I
Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il
en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance?
Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive,--on a
presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point
vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources
scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de
le mettre au rang des légendes. D'ailleurs, il ne se crée plus de
légendes au déclin de ce pratique et positif XIXe siècle, ni en
Bretagne, la contrée des farouches korrigans, ni en Ecosse, la terre des
brownies et des gnomes, ni en Norvège, la patrie des ases, des elfes,
des sylphes et des valkyries, ni même en Transylvanie, où le cadre des
Carpathes se prête si naturellement à toutes les évocations
psychagogiques. Cependant il convient de noter que le pays transylvain
est encore très attaché aux superstitions des premiers âges.
Ces provinces de l'extrême Europe, M. de Gérando les a décrites, Élisée
Reclus les a visitées. Tous deux n'ont rien dit de la curieuse histoire
sur laquelle repose ce roman. En ont-ils eu connaissance? peut-être,
mais ils n'auront point voulu y ajouter foi. C'est regrettable, car ils
l'eussent racontée, l'un avec la précision d'un annaliste, l'autre avec
cette poésie instinctive dont sont empreintes ses relations de voyage.
Puisque ni l'un ni l'autre ne l'ont fait, je vais essayer de le faire
pour eux.
Le 29 mai de cette année-là, un berger surveillait son troupeau à la
lisière d'un plateau verdoyant, au pied du Retyezat, qui domine une
vallée fertile, boisée d'arbres à tiges droites, enrichie de belles
cultures. Ce plateau élevé, découvert, sans abri, les galernes, qui sont
les vents de nord-ouest, le rasent pendant l'hiver comme avec un rasoir
de barbier. On dit alors, dans le pays, qu'il se fait la barbe--et
parfois de très près.
Ce berger n'avait rien d'arcadien dans son accoutrement, ni de bucolique
dans son attitude. Ce n'était pas Daphnis, Amyntas, Tityre, Lycidas ou
Mélibée. Le Lignon ne murmurait point à ses pieds ensabotés de gros
socques de bois: c'était la Silvalaque, dont les eaux fraîches et
pastorales eussent été dignes de couler à travers les méandres du roman
de l'Astrée.
Frik, Frik du village de Werst--ainsi se nommait ce rustique pâtour--,
aussi mal tenu de sa personne que ses bêtes, bon à loger dans cette
sordide crapaudière, bâtie à l'entrée du village, où ses moutons et ses
porcs vivaient dans une révoltante prouacrerie--, seul mot, emprunté de
la vieille langue, qui convienne aux pouilleuses bergeries du comitat.
_L'immanum pecus_ paissait donc sous la conduite dudit Frik,--_immanior
ipse_. Couché sur un tertre matelassé d'herbe, il dormait d'un œil,
veillant de l'autre, sa grosse pipe à la bouche, parfois sifflant ses
chiens, lorsque quelque brebis s'éloignait du pâturage, ou donnant un
coup de bouquin que répercutaient les échos multiples de la montagne.
Il était quatre heures après midi. Le soleil commençait à décliner.
Quelques sommets, dont les bases se noyaient d'une brume flottante,
s'éclairaient dans l'est. Vers le sud-ouest, deux brisures de la chaîne
laissaient passer un oblique faisceau de rayons, comme un jet lumineux
qui filtre par une porte entrouverte.
Ce système orographique appartenait à la portion la plus sauvage de la
Transylvanie, comprise sous la dénomination de comitat de Klausenburg ou
Kolosvar.
Curieux fragment de l'empire d'Autriche, cette Transylvanie, «l'Erdely»
en magyar, c'est-à-dire «le pays des forêts». Elle est limitée par la
Hongrie au nord, la Valachie au sud, la Moldavie à l'ouest. Étendue sur
soixante mille kilomètres carrés, soit six millions d'hectares--à peu
près le neuvième de la France--, c'est une sorte de Suisse, mais de
moitié plus vaste que le domaine helvétique, sans être plus peuplée.
Avec ses plateaux livrés à la culture, ses luxuriants pâturages, ses
vallées capricieusement dessinées, ses cimes sourcilleuses, la
Transylvanie, zébrée par les ramifications d'origine plutonique des
Carpathes, est sillonnée de nombreux cours d'eaux qui vont grossir la
Theiss et ce superbe Danube, dont les Portes de Fer, à quelques milles
au sud [La mille hongrois vaut environ 7 500 mètres.], ferment le défilé
de la chaîne des Balkans sur la frontière de la Hongrie et de l'empire
ottoman.
