NOVALIS[1]

[1] Fragment de la préface à la traduction des _Disciples à Saïs_.

«Les hommes marchent par des chemins divers; qui les suit et les compare

verra naître d'étranges figures», dit notre auteur. J'ai choisi trois de

ces hommes dont les routes nous mènent sur trois cimes différentes. J'ai

vu miroiter à l'horizon des oeuvres de Ruysbroeck les pics les plus

bleuâtres de l'âme, tandis qu'en celles d'Emerson les sommets plus

humbles du coeur humain s'arrondissaient irrégulièrement. Ici, nous nous

trouvons sur les crêtes aiguës et souvent dangereuses du cerveau; mais

il y a des retraites pleines d'une ombre délicieuse entre les inégalités

verdoyantes de ces crêtes, et l'atmosphère y est d'un inaltérable

cristal.

Il est admirable de voir combien les voies de l'âme humaine divergent

vers l'inaccessible. Il faut suivre un moment les traces des trois âmes

que je viens de nommer. Elles sont allées, chacune de son côté, bien au

delà des cercles sûrs de la conscience ordinaire, et chacune d'elles a

rencontré des vérités qui ne se ressemblent pas et que nous devons

cependant accueillir comme des soeurs prodigues et retrouvées. Une

vérité cachée est ce qui nous fait vivre. Nous sommes ses esclaves

inconscients et muets, et nous nous trouvons enchaînés tant qu'elle n'a

point paru. Mais si l'un de ces êtres extraordinaires, qui sont les

antennes de l'âme humaine innombrablement une, la soupçonne un instant,

en tâtonnant dans les ténèbres, les derniers d'entre nous, par je ne

sais quel contre-coup subit et inexplicable, se sentent libérés de

quelque chose; une vérité nouvelle plus haute, plus pure et plus

mystérieuse prend la place de celle qui s'est vue découverte et qui fuit

sans retour, et l'âme de tous, sans que rien le trahisse au dehors,

inaugure une ère plus sereine et célèbre de profondes fêtes où nous ne

prenons qu'une part tardive et très lointaine. Et je crois que c'est de

la sorte qu'elle monte et s'en va vers un but qu'elle est seule à

connaître.

Tout ce que l'on peut dire n'est rien en soi. Mettez dans un plateau de

la balance toutes les paroles des grands sages, et dans l'autre plateau

la sagesse inconsciente de cet enfant qui passe, et vous verrez que ce

que Platon, Marc-Aurèle, Schopenhauer et Pascal nous ont révélé ne

soulèvera pas d'une ligne les grands trésors de l'inconscience, car

l'enfant qui se tait est mille fois plus sage que Marc-Aurèle qui parle.

Et, cependant, si Marc-Aurèle n'avait pas écrit les douze livres de ses

Méditations, une partie des trésors ignorés que notre enfant renferme ne

serait pas la même. Il n'est peut-être pas possible de parler clairement

de ces choses, mais ceux qui savent s'interroger assez profondément et

vivre, ne fût-ce que le temps d'un éclair, selon leur être intégral,

sentent que cela est. Il se peut que l'on découvre un jour les raisons

pour lesquelles, si Platon, Swedenborg ou Plotin n'avaient pas existé,

l'âme du paysan qui ne les a pas lus et n'en a jamais entendu parler ne

serait pas ce qu'elle est infailliblement aujourd'hui. Mais quoi qu'il

en puisse être, aucune pensée ne se perdit jamais pour aucune âme, et

qui dira les parties de nous-mêmes qui ne vivent que grâce à des pensées

qui ne furent jamais exprimées? Notre conscience a plus d'un degré, et

les plus sages ne s'inquiètent que de notre conscience à peu près

inconsciente parce qu'elle est sur le point de devenir divine. Augmenter

cette conscience transcendantale semble avoir été toujours le désir

inconnu et suprême des hommes. Il importe peu qu'ils l'ignorent, car ils

ignorent tout, et cependant ils agissent en leur âme aussi sagement que

les plus sages. Il est vrai que la plupart des hommes ne doivent vivre

un moment qu'à l'instant où ils meurent. En attendant, cette conscience

ne s'augmente qu'en augmentant l'inexplicable autour de nous. Nous

cherchons à connaître pour apprendre à ne pas connaître. Nous ne nous

grandissons qu'en grandissant les mystères qui nous accablent, et nous

sommes des esclaves qui ne peuvent entretenir en eux le désir de vivre

qu'à condition d'alourdir, sans se décourager jamais, le poids sans

pitié de leurs chaînes...

L'histoire de ces chaînes merveilleuses est l'unique histoire de

nous-mêmes; car nous ne sommes qu'un mystère, et ce que nous savons

n'est pas intéressant. Elle n'est pas longue jusqu'ici; elle tient en

quelques pages, et l'on dirait que les meilleurs ont eu peur d'y songer.

