet état de

manière ou d'autre. La peste d'Alexandrie m'empêchant d'entrer à

Rosette, où cette maladie ne régnait pas, je campai à la porte de la

ville et priai le général Menou de venir à une conférence. Je lui

déclarai que les besoins d'Alexandrie étaient arrivés au plus grand

point d'urgence; tout délai était devenu impossible, et je le sommai

d'y pourvoir sur-le-champ. Le général en chef, en partant, avait cru

leur affecter les ressources nécessaires, et je venais réclamer

l'exécution de ses ordres. Je l'assurai que je ne désirais nullement

m'affranchir de son commandement, mais à la condition qu'il

s'occuperait d'Alexandrie d'une manière efficace. Je reconnaissais lui

devoir obéissance; mais cette obéissance, volontaire de ma part,

l'obligeait à ne rien négliger pour assurer les services; ainsi il

devait, dans la journée même, prendre les dispositions réclamées par

les circonstances, ou me remettre un commandement qui m'était dévolu.

Ma démarche m'était dictée par un devoir rigoureux, et j'ajoutais que

je connaissais trop le général en chef pour croire qu'il me pardonnât

jamais, si tout périclitait à Alexandrie par suite d'une déférence qui

deviendrait coupable: ainsi la règle de ma conduite devait être, avant

tout, de faire mon métier et de remplir ma tâche, déjà bien difficile.

Je terminai enfin en lui demandant d'arrêter dans la journée même les

mesures nécessaires pour me procurer deux cent mille francs, des blés,

etc., etc., ou de me remettre l'autorité. Après une discussion d'une

heure et quelques moments de réflexion, il se décida pour le dernier

parti, et me remit le commandement. Sa bizarrerie était si grande, que,

dépouillé de tout pouvoir et sans occupation, appelé au commandement

important du Caire, il resta pendant quatre mois à Rosette, sans

autorité et sans fonctions quelconques. Trois jours à Rosette me

suffirent pour lever, par voie extraordinaire, un emprunt de deux cent

mille francs, à valoir sur les contributions de la province. Je

reconnus en même temps la possibilité d'une opération dont l'idée

m'était venue à l'esprit pour assurer enfin d'une manière complète

l'approvisionnement en blé, toujours insuffisant, toujours incertain à

Alexandrie. Après cela, je rentrai à Alexandrie, fort content du

résultat de mon voyage.

J'avais toujours espéré l'éloignement momentané des Anglais; j'avais

compté en profiter pour assurer, par mer, et par un grand convoi de

barques, l'arrivée d'une quantité considérable de grains. Ils

persistaient à rester sur la côte et à nous bloquer immédiatement, et,

les consommations n'étant point alimentées, nous allions bientôt

retomber dans la position dont j'étais sorti avec tant de peine. Je me

déterminai à risquer sans plus de retard, et malgré la présence de

l'ennemi, l'opération conçue. Je fis rassembler avec un grand soin tous

les bateaux du port d'Alexandrie, et ces bateaux, barques, etc.,

s'élevèrent à plus de quatre-vingts. Au milieu de la nuit, ils furent

tous jetés au travers de l'escadre anglaise. Le vent étant bon et le

trajet court, cinq ou six bateaux seulement furent arrêtés par l'ennemi,

et tout le reste arriva dans le Nil. Ces bateaux furent chargés; on

attendit des circonstances favorables; on brusqua de même leur retour

pendant la nuit, et, à un très-petit nombre près, ils arrivèrent

heureusement. Alexandrie eut enfin pour plus de quatre mois

d'approvisionnements. Le moyen à employer était dès lors connu, et je

pouvais être tranquille sur l'avenir.

Quels que fussent mes efforts, il y avait des choses bien difficiles à

faire: trouver de l'argent pour payer la solde des troupes; en trouver

également pour payer les travaux des fortifications; réunir assez de

bras pour terminer promptement ces travaux importants, indispensables

pour assurer la conservation de cette ville, port unique de l'Égypte et

immense dépôt de l'armée. On devait croire à une tentative prochaine de

l'ennemi pour s'en emparer, et l'éloignement de l'armée empêchait de

compter sur un secours prompt. Après avoir rassemblé tout ce qui aurait

pu contribuer à la défense, en employant le dernier homme de la marine,

on ne pouvait réunir plus de trois mille cinq cents combattants de

toute espèce, de tout âge; de bonnes fortifications étaient donc

nécessaires pour donner à un si faible corps les moyens de défendre une

place d'un aussi grand développement, pouvant être attaquée d'un jour à

l'autre par des forces imposantes. Comme nos moyens financiers étaient

très-incomplets et très-insuffisants, je me déterminai à employer de

préférence l'argent dont je pouvais disposer aux travaux et aux

hôpitaux, et à ne consacrer à la solde que ce qui ne serait pas

indispensable à ces objets; mais les troupes souffraient, et un grand

mécontentement en était la suite. On forma des projets de révolte, et

j'en fus informé. On devait battre la générale pendant la nuit,

s'emparer des hauteurs et exiger ce qu'il était bien loin de mes

facultés de pouvoir accorder. Le pillage de la ville aurait été sans

doute le résultat d'un pareil désordre; les Anglais, bientôt mêlés à

ces événements, auraient proposé aux troupes de les ramener en Europe;

et l'on ne peut sans effroi calculer les conséquences probables d'un

pareil désordre: l'armée eût été perdue.

Je pourvus à tout en même temps. Le parti pris alors réussira toujours

avec des Français dans les circonstances difficiles. J'en appelai au

courage, à la générosité, au patriotisme des soldats; je fis, par un

ordre du jour, le tableau de nos devoirs, de nos besoins, de nos moyens,

et j'annonçai que, connaissant bien l'esprit des soldats, je ne

doutais pas de leur empressement à m'aider à sortir de la position

difficile où nous étions placés. Nous répondions à l'armée, à la France,

de l'importante place d'Alexandrie, et chacun des individus de la

garnison devait se consacrer à la construction des fortifications, que

sans doute nous serions appelés à défendre plus tard. C'était aux

officiers à donner l'exemple, et, moi le premier, avec mon état-major,

je prendrais ma tâche. En conséquence, chaque matin, à la pointe du

jour, les troupes devaient prendre les armes, se rendre, drapeau

déployé, sur le terrain, et là on formerait les faisceaux et on

travaillerait, les ateliers étant formés par chaque compagnie. La

journée entière se passerait sur les travaux, et chaque soldat

recevrait une ration de vin et une indemnité en argent pour son

travail. Mon atelier, des plus actifs, donnait l'exemple; il en était

de même de ceux des officiers. Ce mouvement patriotique se soutint

constamment et sans murmure. Il en résulta trois choses extrêmement

utiles: 1° les fortifications se firent comme par enchantement et à

très-bon marché; 2° le mouvement des soldats et leur séjour continuel

au grand air furent favorables à leur santé, et les accidents de peste

diminuèrent sensiblement; 3° enfin, les soldats fatigués, dormant la

nuit, ne pouvaient pas comploter; et, quoique la solde ne fût pas payée,

il n'en fut plus question. Je dirai même qu'aucun mécontentement ne se

manifesta plus. Le coeur des soldats est élevé et noble; cette classe

d'hommes est accoutumée aux souffrances, et, lorsque des chefs estimés

s'y associent de bonne foi et les partagent, ces chefs peuvent tout

obtenir d'eux.

Ainsi, successivement, ma situation changeait. Nous étions bien

approvisionnés, la santé des troupes s'améliorait, et la ville ouverte

d'Alexandrie était transformée en une place forte.

Sur ces entrefaites, j'avais préparé une flottille pour porter à

l'armée, en Syrie, un petit équipage de siége. Elle mit à la voile sous

les ordres du contre-amiral Perrée, et fut prise sur la côte de

Damiette. Cet événement changea toute la campagne et le sort de l'armée;

car, à Saint-Jean-d'Acre, elle trouva le terme de ses succès; et elle

a échoué faute d'avoir six pièces de gros calibre. Si Saint-Jean-d'Acre

eût été pris, si Djezzar-Pacha eût péri, cette nombreuse population des

montagnes de la Syrie qui professe la religion chrétienne se serait

réunie à nous. Alors la conquête de cette province tout entière était

assurée, et une révolution en Orient en eût été la conséquence. C'était

au moins la pensée du général en chef, qui me l'a exprimée plusieurs

fois depuis; et la hardiesse d'une semblable conception ne dépasse pas

les limites des choses possibles. Cet éclat de l'Orient aurait réagi

sur nos opérations, nous aurait grandis aux yeux des peuples, et nous

serions apparus au monde avec la puissance du destin.

