LA VIE PROFONDE

Il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux «a le

pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une

grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de

l'idéal; et que ce qui vit avec une pleine réalité, assurément c'est

cela.»

Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité particulière

de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité quotidienne. Il

n'y a pas de but plus noble à notre vie. Ce qui nous distingue les uns

des autres, ce sont les rapports que nous avons avec l'infini. Le héros

n'est plus grand que le misérable qui marche à ses côtés, que parce qu'à

un certain moment de son existence il a eu une conscience plus vive, de

l'un de ces rapports. S'il est vrai que la création ne s'arrête pas à

l'homme et que des êtres supérieurs et invisibles nous entourent, ces

êtres ne nous sont supérieurs que parce qu'ils ont avec l'infini des

rapports que nous ne pouvons même pas soupçonner.

Il nous est possible de multiplier ces rapports. Dans la vie de tout

homme il y a eu un jour où le ciel s'est ouvert de lui-même, et c'est

presque toujours de cet instant que date la véritable personnalité

spirituelle d'un être. C'est en cet instant que s'est formé sans doute

l'invisible et l'éternel visage que nous montrons sans le savoir aux

anges et aux âmes. Mais pour la plupart des hommes le ciel ne s'ouvre

ainsi que par hasard. Il n'ont pas choisi le visage par où les anges les

reconnaissent dans l'infini, et ils ne savent pas ennoblir et purifier

ces traits. Ils ne sont nés que d'une joie, d'une tristesse, d'une

terreur ou d'une pensée accidentelle.

Nous naissons véritablement le jour où pour la première fois nous

sentons profondément qu'il y a quelque chose de grave et d'inattendu

dans la vie. Les uns constatent tout à coup qu'ils ne sont pas seuls

sous le ciel. Les autres en donnant un baiser ou en versant une larme

s'aperçoivent brusquement que «la source de tout ce qu'il y a de

meilleur et de saint, depuis l'univers jusqu'à Dieu est caché derrière

une nuit pleine d'étoiles trop lointaines»; un troisième a vu une main

divine s'étendre entre sa joie et son malheur; et un autre a compris que

les morts ont raison. Un autre a eu pitié, un autre a admiré et un autre

a eu peur. Bien souvent il ne faut presque rien; un mot, un geste, une

petite chose qui n'est même pas une pensée. «Auparavant je t'aimais

comme un frère, dit un héros de Shakespeare devant un acte qu'il admire;

auparavant je t'aimais comme un frère, mais à présent je te respecte

comme mon âme.» Il est probable que ce jour-là un être vint au monde.