Combien peu osèrent s'avancer jusqu'aux extrémités de la pensée humaine!

et dites-nous les noms de ceux qui y restèrent quelques heures... Plus

d'un nous l'a promise et quelques autres l'entreprirent un moment, mais

peu après ils perdaient tour à tour la force qu'il faut pour vivre ici,

ils retombaient du côté de la vie extérieure et dans les champs connus

de la raison humaine, «et tout flottait de nouveau, comme autrefois,

devant leurs yeux».

En vérité, c'est qu'il est difficile d'interroger son âme et de

reconnaître sa petite voix d'enfant au milieu des clameurs inutiles qui

l'entourent. Et, cependant, que les autres efforts de l'esprit importent

peu quand on y songe, et comme notre vie ordinaire se passe loin de

nous! On dirait que là-bas n'apparaissent que nos semblables des heures

vides, distraites et stériles; mais, ici, c'est le seul point fixe de

notre être et le lieu même de la vie. Il faut s'y réfugier sans cesse.

Nous savons tout le reste avant qu'on nous l'ait dit; mais, ici, nous

apprenons bien plus que tout ce qu'on peut dire; et c'est au moment où

la phrase s'arrête et où les mots se cachent, que notre regard inquiété

rencontre tout à coup, à travers les années et les siècles, un autre

regard qui l'attendait patiemment sur le chemin de Dieu. Les paupières

clignent en même temps, les yeux se mouillent de la rosée douce et

terrible d'un mystère identique, et nous savons que nous ne sommes plus

seuls sur la route sans fin...

Mais quels livres nous parlent de ce lieu de la vie? Les métaphysiques

vont à peine jusqu'aux frontières, et celles-ci dépassées, en vérité que

reste-t-il? Quelques mystiques qui semblent fous, parce qu'ils

représenteraient probablement la nature même de la pensée de l'homme,

s'il avait le loisir ou la force d'être un homme véritable. Parce que

nous aimons avant tout les maîtres de la raison ordinaire: Kant,

Spinoza, Schopenhauer et quelques autres, ce n'est pas un motif pour

repousser les maîtres d'une raison différente qui est une raison

fraternelle, elle aussi, et qui sera peut-être notre raison future. En

attendant, ils nous ont dit des choses qui nous étaient indispensables.

Ouvrez le plus profond des moralistes ou des psychologues ordinaires, il

vous parlera de l'amour, de la haine, de l'orgueil et des autres

passions de notre coeur; et ces choses peuvent nous plaire un instant,

comme des fleurs détachées de leur tige. Mais notre vie réelle et

invariable se passe à mille lieues de l'amour et à cent mille lieues de

l'orgueil. Nous possédons un _moi_ plus profond et plus inépuisable que

le _moi_ des passions ou de la raison pure. Il ne s'agit pas de nous

dire ce que nous éprouvons lorsque notre maîtresse nous abandonne. Elle

s'en va aujourd'hui; nos yeux pleurent, mais notre âme ne pleure pas. Il

se peut qu'elle apprenne l'événement et qu'elle le transforme en

lumière, car tout ce qui tombe en elle irradie. Il se peut aussi qu'elle

l'ignore; et dès lors à quoi sert d'en parler? Il faut laisser ces

petites choses à ceux qui ne sentent pas que la vie est profonde. Si

j'ai lu La Rochefoucauld ou Stendhal ce matin, croyez-vous que j'aie

acquis des pensées qui me fassent homme davantage et que les anges dont

il faut s'approcher jour et nuit me trouveront plus beau? Tout ce qui ne

va pas au-delà de la sagesse expérimentale et quotidienne ne nous

appartient pas et n'est pas digne de notre âme. Tout ce qu'on peut

apprendre sans angoisse nous diminue. Je sourirai péniblement si vous

parvenez à me prouver que je fus égoïste jusque dans le sacrifice de mon

bonheur et de ma vie; mais qu'est-ce que l'égoïsme au regard de tant

d'autres choses toutes-puissantes que je sens vivre en moi d'une vie

indicible? Ce n'est pas sur le seuil des passions que se trouvent les

lois pures de notre être. Il arrive un moment où les phénomènes de la

conscience habituelle, qu'on pourrait appeler la conscience passionnelle

ou la conscience des relations du premier degré, ne nous profitent plus

et n'atteignent plus notre vie. J'accorde que cette conscience soit

souvent intéressante par quelque côté, et qu'il soit nécessaire d'en

connaître les plis. Mais c'est une plante de la surface, et ses racines

ont peur du grand feu central de notre être. Je puis commettre un crime

sans que le moindre souffle incline la plus petite flamme de ce feu; et,

d'un autre côté, un regard échangé, une pensée qui ne parvient pas à

éclore, une minute qui passe sans rien dire, peut l'agiter en

tourbillons terribles au fond de ses retraites et le faire déborder sur

ma vie. Notre âme ne juge pas comme nous; c'est une chose capricieuse et

cachée. Elle peut être atteinte par un souffle et ignorer une tempête.