Tel est cet ancien pays des Daces, conquis par Trajan au premier siècle
de l'ère chrétienne. L'indépendance dont il jouissait sous jean Zapoly
et ses successeurs jusqu'en 1699, prit fin avec Léopold Ier, qui
l'annexa à l'Autriche. Mais, quelle qu'ait été sa constitution
politique, il est resté le commun habitat de diverses races qui s'y
coudoient sans se fusionner, les Valaques ou Roumains, les Hongrois, les
Tsiganes, les Szeklers d'origine moldave, et aussi les Saxons que le
temps et les circonstances finiront par «magyariser» au profit de
l'unité transylvaine.
A quel type se raccordait le berger Frik? Était-ce un descendant
dégénéré des anciens Daces? Il eût été malaisé de se prononcer, à voir
sa chevelure en désordre, sa face machurée, sa barbe en broussailles,
ses sourcils épais comme deux brosses à crins rougeâtres, ses yeux pers,
entre le vert et le bleu, et dont le larmier humide était circonscrit du
cercle sénile. C'est qu'il est âgé de soixante-cinq ans,--il y a lieu
de le croire du moins. Mais il est grand, sec, droit sous son sayon
jaunâtre moins poilu que sa poitrine, et un peintre ne dédaignerait pas
d'en saisir la silhouette, lorsque, coiffé d'un chapeau de sparterie,
vrai bouchon de paille, il s'accote sur son bâton à bec de corbin,
aussi immobile qu'un roc.
Au moment où les rayons pénétraient à travers la brisure de l'ouest,
Frik se retourna; puis, de sa main à demi fermée, il se fit un
porte-vue--comme il en eût fait un porte-voix pour être entendu au loin
et il regarda très attentivement.
Dans l'éclaircie de l'horizon, à un bon mille, mais très amoindri par
l'éloignement, se profilaient les formes d'un burg. Cet antique château
occupait, sur une croupe isolée du col de Vulkan, la partie supérieure
d'un plateau appelé le plateau d'Orgall. Sous le jeu d'une éclatante
lumière, son relief se détachait crûment, avec cette netteté que
présentent les vues stéréoscopiques. Néanmoins, il fallait que l'œil du
pâtour fût doué d'une grande puissance de vision pour distinguer quelque
détail de cette masse lointaine.
Soudain le voilà qui s'écrie en hochant la tête:
«Vieux burg!... Vieux burg!... Tu as beau te carrer sur ta base!...
Encore trois ans, et tu auras cessé d'exister, puisque ton hêtre n'a
plus que trois branches!» Ce hêtre, planté à l'extrémité de l'un des
bastions du burg, s'appliquait en noir sur le fond du ciel comme une
fine découpure de papier, et c'est à peine s'il eût été visible pour
tout autre que Frik à cette distance. Quant à l'explication de ces
paroles du berger, qui étaient provoquées par une légende relative au
château, elle sera donnée en son temps.
«Oui! répéta-t-il, trois branches... Il y en avait quatre hier, mais la
quatrième est tombée cette nuit... Il n'en reste que le moignon... je
n'en compte plus que trois à l'enfourchure... Plus que trois, vieux
burg... plus que trois!»
Lorsqu'on prend un berger par son côté idéal, l'imagination en fait
volontiers un être rêveur et contemplatif; il s'entretient avec les
planètes; il confère avec les étoiles; il lit dans le ciel. Au vrai,
c'est généralement une brute ignorante et bouchée. Pourtant la crédulité
publique lui attribue aisément le don du surnaturel; il possède des
maléfices; suivant son humeur, il conjure les sorts ou les jette aux
gens et aux bêtes--ce qui est tout un dans ce cas; il vend des poudres
sympathiques; on lui achète des philtres et des formules. Ne va-t-il pas
jusqu'à rendre les sillons stériles, en y lançant des pierres
enchantées, et les brebis infécondes rien qu'en les regardant de l'œil
gauche? Ces superstitions sont de tous les temps et de tous les pays.
Même au milieu des campagnes plus civilisées, on ne passe pas devant un
berger, sans lui adresser quelque parole amicale, quelque bonjour
significatif, en le saluant du nom de «pasteur» auquel il tient. Un coup
de chapeau, cela permet d'échapper aux malignes influences, et sur les
chemins de la Transylvanie, ou ne s'y épargne pas plus qu'ailleurs.