L'armée partit pour la Syrie forte de douze mille hommes environ; elle

avait successivement pris El-Arich, Gaza, Jaffa, et ouvert la tranchée

devant Saint-Jean-d'Acre. N'ayant pas eu le bonheur de faire cette

campagne, je n'en raconterai pas les détails, d'autres s'en

acquitteront mieux que moi; toutefois il m'est démontré que le siége de

Saint-Jean-d'Acre aurait encore réussi, malgré la perte de l'artillerie

de siége, si les opérations eussent été mieux conduites. On montra

d'abord une confiance aveugle et beaucoup de légèreté; une division

coupable, une lutte scandaleuse, s'établit entre l'artillerie et le

génie, et il en résulta un mauvais emploi des faibles moyens auxquels

on était réduit. Un premier échec changea tous les rapports moraux,

encouragea les uns, abattit les autres; cependant les troupes

montrèrent une constante valeur. À l'affaire du mont Thabor, le 17

avril, le grand vizir, à la tête de vingt mille hommes, fut battu et

mis en fuite par moins de quatre mille hommes. Cette affaire sera bien

comprise par les militaires qui ont combattu les Turcs. Il faut, pour

vaincre les Orientaux en rase campagne, très-peu, mais d'excellentes

troupes. Cela est assez vrai partout, il vaut mieux la qualité que la

quantité; cependant dans notre Europe, comme on suit la même tactique,

que les machines, dont l'effet est si grand, ont partout et entre toutes

les mains à peu près la même valeur, il y a des proportions rigoureuses

qu'il est sage de ne point dépasser pour conserver quelques chances de

succès; mais, chez les Orientaux, c'est sans limites.

On a souvent reproché au général Bonaparte deux actions:

l'empoisonnement de quelques pestiférés abandonnés lors de sa retraite,

et le massacre des prisonniers faits à Jaffa. Je prends bien

gratuitement la défense de ces deux actes, auxquels je suis

complétement étranger; mais ils me paraissent si simples, que je me

laisse entraîner par la conviction, dans l'espérance de les justifier.

Des hommes animés d'une fausse philanthropie ont égaré l'opinion à cet

égard. Si on réfléchit à ce qu'est la guerre et aux conséquences

qu'elle entraîne, conséquences variables suivant le pays, les temps,

les moeurs, les circonstances, on ne peut blâmer des actions qui, j'ose

le dire, ont été commandées par l'humanité et la raison: par l'humanité,

car chacun de nous, placé dans la situation où étaient les pestiférés,

ne pouvant être emportés, devant être abandonnés, au moment même, entre

les mains de barbares qui devaient les faire mourir dans des tourments

horribles; chacun de nous, dis-je, placé dans de pareilles

circonstances, serait satisfait de finir quelques heures plus tôt, et

d'échapper à de pareils tourments; par la raison: car quels reproches

n'aurait-on pas à faire à un général si, par un faux motif d'humanité

envers ses ennemis, il compromettait le salut de son armée et la vie de

ses soldats. En Europe, il y a des cartels d'échange; afin de ravoir

ses soldats prisonniers et leur sauver la vie, on a soin de ceux qu'on

fait. Mais, avec des barbares qui massacrent, on n'a rien de mieux à

faire que de tuer. Tout doit être réciproque à la guerre, et si, par un

sentiment généreux, on n'agit pas toujours à la rigueur, il faut se

borner aux circonstances qui n'offrent aucun inconvénient; or ici ce

n'est pas le cas. Un général ne serait-il pas criminel de faire vivre

des ennemis aux dépens de ses troupes manquant de pain, ou de rendre la

liberté à ses prisonniers pour qu'ils viennent de nouveau combattre? Le

premier devoir d'un général est de conserver ses troupes, après avoir

assuré le succès de ses opérations; le sang d'un de ses soldats, aux

yeux d'un général pénétré de ses devoirs et faisant son métier, vaut

mieux que celui de mille ennemis, même désarmés. La guerre n'est pas un

jeu d'enfants, et malheur aux vaincus!

Je ne puis donc comprendre comment des gens sensés ont pu faire de la

conduite tenue en cette circonstance par le général Bonaparte l'objet

d'une accusation. L'incendie du Palatinat sous Louis XIV est bien autre

chose, et cependant, s'il était utile au but qu'on se proposait, il

était légitime. Il faut seulement s'attendre à la représaille, si les

circonstances en fournissent l'occasion, et voir si, par un calcul faux,

on ne risque pas de perdre plus qu'on n'a gagné d'abord: voilà toute

la règle de conduite dans une pareille affaire. Quant à ce qui se passa

alors, et aux faits dont il est question, il ne peut pas y avoir deux

opinions parmi les gens de guerre. Je suis aussi philanthrope qu'un

autre, plus humain que beaucoup de gens, et je n'hésiterais pas à agir

de la même manière en circonstance semblable.

Pendant que l'armée était encore occupée en Syrie, une insurrection,

promptement réprimée, fit soulever toute la population du Bahiré. Voici

à quelle occasion: un Africain, venu des côtes de Barbarie, parut tout

à coup au milieu des Arabes de la frontière, s'annonçant comme envoyé

par l'ange Elmodi et par Mahomet pour chasser les Français d'Égypte; il

savait escamoter, et particulièrement avait le don de paraître tirer du

feu de sa barbe. Un prodige semblable suffit pour donner crédit à cette

mission céleste; aussi toute la population de Bahiré se souleva. Les

habitants de Damanhour, la capitale, tombèrent à l'improviste sur une

faible garnison de soixante Français: un poste fortifié devait leur

servir d'asile; mais ces soldats, surpris, furent presque tous égorgés.

L'envoyé, après ce succès, crut tout possible. Tout ce qui pouvait

combattre, au nombre d'environ vingt-cinq mille hommes, dont trois

mille à cheval, se réunit à lui; quatre ou cinq cents seulement avaient

des fusils. À la première nouvelle, je fis partir un détachement de la

garnison d'Alexandrie, fort de quatre cents hommes et de deux pièces de

canon; et, en même temps, le colonel Lefèvre, commandant la province et

résidant à Ramanieh, marcha, de son côté, avec pareille force et quatre

pièces de canon. Les insurgés se jetèrent sur lui, mais sans pouvoir

lui faire aucun mal. Ses quatre cents hommes, formés en carré, reçurent

l'attaque de ces malheureux, qui vinrent isolément et successivement se

faire tuer: ainsi quatre cents hommes se battaient toujours, pour ainsi

dire, contre un seul ou un très-petit nombre. L'envoyé, pour donner du

courage à ses troupes, avait annoncé qu'il pouvait être tué, mais pas

blessé; il aurait dû dire le contraire. Constamment à la tête des

révoltés, ceux-ci ne se rebutèrent pas; mais, une balle l'ayant frappé

au bras, et sa prédiction se trouvant ainsi démentie, tout se débanda,

après avoir eu plus de deux mille hommes tués ou blessés. En se

retirant, ils mirent le feu aux moissons au vent de la colonne

française, qui courut les plus grands dangers. S'éloignant constamment

de l'incendie, elle allait en être atteinte, quand un champ d'oignons

lui servit d'asile et la sauva. Il appartient donc aux oignons d'Égypte

d'avoir, dans tous les siècles, de la célébrité! L'ordre et l'obéissance

se rétablirent dans la province, et ne furent plus troublés.

Le retour des chaleurs et d'une rosée abondante avait rendu les

accidents de peste beaucoup plus rares, mais l'hiver nous avait coûté

beaucoup de monde. Le relevé des hôpitaux nous donna une perte totale

de dix-sept cents hommes morts: c'était à peu près le tiers des

Français réunis à Alexandrie. Dans l'okel de France, mon habitation, il

mourut onze personnes. Avant de quitter ce triste sujet de la peste, je

veux citer un fait curieux pour l'histoire de cette maladie. La ville de

Damanhour, dont la population, de vingt-cinq mille âmes, est entièrement

composée de cultivateurs, n'a jamais été soumise à son action. Les

habitants de cette ville communiquent librement et impunément avec

Alexandrie; dans tous les temps ils viennent y chercher les étoffes dont

ils ont besoin, et jamais cette maladie funeste ne les accompagne à leur

retour. À l'époque où cette maladie faisait le plus de ravages, je

m'étais mis en route pour faire une inspection à Damanhour, et j'avais

pris pour escorte une compagnie de carabiniers de la quatrième légère.