Il faut chercher ce qui l'atteint; tout est là, car c'est là que nous

sommes.

Ainsi, et pour en revenir à cette conscience ordinaire qui règne à de

grandes distances de notre âme, je sais plus d'un esprit que la

merveilleuse peinture de la jalousie d'Othello, par exemple, n'étonne

plus. Elle est définitive dans les premiers cercles de l'homme. Elle

demeure admirable, pourvu que l'on ait soin de n'ouvrir ni portes ni

fenêtres, sans quoi l'image tomberait en poussière au vent de tout

l'inconnu qui attend au dehors. Nous écoutons le dialogue du More et de

Desdémone comme une chose parfaite, mais sans pouvoir nous empêcher de

songer à des choses plus profondes. Que le guerrier d'Afrique soit

trompé ou non par la noble Vénitienne, il a une autre vie. Il doit se

passer dans son âme et autour de son être, au moment même de ses

soupçons les plus misérables et de ses colères les plus brutales, des

événements mille fois plus sublimes, que ses rugissements ne peuvent

point troubler, et à travers les agitations superficielles de la

jalousie se poursuit une existence inaltérable que le génie de l'homme

n'a montrée jusqu'ici qu'en passant.

Est-ce de là que naît la tristesse qui monte des chefs-d'oeuvre? Les

poètes ne purent les écrire qu'à la condition de fermer leurs yeux aux

horizons terribles et d'imposer silence aux voix trop graves et trop

nombreuses de leur âme. S'ils ne l'avaient pas fait, ils eussent perdu

courage. Rien n'est plus triste et plus décevant qu'un chef-d'oeuvre,

parce que rien ne montre mieux l'impuissance de l'homme à prendre

conscience de sa grandeur et de sa dignité. Et si une voix ne nous

avertissait que les plus belles choses ne sont rien au regard de tout ce

que nous sommes, rien ne nous diminuerait davantage.

«L'âme, dit Emerson, est supérieure à ce qu'on peut savoir d'elle et

plus sage qu'aucune de ses oeuvres. Le grand poète nous fait sentir

notre propre valeur, et alors nous estimons moins ce qu'il a réalisé. La

meilleure chose qu'il nous apprenne, c'est le dédain de tout ce qu'il a

fait. Shakespeare nous emporte en un si sublime courant d'intelligente

activité, qu'il nous suggère l'idée d'une richesse à côté de laquelle la

sienne semble pauvre, et alors nous sentons que l'oeuvre sublime qu'il a

créée, et qu'à d'autres moments nous élevons à la hauteur d'une poésie

existant par elle-même, n'appartient pas plus profondément à la nature

réelle des choses que l'ombre fugitive du passant sur un rocher.»