Frik était regardé comme un sorcier, un évocateur d'apparitions
fantastiques. A entendre celui-ci, les vampires et les stryges lui
obéissaient; à en croire celui-là, on le rencontrait, au déclin de la
lune, par les nuits sombres, comme on voit en d'autres contrées le grand
bissexte, achevalé sur la vanne des moulins, causant avec les loups ou
rêvant aux étoiles.
Frik laissait dire, y trouvant profit. Il vendait des charmes et des
contre-charmes. Mais, observation à noter, il était lui-même aussi
crédule que sa clientèle, et s'il ne croyait pas à ses propres
sortilèges, du moins ajoutait-il foi aux légendes qui couraient le pays.
On ne s'étonnera donc pas qu'il eût tiré ce pronostic relatif à la
disparition prochaine du vieux burg, puisque le hêtre était réduit à
trois branches, ni qu'il eût hâte d'en porter la nouvelle à Werst.
Après avoir rassemblé son troupeau en beuglant à pleins poumons à
travers un long bouquin de bois blanc, Frik reprit le chemin du village.
Ses chiens le suivaient harcelant les bêtes--deux demi-griffons bâtards,
hargneux et féroces, qui semblaient plutôt propres à dévorer des moutons
qu'à les garder. Il y avait là une centaine de béliers et de brebis,
dont une douzaine d'antenais de première année, le reste en animaux de
troisième et de quatrième année, soit de quatre et de six dents.
Ce troupeau appartenait au juge de Werst, le biró Koltz, lequel payait à
la commune un gros droit de brébiage, et qui appréciait fort son pâtour
Frik, le sachant très habile à la tonte, et très entendu au traitement
des maladies, muguet, affilée, avertin, douve, encaussement, falère,
clavelée, piétin, rabuze et autres affections d'origine pécuaire.
Le troupeau marchait en masse compacte, le sonnailler devant, et, près
de lui, la brebis birane, faisant tinter leur clarine au milieu des
bêlements.
Au sortir de la pâture, Frik prit un large sentier, bordant de vastes
champs. Là ondulaient les magnifiques épis d'un blé très haut sur tige,
très long de chaume; là s'étendaient quelques plantations de ce
«koukouroutz», qui est le maïs du pays. Le chemin conduisait à la
lisière d'une forêt de pins et de sapins, aux dessous frais et sombres.
Plus bas, la Sil promenait son cours lumineux, filtré par le cailloutis
du fond, et sur lequel flottaient les billes de bois débitées par les
scieries de l'amont.
Chiens et moutons s'arrêtèrent sur la rive droite de la rivière et se
mirent à boire avidement au ras de la berge, en remuant le fouillis des
roseaux.
Werst n'était plus qu'à trois portées de fusil, au-delà d'une épaisse
saulaie, formée de francs arbres et non de ces têtards rabougris, qui
touffent à quelques pieds au-dessus de leurs racines. Cette saulaie se
développait jusqu'aux pentes du col de Vulkan, dont le village, qui
porte ce nom, occupe une saillie sur le versant méridional des massifs
du Plesa.
La campagne était déserte à cette heure. C'est seulement à la nuit
tombante que les gens de culture regagnent leur foyer, et Frik n'avait
pu, chemin faisant, échanger le bonjour traditionnel. Son troupeau
désaltéré, il allait s'engager entre les plis de la vallée, lorsqu'un
homme apparut au tournant de la Sil, une cinquantaine de pas en aval.
--Eh! l'ami!» cria-t-il au pâtour.
C'était un de ces forains qui courent les marchés du comitat. On les
rencontre dans les villes, dans les bourgades, jusque dans les plus
modestes villages. Se faire comprendre n'est point pour les embarrasser:
ils parlent toutes les langues. Celui-ci était-il italien, saxon ou
valaque? Personne n'eût pu le dire; mais il était juif, juif polonais,
grand, maigre, nez busqué, barbe en pointe, front bombé, yeux très vifs.
Ce colporteur vendait des lunettes, des thermomètres, des baromètres et
de petites horloges. Ce qui n'était pas renfermé dans la balle
assujettie par de fortes bretelles sur ses épaules, lui pendait au cou
et à la ceinture: un véritable brelandinier, quelque chose comme un
étalagiste ambulant.