À quatre lieues d'Alexandrie, deux carabiniers furent attaqués de la

peste. Pour les renvoyer à Alexandrie, il leur fallait une escorte, et

je n'avais avec moi que le strict nécessaire; je pris le parti de les

faire transporter à ma suite. Arrivé à Damanhour, et, faute d'hôpital,

on les plaça dans une mosquée; on leur donna du pain et de l'eau; aucun

autre secours ne put leur être administré, et, en huit jours, ils se

trouvèrent guéris. Il est évident, d'après cela, que si, comme on ne

peut pas en douter, cette maladie est éminemment contagieuse, l'air

cependant joue un grand rôle dans ses conséquences, dans son intensité,

sa propagation et sa durée.

J'ai fait le tableau des difficultés résultant pour moi, pendant tout

l'hiver, du commandement d'Alexandrie: elles furent encore augmentées

par un conflit de pouvoirs entre moi et le général Dugua.

L'administration d'Alexandrie avait été déclarée indépendante à

l'époque du départ du général en chef pour la Syrie: on m'avait doté

d'un territoire dont les revenus m'étaient entièrement consacrés, et on

m'avait laissé le maître d'en ordonner l'emploi; mais le général Dugua,

commandant au Caire, son ordonnateur, son payeur, etc., le trouvèrent

mauvais, et se mirent en mesure de me contrarier. Il fallut toute ma

force de volonté pour résister; si j'avais cédé, tout était dit à

Alexandrie: tous les services tombaient à la fois. Ces obstacles d'une

nouvelle nature me contrarièrent beaucoup, car je ne connais rien de

plus décourageant au monde que de rencontrer des embarras là où l'on

devrait trouver des secours; et cette circonstance se renouvelle sans

cesse dans la vie publique.

Enfin le général Bonaparte, après une campagne de cinq mois

très-pénible, mais très-glorieuse, ramena l'armée en Égypte. Chaque pas

avait été marqué par des actions héroïques et des souffrances inouïes;

excepté à Saint-Jean-d'Acre, où nos armes avaient échoué, partout

ailleurs elles avaient triomphé. Des combats si multipliés, des marches

si pénibles, une peste opiniâtre, avaient beaucoup affaibli l'armée;

réduite d'un tiers, elle ne comptait pas huit mille combattants à son

retour. Des généraux distingués avaient péri, entre autres

Caffarelli-Dufalgua. Ce général avait déjà perdu une jambe à l'armée de

Sambre-et-Meuse, et n'en avait pas moins d'activité. Un esprit

supérieur, une instruction variée et étendue, un coeur droit, lui

donnaient un caractère antique; rempli de bonté, il chérissait la

jeunesse. Ce fut une grande perte pour l'armée, pour ses amis et pour

la France. Une blessure au bras, à l'articulation, rendit l'amputation

nécessaire, et il mourut peu après. C'est lui qui, après la reddition

de Malte, et après avoir fait, en sa qualité de commandant du génie de

l'armée, le tour de la place et l'inspection des fortifications, dit ce

mot remarquable: «Nous avons été bien heureux de trouver ici quelqu'un

pour ouvrir la porte, sans cela je ne sais pas comment nous y serions

entrés.»

Le général de division Bon, sous les ordres duquel j'avais servi, fut

tué. Très-brave homme, sa perte cependant était médiocre. Un aide de

camp, placé par moi près du général en chef en Italie, officier

distingué, Croisier, périt également. Duroc fut blessé. Lannes fut

regardé comme mort, après un coup de feu reçu à la tête. Ses os avaient

la singulière propriété de ne pas être rompus par le choc des balles;

elles s'aplatissaient, et, dans leur mouvement, contournaient l'os

qu'elles avaient atteint. Une balle l'avait frappé auprès de la tempe;

après avoir fait un long trajet, elle était venue se loger au-dessus de

la partie du crâne, où est placé le cervelet; un coup de bistouri la fit

sortir, et il fut guéri.

Il arriva à ce siége de Saint-Jean d'Acre un événement très-touchant.

Un homme d'une bonne maison, Mailly de Chateaurenaud, servait à

l'état-major de l'armée. Chargé du commandement de vingt-cinq hommes

choisis pour être placés en tête des troupes lors du premier assaut, il

avait parfaitement reconnu la brèche, et savait qu'elle n'était pas

praticable; mais le général en chef, impatient, désirait l'assaut, et

se persuada à tort qu'on pouvait réussir. Les courtisans le soutenaient

dans son opinion, et les courtisans, à l'armée, flattent les opinions

et les caprices du chef, tout comme à la cour, et ces courtisans-là

sont pires que les autres, car c'est le sang des soldats qui paye leur

infamie; pour le leur, ils savent en être avares. Toutefois Mailly

raisonna froidement sur sa fin prochaine, et donna rendez-vous dans

l'autre monde à ses camarades, sans montrer la plus légère faiblesse.

Il connaissait le sort qui lui était réservé, n'en marcha pas moins

avec la plus grande résolution, et fut tué; mais cette mort eut quelque

chose de remarquable et d'extraordinaire par une circonstance

singulière. Un de ses frères, jeune homme fort distingué, avait voyagé

en Asie avec M. Beauchamp, dans l'intérêt des sciences, et se trouvait

alors prisonnier de Djezzar-Pacha. Eh bien, le jour même où le nôtre

était tué, l'autre était mis dans un sac et jeté à la mer. Les vagues

le jetèrent sur le rivage, tandis qu'on rapportait dans la tranchée le

corps de son malheureux frère. Étrange destinée de deux frères,

tendrement unis, suivant des carrières différentes! Ils semblaient

s'être donné rendez-vous pour mourir ensemble, loin de leur patrie, le

même jour, sur une terre barbare.

J'ai parlé de ces courtisans d'armée à l'occasion du premier assaut de

Saint-Jean-d'Acre. Ils me fournissent l'occasion de répéter un mot

spirituel de Kléber, où, dans cette circonstance, il donna avec finesse

et modération une leçon au général en chef; mais celui-ci n'en profita

pas. Le général Bonaparte cherchait des approbateurs de cette

disposition intempestive qui ordonnait de monter à l'assaut. La brèche

prétendue consistait en un trou de quelques pieds de diamètre, fait

dans un mur non terrassé; mais ce trou n'arrivait pas jusqu'à la terre,

et il y avait encore six pieds de mur jusqu'au fond du fossé. Les gens

qui poussaient à l'assaut, et qui ne devaient pas y monter, avaient

reconnu fort superficiellement les localités; ils répétaient, à

l'imitation du général en chef: «Certainement la brèche est praticable.»

Kléber était présent, et son silence paraissait désapprobateur. Le

général en chef provoqua son opinion dans l'espérance de la trouver

favorable, et celui-ci répondit: «Sans doute, mon général, la brèche est

praticable, un chat pourrait bien y passer.» Cette phrase ne fait-elle

pas image, et ne voit-on pas un chat sauter du parquet d'une chambre sur

la fenêtre? L'assaut, exécuté, eut le résultat le plus funeste.

L'armée revint au Caire dans les premiers jours de juin. J'en fus fort

aise, car son retour m'assurait les secours qui m'étaient nécessaires.

Malgré l'urgence de mes besoins, le général en chef ne se hâta pas d'y

pourvoir; faute de troupes, la province du Bahiré, ayant été

constamment occupée et parcourue par les Arabes, n'avait à peu près

rien payé.

La paix faite avec deux tribus, ainsi que je l'ai dit, celle des Frates

et des Anadis, m'avait cependant été assez profitable. Elles résidaient

habituellement sur la frontière de Bahiré, et étaient autorisées à

jouir de quelques pâturages: j'avais près de moi le cheik Mosbach pour

leur transmettre mes ordres. Ces Arabes fournissaient quelquefois des

escortes à des officiers ou à des transports; mais ces deux tribus

n'avaient à elles deux que mille combattants, et nous avions à redouter

deux autres tribus, leurs ennemies, et beaucoup plus puissantes, celle

des Ouladalis, pouvant mettre plus de mille hommes à cheval, dont la

station habituelle est sur la côte de Barbarie, et celle des Guiates,

qui réside ordinairement dans le Saïd. Le général Dugua avait négocié

avec celle-ci, mais sans avoir obtenu rien de durable. Les deux

premières, dont j'avais reçu des otages, nous furent utiles et

combinèrent quelquefois leurs opérations avec nos troupes. Je leur avais

distribué, pour être reconnues, cinquante petits drapeaux tricolores,

dont chacun de leurs détachements était porteur: leurs avis étaient fort

exacts. Cependant tout cela était insuffisant pour assurer la jouissance

des ressources de la province. Enfin, après beaucoup de lettres et

d'instances, le général en chef envoya Murat et Destains dans le Bahiré,

avec trois cents chevaux et cinq à six cents hommes d'infanterie, pour

balayer tout le pays et rejeter dans le désert les Arabes ennemis. Plus

tard arriva le corps des dromadaires, qui rendit les plus éminents

services: six cents hommes, montés sur six cents chameaux, le

composaient. Chaque soldat étant pourvu de munitions et de vivres pour

lui et sa monture, le tout pour une semaine, des excursions de plusieurs

jours dans le désert devinrent faciles. Quand ce corps avait joint

l'ennemi, les soldats combattaient à pied. Jamais troupe n'a été plus

appropriée aux circonstances et aux localités et n'a rendu de plus

grands services: elle seule a pu contenir les Arabes. L'unique

inconvénient de ce genre de service était de détruire la santé des

soldats: presque tous ont été, à la longue, attaqués de maladies de

poitrine.