Nous pouvons naître ainsi plus d'une fois; et à chacune de ces

naissances nous nous rapprochons un peu de notre Dieu. Mais presque tous

nous nous contentons d'attendre qu'un événement plein d'une lumière

irrésistible pénètre violemment dans nos ténèbres et nous éclaire malgré

nous. Nous attendons je ne sais quelle coïncidence heureuse, où les yeux

de notre âme sont ouverts par hasard dans le moment où quelque chose

d'extraordinaire nous arrive. Mais il y a de la lumière dans tout ce qui

arrive; et les plus grands des hommes n'ont été grands que parce qu'ils

avaient l'habitude d'ouvrir les yeux à toutes les lumières. Est-il donc

nécessaire que votre mère agonise dans vos bras, que vos enfants

périssent dans un naufrage et que vous-même vous passiez à côté de la

mort pour que vous appreniez enfin que vous êtes dans un monde

incompréhensible où vous vous trouvez pour toujours, et où un Dieu qu'on

ne voit pas demeure éternellement seul avec ses créatures? Est-il donc

nécessaire que votre fiancée meure dans un incendie ou qu'elle

disparaisse sous vos yeux dans les profondeurs vertes de l'Océan, pour

que vous entrevoyiez un instant que les dernières limites du royaume de

l'amour vont peut-être bien au-delà des flammes presque invisibles de

Mira, d'Altaïr et de la Chevelure de Bérénice? Si vous aviez ouvert les

yeux, n'auriez-vous pas pu voir dans un baiser ce que vous apercevez

aujourd'hui dans une catastrophe? Faut-il que la douleur réveille ainsi

à coups de lance les souvenirs divins qui dorment dans nos âmes? Le sage

n'a pas besoin de ces secousses. Il regarde une larme, le geste d'une

vierge, une goutte d'eau qui tombe; il écoute une pensée qui passe,

presse la main d'un frère, s'approche d'une lèvre, les yeux ouverts et

l'âme ouverte aussi. Il y peut voir sans cesse ce que vous n'avez

entrevu qu'un instant; et un sourire lui apprendra sans peine ce qu'une

tempête et la main même de la mort ont dû vous révéler.

Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce qu'on appelle «Sagesse» «Vertu»

«Héroïsme» et «les heures sublimes,» et «les grands moments» de la vie,

si ce n'est les moments où l'on est sorti plus ou moins de soi-même, et

où l'on a pu s'arrêter, ne fût-ce qu'une minute, sur le pas de l'une des

portes éternelles d'où l'on voit que le plus petit cri, la pensée la

plus pâle et le geste le plus faible ne tombent pas dans le néant; ou

bien que s'il y tombent, cette chute même est si immense qu'elle suffit

à donner un caractère auguste à notre vie? Pourquoi attendez-vous que le

firmament s'ouvre au fracas de la foudre? Il faut être attentif aux

minutes heureuses où il s'ouvre en silence; et il s'ouvre sans cesse.

Vous cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu n'apparaît pas, nous

dites-vous. Mais quelle vie n'a pas des milliers d'heures semblables à

l'heure de ce drame où tous attendent l'intervention divine, et où

personne ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une pensée invisible qui a

retourné la conscience d'un mourant se manifeste tout à coup, et qu'un

vieillard s'écrie en sanglotant de joie et d'épouvante: «Mais Dieu, le

voilà, Dieu!...»

Faut-il toujours que l'on nous avertisse et ne pouvons-nous tomber à

genoux que si quelqu'un est là pour nous dire que Dieu passe? Si vous

avez aimé profondément, personne n'a dû vous faire remarquer que votre

âme était quelque chose d'aussi grand que les mondes, que les astres,

les fleurs, les vagues de la nuit et celles de la mer n'étaient pas

solitaires, que rien ne finissait et que tout commençait au seuil des

apparences; et que les lèvres mêmes que vous baisiez appartenaient à un

être bien plus haut, bien plus beau, bien plus pur que celui que vos

bras enlaçaient. Vous avez vu alors ce que l'on ne voit pas dans la vie

sans ivresse. Mais ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait toujours?

Les héros et les saints n'ont pas fait autre chose. Ah! vraiment, nous

attendons un peu trop dans l'existence, comme les aveugles de la légende

qui avaient fait un long voyage pour venir écouter leur Dieu. Ils

s'étaient assis sur les marches, et quand quelqu'un leur demandait ce

qu'ils faisaient sur le parvis du sanctuaire: «Nous attendons,

répondaient-ils, en secouant la tête, et Dieu n'a pas encore dit un seul

mot.» Mais ils n'avaient pas vu que les portes d'airain du temple

étaient fermées et ils ne savaient pas que la voix de leur Dieu

remplissait l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un instant de parler;

mais personne ne songe à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si l'on

voulait y prendre garde, il ne serait pas difficile d'écouter à propos

de tout acte, le mot que Dieu doit dire.