Probablement ce juif avait le respect et peut-être la crainte salutaire
qu'inspirent les bergers. Aussi saluat-il Frik de la main. Puis, dans
cette langue roumaine, qui est formée du latin et du slave, il dit avec
un accent étranger:
«Cela va-t-il comme vous voulez, l'ami?
--Oui... suivant le temps, répondit Frik.
--Alors vous allez bien aujourd'hui, car il fait beau.
--Et j'irai mal demain, car il pleuvra.
--Il pleuvra?... s'écria le colporteur. Il pleut donc sans nuages dans
votre pays?
--Les nuages viendront cette nuit... et de là-bas... du mauvais côté de
la montagne.
--A quoi voyez-vous cela?
--A la laine de mes moutons, qui est rèche et sèche comme un cuir tanné.
--Alors ce sera tant pis pour ceux qui arpentent les grandes routes...
--Et tant mieux pour ceux qui seront restés sur la porte de leur maison.
--Encore faut-il posséder une maison, pasteur.
--Avez-vous des enfants? dit Frik.
--Non.
--Etes-vous marié?
--Non.»
Et Frik demandait cela parce que, dans le pays, c'est l'habitude de le
demander à ceux que l'on rencontre.
Puis, il reprit:
«D'où venez-vous, colporteur?...
--D'Hermanstadt.»
Hermanstadt est une des principales bourgades de la Transylvanie. En la
quittant, on trouve la vallée de la Sil hongroise, qui descend jusqu'au
bourg de Petroseny.
«Et vous allez?...
--A Kolosvar.»
Pour arriver à Kolosvar, il suffit de remonter dans la direction de la
vallée du Maros; puis, par Karlsburg, en suivant les premières assises
des monts de Bihar, on atteint la capitale du comitat. Un chemin d'une
vingtaine de milles [Environ 150 kilomètres.] au plus.
En vérité, ces marchands de thermomètres, baromètres et patraques,
évoquent toujours l'idée d'êtres à part, d'une allure quelque peu
hoffmanesque. Cela tient à leur métier. Ils vendent le temps sous toutes
ses formes, celui qui s'écoule, celui qu'il fait, celui qu'il fera,
comme d'autres porteballes vendent des paniers, des tricots ou des
cotonnades. On dirait qu'ils sont les commis voyageurs de la Maison
Saturne et Cie à l'enseigne du Sablier d'or. Et, sans doute, ce fut
l'effet que le juif produisit sur Frik, lequel regardait, non sans
étonnement, cet étalage d'objets, nouveaux pour lui, dont il ne
connaissait pas la destination.
«Eh! colporteur, demanda-t-il en allongeant le bras, à quoi sert ce
bric-à-brac, qui cliquète à votre ceinture comme les os d'un vieux
pendu?
--Ça, c'est des choses de valeur, répondit le forain, des choses utiles
à tout le monde.
--A tout le monde, s'écria Frik, en clignant de l'œil,--même à des
bergers?...
--Même à des bergers.
--Et cette mécanique?...
--Cette mécanique, répondit le juif en faisant sautiller un thermomètre
entre ses mains, elle vous apprend s'il fait chaud ou s'il fait froid.
--Eh! l'ami, je le sais de reste, quand je sue sous mon sayon, ou quand
je grelotte sous ma houppelande.»
Évidemment, cela devait suffire à un pâtour, qui ne s'inquiétait guère
des pourquoi de la science.
«Et cette grosse patraque avec son aiguille? reprit-il en désignant un
baromètre anéroïde.
--Ce n'est point une patraque, c'est un instrument qui vous dit s'il
fera beau demain ou s'il pleuvra...--Vrai?...
--Vrai.
--Bon! répliqua Frik, je n'en voudrais point, quand ça ne coûterait
qu'un kreutzer. Rien qu'à voir les nuages traîner dans la montagne ou
courir au-dessus des plus hauts pics, est-ce que je ne sais pas le temps
vingt-quatre heures à l'avance? Tenez, vous voyez cette brumaille qui
semble sourdre du sol?... Eh bien, je vous l'ai dit, c'est de l'eau pour
demain.»
En réalité, le berger Frik, grand observateur du temps, pouvait se
passer d'un baromètre.
«Je ne vous demanderai pas s'il vous faut une horloge? reprit le
colporteur.