Le général en chef, occupé des soins de l'administration et de la

réorganisation de l'armée, en fut bientôt distrait par l'ennemi: tout à

coup il fallut de nouveau courir aux armes. Le 23 messidor (12 juillet),

une flotte turque de soixante-dix voiles parut avec le jour devant

Alexandrie; après avoir reconnu la ville, elle longea la côte et se

porta sur Aboukir. Je ne perdis pas un instant pour envoyer au fort

d'Aboukir cent hommes de renfort, nécessaires à sa défense; et, comme

la redoute et le fort étaient bien armés, je crus pouvoir compter sur

leur résistance.

Un chef de bataillon, nommé Godart, en avait le commandement. Tous les

postes de la garnison d'Alexandrie furent relevés par des hommes de la

marine, afin de rendre disponibles les troupes de ligne et de pouvoir

les porter là où il serait nécessaire. Les quatre bataillons de la

garnison formaient une force de mille hommes, officiers compris.

J'écrivis six lettres successivement pour rappeler à moi le général

Destains, occupé, à la tête d'une colonne mobile, à lever des

contributions dans le Bahiré, et j'attendis les événements. Le soir, une

autre flotte de vingt-huit bâtiments fit son atterrage à l'ouest

d'Alexandrie, vint sur la ville, et continua son mouvement sur Aboukir.

Tous les calculs et les apparences faisaient monter environ à quinze

mille hommes les forces de l'armée à bord. Je ne pouvais, dans la

circonstance, aller à Aboukir, pour défendre la côte, avec plus de mille

hommes; et encore je ne laissais à Alexandrie que des troupes sans

organisation, composées presque en totalité de vieillards ou

d'estropiés, tout ce qu'il y avait de valide sur la flotte et

appartenant à tous les pays ayant été depuis longtemps envoyé au Caire

et incorporé dans l'armée. M'éloigner dans la circonstance, avec tout ce

que j'avais de bon, eût donc compromis la place, et j'attendis l'arrivée

du détachement du général Destains pour me mettre en mouvement: elle

eut lieu le 26 messidor (15 juillet), à dix heures du soir. Le

lendemain 27 (16), à deux heures du matin, j'étais en marche. À une

lieue d'Alexandrie, je reçus une dépêche du commandant Godart,

m'annonçant que toute l'armée ennemie avait opéré un débarquement et

occupait la montagne de sable et les positions en face de la redoute.

Avec moins de douze cents hommes, je ne pouvais pas livrer bataille à

l'armée turque, et, puisque le débarquement était opéré, je devais

attendre une augmentation de forces ou que l'ennemi eût commencé le

siége du fort d'Aboukir. Je rentrai donc à Alexandrie, toujours en

mesure d'agir suivant les circonstances. J'écrivais trois fois par jour

au général en chef pour lui rendre compte de notre situation et lui

donner des nouvelles de l'ennemi.

Le 27, j'entendis un grand bruit de mousqueterie et de canon: le feu de

mousqueterie fut court, celui du canon se prolongea davantage; une

attaque me parut avoir été tentée et repoussée. Le fort et la redoute

avaient trois cents hommes et douze pièces de canon, des vivres et des

munitions en abondance, et la redoute était palissadée. Je croyais

pouvoir compter sur une défense de quelques jours; il en fut cependant

tout autrement. Le commandant Godart s'étant placé dans la redoute pour

animer ses troupes, et étant fort exposé, fut tué; bientôt le désordre

se mit partout. La garnison du fort, sans commandant, avait ouvert ses

portes, et, en deux heures de temps, l'ennemi s'en était emparé.

J'espérais qu'après cet événement, enorgueilli de son succès, il

marcherait sans retard contre Alexandrie. Nous étions en mesure de le

bien recevoir, et cette combinaison eût été très-favorable au mouvement

de l'armée, conduite par le général en chef en personne. Mais l'ennemi

resta à Aboukir, et voulut s'organiser complétement avant de marcher en

avant. Il agissait avec plus de calcul et de prudence qu'à lui ne

semblait appartenir. Pendant tous ces événements, dont le général en

chef avait été informé chaque jour exactement, il n'avait pas perdu un

moment pour rassembler le plus de troupes possible. Il fit descendre de

la Haute-Égypte, pour lui servir de réserve au besoin, le général

Desaix, mais ne l'attendit pas pour opérer son mouvement.

Il arriva à Alexandrie le 3 thermidor (22 juillet), amenant avec lui

cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux, vit Alexandrie en

détail le lendemain, et fut très-satisfait de l'état de défense dans

lequel je l'avais mise; il joignit à l'armée un détachement de la

garnison, commandé par le général Destains, et, le 5, marcha sur

Aboukir. Malgré mes prières, il me refusa de le suivre. J'en eus un

véritable chagrin; mais, les circonstances étant très-graves, il ne

fallait pas, au moment où Alexandrie pouvait être appelée à jouer un

grand rôle, en éloigner celui qui, l'ayant créée, en connaissait les

ressources. Mon devoir m'ordonnait de faire ce sacrifice, et je me

résignai.

Le 6 (25), on livra bataille. L'ennemi, adossé à l'isthme, ayant sa

gauche et sa droite couvertes de retranchements, appuyées à la mer,

occupait la redoute par son centre. Une première tentative pour

emporter la position échoua; mais, l'ennemi sur notre gauche étant

sorti pour nous poursuivre, une réserve chargea à propos, le culbuta,

le poursuivit et entra avec lui dans la redoute. Pendant ce temps, la

cavalerie fit une charge vigoureuse, sabra tout ce qui se retirait, et

l'imperfection des retranchements lui permit d'y pénétrer. Une partie

des Turcs se jeta dans les maisons du village, d'autres s'entassèrent

dans le fort. La masse se précipita dans la mer; mais, comme sur ce

point de la rade il y a peu de profondeur, les fuyards furent obligés

de s'éloigner beaucoup en mer pour avoir le corps dans l'eau. On les

fusilla à plaisir, on les mitrailla. Il y eut un spectacle hideux que

l'ignorance et la barbarie seules peuvent expliquer: les chaloupes de

la flotte, au lieu de recueillir ces malheureux, vinrent tirer du canon

pour les forcer à sortir de l'eau et à retourner au combat; comme si des

troupes battues, dispersées, jetées dans la mer, et sans armes, avaient

encore quelques moyens d'affronter l'ennemi. Environ trois mille

prisonniers tombèrent entre nos mains; et tout ce corps, d'une force

d'environ quinze mille hommes, fut ainsi détruit et massacré. Murat fit

prisonnier de sa main le pacha sérasquier, et reçut de lui, en même

temps, un coup de pistolet dont la balle lui traversa la mâchoire, près

de l'articulation. Cette blessure grave ne lui laissa aucune trace

désagréable.

On s'occupa sur-le-champ de faire le siége du village, où les Turcs se

défendirent de maison en maison; toutes sautèrent successivement. La

dernière maison du village se défendit comme la première. On chemina

ensuite contre le fort. Une douzaine de bouches à feu de gros calibre

avaient été envoyées d'Alexandrie, et le fort se rendit après une

résistance de huit jours. Plus de quinze cents hommes s'étaient jetés

dans un réduit que cinquante auraient défendu, et où trois cents

auraient été gênés. Entassés de manière à souffrir beaucoup, ils

sortirent épuisés par la faim, se précipitèrent sur les vivres qu'on

leur donna et moururent presque tous à l'instant même.

Le général Lannes, encore blessé à ce siége, donna de nouveau l'exemple

de cette organisation singulière dont j'ai parlé. Une balle tirée de

très-près le frappa au tibia, s'aplatit, tourna autour de l'os et alla

se loger à la partie postérieure de la jambe.