Nous vivons tous dans le sublime. Dans quoi donc voulez-vous que nous

vivions? Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui nous manque, ce ne

sont pas les occasions de vivre dans le ciel, c'est l'attention et le

recueillement; et c'est un peu d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une

petite chambre, croyez-vous que Dieu ne soit pas là aussi; et qu'il soit

impossible d'y mener une vie un peu haute? si vous vous plaignez d'être

seul, que rien ne vous arrive, que personne ne vous aime, que vous

n'aimiez personne, croyez-vous que les mots ne trompent pas? qu'il soit

possible d'être seul, que l'amour soit une chose que l'on sait, une

chose que l'on voit; et que les événements se pèsent comme l'or et

l'argent des rançons? Est-ce qu'une pensée vivante,--qu'elle soit

altière ou pauvre, peu importe, dès qu'elle vient de votre âme elle est

grande pour vous;--est-ce qu'un haut désir ou simplement un moment

d'attention solennelle à la vie, ne peuvent pas entrer dans une petite

chambre? Et si vous n'aimez pas ou qu'on ne vous aime pas, et que

pourtant vous puissiez voir avec une certaine force que mille choses

sont belles, que l'âme est grande et que la vie est grave presque

indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que si l'on vous aimait ou que si

vous aimiez? Et si le ciel lui-même vous est caché; «le grand ciel

étoilé, dit le poète, ne s'étend-il pas malgré tout sur votre âme sous

la forme de la mort?...» Tout ce qui nous arrive est divinement grand et

nous sommes toujours au centre d'un grand monde. Mais il faudrait

s'habituer à vivre comme un ange qui vient de naître, comme une femme

qui aime ou comme un homme qui va mourir. Si vous saviez que vous

mourrez ce soir ou simplement que vous allez vous éloigner pour

toujours, verriez-vous une dernière fois les êtres et les choses comme

vous les avez vus jusqu'à ce jour? et n'aimeriez-vous pas comme vous

n'avez jamais aimé? Est-ce la bonté ou la méchanceté des apparences qui

grandirait autour de vous? Est-ce la beauté ou la laideur des âmes que

vous auriez le don d'apercevoir? Est-ce que tout, jusqu'au mal même et

aux souffrances, ne se transforme pas alors en un amour plein de larmes

très douces? Est-ce que chaque occasion de pardonner, comme l'a dit un

sage, n'enlève pas quelque chose à l'amertume du départ ou à celle de la

mort? Et cependant, dans ces clartés de la tristesse ou de la mort,

est-ce vers la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait les derniers pas

qu'il soit permis de faire?

Sont-ce les vivants ou les mourants qui savent voir et ont raison? ah!

bienheureux ceux qui ont pensé, ceux qui ont parlé, ceux qui ont agi de

manière à recevoir l'approbation de ceux qui vont mourir ou qu'une

grande douleur a rendus clairvoyants! Il n'y a pas de récompense plus

douce pour le sage que personne n'écoutait dans la vie. Si vous avez

vécu dans la beauté obscure ne vous inquiétez pas. Une heure de suprême

justice finit toujours par sonner dans le coeur de tout homme; et le

malheur ouvre des yeux qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si vous ne

passez pas en ce moment sur l'âme d'un mourant comme l'ombre de celui

qui connaissait déjà la vérité? N'est-ce peut-être pas sur le lit des

agonisants que se tresse la véritable et la plus précieuse couronne du

sage, du héros et de tous ceux qui ont su vivre gravement dans les

hautes, pures et discrètes tristesses de la vie selon l'âme?

«La Mort, dit Lavater, n'embellit pas seulement notre forme inanimée;

mais la seule pensée de la mort donne une forme plus belle à la vie

elle-même.» Et de même, toute pensée infinie comme la mort, embellit

notre vie. Mais il ne faut pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de nobles

pensées qui passent comme de grands oiseaux blancs sur son coeur. Hélas!