--Une horloge?... J'en ai une qui marche toute seule, et qui se balance
sur ma tête. C'est le soleil de là-haut. Voyez-vous, l'ami, lorsqu'il
s'arrête sur la pointe du Rodük, c'est qu'il est midi, et lorsqu'il
regarde à travers le trou d'Egelt, c'est qu'il est six heures. Mes
moutons le savent aussi bien que moi, mes chiens comme mes moutons.
Gardez donc vos patraques.
--Allons, répondit le colporteur, si je n'avais pas d'autres clients que
les pâtours, j'aurais de la peine à faire fortune! Ainsi, vous n'avez
besoin de rien?...
--Pas même de rien.»
Du reste, toute cette marchandise à bas prix était de fabrication très
médiocre, les baromètres ne s'accordant pas sur le variable ou le beau
fixe, les aiguilles des horloges marquant des heures trop longues ou des
minutes trop courtes--enfin de la pure camelote. Le berger s'en doutait
peut-être et n'inclinait guère à se poser en acheteur. Toutefois, au
moment où il allait reprendre son bâton, le voilà qui secoue une sorte
de tube, suspendu à la bretelle du colporteur, en disant:
«A quoi sert ce tuyau que vous avez là?...
--Ce tuyau n'est pas un tuyau.
--Est-ce donc un gueulard?»
Et le berger entendait par là une sorte de vieux pistolet à canon évasé.
«Non, dit le juif, c'est une lunette.»
C'était une de ces lunettes communes, qui grossissent cinq à six fois
les objets, ou les rapprochent d'autant, ce qui produit le même
résultat.
Frik avait détaché l'instrument, il le regardait, il le maniait, il le
retournait bout pour bout, il en faisait glisser l'un sur l'autre les
cylindres.
Puis, hochant la tête «Une lunette? dit-il.
--Oui, pasteur, une fameuse encore, et qui vous allonge joliment la vue.
--Oh! j'ai de bons yeux, l'ami. Quand le temps est clair, j'aperçois les
dernières roches jusqu'à la tête du Retyezat, et les derniers arbres au
fond des défilés du Vulkan.
--Sans cligner?...
--Sans cligner. C'est la rosée qui me vaut ça, lorsque je dors du soir
au matin à la belle étoile. Voilà qui vous nettoie proprement la
prunelle.
--Quoi... la rosée? répondit le colporteur. Elle rendrait plutôt
aveugle...
--Pas les bergers.
--Soit! Mais si vous avez de bons yeux, les miens sont encore meilleurs,
lorsque je les mets au bout de ma lunette.
--Ce serait à voir.
--Voyez en y mettant les vôtres...
--Moi?...
--Essayez.
--Ça ne me coûtera rien? demanda Frik, très méfiant de sa nature.
--Rien... à moins que vous ne vous décidiez à m'acheter la mécanique.»
Bien rassuré à cet égard, Frik prit la lunette, dont les tubes furent
ajustés par le colporteur. Puis, ayant fermé l'œil gauche, il appliqua
l'oculaire à son œil droit.
Tout d'abord, il regarda dans la direction du col de Vulkan, en
remontant vers le Plesa. Cela fait, il abaissa l'instrument, et le
braqua vers le village de Werst.
«Eh! eh! dit-il, c'est pourtant vrai... Ça porte plus loin que mes
yeux... Voilà la grande rue... je reconnais les gens... Tiens, Nic Deck,
le forestier, qui revient de sa tournée, le havresac au dos, le fusil
sur l'épaule...
--Quand je vous le disais! fit observer le colporteur.--Oui... oui...
c'est bien Nic! reprit le berger. Et quelle est la fille qui sort de
la maison de maître Koltz, en jupe rouge et en corsage noir, comme pour
aller au-devant de lui?...
--Regardez, pasteur, vous reconnaîtrez la fille aussi bien que le
garçon...
--Eh! oui!... c'est Miriota... la belle Miriota!... Ah! les amoureux...
les amoureux!... Cette fois, ils n'ont qu'à se tenir, car, moi, je les
tiens au bout de mon tuyau, et je ne perds pas une de leurs
mignasses!--Que dites-vous de ma machine?
--Eh! eh!... qu'elle fait voir au loin!»
Pour que Frik en fût à n'avoir jamais auparavant regardé à travers une
lunette, il fallait que le village de Werst méritât d'être rangé parmi
les plus arriérés du comitat de Klausenburg. Et cela était, on le verra
bientôt.