Le général en chef avait défendu, pendant l'expédition de Syrie, de

communiquer avec Sydney-Smith, et donné l'ordre de renvoyer tous les

parlementaires. L'exécution de cette mesure, jointe à la rigueur du

blocus, nous avait privés des nouvelles d'Europe; il y avait six mois

que nous n'avions rien reçu. Cette privation, loin de la patrie, est un

véritable supplice, et il était encore accru par la gravité des

circonstances. Nous savions vaguement que la guerre avait recommencé en

Europe; mais nous en ignorions l'issue. Pendant que nous cherchions à

défendre les branches de l'arbre, peut-être le tronc allait-il être

coupé. On comprend aussi quelle importance il y avait pour le général

Bonaparte à ne pas laisser grandir de nouvelles réputations; son

intérêt personnel voulait donc qu'il fût informé de la situation des

affaires de l'Europe. Je fus chargé d'entrer en pourparler avec

Sydney-Smith, commandant la division anglaise unie à la flotte turque.

La chose était facile, car Sydney-Smith saisissait comme une bonne

fortune l'occasion de parlementer et de faire des phrases. Quoiqu'il

soit connu de tout le monde, j'en dirai cependant un mot. Sydney-Smith

tient à la fois du chevalier et du charlatan. Homme d'esprit et frisant

la folie, avec la capacité d'un chef, il a cru honorer sa carrière en

faisant souvent des crâneries sans aucun but d'utilité, mais uniquement

pour faire parler de lui. Chacun s'en moque avec raison, parce qu'il

est, à la longue; fatigant et ennuyeux, quoique très-original. Toujours

animé de sentiments élevés, délicats, généreux, sa _fuite du Temple_,

sa vie aventureuse et l'influence qu'il a eue sur la résistance de

Saint-Jean-d'Acre, qui, de quelque manière qu'on l'envisage a été un

très-grand événement pour l'Europe, lui ont donné une sorte de

célébrité. Ce fut donc à Sydney-Smith que je m'adressai. Je lui écrivis

une lettre extrêmement polie pour lui donner des nouvelles du pacha

prisonnier; je lui proposai d'établir avec les Turcs un cartel

d'échange, et, en même temps, d'échanger, homme pour homme, quelques

Anglais, prisonniers chez nous, contre les officiers, sous-officiers et

soldats pris au fort d'Aboukir. Cette proposition, simple prétexte,

masquait le but véritable d'avoir des nouvelles. En conséquence, je

choisis, pour porter ma lettre, un officier intelligent, parlant

anglais et agréable de conversation, le jeune Descorches, officier de

marine, attaché au commandant de la marine, à Alexandrie. Sir Sydney

reçut Descorches à merveille, causa longuement avec lui, lui parla de

nos revers d'Italie, et les exagéra encore dans son récit. Il lui remit

toutes ses gazettes en ajoutant: «Je suis informé par l'amiral Nelson

de l'ordre envoyé par le Directoire au général Bonaparte de revenir en

Europe. Chargé d'y mettre obstacle s'il entreprend cette périlleuse

traversée, j'espère lui donner de mes nouvelles.»

Là-dessus Descorches revint: il avait rempli sa mission à souhait. Le

général Bonaparte s'enferma quatre heures avec Berthier pour lire les

gazettes et parler de sa situation. Au bout de ce temps, son parti pris

de retourner en France, il fit appeler Gantheaume. Quand je l'entendis

demander Gantheaume, j'en devinai le motif. Aussitôt je dis en riant à

Duroc: «C'est Vignou qu'il demande.» Vignou était l'homme chargé de ses

équipages et de ses voitures. Il décida avec l'amiral qu'il prendrait

les deux frégates vénitiennes, seuls bâtiments de guerre, dans le port,

en état de naviguer, les frégates la _Muiron_ et la _Carrère_. Me

faisant appeler ensuite, il me mit dans le secret de ses projets et me

dit: «Marmont, je me décide à partir pour retourner en France, et je

compte vous emmener avec moi. L'état des choses en Europe me force à

prendre ce grand parti; des revers accablent nos armées, et Dieu sait

jusqu'où l'ennemi aura pénétré. L'Italie est perdue, et le prix de tant

d'efforts, de tant de sang versé, nous échappe. Aussi que peuvent les

gens incapables placés à la tête des affaires? Tout est ignorance,

sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai supporté le

fardeau, et, par des succès continuels, donné de la consistance à ce

gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'élever et se

maintenir. Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la

destruction soit complète: le mal serait sans remède. La traversée pour

retourner en France est chanceuse, difficile, hasardeuse; mais elle

l'est moins que ne l'était notre navigation en venant ici, et la

fortune, qui m'a soutenu jusqu'à présent, ne m'abandonnera pas en ce

moment. Au surplus, il faut savoir oser à propos; qui ne se soumet à

aucun risque n'a aucune chance de gain. Je mettrai l'armée en des mains

capables; je la laisse en bon état et après une victoire qui ajourne à

une époque indéterminée le moment où l'on formera de nouvelles

entreprises contre elle. On apprendra en France presque en même temps

et la destruction de l'armée turque à Aboukir et mon arrivée. Ma

présence, en exaltant les esprits, rendra à l'armée la confiance qui

lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. Il y

aura un mouvement dans l'opinion tout au profit de la France. Il faut

tenter d'arriver, et nous arriverons. Gardez un profond secret, vous en

sentez l'importance; secondez Gantheaume et Dumanoir dans les

dispositions qu'ils vont faire pour préparer mon embarquement.

J'emmènerai peu de monde avec moi; mais, je le répète, vous êtes du

nombre de ceux que je compte choisir. Informez-moi journellement des

progrès des travaux de la croisière ennemie; et, quand le moment de

partir sera arrivé, j'arriverai ici comme une bombe.»

J'exécutai de grand coeur, comme on se l'imagine, les ordres qui

m'étaient donnés; d'abord c'était mon devoir, et ensuite mon avantage.

On travailla à ces deux frégates sous divers prétextes, et le projet de

départ ne s'ébruita pas. L'une de ces frégates était dans le port vieux,

l'autre dans le port neuf; il fallait les réunir toutes les deux dans

ce dernier bassin pour appareiller plus facilement. Mais, pour doubler

la presqu'île, il est nécessaire de s'élever en mer, et le voisinage des

Anglais y mettait obstacle. L'escadre turque, tout entière à l'ancre

dans la rade d'Aboukir, ne nous présentait aucun embarras; mais

Sidney-Smith ne nous perdait pas de vue et nous observait de près. Je

continuai à correspondre avec lui, et je reçus chez moi plusieurs fois

son homme de confiance, son secrétaire, M. Keit, homme fort

recommandable et fort distingué, depuis noyé par accident dans le Nil.

Nous signâmes une convention pour établir le mode de nos échanges avec

les Turcs, dont M. Keit était le fondé de pouvoirs. Comme je désirais

éloigner les Anglais d'Alexandrie, je prétextai des devoirs de service

me forçant d'aller pour quelques jours à Aboukir, et je campai près de

la côte. Comme nos communications étaient très-fréquentes, Sidney

trouva plus commode de se rapprocher; il vint mouiller avec son

vaisseau dans la rade d'Aboukir; c'était dans cet espoir que je m'étais

déplacé. La frégate la _Carrère_ profita immédiatement de son absence

et se réunit à la _Muiron_ dans le port neuf. Pendant ce temps-là, le

général en chef était retourné au Caire, il annonça un prochain voyage

dans l'intérieur des provinces. Quelques bruits sourds sur son départ

pour l'Europe circulèrent, mais les bruits ne prirent pas assez de

consistance pour y faire croire. Cependant sa sortie du Caire était

délicate; si l'on avait cru à un embarquement prochain, sans doute un

mouvement aurait eu lieu dans l'armée. Nous en étions aux politesses

continuelles, sir Sidney et moi, aux bons procédés réciproques, à nous

faire des cadeaux même, quand tout à coup il disparut. M. Keit était

venu dans ma tente la veille au soir, et, en arrivant, il me dit qu'un

aviso avait été signalé venant d'Europe, à l'instant où il quittait le

vaisseau. Cette disparition si subite me fit croire dans le temps à

l'arrivée d'une escadre française dans la Méditerranée, et effectivement

l'escadre française et espagnole, commandée par l'amiral Bruix, était

venue à cette époque jusqu'à Malte; mais elle avait rétrogradé. Sir

Sidney m'a dit depuis que, ne supposant pas notre départ si prompt, il

était allé à Chypre faire de l'eau, avec l'intention de revenir

immédiatement et de ne plus quitter sa croisière.