elles ne comptent pas; ce sont des étrangères que l'on est étonné de

voir et qu'on écarte d'un geste importuné. Elles n'ont pas le temps

d'atteindre notre vie. Pour que notre âme devienne grave et profonde

comme celle des anges, il ne suffit pas d'entrevoir un instant l'univers

dans l'ombre de la mort ou de l'éternité, dans la lumière de la joie ou

dans les flammes de la beauté et de l'amour. Tout être a eu de ces

moments qui n'ont laissé en lui qu'une poignée de cendres inutiles. Il

ne suffit pas d'un hasard; il faut une habitude. Il faut apprendre à

vivre dans la beauté et dans la gravité coutumières. Dans la vie, les

êtres les plus bas distinguent parfaitement quelle est la chose noble et

belle qu'il faudrait faire; mais cette chose noble et belle n'a pas

assez de force en eux. C'est cette force invisible et abstraite que nous

devons tâcher d'augmenter par avance. Et cette force ne s'augmente qu'en

ceux qui ont pris l'habitude de s'asseoir plus souvent que les autres

sur les sommets où la vie gagne l'âme et d'où l'on voit que tout acte et

que toute pensée est infailliblement liée à quelque chose de grand et

d'immortel. Regardez les hommes et les choses selon la forme et le désir

de votre oeil intérieur, mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils

projettent en passant sur la colline ou sur le mur n'est que l'image

passagère d'une ombre plus puissante qui s'étend comme l'aile d'un cygne

impérissable sur toute âme qui s'approche de leur âme. Ne croyez pas que

de telles pensées soient simplement des ornements et qu'elles n'aient

aucune influence sur la vie de ceux qui les admettent. Il importe bien

moins de transformer sa vie que de l'apercevoir, car elle se transforme

d'elle-même dès qu'elle a été vue. Ces pensées dont je parle forment le

trésor secret de l'héroïsme et le jour où la vie nous oblige à ouvrir ce

trésor, nous sommes étonnés de n'y plus trouver d'autres forces que

celles qui nous poussent vers la beauté parfaite. Il ne faut plus,

alors, qu'un grand roi meure pour nous rappeler «que le monde ne finit

pas aux portes des maisons»; et la plus petite chose suffit à ennoblir

une âme chaque soir.

Mais ce n'est pas en vous disant que Dieu est grand et que vous vous

mouvez dans sa clarté, que vous vivrez dans la beauté et dans les

profondeurs fécondes où vécurent les héros. Il est possible que vous

vous rappeliez matin et soir que les mains de toutes les puissances

invisibles s'agitent comme une tente aux plis sans nombre au-dessus de

votre tête, sans que vous aperceviez jamais le moindre geste de ces

mains. Il faut être efficacement attentif; et il vaut mieux veiller sur

la place publique que de s'endormir dans le temple. Il y a de la beauté

et de la grandeur en toute chose; puisqu'il suffit d'une circonstance

inattendue pour nous les faire voir. La plupart le savent, mais ils ont

beau le savoir, ce n'est que sous le fouet du sort ou de la mort qu'ils

rôdent autour du mur de l'existence à la recherche des crevasses sur

Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des crevasses éternelles dans les

pauvres parois d'une cabane et que les plus petites vitres n'enlèvent

pas une ligne ou une étoile à l'immensité des espaces célestes. Mais il

ne suffit pas de posséder une vérité, il faut que la vérité nous

possède.

Et cependant, nous sommes en un monde où les moindres événements

assument sans efforts une beauté de plus en plus pure et de plus en plus

haute. Rien ne se mêle plus aisément que la terre et le ciel; et si vous

avez regardé les étoiles avant d'embrasser votre amante vous ne

l'embrasserez pas de la même manière que si vous aviez regardé les murs

de votre chambre. Soyez sûr que le jour où vous vous êtes attardé à

suivre un rayon de lumière à travers l'une des fentes de la porte de la

vie, vous avez fait quelque chose d'aussi grand que si vous aviez pansé

les blessures d'un ennemi, car dans ce moment là vous n'aviez plus

d'ennemi.

Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car Dieu se cache; mais ses ruses,

une fois qu'on les a reconnues semblent si souriantes et si simples! Un

rien, dès lors, nous révèle sa présence, et la grandeur de notre vie

tient à si peu de chose! On trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui

çà et là, au milieu des humbles événements de nos jours ordinaires,

semble entr'ouvrir soudain quelque chose d'énorme. Aucun mot solennel

n'a été prononcé et l'on dirait que rien n'a été appelé; et cependant,

pourquoi une face ineffable nous a-t-elle fait signe derrière les larmes

d'un vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée d'anges s'étend-elle

autour du sourire d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un oui ou d'un

non balbutié par une âme qui chante en travaillant à autre chose, nous

sommes nous dit soudain en retenant un instant notre souffle: «ici,

c'est la maison de Dieu, et voici l'une des entrées du ciel?»

C'est parce que ces poètes étaient plus attentifs que nous «à l'ombre

interminable...» Au fond, la poésie suprême n'est que cela, et elle n'a

d'autre but que de tenir ouvertes «les grandes routes qui mènent de ce

qu'on voit à ce qu'on ne voit pas.» Mais c'est aussi le but suprême de

la vie, et il est bien plus facile de l'atteindre dans la vie que dans

les plus nobles poèmes, car les poèmes ont dû abandonner les deux

grandes ailes du silence. Il n'y a pas de jours petits. Il faut que

cette idée descende dans notre vie et qu'elle s'y transforme en

substance. Il ne s'agit pas d'être triste. Petites joies, petits

sourires et grandes larmes, tout cela occupe le même point dans l'espace

et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie aussi innocemment «qu'un

enfant autour du lit d'un mort» et ce n'est pas les pleurs qui sont

indispensables. Les sourires aussi bien que les larmes ouvrent les

portes de l'autre monde. Allez, venez, sortez, vous trouverez ce qu'il

vous faut dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais que vous êtes près

des portes.

* * * * *

Après ce long détour, j'en reviens à mon point de départ, à savoir

«qu'il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux a

le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas,

une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et

de l'idéal.» Or cette «grande personnalité morale» ne s'est jamais

sculptée que dans les profondeurs de la vie; et la réserve de l'idéal

nécessaire ne s'augmente que grâce à d'incessantes «révélations au

divin.» Tout homme peut parvenir en esprit aux sommets de la vie

vertueuse et savoir à tout moment ce qu'il faudrait faire pour agir

comme un héros ou un saint. Mais ce n'est pas cela qui importe. Il faut

que l'atmosphère spirituelle se transforme à tel point autour de nous

qu'elle finisse par ressembler à l'atmosphère des beaux pays du siècle

d'or de Swedenborg où l'air ne permettait pas au mensonge de sortir de

la bouche. Il arrive alors un instant où le moindre mal que l'on

voudrait faire tombe à nos pieds comme une balle de plomb sur un disque

de bronze, et où presque tout se change à notre insu, en beauté, en

amour et en vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe que ceux qui ont

eu soin d'aérer assez souvent leur vie en entr'ouvrant parfois les

portes de l'autre monde. C'est près de ces portes que l'on voit. C'est

près de ces portes que l'on aime. Car aimer son prochain ce n'est pas

seulement se donner tout à lui, servir, aider et secourir les autres. Il

est possible que vous ne soyez ni bon, ni beau, ni noble au milieu des

plus grands sacrifices, et la soeur de charité qui meurt au chevet d'un

typhique a peut-être une âme rancunière, petite et misérable. Aimer son

prochain dans les profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il y a

d'éternel dans les autres, car le prochain par excellence c'est ce qui

se rapproche le plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a de pur et de

bon dans les hommes; et c'est seulement en vous tenant toujours autour

des portes dont je parlais tantôt que vous découvrirez ce qu'il y a de

divin dans les âmes. Alors vous pourrez dire avec le grand Jean-Paul:

«Lorsque je veux aimer très tendrement une personne chère, et lui

pardonner toute chose, je n'ai plus qu'à la regarder quelque temps en

silence.» Il faut apprendre à voir pour apprendre à aimer. «J'avais vécu

durant plus de vingt ans aux côtés de ma soeur, me disait un jour un

ami, et je _l'ai vue_ pour la première fois au moment de la mort de

notre mère.» Il avait fallu qu'ici aussi la mort ouvrît violemment une

porte éternelle, pour que deux âmes s'aperçussent dans un rayon de la

lumière primitive. En est-il un seul parmi vous qui ne soit pas

environné de soeurs qu'il n'a pas vues?

Heureusement, en ceux-là mêmes qui voient le moins, il y a toujours

quelque chose qui agit en silence comme s'ils avaient vu. Il est

possible qu'être bon ce ne soit qu'être en un peu de clarté, ce que tous

sont dans les ténèbres. Voilà pourquoi, sans doute, il est utile que

l'on s'efforce d'élever sa vie et que l'on tende vers les sommets où

l'on atteint à l'impossibilité de mal faire. Voilà pourquoi il est utile

d'habituer son oeil à regarder les événements et les hommes dans une

atmosphère divine. Mais cela même n'est pas indispensable; et que la

différence aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite! Nous sommes dans un

monde où la vérité règne au fond des choses et où ce n'est pas la vérité

mais le mensonge qui a besoin d'être expliqué. Si le bonheur de votre

frère vous attriste, ne vous méprisez pas; vous n'aurez pas un long

chemin à parcourir pour trouver en vous-même quelque chose qu'il

n'attristera pas. Et si vous ne parcourez pas le chemin, peu importe;

quelque chose ne s'est pas attristé...

Ceux qui ne songent à rien ont la même vérité que ceux qui songent à

Dieu; elle est un peu moins près du seuil, et voilà tout. «Même dans la

vie la plus vulgaire, dit Renan, la part de ce que l'on fait pour Dieu

est énorme. L'homme le plus bas aime mieux être juste qu'injuste, tous

nous adorons, nous prions bien des fois par jour sans le savoir.» Et

l'on est étonné lorsqu'un hasard nous révèle soudain l'importance de

cette part divine. Il y a tout autour de nous des milliers et des

milliers de pauvres êtres qui n'ont rien vu de beau dans toute leur

existence; ils vont, ils viennent, dans l'obscurité; on croit que tout

est mort; et personne n'y prend garde. Et puis voilà qu'un jour une

simple parole, un silence imprévu, une petite larme qui vient des

sources mêmes de la beauté, nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen

d'élever dans l'ombre de leur âme, un idéal mille fois plus beau que les

plus belles choses que leurs oreilles ont entendues et que leurs yeux

ont vues. O nobles et pâles idéaux du silence et de l'ombre! C'est vous

surtout qui réveillez le sourire des anges et qui montez directement

vers Dieu! Dans quelles cabanes innombrables, dans quelles chambres de

misère, dans quelles prisons peut-être, ne vous nourrit-on pas en ce

moment, des larmes et du sang le plus pur d'une pauvre âme qui n'a

jamais souri; de même que les abeilles, alors que toutes les fleurs sont

mortes autour d'elles, offrent encore à celle qui doit être leur reine,

un miel mille fois plus précieux que le miel qu'elles donnent à leurs

petites soeurs de la vie quotidienne... Qui de nous n'a rencontré plus

d'une fois, le long des routes de la vie, une âme abandonnée qui n'avait

cependant pas perdu le courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres, une

pensée plus divine et plus pure que toutes celles que tant d'autres

avaient eu l'occasion d'aller choisir dans la lumière? Ici aussi, c'est

la simplicité qui est l'esclave favorite de Dieu; et il suffit peut-être

que quelques sages n'ignorent point ce qu'il faut faire, pour que le

reste agisse comme s'il savait également...

Le trésor des humbles · 第 26 / 29 题