«Allons, pasteur, reprit le forain, visez encore... et plus loin que
Werst... Le village est trop près de nous Visez au-delà, bien au-delà,
vous dis-je!...
--Et ça ne me coûtera pas davantage?...
--Pas davantage.
--Bon!... je cherche du côté de la Sil hongroise! Oui... voilà le
clocher de Livadzel... je le reconnais à sa croix qui est manchotte d'un
bras... Et, au-delà, dans la vallée, entre les sapins, j'aperçois le
clocher de Petroseny, avec son coq de fer-blanc, dont le bec est ouvert,
comme s'il allait appeler ses poulettes!... Et là-bas, cette tour qui
pointe au milieu des arbres... Ce doit être la tour de Petrilla... Mais,
j'y pense, colporteur, attendez donc, puisque c'est toujours le même
prix...
--Toujours, pasteur.»
Frik venait de se tourner vers le plateau d'Orgall; puis, du bout de la
lunette, il suivait le rideau des forêts assombries sur les pentes du
Plesa, et le champ de l'objectif encadra la lointaine silhouette du
burg.
«Oui! s'écria-t-il, la quatrième branche est à terre... J'avais bien
vu!... Et personne n'ira la ramasser pour en faire une belle flambaison
de la Saint-Jean... Non, personne... pas même moi!... Ce serait risquer
son corps et son âme... Mais ne vous mettez point en peine!... Il y a
quelqu'un qui saura bien la fourrer, cette nuit, au milieu de son feu
d'enfer... C'est le Chort!»
Le Chort, ainsi s'appelle le diable, quand il est évoqué dans les
conversations du pays.
Peut-être le juif allait-il demander l'explication de ces paroles
incompréhensibles pour qui n'était pas du village de Werst ou des
environs, lorsque Frik s'écria, d'une voix où l'effroi se mêlait à la
surprise:
«Qu'est-ce donc, cette brume qui s'échappe du donjon?... Est-ce une
brume?... Non!... On dirait une fumée... Ce n'est pas possible!...
Depuis des années et des années, les cheminées du burg ne fument plus!
--Si vous voyez de la fumée là-bas, pasteur, c'est qu'il y a de la
fumée.
--Non... colporteur, non! C'est le verre de votre machine qui se
brouille.
--Essuyez-le.
--Et quand je l'essuierais?»
Frik retourna sa lunette, et, après en avoir frotté les verres avec sa
manche, il la remit à son œil.
C'était bien une fumée qui se déroulait à la pointe du donjon. Elle
montait droit dans l'air calme, et son panache se confondait avec les
hautes vapeurs.
Frik, immobile, ne parlait plus. Toute son attention se concentrait sur
le burg que l'ombre ascendante commençait à gagner au niveau du plateau
d'Orgall.
Soudain, il rabaissa la lunette, et, portant la main au bissac qui
pendait sous son sayon:
«Combien votre tuyau? demanda-t-il.
--Un florin et demi [Environ 3 francs 60.]», répondit le colporteur.
Et il aurait cédé sa lunette même au prix d'un florin, pour peu que Frik
eut manifesté l'intention de la marchander. Mais le berger ne broncha
pas. Visiblement sous l'empire d'une stupéfaction aussi brusque
qu'inexplicable, il plongea la main au fond de son bissac, et en retira
l'argent.
«C'est pour votre compte que vous achetez cette lunette? demanda le
colporteur.
--Non... pour mon maître, le juge Koltz.
--Alors il vous remboursera...
--Oui... les deux florins qu'elle me coûte...
--Comment... les deux florins?...
--Eh! sans doute!... Là-dessus, bonsoir, l'ami.
--Bonsoir, pasteur.»
Et Frik, sifflant ses chiens, poussant son troupeau, remonta rapidement
dans la direction de Werst.
Le juif, le regardant s'en aller, hocha la tête, comme s'il avait eu à
faire à quelque fou:
Si j'avais su, murmura-t-il, je la lui aurais vendue plus cher, ma
lunette!»
Puis, quand il eut rajusté son étalage à sa ceinture et sur ses épaules,
il prit la direction de Karlsburg, en redescendant la rive droite de la
Sil.
Où allait-il? Peu importe. Il ne fait que passer dans ce récit. On ne le
reverra plus.