Les cris sublimes des grands poèmes et des grandes tragédies ne sont

autre chose que des cris mystiques qui n'appartiennent pas à la vie

extérieure de ces poèmes ou de ces tragédies. Ils jaillissent un instant

de la vie intérieure et nous font espérer je ne sais quoi d'inattendu et

que nous attendons cependant avec tant d'impatience! jusqu'à ce que les

passions trop connues les recouvrent encore de leur neige... C'est en

ces moments-là que l'humanité s'est mise un instant en présence

d'elle-même, comme un homme en présence d'un ange. Or il importe qu'elle

se mette le plus souvent possible en présence d'elle-même pour savoir ce

qu'elle est. Si quelque être d'un autre monde descendait parmi nous et

nous demandait les fleurs suprêmes de notre âme et les titres de

noblesse de la terre, que lui donnerions-nous? Quelques-uns

apporteraient les philosophes sans savoir ce qu'ils font. J'ai oublié

quel autre a répondu qu'il offrirait _Othello_, _le Roi Lear_ et

_Hamlet_. Eh bien, non, nous ne sommes pas cela! et je crois que notre

âme irait mourir de honte au fond de notre chair, parce qu'elle n'ignore

pas que ses trésors visibles ne sont pas faits pour être ouverts aux

yeux des étrangers et ne contiennent que des pierreries fausses. Le plus

humble d'entre nous, aux instants solitaires où il sait ce qu'il faut

que l'on sache, se sent le droit de se faire représenter par autre chose

qu'un chef-d'oeuvre. Nous sommes des êtres invisibles. Nous n'aurions

rien à dire à l'envoyé céleste ni rien à lui faire voir, et nos plus

belles choses nous paraîtraient subitement pareilles à ces pauvres

reliques familiales qui nous semblaient si précieuses au fond de leur

tiroir et qui deviennent si misérables lorsqu'on les sort un instant de

leur ombre pour les montrer à quelque indifférent. Nous sommes des êtres

invisibles qui ne vivent qu'en eux-mêmes, et le visiteur attentif s'en

irait sans se douter jamais de ce qu'il eût pu voir, à moins qu'en ce

moment notre âme indulgente n'intervienne. Elle fuit si volontiers

devant les petites choses, et l'on a tant de peine à la retrouver dans

la vie, qu'on a peur de l'appeler à l'aide. Et, cependant, elle est

toujours présente et jamais ne se trompe ni ne trompe une fois qu'elle

est mise en demeure. Elle montrerait à l'émissaire inattendu les mains

jointes de l'homme, ses yeux si pleins de songes qui n'ont même pas de

nom et ses lèvres qui ne peuvent rien dire; et peut-être que l'autre,

s'il est digne de comprendre, n'oserait plus interroger...

Mais s'il lui fallait d'autres preuves, elle le mènerait parmi ceux dont

les oeuvres touchent presque au silence. Elle ouvrirait la porte des

domaines où quelques-uns l'aimèrent pour elle-même, sans s'inquiéter des

petits gestes de son corps. Ils monteraient tous deux sur les hauts

plateaux solitaires où la conscience s'élève d'un degré et où tous ceux

qui ont l'inquiétude d'eux-mêmes rôdent attentivement autour de l'anneau

monstrueux qui relie le monde apparent à nos mondes supérieurs. Elle

irait avec lui aux limites de l'homme; car c'est à l'endroit où l'homme

semble sur le point de finir que probablement il commence; et ses

parties essentielles et inépuisables ne se trouvent que dans

l'invisible, où il faut qu'il se guette sans cesse. C'est sur ces

hauteurs seules qu'il y a des pensées que l'âme peut avouer et des idées

qui lui ressemblent et qui sont aussi impérieuses qu'elle-même. C'est là

que l'humanité a régné un instant, et ces pics faiblement éclairés sont

peut-être les seules lueurs qui signalent la terre dans les espaces

spirituels. Leurs reflets ont vraiment la couleur de notre âme. Nous

sentons que les passions de l'esprit et du coeur, aux yeux d'une

intelligence étrangère, ressembleraient à des querelles de clochers;

mais dans leurs oeuvres, les hommes dont je parle sont sortis du petit

village des passions, et ils ont dit des choses qui peuvent intéresser

ceux qui ne sont pas de la paroisse terrestre. Il ne faut pas que notre

humanité s'agite exclusivement au fond de soi comme un troupeau de

taupes. Il importe qu'elle vive comme si un jour elle devait rendre

compte de sa vie à des frères aînés. L'esprit replié sur lui-même n'est

qu'une célébrité locale qui fait sourire le voyageur. Il y a autre chose

que l'esprit, et ce n'est pas l'esprit qui nous allie à l'univers. Il

est temps qu'on ne le confonde plus avec l'âme. Il ne s'agit pas de ce

qui se passe entre nous, mais de ce qui a lieu en nous, au-dessus des

passions et de la raison. Si je n'offre à l'intelligence étrangère que

La Rochefoucauld, Lichtenberg, Meredith ou Stendhal, elle me regardera

comme je regarde, au fond d'une ville morte, le bourgeois sans espoir

qui me parle de sa rue, de son mariage ou de son industrie. Quel ange

demandera à Titus pourquoi il n'a pas épousé Bérénice et pourquoi

Andromaque s'est promise à Pyrrhus? Que représente Bérénice, si je la

compare à ce qu'il y a d'invisible dans la mendiante qui m'arrête ou la

prostituée qui me fait signe? Une parole mystique peut seule, par

moments, représenter un être humain; mais notre âme n'est pas dans ces

autres régions sans ombres et sans abîmes; et vous-mêmes, vous y

arrêtez-vous aux heures graves où la vie s'appesantit sur votre épaule?

L'homme n'est pas dans ces choses, et cependant ces choses sont

parfaites. Mais il faut n'en parler qu'entre soi, et il est convenable

de s'en taire si quelque visiteur frappe le soir à notre porte. Mais si

ce même visiteur me surprend au moment où mon âme cherche la clef de ses

trésors les plus proches dans Pascal, Emerson ou Hello, ou, d'un autre

côté, dans quelques-uns de ceux qui eurent l'inquiétude de la beauté

très pure, je ne fermerai pas le livre en rougissant; et peut être que

lui-même y prendra quelque idée d'un être fraternel condamné au silence,

ou saura, tout au moins, que nous ne fûmes pas tous des habitants

satisfaits de la terre.

Le trésor des humbles · 第 19 / 29 题