Gantheaume et moi nous nous hâtâmes d'informer le général en chef de

l'état des choses. Tout étant préparé pour nous rejoindre, il arriva

sans retard, amenant avec lui Berthier, Andréossi, Bourrienne, ses

aides de camp; Monge, Berthollet, Denon et Parceval-Grandmaison. Les

autres compagnons de voyage étaient à Alexandrie, et parmi eux Lannes

et Murat, restés dans cette ville pour soigner leurs blessures. Le

général Bonaparte, comme chacun le sait, choisit Kléber pour le

remplacer; c'était sans contredit le plus digne et le plus capable des

généraux. Il rappela en même temps en Europe le général Desaix,

compagnon et émule de Kléber, afin de prévenir une rivalité dangereuse.

Son départ eut lieu sans conférence ni entrevue avec Kléber, voulant

éviter les obstacles que celui-ci aurait pu y mettre, et craignant de

le voir refuser le commandement; car cet homme vraiment supérieur avait

cependant autant de répugnance à commander que de difficulté à obéir.

Il se contenta de lui donner des instructions détaillées; tout le monde

les a lues; et il s'en rapporta pour le surplus à son esprit et à sa

haute capacité. Enfin le général en chef donna rendez-vous au général

Menou sur la plage, à peu de distance d'Alexandrie, s'entretint

quelques moments avec lui, et le chargea de me remplacer dans mon

commandement.

Si j'avais su que la condition de mon départ était l'arrivée de Menou,

j'aurais éprouvé beaucoup d'inquiétudes, car je connaissais l'homme et

sa manière d'agir; mais cette fois, unique, je crois, dans le cours de

sa vie, il fut exact, et se trouva au rendez-vous. Enfin le 23

fructidor (10 septembre), à cinq heures du matin, les frégates et les

avisos sortirent du port, et nous nous trouvâmes livrés à de nouvelles

destinées. Ces destinées semblaient précaires, incertaines, elles

pouvaient à chaque instant se terminer d'une manière funeste, et elles

devaient remplir le monde. C'est ici l'occasion de raconter un

événement peignant bien Bonaparte, et qui le justifie de l'accusation

d'insensibilité dont il a été souvent l'objet. J'ai déjà combattu cette

prévention par des faits, celui-ci ajoute encore une nouvelle preuve.

Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres

hommes, qui souvent affectent d'en montrer sans en avoir. Jamais un

sentiment vrai n'a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher

vivement.

J'étais lié avec un négociant de Marseille, nommé Blanc, homme

estimable, actif, intelligent; sous mes auspices il avait connu le

général Bonaparte. Le maximum l'avait ruiné, et il s'occupait à refaire

sa fortune. L'expédition d'Égypte lui parut devoir offrir des chances

favorables, et il désira en faire partie. Je le conduisis chez le

général en chef, qui l'agréa. Dans le grand mouvement de la marche des

armées, dans cette confusion apparente, où cependant l'ordre existe, et

où un certain égoïsme est nécessaire, car c'est l'élément de la

conservation, les besoins de chacun sont si pressants, qu'on est peu

porté à s'occuper de ceux des autres. À l'armée, quiconque est sans un

titre, sans un emploi, sans une fonction déterminés, est fort

malheureux: tout lui est refusé.

On imagina de donner à Blanc celui d'ordonnateur des lazarets; il

fallait s'occuper de la santé de l'armée; il était familiarisé avec les

mesures consacrées par l'expérience sur nos côtes, parce que, comme

tous les négociants de Marseille, il avait été à son tour à la tête de

l'administration de la santé de cette ville, où ce service est un

service d'honneur. Il justifia la confiance mise en lui; partout où la

chose fut possible et utile, on construisit des lazarets, et sa place

d'ordonnateur ne fut pas une sinécure. Mais Blanc s'aperçut bientôt que

l'Égypte, dans la circonstance, n'offrait pas les moyens de l'enrichir;

il fut dévoré du désir de retourner en Europe: on ne permettait presque

à personne de partir, et, pendant longtemps, ses voeux furent

impuissants. Il vint me confier ses chagrins et ses désirs: il

soupçonna, aux préparatifs dont il était témoin, le projet qui nous

occupait; il m'en parla; j'en convins avec lui sous le plus grand

secret, en lui exprimant mon voeu de le voir du voyage. Le moyen le plus

simple était de le déguiser en matelot, et de l'embarquer sur une des

frégates, moyen employé souvent dans la marine pour avoir un passage

refusé: une fois en pleine mer, l'homme caché se montre; on appelle ces

hommes-là des enfants trouvés. J'en entretins le commandant de la

marine, Dumanoir; mais il trouva des difficultés pour le laisser

embarquer sur une frégate: il existe, à bord de ces bâtiments, un ordre

et une surveillance qui feraient supposer de la connivence de la part

des officiers et les compromettraient; il y avait trois avisos désignés

pour partir avec nous: il fut convenu que, habillé en matelot, il

monterait sur l'un d'eux. La chose exécutée, nous voilà hors du port;

mais un des trois avisos reçoit l'ordre de rentrer, et c'est

précisément celui sur lequel Blanc est embarqué. La tête de ce

malheureux s'égare, il ne calcule plus rien, et, comme il n'y avait

presque pas de vent, que les frégates étaient très-rapprochées, il se

jette dans une barque et monte précipitamment sur la _Muiron_, qui

était la plus voisine, et sur laquelle était le général en chef. Il y

entre de force, malgré la résistance des gardes, et court se cacher à

fond de cale. Son entrée cause du tumulte et du bruit; le général en

chef sort de sa chambre, vient sur le pont demander ce que c'est: on le

lui dit; on cherche le coupable, et on l'amène devant lui plus mort que

vif. Bonaparte le traita de misérable qui abandonnait son poste, et lui

manifesta l'intention de le livrer à un conseil de guerre pour servir

d'exemple; il ajouta: «Je pars, en vertu des ordres du gouvernement,

pour aller combattre l'ennemi victorieux et secourir la France attaquée;

je m'expose aux plus grands dangers par devoir et par dévouement, tandis

que vous, vous n'êtes qu'un lâche déserteur.»

Blanc, confondu, retrouva cependant la parole pour lui répondre: il lui

parla de sa famille dans le besoin, de ses enfants laissés à l'abandon,

de l'impossibilité où il était, en Égypte, de venir à leur secours, et

il ajouta que l'excès de ses maux lui avait donné le désir de les

rejoindre et le courage de tout risquer pour y parvenir. Ces paroles,

prononcées avec feu, avec vérité, avec une profonde expression de

douleur, émurent Bonaparte: Blanc fut renvoyé à Alexandrie; mais, deux

mois et demi après, cette scène était encore tellement présente à

l'esprit du général, qu'au milieu de toute la préoccupation d'une

révolution et de l'arrivée au pouvoir suprême, le premier acte qu'il

ait signé au Luxembourg, le 20 brumaire, comme consul provisoire, fut

le rappel de Blanc, et le second sa nomination de consul général à

Naples, chose à peine croyable, mais exacte. Je n'eus pas le mérite de

lui rappeler ce malheureux: je l'aurais fait sans doute plus tard; mais

j'avoue que moi, son ami, je ne pensais pas à lui dans ce moment: le

bienfait de Bonaparte le rappela seul à ma mémoire.

Je le demande, n'est-ce pas là un souvenir du coeur, de la véritable

bienfaisance? et, j'en doute fort, ceux qui font métier de la

sensibilité peuvent rarement présenter des actions à mettre en parallèle

avec celle-ci.

Je reviens à notre départ. Il était difficile d'éprouver une joie plus

vive que la nôtre: nous avions de grandes chances contre nous; mais

nous étions à cet âge où l'espérance est vive, où l'on a une foi sans

bornes dans l'avenir: aussi les obstacles disparaissaient-ils à nos

yeux. Nous nous sentions d'ailleurs associés à une destinée

toute-puissante: Si jamais homme a pu croire à la protection d'une main

divine, à une autorité tutélaire veillant sur lui et préparant tout ce

qui était nécessaire aux succès de ses entreprises, c'est Bonaparte.

Sans doute il savait oser, et cette faculté est la première de toutes

pour faire de grandes choses. Il osa beaucoup, il osa à propos, et, si

les circonstances ne lui manquèrent pas, jamais il ne manqua aux

circonstances: tout cela est vrai; mais n'est-il pas permis de s'élever

à de plus hautes pensées, quand on le voit se soumettre quelquefois

volontairement à des combinaisons presque toutes contre lui, dont une

seule lui est favorable, et que l'on voit constamment cette seule

chance venir le tirer de la crise où il s'est placé de propos délibéré?

Ne peut-on pas croire à une espèce de prédestination, quand on remarque

que, souvent, les résultats les plus favorables sont la conséquence

nécessaire d'événements qui d'abord le contrarient et paraissent

l'éloigner de ses vues? N'offre-t-il pas le spectacle d'un homme soumis

à une puissance irrésistible, conduit par la main, en aveugle, dans une

route meilleure que celle qu'il a d'abord choisie, et forcé ainsi

d'atteindre plus tôt le but, l'objet de ses voeux?

Je l'ai déjà montré sous cet aspect, quand on lui retira le

commandement de l'artillerie à la première armée d'Italie; les

circonstances de sa traversée vont reproduire le même spectacle. Je le

répète, jamais homme ne fut autant autorisé à se croire l'agent spécial

d'un pouvoir supérieur et irrésistible, et il le crut effectivement;

c'est, d'ailleurs, une chose assez flatteuse pour l'amour-propre que de

se considérer comme une exception aux lois qui régissent l'univers.

J'avais des motifs de joie particuliers; j'étais parti fort amoureux,

j'avais emporté avec moi des idées de bonheur domestique, de fidélité,

et je revenais digne, par l'état de mon coeur et par ma conduite, des

sentiments les plus tendres. Je dirai plus tard comment toutes ces

illusions se dissipèrent et se changèrent en douleurs.

Nous étions ainsi divisés sur les deux frégates; sur la _Muiron_:

Bonaparte, Berthier, Andréossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides

de camp du général en chef, et Gantheaume, commandant la division. Sur

la _Carrère_: Lannes, Murat, moi, Denon, Parceval-Grandmaison, nos

officiers et Dumanoir, chef de division commandant la frégate. On avait

embarqué sur chaque frégate cent hommes des guides du général en chef,

qui en faisaient la garnison; nous avions en outre deux avisos bons

marcheurs.

La route à prendre pour revenir en Europe fut l'objet d'une grande

discussion; les vents de nord-ouest sont constants en été et durent

jusqu'à l'équinoxe d'automne; ces vents sont précisément opposés à la

direction que nous devions suivre. Dans les circonstances ordinaires,

l'été est la saison choisie par les bâtiments de commerce pour aller en

Égypte; ils attendent l'hiver pour revenir, et, quand ils veulent

retourner plus tôt en Europe, ils vont chercher les vents variables de

l'Archipel. Dans ces parages, des vents de terre, soufflant toutes les

nuits, et les courants portant à l'ouest, sont favorables. Mais sur

cette côte, très-habitée, il y a une navigation active; on pouvait y

rencontrer l'ennemi, on y trouverait sûrement des bâtiments de commerce

qui pourraient nous signaler, et plus sûrement encore les voiles

rencontrées nous feraient faire souvent fausse route. On se décida à

suivre la côte d'Afrique, côte déserte, hors de toute direction, et

offrant les plus grandes difficultés pour la navigation; des courants

très-forts portent de l'ouest à l'est, et nous étaient précisément

contraires; ainsi nous avions à lutter à la fois contre le vent et

contre le courant; quelques brises de terre pendant les nuits étaient à

espérer; l'arrivée de l'équinoxe, époque du changement des vents

dominants, n'étant pas éloignée, devait nous tirer d'affaire et nous

sauver; enfin, pour rendre en un mot la pensée de l'amiral, nous

allâmes nous cacher pendant trois semaines sur cette côte, en attendant

les vents favorables. Notre navigation fut précisément telle que les

calculs l'avaient fait prévoir, extrêmement pénible pendant vingt jours

et meilleure ensuite; il y a quatre-vingts lieues d'Alexandrie au cap

d'Ocre, pointe est du golfe de la Syrte, et nous mîmes vingt jours pour

parvenir à la doubler. Un vent constant et toujours contraire nous

faisait quelquefois perdre jusqu'à dix lieues dans le jour; mais, la

nuit, la brise de terre nous soutenait, et nous faisait réparer nos

pertes; on peut juger de notre impatience, de nos tourments; je ne

répondrais pas qu'il n'y ait eu parfois quelques murmures contre la

direction suivie et contre l'amiral qui l'avait fait adopter avec tant

de sagesse. Après vingt jours, nous arrivâmes à l'entrée du golfe de la

Syrte; un calme plat nous prit; à ce calme succéda un vent d'est

extrêmement faible, qui se renforça par degrés et ne varia plus. Les

effets de notre marche furent tels, qu'après vingt-quatre heures de

navigation nous arrivâmes, au coucher du soleil, en vue du cap Bon; on

put très-bien le reconnaître. Ce cap, fort élevé, se voit d'assez loin;

il forme, avec la Sicile, un détroit qui était gardé par une croisière

ennemie; il fallait le franchir. La combinaison de notre marche, due au

hasard, nous en donna heureusement le moyen. Effectivement, si le vent

d'est se fût élevé plus tôt ou qu'il eût été plus fort, nous serions

arrivés de meilleure heure; vus par la croisière, elle nous aurait

donné chasse; nos frégates vénitiennes marchant très-médiocrement, nous

aurions couru de grands dangers. En arrivant plus tard, notre marche

aurait été incertaine, nous aurions peut-être hésité à donner la nuit

dans le détroit. Au lieu de cela, nous arrivâmes assez tard pour ne pas

être vus, d'assez bonne heure pour bien reconnaître notre position et

naviguer avec confiance; nous fîmes donc route pendant la nuit et force

de voiles. Après avoir éteint nos feux, nous reconnûmes la croisière

ennemie aux siens qui étaient allumés, nous la traversâmes sans être

aperçus, et, le lendemain, nous étions hors de vue, en face des ruines

de Carthage. Dans la navigation de cette nuit, la frégate la _Carrère_,

sur laquelle j'étais embarqué, faillit périr. Précédant la _Muiron_,

toutes voiles dehors, le vent étant bon frais, la nuit claire, on

aperçut la terre à deux encâblures de la proue. À peine eut-on le temps

d'abattre sur bâbord pour l'éviter. C'était un écueil voisin de la

petite île de Lampedouze, contre lequel nous allions nous briser, et

nous l'évitâmes heureusement. Nous reconnûmes l'île Saint-Pierre au sud

de la Sardaigne; là nous aperçûmes une voile de guerre, que nous

évitâmes aussi, et nous continuâmes notre route sur la Corse, en portant

sur Ajaccio. Le général en chef résolut d'y prendre langue. Le début de

la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désastres, qu'on

pouvait redouter de trouver l'ennemi sur les côtes de Gênes, et même

sur celles de la Provence. La Corse pouvait être occupée; il était bon

de savoir, au moment de l'atterrage, sur quel point on pouvait se jeter

avec sûreté. On envoya donc un de nos avisos à Ajaccio. Il rendit

compte qu'il n'y avait aucun ennemi en Corse, et que les côtes de la

France et de Gênes étaient libres; le vent étant devenu contraire, nous

relâchâmes à Ajaccio. Notre arrivée, comme on peut le supposer, fut un

grand événement; nous passâmes là quatre jours. Dans tous les pays, un

homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents; mais

en Corse et dans les pays d'une civilisation arriérée, la famille

devant sa puissance à son étendue, parce qu'elle forme une agrégation

plus redoutable, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné.

Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la

maison du général Bonaparte. Nous fîmes quelques courses dans les

environs et nous chassâmes dans ce pays sauvage. Bonaparte n'a jamais

revu la Corse depuis. On le conçoit aisément; mais, chose étonnante! il

n'a jamais rien fait pour l'améliorer, la civiliser et l'enrichir; il

n'a rien fait non plus pour les individus en particulier, et cela par

système. Je lui ai souvent entendu dire que faire du bien à un Corse,

c'était un moyen infaillible d'irriter les autres; et, ne pouvant pas

donner à tous, il aimait mieux ne donner à personne. Jamais il ne s'est

écarté de cette doctrine commode.

Le coup de vent du nord-ouest, cause de notre entrée à Ajaccio, s'étant

calmé, nous partîmes pour achever notre traversée, et nous nous

dirigeâmes sur Toulon. Une nouvelle circonstance fait reconnaître

l'action de cette main puissante et cachée qui conduisait Bonaparte. De

même qu'à l'entrée du golfe de la Syrte, le vent favorable se fit

désirer, attendre, et vint, mais faible d'abord. S'il eût été plus fort,

comme nous le souhaitions, nous aurions couru de grands risques; au lieu

de cela, il nous conduisit de manière à nous faire arriver le lendemain

soir en vue des îles d'Hyères. En reconnaissant l'île du Levant, nous

distinguâmes sept voiles de guerre précisément sur notre route; nous

amenâmes vivement nos perroquets. L'ennemi cependant nous avait vus, et

sur-le-champ il nous donna la chasse. Mais c'était au moment du soleil

couchant: l'ennemi était placé dans le soleil; nous pouvions le voir

distinctement, tandis que nous, au contraire, placés à l'est, au milieu

de la brume, nous ne lui présentions qu'une image confuse. Il ne put

juger de la manière dont nos voiles étaient orientées, et cette

circonstance fit notre salut. La situation était grave et critique.

Gantheaume proposa à Bonaparte de retourner en Corse, et l'assura qu'il

y arriverait sans danger: nous avions assez d'avance sur l'ennemi pour

lui échapper. Mais Bonaparte, après un moment de réflexion, rejeta sa

proposition: sa présence y serait bientôt connue; chaque jour les

difficultés pour en sortir augmenteraient, et il calcula qu'il valait

mieux continuer sa route, s'abandonner à la fortune, et seulement

modifier sa direction et prendre un autre point d'atterrage. Il donna

donc ordre à l'amiral, en laissant arriver de deux quarts, de se diriger

sur Fréjus. Une très-grande et très-belle felouque, prise en Corse, le

suivait; il s'y serait jeté dans le cas d'un combat disproportionné et

dont l'issue aurait dû être funeste. Mais ce moyen de salut ne fut pas

mis en usage, et l'erreur de l'ennemi nous dispensa de nous en servir.

Effectivement, les Anglais, jugeant nos deux frégates sorties de Toulon,

nous donnèrent chasse au large tandis que nous courions à terre: nous

en fûmes bientôt informés. À la nuit close, l'ennemi tira sept coups de

canon de signaux; ils se firent entendre de l'avant à nous par le

bossoir de bâbord: c'était une position menaçante. Une demi-heure après,

les mêmes coups de canon furent répétés; leur direction était par le

travers du bâtiment, et alors nous étions sauvés! Nous avions couru des

bords opposés, et rien ne pouvait nous empêcher de prendre terre. Un de

nos avisos, resté en arrière, se trouva pendant la nuit au milieu de

l'escadre anglaise; il baissa ses voiles, et elle passa sans le prendre.

Nous approchâmes de la côte à toucher terre, et, au jour, nous nous

trouvâmes en face de Saint-Raphael, port de Fréjus: notre joie ne peut

s'exprimer, mais elle peut se comprendre.

Nous venions d'échapper à un danger pressant, immédiat, terrible; nous

avions eu trente-quatre jours d'angoisses et d'espérances. Chaque matin

nous étions sur le pont avant le jour, inquiets de savoir quel

changement la nuit avait apporté à notre sort. Chaque journée était un

succès, mais il devait être suivi de tant d'autres succès pareils, qu'il

était à peine senti et apprécié. Enfin, après avoir couru un si grand

nombre de chances, au moment de recueillir le fruit de tant de hardiesse

et de tant de bonheur, nous voilà en face d'une escadre anglaise,

précisément sur notre route. Était-ce donc pour arriver à cette fin que

nous avions désiré si ardemment de quitter l'Égypte et éveillé par notre

départ l'envie de nos camarades restés en Orient? Nous allions

probablement être jetés dans les prisons d'Angleterre, et la guerre se

continuerait sans nous, après être venus la chercher au milieu de tant

de périls! Mais non; ces dangers sont un songe; ils ont disparu, ils

sont venus pour orner notre triomphe et pour compléter nos destinées.

En effet, sans la rencontre de cette escadre, nous arrivions à Toulon,

et là nous faisions une longue et bonne quarantaine; ceux qui

redoutaient les projets de Bonaparte auraient eu le temps de se

précautionner; ses ennemis se seraient ralliés, et la correspondance

accusatrice de Kléber aurait eu le temps d'arriver et de leur donner

des armes puissantes. Au lieu de cela, c'est en échappant à un grand

danger que nous atteignons le sol de la patrie; et cet événement

encadre dignement ce retour miraculeux; il nous force à nous jeter sur

Fréjus, où des transports de joie et d'ivresse s'emparent de la

population. On accourt de tous côtés; des barques nous entourent; on

veut voir le général Bonaparte; on veut toucher cet homme, envoyé par

la Providence pour sauver la France et rappeler la victoire. On veut

éloigner les enthousiastes, on parle de santé, de peste; on répond que

le général Bonaparte ne peut rien apporter de fâcheux avec lui. Aucune

autorité n'est là pour modérer leurs transports; ils s'élancent,

montent à l'abordage, et les frégates sont envahies par la foule. Dès

lors nous avons l'entrée, ou bien il aurait fallu mettre tout le pays

en quarantaine. Nous entrons donc à Fréjus, et, après deux heures de

préparatifs, le général Bonaparte, qui connaît le prix du temps, est

déjà en route pour Paris. À la fin du déjeuner, un homme de Fréjus, une

espèce d'orateur de club, à figure commune, mais expressive, vint lui

faire son compliment et lui parla avec une sorte d'autorité. Il termina

sa harangue ainsi: «Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi, et

ensuite nous vous ferons roi, si vous le voulez.» Le général Bonaparte

reçut ce compliment avec embarras; il n'y répondit pas, il eut même

l'air de le repousser; mais certainement il l'entendit avec plaisir.

Avant de se mettre en route, il me dit les paroles suivantes: «Arrivez

promptement et suivez-moi de près. J'aurais préféré aller faire une

apparition à l'armée d'Italie, et, après avoir battu l'ennemi, me rendre

ensuite à Paris; mais Dieu sait dans quel état se trouve cette armée et

quels sont les moyens d'offensive qu'elle possède. Il faudrait sans

doute beaucoup de temps avant de pouvoir rien entreprendre de sérieux,

et l'effet de mon arrivée s'affaiblirait. Il vaut mieux aller tout de

suite au centre des affaires juger sur place du véritable état des

choses et de la nature des remèdes à employer. Ainsi je pars pour Paris;

soyez-y bientôt.»

Je n'essayerai pas de peindre les transports de joie de toute la France:

cette étincelle, partie de Fréjus, s'était communiquée au pays tout

entier; partout on voyait en Bonaparte le gage de la victoire et du

salut public. De grands revers nous avaient accablés, et, si l'État

n'avait pas encore croulé, on le devait uniquement à la victoire de

Zurich, qui, momentanément, en avait suspendu la chute; mais avec les

hommes incapables, placés à la tête des affaires, avec la faiblesse et

la corruption répandues partout; avec les divisions, avec les partis, ce

prodige ne pouvait plus se renouveler.

La loi des suspects rendue, tous les malheurs intérieurs dont la

Révolution avait accablé la France étaient au moment de renaître: voilà

ce que tout le monde contemplait avec effroi. Le retour de Bonaparte,

la supériorité de son génie, son caractère connu, semblaient mettre à

l'abri de tous ces dangers et remplacer l'horizon le plus sombre par

l'aurore d'un beau jour; j'en appelle à ceux de cette époque qui vivent

encore; ils trouveront ce récit bien faible; jamais mouvement d'opinion

ne s'opéra avec plus d'énergie en faveur d'un homme, et ne provoqua et

ne justifia davantage son ambition. L'état réel du pays, menacé de sa

ruine, et cette disposition des esprits, rendirent légitime un pouvoir

qui venait d'échapper à tant de mains débiles, car Bonaparte en

réclamait la possession au nom du salut de l'État, que lui seul, au dire

de tous, pouvait sauver.

Le général Bonaparte, en route pour Paris, emmena avec lui ses aides de

camp, et Bourrienne, Andréossi, Monge et Berthollet. Murat, Lannes,

Gantheaume et moi, ayant nos voitures à Toulon, nous nous y rendîmes

pour les prendre. Les deux cents hommes du corps des guides, revenus de

l'Égypte, et formant la garnison des frégates, débarquèrent également à

Fréjus, et se mirent en route pour Paris.

Nous quittâmes Fréjus en même temps que le général Bonaparte, et nous

allâmes coucher à Vidauban: à peine arrivés dans cette ville, un grand

fracas de voitures se fit entendre: c'étaient des commissaires de la

santé, venant de Toulon, et allant mettre en quarantaine tout ce qui

avait débarqué à Fréjus. Gantheaume se hâta de sauter au cou d'un de

ces administrateurs, de sa connaissance, afin de nous garantir ainsi

des mesures dont nous aurions pu être l'objet. Mais il fallait que la

colère de l'administration s'exerçât sur quelqu'un: nos bâtiments se

rendirent à Toulon, et les équipages firent une quarantaine de trente

jours, et cependant plus de deux cent cinquante individus étaient sortis

de ces mêmes frégates et parcouraient librement la France. Je ne fis pas

un long séjour à Toulon, j'allai embrasser mon père et ma mère, comblés

de bonheur par mon retour, et je me rendis à Paris.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9) · 第 17 / 99 题